M"- MARS
Mademoiselle Mars, dont la retraite a eu lieu au mois d'avril 1841 , a été pendant quarante ans l'actrice la plus parfaite qui ait paru sur le Théâtre-Français. Je ne crains pas d'embrasser le passé tout entier dans mon jugement , et pour cette actrice seule , seule , je me permets cette assurance et cette tranchante affirmation. Quel autre acteur fut sans défaut quelconque?
Quel défaut eut mademoiselle Mars, peu-
daDt cette période de succès et de supériorité?
Sa taille était justement ce qu'elle devait être pour son emploi soit d'ingénuité , soit de jeune première, sdt déjeune fenmie,sdtt de jeune veuve. Pour les grandes coc^ettes seulement , l'ampleur manquait au corps et aux moyens ; et pour que les amateurs se confirmassent dans cette opinion , il a suffi que leur favorite essayât, après mademoiselle Contât, quelques uns de ses grands rôles ; et encore convenaient-ils que dans la Gélimène du Misanthrope^ son talent était si plein et si complet, surtout dans sa scène avec Arsinoé , que par autre personne au monde le rôle n'aurait pu être mieux joué.
La tète de mademoiselle Mars, qui n'eût pas été moins bien sur le col d'une femme plus grande, recevait une singulière lumière de l'éclat de son grand œil et dé la blancheur des dents qui ornaient une bouche bien conformée , ni grande , ce qui eût été fâcheux, ni petite , ce qui eût été
un iiiconyénient, car rien ne nuit à Fexpression de la physionomie comme une bouche en bouton , quand tout le reste du visage est richement épanoui. Or, mademoiselle Mars a le front, les yeux, le nez et les joues dans les i»*oportions d'un dessin large et régulier.
On sait quelle grâce a toujours accompagné ses mottvemens, ses poses, toute son action, et que cette grâce était d'autant plus légère et fine que son charme se répandait purement et naturellement , comme Teau limpide sort de sa source , s* écoule sans guide et s'épanche sans bruit.
Mais le don de nature par excellence qui communiqua une valeur inexprimable à tous les autres dons accordés à mademoiselle Mars, ce fut sa voix, ce fut son organe enchanteur. Cet organe était, est encore plein, doux, flexible, harmonieux. De là d'abord cette prononciation si chère au public. Cet instrument a rendu d'immenses services à Tactrice elle-même : celle-ci s'est
montrée envers lui sensible et reconnais^ santé , car elle le ménage et le caresse pour ainsi dire , en en usant avec une discrétion admirable ; ne se forçant jamais , jamais , même sous le feu des passions , et n'en attendant cpie ce qu'il peut produire sans se nuire et même se fatiguer. Dans cet organe, mademoiselle Mars trouve de l'ftme pour émouvoir parce qu'il a de l'accent qui est une puissance ; elle y trouve de la fermeté et de la précision quand elle en a be-* soin ; de la candeur et de la naïveté parce qu'il est frais, jeune et doux , et cependant elle en tire aussi le trait et la blessure qu'il fait, quand il s'agit de se défendre d'une attaque et de renvoyer vertement à l'ennemi rinjure qu'elle en reçoit. Demandez-le à Arsinoé.
C'est à cet organe, à l'emploi de ses sons et inflexions; c'est à la liaison intime de la voix avec les intentions que mademoiselle Mars doit cette diction , qui est aussi juste et aussi suave que le chant de ma-
dame Ginti-Damoreau. Mais ces intentions elles-mêmes viennent de quelque part, et c'est par elles que se révèlent son intelligence dramatique , son aptitude à saisir le rôle et tout ce qu'il y a dans le rôle ; son tact pour être dans les situations au degré de leur température , si je puis parler ainsi , ni en deçà, ni au delà; et encore le goût exquis qui lui fait éviter soit les saillies , soit les écarts d'une imagination mal disciplinée, et règle son action selon les convenances de position et d'éducation du personnage qu'elle représente. C'est ainsi qu'elle charmait dans les ingénuités par son innocence , dans les amoureuses par sa décence , et dans les jeunes femmes par sa délicatesse dans le sentiment et sa pudique mesure dans les manières.
A ce dernier égard il est encore temps d'aller admirer mademoiselle Mars dans la comédie du Tartufe.
Certes Molière a été loin, même pour son temps , quand il a placé madame Orgon
dans la situation que Ton sait , sous les yeux du public. Qui ne l'éprouve à la représentation? Il est vrai que madame Orgon se prèle à un stratagème ; que le piège tendu à Tartufe a été concerté avec Orgon ; que celui-ci est là, et que s'il ne voit, il entend; mais ce qui n'est pas moins vrai, c'est que par la scène entière , Thonnèteté de la femme est assez tourmentée , et la dignité de l'épouse assez abaissée pour qu'une mère ne puisse aller, accompagnée de sa fille , à un pareil spectacle. Quelles que soient les libertés du jour, il y a gène et malaise dans le public , et lorsque Tartufe va prendre ses sûretés en explorant les dehors de l'appartement, il est peu de spectatrices qui ne songent pas à se.réfugier sous l'éventail.
Le rôle est donc une difficulté réelle et mademoiselle Mars ne l'ignorait pas, puisqu'elle appelait à son aide toutes les ressources de son talent. Elle ne négligeait rien pour sa défense : elle marquait sa répugnance pour l'emploi du moyen ; la résolu-
tion étdRt acceptée par elle comme une dare nécessité , on voyait tout rembarras qu'elle lui causait ; elle se montrait violentée et humiliée. Le moment arrivait pour elle, d'être seule volontairement avec le pervers qu'elle évitait avant si chastement : elle était là, la pauvre dame ! pour redonner confiance à une convoitise que l'impétuosité de son beau-fils avait déconcertée. C'était dans ses mains qu'était remis le soin de substituer l'amorce au dédain et de conduire
perfidement le traître à sa perte Quelle
besogne pour, une femme à qui l'honneur et la bonne foi sont chers ! Mademoiselle Mars exprimait son embarras et son dégoût de mille manières différentes ; et puis, quand arrivait l'audace qu'elle avait encourue , et le risque imminent de sa personne après l'abandon simulé de sa vertu , son tourment était dans sa voix , sa détresse dans ses regards vers la table au tapis vert ; et sur son front pâle de frayeur, on voyait monter la rougeur de la colère, parce qu'Or-
gon ne sonnait mot, quelque chose qu'il entendit ; et aussi les chaleurs de l'indignation, parce qu'il était affreux pour elle qu'un mari demeurât tapi et immobile tandis qu'il était tenu au cowant, seconde par seconde^ d u danger que son incurable prévention pour un misérable faisait courir à sa femme.
Qu'elle était amère, mademoiselle Mars, au moment où Orgon , se- montrant enfin , elle lui disait , les lèvres frémissantes :
Quoi I TOUS sorlez si tôt! Vous tous moquez des gens : Rentrez sous le tapis , 11 n'est pas encor tems. Attendez jusqu'au bout, pour voir les choses sûres, £t ne Y0U3 fiez pas aux simples conjeolares.
Je ferais une folie si je me donnais la tâche de rappeler notre charmante artiste dans tous ses rôles. Qui ne la sait par cœur dans Suzanne du Mariage de Figaro, où elle péchait par plus de décence que n'en comportait l'ouvrage ; dans l'Épreuve Nouvelle, je crois ; dans les Fausses Confidences , la Feinte par Amour, les Faussés Infidélités,
U Jeu de f Amour et du Hasard , le Legs ,.
la Gageure Imprévue^ etc. ; et au nouveau^ répertoire , la Jeunesse de Henri F, l'École des Vieillards , Valérie , le Bal Masqué^ et plusieurs autres dont les destinées lui ont été si^heureusement confiées !
Itfiais pouF moi qui puis , par cette longue chaîne de briltans succès, remonter jusques aux premiers anneaux qui datent de sa jeunesse et de la mienne, je demanderai à mademoiselle Mars si elle se souvient d'ellemême , dans le Bourru Bienfaisant , scène VIII du premier acte : « Approche?.. -^ J^Ionsieur. — Comment voulez-vous que je xous entende si vous êtes à une lieue de moi. — Excusez , Monsieur. — Qu'avez-vous à me dire ? — Marton ne vous a-t-elle pas dit quelque chose ? — Venez ici : ne voudriez-vous pas vous marier? — ^Monsieur. — Oui ou non, — Si vous vouliez... — Oui ou non? — ^Mais... oui. » Gomme tout cela^était bien tremblé , bien simple , et dans la nature d'une bonne petite fille !
Et dans le drame du Philosophe sans l€ savoir^ ne suivait-on pas cette pièce de Sedaine pour Yictorine^ pour la Glie d'Antoine, pour mademoiselle Mars toute seule?
Quelle scène pour elle et pour ses enfantillages où, sans qu'elle s'en dout&t, son cœur était intéressé, quand Yanderck fils lui confiait sa montre à répétition, enrichie de diamans , vraiment! pour vingt-quatre heures, mais sous la condition qu'elle ne la rendrait qu'à lui !
La chère petite n'entendait rien à cela , car le fils de la maison , en lui donnant ce témoignage de confiance ou plutôt de tendre affection, ne la mettait pas dans le secret d'une absence qu'un duel rendait nécessaire, et rendrait peut-être éternelle.
Mais arrive le moment où Victorine a l'oreille frappée de ces mots échappés à son père : «Mort! mort! — ^Mort! s'écrie-t-elle, eh ! qui donc? qui donc?— Que voulez-vous, Victorine? dit M. Vanderck père. — Monsieur, on va servir. — Faites, Victorine,
que madame ne s'aperçoive pas de mon absence, je serai peut-être. . . Mais vous pleurez. — Mort! — Et qui donc?— Monsieur votre fils? — Victorine ! — J'y vais , Monsieur. Non , je ne pleurerai pas , je ne pleurerai pas... »
Pauvre enfant, quelle était sa souffrance, et quelle était son obéissance ! Je n'ai jamais vu rien de plus pathétique que cette huitième scène du dernier acte. Pas un cri pour cela , pas un geste ; c'était quelques mots brisés par la douleur dans la bouche d'une ingénue. C'était peu de chose, c'était deux minutes , un éclair traversant un nuage pendant un orage de famille. « Je ne pleu^ rerai pas, je ne pleureirai pas... » Mais, mon Dieu , c'était cent fois plus déchirant que des pleurs, cette promesse poignante de n'en pas verser. Au reste , le public n'entrait pour rien dans cet engagement , car tous les visages étaient baignés de larmes.
La belle chose qu'un aussi beau talent !
J'écris ces lignes le 15 novembre 184lO, et
montrée envers lui sensible et reconnais^ santé , car elle le ménage et le caresse pour ainsi dire , en en usant avec une discrétion admirable ; ne se forçant jamais , jamais , même sous le feu des passions , et n'en attendant que ce qu'il peut produire sans se nuire et même se fatiguer. Dans cet organe, mademoiselle Mars trouve de l'ftme pour émouvoir parce qu'il a de l'accent qui est une puissance ; elle y trouve de la fermeté et de la précision quand elle en a be-* soin ; de la candeur et de la naïveté parce qu'il est frais, jeune et doux , et cependant elle en tire aussi le trait et la blessure qu'il fait, quand il s'agit de se défendre d'une attaque et de renvoyer vertement à l'ennemi rinjure qu'elle en reçoit. Demandez-le à Arsinoé.
C'est à cet organe, à l'emploi de ses sons et inflexions; c'est à la liaison intime de la voix avec les intentions que mademoiselle Mars doit cette diction , qui est aussi juste et aussi suave que le chant de ma-
dame Cinti-Damoreau. Mais ces intentions elles-mêmes viennent de quelque part, et c'est par elles que se révèlent son intelli-^ gence dramatique , son aptitude à saisir le rôle et tout ce qu'il y a dans le râle ; son tact pour être dans les situations au degré de leur température , si je puis parler ainsi , ni en deçà, ni au delà ; et encore le goût exquis qui lui fait éviter soit les saillies , soit les écarts d'une imagination mal disciplinée, et règle son action selon les convenances de position et d'éducation du personnage qu'elle représente. C'est ainsi qu'elle charmait dans les ingénuités par son innocence , dans les amoureuses par sa décence , et dans les jeunes femmes par sa délicatesse dans le sentiment et sa pudique mesure dans les manières.
A ce dernier égard il est encore temps d'aller admirer mademoiselle Mars dans la comédie du Tartufe.
Certes Molière a été loin , même pour son temps , quand il a placé madame Orgon
montrée envers lui sensible et reconnais^' santé , car elle le ménage et le caresse poar ainsi dire , en en usant avec une discrétion admirable ; ne se forçant jamais , jamais , même sous le feu des passions , et n'en attendant que ce qu'il peut produire sans se nuire et même se fatiguer. Dans cet organe, mademoiselle Mars trouve de l'ftme pour émouvoir parce qu'il a de l'accent qui est une puissance ; elle y trouve de la fermeté et de la précision quand elle en a be-* soin ; de la candeur et de la naïveté parce qu'il est frais, jeune et doux , et cependant elle en tire aussi le trait et la blessure qu'il fait, quand il s'agit de se défendre d'une attaque et de renvoyer vertement à l'ennemi l'injure qu'elle en reçoit. Demandez-le à Arsinoé.
C'est à cet organe, à l'emploi de ses sons et inflexions; c'est à la liaison intime de la voix avec les intentions que mademoiselle Mars doit cette diction , qui est aussi juste et aussi suave que le chant de ma-
dame Cinti-Damoreau. Mais ces intentions elles-mêmes viennent de quelque part, et c'est par elles que se révèlent son intelligence dramatique , son aptitude à saisir le rôle et tout ce qu'il y a dans le rôle ; son tact pour être dans les situations au degré de leur température , si je puis parler ainsi , ni en deçà, ni au delà ; et encore le goût exquis qui lui fait éviter soit les saillies , soit les écarts d'une imagination mal disciplinée, et règle son action selon les convenances de position et d'éducation du personnage qu'elle représente. C'est ainsi qu'elle charmait dans les ingénuités par son innocence, dans les amoureuses par sa décence , et dans les jeunes femmes par sa délicatesse dans le sentiment et sa pudique mesure dans les manières.
A ce dernier égard il est encore temps d'aller admirer mademoiselle Mars dans la comédie du Tartufe.
Certes Molière a été loin , même pour son temps , quand il a placé madame Orgon
montrée envers lui sensible et reconnais^' santé , car elle le ménage et le caresse pour ainsi dire , en en osant avec une discrétion admirable ; ne se forçant jamais , jamais , même sous le feu des passions , et n'en attendant que ce qu'il peut produire sans se nuire et même se fatiguer. Dans cet organe, mademoiselle Mars trouve de Tftme pour émouvoir parce qu'il a de l'accent qui est une puissance ; elle y trouve de la fermeté et de la précision quand elle en a be-* soin; de la candeur et de la naïveté parce qu'il est frais, jeune et doux , et cependant elle en tire aussi le trait et la blessure qu'il fait, quand il s'agit de se défendre d'une attaque et de renvoyer vertement à l'ennemi rinjure qu'elle en reçoit. Demandez-le à Arsinoé.
C'est à cet organe, à l'emploi de ses sons et inflexions; c'est à la liaison intime de la voix avec les intentions que mademoiselle Mars doit cette diction , qui est aussi juste et aussi suave que le chant de ma-
dame Ginti-Damoreau. Mate ces intentions elles-mêmes viennent de quelque part, et c'est par elles que se révèlent son intelligence dramatique , son aptitude à saisir le rôle et tout ce qu'il y a dans le rôle ; son tact pour être dans les situations au degré de leur température , si je puis parler ainsi , ni en deçà, ni au delà; et encore le goût exquis qui lui fait éviter soit les saillies , soit les écarts d'une imagination mal disciplinée, et règle son action selon les convenant ces de position et d'éducation du personnage qu'elle représente. C'est ainsi qu'elle charmait dans les ingénuités par son innocence , dans les amoureuses par sa décence , et dans les jeunes femmes par sa délicatesse dans le sentiment et sa pu(}ique mesure dans les manières.
A ce dernier égard il est encore temps d'aller admirer mademoiselle Mars dans la comédie du Tartufe.
Certes Molière a été loin , même pour son temps , quand il a placé madame Orgon
montrée envers lui sensible et reconnais^ santé , car elle le ménage et le caresse pour ainsi dire , en en usant avec une discrétion admirable ; ne se forçant jamais , jamais , même sous le feu des passions , et n'en attendant que ce qu'il peut produire sans se nuire et même se fatiguer. Dans cet organe, mademoiselle Mars trouve de l'âme pour émouvoir parce qu'il a de l'accent qui est une puissance ; elle y trouve de la fermeté et de la précision quand elle en a be-« soin ; de la candeur et de la naïveté parce qu'il est frais, jeune et doux , et cependant elle en tire aussi le trait et la blessure qu'il fait, quand il s'agit de se défendre d'une attaque et de renvoyer vertement à l'ennemi l'injure qu'elle en reçoit. Demandez-le à Arsinoé.
C'est à cet organe, à l'emploi de ses sons et inflexions; c'est à la liaison intime de la voix avec les intentions que mademoiselle Mars doit cette diction , qui est aussi juste et aussi suave que le chant de ma-
dame Ginti-Damoreau. Mate ces intentions elles-mêmes viennent de quelque part, et c*est par elles que se révèlent son intelli-^ gence dramatique , son aptitude à saisir le rôle et tout ce qu'il y a dans le rôle ; son tact pour être dans les situations au degré de leur température , si je puis parler ainsi , ni en deçà, ni au delà; et encore le goût exquis qui lui fait éviter soit les saillies , soit les écarts d'une imagination mal disciplinée, et règle son action selon les convenances de position et d'éducation du personnage qu'elle représente. C'est ainsi qu'elle charmait dans les ingénuités par son innocence , dans les amoureuses par sa décence , et dans les jeunes femmes par sa délicatesse dans le sentiment et sa pudique mesure dans les manières.
A ce dernier égard il est encore temps d'aller admirer mademoiselle Mars dans la comédie du Tartufe.
Certes Molière a été loin , même pour son temps , quand il a placé madame Orgon
montrée envers lui sensible et reconnais^^ santé , car elle le ménage et le caresse pour ainsi dire , en en usant avec une discrétion admirable ; ne se forçant jamais , jamais , même sous le feu des passions , et n'en attendant que ce qu'il peut produire sans se nuire et même se fatiguer. Dans cet organe, mademoiselle Mars trouve de l'âme pour émouvoir parce qu'il a de l'accent qui est une puissance ; elle y trouve de la fermeté et de la précision quand elle en a be-^ soin ; de la candeur et de la naïveté parce qu'il est frais, jeune et doux, et cependant elle en tire aussi le trait et la blessure qu'il fait , quand il s'agit de se défendre d'une attaque et de renvoyer vertement à l'ennemi l'injure qu'elle en reçoit. Demandez-le à Arsinoé.
C'est à cet organe, à l'emploi de ses sons et inflexions; c'est à la liaison intime de la voix avec les intentions que mademoiselle Mars doit cette diction , qui est aussi juste et aussi suave que le chant de ma-
plus complet et le plus vrai que Ton ait jamais vu.
Les personnes qu'il a attachées à ses représentations ont sans doute remarqué que si le langage de Tamour était une difficulté, pour lui , rien ne lui était naturel , doux et facile comme celui de Tamitié. Je viens de citer Manlius, mais qui ne se souvient d'Oreste près de Pilade , d'Horace pour ses frères, du Grand-Maître au milieu de ses templiers ?
Dans Talma, l'héroïsme proprement dit manquait de l'élan et de l'éclat qui lui sont propres. Les hommes au coup d'œil juste ont aperçu cela quand il joua Y Achille de fiacine et le Cid de Corneille. La franchise chevaleresque n'était pas plus favorable à ses moyens, surtout quand la vaillance protégeait une femme adorée. Cette insouciance pour sa propre vie avec cet attachement à l'existence d'une amante ; ce gai courage avec cette tendresse et ces langueurs ; enfin cette devise : « Tout bon-
neur et tout amour; » tout cela n'était qu'illusion pour cet acteur, né avec la révolution française, aguerri aux réalités de ce temps , et avide d'éprouver et de transmettre sur la scène les émotions qui avaient assailli son ftme de vingt ans. C'était pour Shakespeare , pour Ducis , pour Grébillou, que Talma éteit appelé. Il se jugea , retran* cha successivement de son répertoire les deux héros déjà nommés , Bayard , Yendôme, Tancrède, Orosmane et aussi le Mahomet de Voltaire , l'un des grands rôles de Lekain , encore que ce personnage fût composé dans des conditions qui parussent convenir à Talma.
Les tragédies qu'il faut nommer à sa gloire sont : Britannicus^ Épicharis et Néron^ Agamemnon, Andromaque^ les Ho-races , Nicomêde , Cinna , Venceslas , la Mort d'Abel , les Templiers, Athalie, Radamiste et ZénoMe, Hamlet, Othello, Macbeth , Coriolan , Manlius , et , pour Thon-
neur de ses dernières annéies , Sylla, Léofiidas et Charles VI.
Loin de moi la vaine prétention de réveiller les scntimens excités par Talma dans tant de rôles divers. Je hasarde beaucoup en me permettant de parler encore de quelques uns de ses succès.
Quelques personnes , et parmi elles Napoléon, ont pensé que Talma était trop impératif lors de son entrée en scène dans la tragédie de Britannicus, donnant pour raison qu'à cette première époque de son règne, Néron*dissimulait encore; mais d'autres personnes , et je suis de celles-ci , ont trouvé cet emportement naturel dans Néron, même alors, parce qu'il est jeune, parce qu'il a le despotisme au cœur, parce qu'il est amoureux , parce qu'il est jaloux , parce qu'il est irrité et poussé à bout par les prétentions de sa mère et ses intelligences avec Pallas ; parce qu'il est dans la nature qu'un caractère violent éclate et que la passion rompe les digues de la prudence
lorsque tant de causes impulsives y concoarent à la fois.
Du reste, le rôle entier était supérieurement joué , et Ton attendra long-temps un acteur qui sache écouter Agrippine comme l'écoutait Talma ; qui secoue le joug de la contrainte aussi âprement qu'il le faisait dans ses scènes avec Burrhus; qui écrase Britannicus d'autant de jalousie dans leur querelle pour Junie , et dans le fameux
Souhaitcz-Ia... C'edt tout ce que je vous puis dire,
et qui s'empare avec une joie aussi horrible du poison qui lui est préparé par Narcisse dans ses affreux conseils.
Dans Oreste , soit en Tauride , soit en Epire, Talma était la personnification du malheur inévitable, de la fatalité des anciens au plus haut degré. Gomme son sort déplorable était écrit dans tous ses traits, lorsque, dans la première de ces tragédies, il faisait son entrée , essayant de se fuir et
agitant les chaînes dont il étfit chargé!
Comme, dans Andronmque, il glaçait le public d'effroi , lorsque , repoussé par Hermione pour le meurtre qu'elle vient de lui faire commettre, il devient fou de surprise, cherche à s'affermir sur le sol qui tremble sous ses pieds, s'affaisse sous lui-même parce que le coup est trop imprévu , trop rude pour ses forces, et, dans cette attitude que je ne sais comment peindre , il laisse tomber une à une ces paroles :
Quoi ! ne m'avez-Tous pas Vous-même, ici... tantôt., ordonné son trépas?
Talma n'était-il pas déchirant quand il déchirait ces vers :
£t quand je Tai servie, Elle me redemande et son sang et sa Tie ?
N'était-il pas effrayant comme un être maudit , quand il disait au ciel qu'il lui rendait grâce de sa persévérance ; comme un
spectre lorsque , descendant aux enfers , il s'écriait :
. . . . £h quoi! Pyrrhus, je te reucontre encore : Trouverai-je partout un rival que j'abhorre....
Quel désespoir dans ce partout ! et dans quel état étaient ses nerfs ( et les miens j après cette scène, dite des Fureurs d'Orestel
Tous ces grands effets dans ces diverses pièces, auxquelles j'ajouterai Hamiet et Rhadamiste , où Talma était à la même hauteur, (qui ne frémit encore en se rappelant le cinquième acte d* Hamiet^) ce tragédien les avait produits dans la verdeur et la virilité de son talent ; mais plus tard, et dans sa maturité , il se montra supérieur à lui-même par une espèce de transformation qui n'échappa point au public, que ce grand acteur éclaira lui-même sur les progrès dont son art était susceptible , progrès dont la marche ascendante s'est appuyée sur une énergie inépuisable pour arriver à une simplicité inimitable. C'était , pour parler à la
manière de Pascal , tenir les deux bouts et remplir tout Vintervaile de l'un à l'autre.
Taima , je l'ai vu , a essayé son œuvre de progrès dans les rôles qui étaient de l'emploi des pères nobles : Auguste de Cinna , le Grand-Maftre des Templiers , Joad dans AthcUie. Cette œuvre, ainsi essayée d'abord, a été atteinte dans Sylla , et surtout dans Charles VI ; et il a été écrit quelque part , qu'au jugement porté par Talma, peu de temps avant sa mort , il lui eût fallu quelques années encore pour la perfection qu'il désirait, parce que , disait-il, le fruit recueilli de ses dernières études vers son but, lui avait donné la confiance de ce qu'il lui était possible d'acquérir encore.
A son génie seul pouvait apparaître une conquête à faire!
Dans le rôle de Jacques de Molai , il restait, au sein de l'orage, maître de la position qui lui était faite ; défendant son ordre contre Philippe , avec calme et noblesse ; protégeant ses chevaliers sans qu'il parût que
le danger fût pour lui comme pour eux ; faisant tête au pouvoir qui est conseillé de les écraser tous; résistante ce qu'il appelle une oppression, mais ne bravant pas ses ennemis ; ne prétendant se montrer supérieur qu'à la crainte du supplice; tendre pour Marigny, affectueux pour tous ses autres camarades , fier de les commander encore en marchant à la mort, simple pendant toute l'action , sublime par cette simplicité.
Dans Joady l'acteur rayonnait des élans divins qu'il puisait dans sa foi et dans sa mission.
Lorsque Dieu , par la bouche du grandprêtre , annonçait sa volonté sainte , tout le corps de l'acteur tremblait, et à cette agitation universelle on voyait que ses forces ne suffisaient pas pour recevoir, sans ébranlement , l'inspiration qui le remplissait 4e courage et de reconnaissance. Discrétion et bonté pour Abner, mépris et réprobation pour Mathan , résistance aux ordres d'Athalie , et résolution de la combattre au be-
soin ; ses lévites, sa famille, sa vie à son roi, sa religion et son Dien : toat cela était dans le magnifique caractère de Joad, et tout Joad était dans Talma , dans sa force , dans sa vérité. Ce rôle , par cela même que Fauteur doit le rendre comme il plait au Dieu qui Finspire , n'avait pas été calculé par Talma ; il avait renoncé , disait-il , à convenir de son exécution avec lui-même; aussi , à chaque représentation , je Fatteste, car j'en ai vu trois, c'était une autre œuvre , des effets inattendus, et des applaudissemens enlevés par des éclairs de génie , frappant , pour la première fois , Fœil , Foreille et le cœur; c'était encore saisissant, mais autrement que la veille.
Que dirai-je de Sylla et de Charles F/?
ou plutôt qui croira que moi , habitant de de Paris , et avide , comme on le sait maintenant , de ce genre de jouissance , je n'ai vu ni Fune ni Fautre de ces tragédies!
Pour Charles F/, j'attendais, j'attendais, je croyais avoir du temps devant moi , et ne
m'imaginais pas qu'avec aatant de génie on pût être malade et mourir coime un autre homme.
Yoici donc-, ne sachant rien autre chose, ce qu'il y a trois mois (août 1840) racontait madame Paradol, sur la dernière représentation de Charles F/ par Talma. «Cet acteur venait de perdre une personne à laquelle il était fort attaché; il se trouvait donc, en jouant Charles VI , disposé à l'attendrissement : blessure nouvelle saigne aisément. Au moment où un accès de sa folie saisissant ce malheureux roi, il demande ses enfans , le cœur et la voix de Talma se brisèrent de telle sorte , que la raison des spectateurs ne put tenir ferme en présence des égaremens de la sienne. Les personnes en scène avec lui se trouvèrent incapables de mouvement , de se rappeler quoi que ce soit , de dire un mot. Nous nous regardâmes, disait madame Paradol, nous ne vîmes que des larmes dans nos yeux; et pensant que le public était aussi peu en
état de nous entendre que nous Tétions de parler devant lui, nous le saluftmes en silence et nous retirâmes de même. » Quelle couronne sur le front du grand acteur, lui eût valu ce respect du silence î
Avant de terminer cet. article, trop long peut-être , je dois dire pour les lecteurs qui n'ont pas vu Talma , que cet acteur était d'une taille moyenne, que ses membres étaient bien attachés , sa tête belle , héroïque et étonnamment tragique ; qu'il y avait dans ses yeux , à vue courte , je ne sais quel vague qui ajoutait au désordre de ses traits quand la passion les altérait. Ses poses étaient remarquables, ses jambes un peu arquées et son pied assis en dedans; ses gestes étaient courts, rares, jamais inutiles , et il y avait un inexprimable langage dans le jeu des lèvres et de la bouche.
11 faut savoir aussi que ce fut Talma qui introduisit la vérité historique des vêtemens, qu'ils favorisassent ou non sa taille ou sa figure, et qu'enfin de tout ce que je viens de
dire sar cet artiste , dont le nom restera au théfttre, comme le nom de Lekain, c'est que sa vie entière fut une démonstration en action de l'excellence du talent quand il a pour but la vérité , et pour objet d'étude et de perfection , la nature.
Quelques mots seulement sur mademoiselle Rachel.