SAINT-PRIX
L'acteur qui doubla Larive et prît, jeune encore , l'emploi des pères nobles , s'appelait Saint-Prix. C'était un homme grand , large, étoffé de. tous points. Sa voix était forte , lourde peut-être , et manquant de cette sonorité et surtout de cette flexibilité auxquelles Larive avait accoutumé les oreilles ; mais , à tout prendre , la nature l'avait taillé pour représenter lés personnages pour lesquels le développement du corps et l'ampleur des moyens physiques sont des avantages rationnels.
Sous les traits de Saint^Prix, Gain, le premier né d'Adam, sur les reins duquel une légère toile était seulement jetée , inspirait l'effroi , et on concevait, à cet aspect,
comment un pareil bras, à l'origine du monde, avait pu être chargé de donner à la terre le premier exemple du fratricide.
Saint-Prix créa ce rôle avec intelligence et vigueur, et y fut fort applaudi. Il eût été beau à. peindre, disant ce vers :
Tra\aiUer et balr, voilà donc mon partage!
C'était le tonnerre grondant sur Abel , tandis que des yeux du premier meurtrier jaillissait réclair précurseur de la fondre qui> va écraser une tète innocente.
Saint-Prix était bien un Atride dans Agamemnotij un implacable ennemi des Romains dans Mitkridatey le compagnon d'Hercule dans Philoctète , un roi furieux et un père abusé et irrité dans le rôle de Thésée. Son œil était de feu et paraissait teint du sang de son fils , quand , en se précipitant sur le bord de la scène , dilatant convulsivement sa poitrine et jetant les bras aux cieux , il fulminait son invocation au dieu des mers.
Saint-Prix était mieux le cœur gonflé par la colère que le cœur brisé par la douleur.
11 ne lui était pas donné d'émouvoir et de tirer des larmes. Les entrailles de père lui manquaient pour Hippolyte et pour Iphigénie , dans les situations où la passion se tait pour laisser parler la nature.
L'un des meilleurs r61es de Saint-Prix fut celui de Rutile dans MatUius^Capitolinus ; on le citait dans Joad d'Athalie ; mais, pour moi , il y était plus exalté qu'inspiré , plus véhément que pénétré.
Il y avait , dans Mahomet 11 , de Lanoue, un moment où, Style de théfttre , il ne manquait jamais son effet.
Sorti précipitanunent pour apaiser une sédition dans son camp, et interrogé à sa rentrée en scène sur l'état des esprits , il répondait avec un dédain effrayant :
Madame, ce n'est rien : un peu de sang yersé , Un chef anéanti..... Le péril est passé.
Les derniers mots de cette réponse , dont
le laconisme est saisissant, étaient jetés par Saint-Prix an<x pieds de son Irène avec une insouciance passionnée qu*il était difficile de louer assez : aussi la salle éclatait-elle d'applaudissemens.
Pour être Juste , il faut convenir qu'il serait bien heureux pour Paris qu'un acteur du mérite de Saint-Prix vînt prendre , au théâtre de la rue de Richelieu , possession de l'emploi auquel , pendant vingt-cinq ans , cet homme généralement estimé prêta l'appui de son talent.