LARIVE
Noimner Larive , c'est rappeler l'acteur qui ne pouvait pas manquer de l'être. Si M. Mauduit , dont il était le fils , eût mis obstacle au goût de ce jeune homme pour
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la carrière da théâtre, eelai-<;i eût eu le droit de lui opposer qu'il y avait de F injustice de la part de son père à l'éloigner de l'art pour lequel il l'avait évidemment mis au monde.
A trente ans Larive était superbe : figure fière, franche, noble^ héroïque ; front haut» cheveux bien plantés, sourcils légers et doucement arqués ; œil grand « long , brillant a la scène ; le nez aquilin , d'une régularité parfaite; la bouche moyenne, ornée de dents d'ivoire ; le buste dans les proportions du plus beau dessin ; les membres dégagés, se pliant sans peine à tous les mouvemens ; les mains et les pieds d'accord et d'ensemble avec tout le reste du corps; la taille élevée, souple, svelte et gracieuse : était-il possible de ne pas prendre plaisir à voir un aussi bel homme ?
Pouvait-on n'en pas trouver à l'entendre?
Son organe était enchanteur : plein, rond, doux , sonore , harmonieux et d'une flexibilité si prodigieuse que l'on n'aurait su comment s'y prendre pour compter les cordes
d*uii pareil instrument, pour trouver une limite à son étendue , et une mesure pour les inflexions qui , à la volonté de Vacteur, au gré de son âme et de ses passions , servaient à modifier les sons , à les monter, descendre et briser, quelle que fât la gamme que cette voix parcourût; du commandement à l'obéissance , de la jalousie à la confiance , de la haine à Tamour, de la fureur à la tendresse, de Torage du cœur au calme parfait de tous les sens. C'était ravissant.
Et que Ton ne croie pas que l'effet pro- V ; . dui t sur moi par Larive quand j'avais quinze ' " \ ans , dure encore , et que cinquante-six ans écoulés depuis n'ont pas suffi pour me rendre raisonnable: non , je n'exagère pas , je ne dis rien de trop quand il s'agit des avantages physiques que par un privilège unique il réunissait en sa personne.
Ce n'est pas à la scène seulement que j'ai vu et entendu Larive. Deux fois il accepta de quelques jeunes gens , à Orléans , des réunions qui eurent lieu aprè^ le spectacle
qu'il avait donné. C'étaient des soupers d'amateurs enthousiastes, après lesquels, oubliant qu'il quittait à peine le théâtre, il avait la complaisance de redire les principales scènes de ses principaux rôles. Larive aimait que l'on entrât en scène avec lui , et chacun s'y prêtait. C'est dans ces épancbemens, au milieu d'une jeunesse qui lui jetait des couronnes, que Larive s'abandonnait à son art, en révélait les secrets et en déployait les ressources. Dérouler à l'aise dix à douze vers sans reprendre haleine , était un jeu pour lui, et c'était vraiment d'une soirée de mélodie que l'on sortait quand on se re^ tirait , non pour goûter le repos , mais pour aller troubler celui de ses parens , en redisant à pleine voix les vers que l'on veneiit d'entendre.
Oh ! non , je n'ai pas exagéré ; mais il me reste à dire l'emploi que Larive, comme acteur tragique , a fait de ces richesses.
La supériorité ne lui fut contestée par personne dans les rôles qui sont dans la
tète , si je puis parler ainsi ; je veux dire dans les rôles chevaleresques : dans Vendôme , dans Bayard , dans Tancrède , dans le général Montalban de la Veuve du McUabore. On se pressait au théâtre quand il jouait le Cid, et, dans ses dix dernières années, le Philoctête de Laharpe.
Beau dans ilcM/e, beau dans Orosmane^ beau dans f OEdipe de Voltaire ; mais les ju- ^ ges difficiles^ en ce temps^ l'accusaient d'inégalité dans les deux premiers de ces rôles :
tt bien dans la partie héroïque de ces caractères, disàienMls; mais il y a de l'amour dans ces cœurs là, et Larive ti'est pas amoureux. »
Dans les Orehe , tout n'était pas frappé juste. Dans le Mahomet de Voltaire , l'Am^ bitieux , le Faux prophète , le Busé politî-^ que, rimposteur^ le caractère entier n'était pas assez profondément étudié , assez habi^ lementsaisi. Dans ce rôle, et dans tous ceux qu'il fallait creuser pour les rendre vrai-»
ment, fidèlement, complètement ^ Larive était faible « le but n'était pas atteint; le bel
actetur restait en deçà du grand tragédien .
II faut donc tirer cette conclusion , que Larive n'a fondé sa réputation que sur une partie de remploi des premiers rôles; qu^il n*était bien placé que dans les situations excentriques ; que la force d'esprit néces* saire pour pénétrer dans les passions de l'homme , pour descendre au fond des cœurs et y découvrir les ressorts cachés des actions, lui a manqué ; qu'enfin il eût fallu quelque chose de plus à ce brillant acteur pour être placé par les amateurs éclairés au rang des premiers comédiens de son époque. .
Larive eut des rôles , je les ai cités , et dans ces rôles il ne fut pas détrôné par Talma. Si Talma n'avait eu que des chevaliers à mettre en scène , il aurait vécu sans réputation.
Larive fit courir tout Paris pour la scène lyrique de Pygmdion : qu'en aurait fait Talma ?
Larive fut excellent dans Spartacm,
Talma , ayant eu des applaudissemens dans Coriolan^ prit, après de longues hésitations, le parti de s'essayer dans Spartacus. Pour n'y être pas l'imitateur de Larive , il étudia une autre manière ; mais il échoua , parce que , m'a-t-il dit lui-même , Larive avait été si vrai dans le personnage , qu'il n'y avait plus qu'un écueil à rencontrer sur une autre route.
A chaque artiste donc sa nature et son type ; non que j*entende opposer l'un de ces tragédiens à l'autre , toutes choses se heurteraient dans la comparaison ; je l'expliquerai plus tard.
Mon jugement sur Larive, autant que j'en peux porter un, n'étant pas sans sévérité , qu'il me soit permis de l'adoucir en rappelant que le rôle du comte de Warvick lui flt le plus grand honneur ; que chaque fois qu'il le jouait , le public ne manquait pas l'application de ces vers de la pièce :
Seigneur, Warvick arrive ; Le peuple impatient se presse sur la rive.
c'était bien une manière toute française de faire son compliment à Tacteur en faveur.