VIE PRIVÉE — DÉMISSION = MORT
Après les événements de 1870, qui avaient mis le nom de M. de Souis en une si belle lumière, il arriva, comme d’ordinaire, que peu à peu, ce vif éclat s'éteignit dans l'éloignement progressif des choses, et tout rentra bientôt dans l'ombre et le silence, si chers d'ailleurs À l'humilité du héros Il se trouva alors solitaire, sans autre stimulant au devoir que le pur amour du devoir, mais résolu d'avance à lui sacrifier tout ce qu'il était et ce qu'il avait : popularité, crédit, position, avenir, en attendant l’occasion de lui faire un sacrifice plus héroïque encore, Cette force d'Âme invincible, ce courage grandissant au sein d'une inufirmité qui le réduit À n'être qu'un tronçon humain, est un spectacle rare. C’est un des plus admirables triomphes de l’âme sur le corps qu’il ait été donné de contempler en ce siècle. (2)
Son devoir de soldat, i l’accomplit jusqu’au bout, étudiant les règlements militaires, rédigeant scrupuleusement ses rapports, se montrant absolument rigoureux pour le maintien de la discipline, et faisant à cheval toutes ses inspections, malgré les intolérables souffrances qu’il endurait, La mise en selle était devenue un supplice : Il fallait d’abord soutever le pauvre général par sa jambe amputée, puis passer son autre jambe par dessus la croupe du cheval. Ce mouvement lui occasionnait des douleurs atroces qui lui arra-
(1) L’Assaut de Loigny. (2) Mgr Baunard.
thuient des cris : mais il peraiatn quan À même à subir chaque jour si torture,
Son devoir de père de fmille, il l'aceomplit jusqu'au bout, I douna généreusement à Dieu duns la vie religieuse sa fille aînée Marie, Ma chère enfant, lui dit-il un soir, eatil vrai que vous pensiez à vous donner au bon Dieu ? — Oui, mon père, répondit l'enfant, Je n'ai pas os6 vous en faire part plus tôt, de crainte de vous causer de la peine, mais puisque vous savez tout, je vous prie de m'accorder votre consentement, — Mon enfant, reprit Sonis, vous savez que jamais je ne refuserai à Dieu le sacrifice qu'il a le droit d'exiger de moi, car vous êtes à Lui avant d'être à moi, Livrez-vous done à l'attrait qui vous porte vers Lui.
Au foyer, ce tendre père donnait à ses enfants tout le temps que ne lui prenaient pas les devoirs de son état, “Je tächerni, disait-il, d'en faire des chrétiens solides, C'est une si douce chose que de nourrir soi-même ces bonnes petites âmes d'enfants, que cette besogne ne me parait nullement 4 charge. Je vois même approcher sans effroi le moment où je serai jeté à la porte, et je compte bien pour tout de bon devenir maître d'école de mes enfants ”,
Son devoir de chrétien, il laccomplit jusqu'au bout, et comme le devoir duschrétien est de progresser toujours, nous oyons de Sonis s’avancer résolüment dans le chemin des plus austères vertus et escaluder les Âpres hauteurs du sacri-
fice. Ii nourrissait son âme de la lecture de 'vres de l'Eglise, s'occupait des pauvres, des cercles eatlotot, es
œuvres de foi et de prière, IT communiait presque tous les jours, [lse préparait vaillamment à la mort.
En 1880, vinrent les fameux décrets d'expulsion pour les
— religieux, Sonis n'hésita pas à refuser son concours, Dès
lors, il devint suspect, sans qu'on Jui tînt compte de ses héroi ques services, En 1881, nous le retrouvons
présidant à cheval des mancænvros en Lorr
une dernière toi une, C’est alors qu'il fit une chute de cheval qui lui brisa ln jambe de bois, Le lendemain, il remontait à cheval pour continuer les manœuvres, Mais il comprit que son énergie serait trahiie par les forces de son corps. Et il dut donner ea démission définitive,
** x Mesdames et messieurs, après une vie aussi belle, aussi remplie, vous vous attendiez peut-être À une mort
solennelle, éclatante qui fut un grand spectacle et comme Île
£ ouUrONnHCs« ment de la vie elle-même, Votre attente sera déc Pour-
quoi cette obscurité, cette simplicité de la fin rat tranquillement au milieu des siens, dans les se timents les plus chrétiens, Pourquoi ? Peut-être pour que le monde ne crût pas que toute cette vertu avait une base humaine, I ÿ « je ne sais quelle grandeur et quelle gravité dans cet homme qui s'éteint dans le silence, comme
, Car Sons mou-
: dans le secret, après avoir passé sa vie dans le sacrifice et le dévouement le plus sublime.
Cette mort simple me parait le plus beau
couronnement de cette vie magnifique.
Sa carrière terminée, ce sage, ce
héros, ce grand chrétien s'endort dans un repos mérité, Ce =
n'est point pour les honneurs Qu'il a travaiilé, qu'il a souffert,
les honneurs n’ont rien à faire auprès de la couche où il rer. dl son deruier soupir et remet sa belle Âme à Dieu.
J'ai fini M. M. Et cependant je ne puis résister au désir
de vous faire assister À ce qui fut sur la terre comme le commencement de son apothéose dans le ciel.
£coutons-en le récit de la bouche de Mgr Baunard.
“ Eu 1873, Sonis était au pèlerinage de Paray le Monial, dans cette fameuse manifestation de 30,000 pèlerins en l’honneur du Sacré-Cœur de Jésus Christ pour la gloire de la France. Les zouaves qui avaient survéeu à la sanglante et gloriense journée de Loigny étaien là avec le drapeau. Le
général de Charerte était au milieu d'eux. Ce colossal pèle-
rinage avee son interminable procession, ses éloquents discours, son autel dressé en amphithé{âtre dans l’ir: mense prairie, sa messe solennelle et ses 30,000 commanions, son élite des personnages les plus émineats du pays, les représentants de la nation à côté des évêques et des commandants de Corps d'armée, les neuf cent cinquante bannières de toutes les villes et de toutes les provinces francaises, la bannidre de l'Alsace, voilée de noir, la bannière de Belleville et de la rue Haxo portant inserit Pardon, mon Dieu !” C'était toute la France pénitente d'alors...
“La présence du général de Sonis Aces fêtes fat un événement au sein de cet événement considérable, Il avait en vain cherché à se dérober dans la foule : rien que son attitude de ferveur pendant sa prière suffisait à je désigner. On lui fit porter le cordon d’une des bannières à la procession, Il la saivit jusqu'à la fin, encore que le moignon de sa jambe, ulcéré par la fatigue du voyage et de la marche, le fit cruellement souffrir et laissât suinter le sang. Comme il ne parvenait qu'avec peine À s'ouvrir un passage, il sentit un bras ami se glisser par derrière sous le sien pour le soutenir : C'était celui de Charette. Une immense acclamation les accueillit tous deux : “ Vive Sonis ! Vive Charette !”” Sn modestie était à la torture, On le forca À se placer sur l’estrade., La les 30,000 pèlerins purent repaître leurs yeux de la vue de ce
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héros qu’on acclama de nouveau, pendant que lui-même, con- | ; ,
fus, souffrait de cette ovation inopinée jusqu’À en verser des larmes. ?
Si tels sont les honneurs que le monde a su rendre au courage et à la vertu, Dieu a-t-il pu rester en retard sur le monde, et refuser à ces honneurs la consécration de l'éternité ? Je dirai même que Dieu les doit en quelque sorte À la généreuse et constante fidélité de son serviteur, Nous l'avons vu : Sonis n'a voulu qu’un seul mot sur sa pierre sépulcrale : Miles Christi, soldat du Christ. Son humilité lui a défendu de s'approprier le texte intégral de saint Paul, qui est ainsi CONÇU : Labora, sicut bonus miles Christi. Travaille, comme un bon soldat du Christ. Cet éloge de bon soldat, que la modestie de Sonis ne lui a pas permis de se donner à luimême, serons-nous téméraire de le lui décerner, et en le ui décernant, de penser que c’est l-haut son titre de gloire spécial ?