GUET, I
EFFORTS DE MEDIATION 463
Le remplacement de Delacroix par l'ex-évêque d'Autun ne devait, du reste, rien changer d'abord à la politique suivie en Orient. Bien que la chute de son ancien collègue eût paru regrettable à Dubayet, il se crut obligé de féliciter le nouveau ministre. Ce fut, d'ailleurs, avec une certaine ironie! « ...Vous aviez, depuis longtemps, des titres à la gloire littéraire... Le choix du Directoire, à une époque difficile, me prouve que vous en aviez de non moins incontestables à l'estime des vieux apôtres de la Révolution (1). »
Malgré cette boutade, les relations du ministre et de l'ambassadeur paraissent avoir été bonnes. Se considérant, lui aussi, comme un vieil apôtre de la Révolution, et suivant l'exemple donné par presque tous les généraux d'Italie, Dubayet approuva la nouvelle orientation provoquée par la journée du 18 fructidor (2) et envoya à Talleyrand sa très sincère adhésion : « Le bruit d'une révolution qui devait éclater en France alimentait depuis trois mois les espérances des ennemis de la République et de nos émigrés. Mais, tout à coup, la nouvelle de l'événement du i8 a dissipé ces espérances. Ce n'est que par la consternation peinte sur le front des ministres ennemis que j'ai appris cet événement (3) . . . »
Voyant les pourparlers tramer indéfiniment à Udine, Dubayet crut un instant, dans les pre-
(1) A. E. Turquie, 197-62.
(2) Voir les études sur Clarke et Bernadotte.
(3) A. N. A F III. Dossier 309.
miers jours d'octobre, à une, reprise imminente des hostilités. L'occasion lui parut favorable pour recauser, avec le reïs effendi, des projets d'intervention armée ébauchés l'hiver précédent. Cette fois, les ministres turcs se montrèrent très désireux de peser sur l'Autriche pour la conclusion de la paix. On convint, d'une façon ferme, des mesures à prendre en cas de rupture entre la France et l'empereur. L'effectif des troupes turques à envoyer sur les frontières d'Allemagne fut arrêté. On fixa même le chiffre des subsides que fournirait la République (1).
Ainsi qu'il l'avait fait en février, l'ambassadeur recommença donc, à la fin d'octobre, à chanter victoire. Mais les ministres de la Sublime Porte n'eurent pas l'occasion de donner des preuves de leur bonne foi. Pendant que les mesures relatives à l'intervention turque étaient discutées, les négociateurs d'Udine avaient réussi à se mettre enfin d'accord le 17 octobre. La paix, signée par Bonaparte et Cobenzl à Gampo-Formio, rendait désormais inutile toute médiation du sultan.
En apprenant la conclusion des négociations, Dubayet manifesta toute sa joie (2). Mais il sut insister, une fois encore, sur le succès qu'il estimait avoir remporté : « ...Je pressais vivement la
(1) Drpùclie du 4 brumaire (25 octobre). — Dans cette dépêclie, Dubayet signalait une réclamation de la Porte au sujet d'une correspondance de Bonaparte avec le clief des Maniotes, con.';idéré comme rebelle. La lettre de Bonaparte avait excité la susceptibilité du sultan.
(2) Dépêche du 20 brumaire an YI (10 novembre 1797).
EFFORTS DE MEDIATION 465
Sublime Porte de répondre au projet d'alliance éventuel et au plan de campagne... Le reïs efFendi m'avait fait notifier officiellement l'intention oii était la Sublime Porte d'acquiescer à mes propositions... »
Correspondance avec Mme Dnbayet. — Projets de ri''union de famille. — Le sort des missions militaires. — Menant et Pampelonne. — Incidents à Tripoli et à Smyrne. — Désillusions de l'ambassadeur. — Les aventures de Passwan Oglou.
Après avoir succinctement esquissé les efforts politiques tentés pour obtenir une alliance ou une médiation, il faut, pour compléter l'histoire de l'ambassade de Dubayct, rappeler les difficultés de toutes sortes que trouva le général pendant les quinze mois de son séjour à Péra. La correspondance particulière de l'ambassadeur avec sa femme permet de suivre presque journellement sa vie et montre quelle grande place les questions de famille et d'amitié ont tenue dans ses préoccupations (1).
Nous avons vu que Mme Dubayet était restée à Grenoble, au printemps de 1796. Le général avait assuré sa vie matérielle en lui laissant une pension de huit mille livres imputable sur son traitement. La séparation avait été pénible, surtout, semhle-t-il, de la part de Dubayet, très attaché à sa femme et à sa fille. Du reste, autant le vaillant soldat était
(1) Correspondance publiée par le comte de Fazi du| Bayet, déjà signalée.
démonstratif dans ses affections, autant le caractère de la jeune femme paraît avoir été calme et froid. Non sans ironie, l'ambassadeur insiste, dans plusieurs lettres, sur ce calme et cette froideur. Au moment de s'embarquer, le 2G prairial an V (12 juin 1796), il fait de tendres adieux et écrit : « Toi, ma bonne amie, tu peux être une des femmes de France les plus heureuses. Calme dans tes affections, la nature t'a favorisée au point de ne te faire chérir que ce qui est conforme à les devoirs. Ton cœur bon et vertueux est étranger à toute passion, à toute galanterie qui pourraient donner le plaisir du moment, mais qui, à coup sûr, d'après la corruption des hommes, entraîneraient nécessairement à leur suite les soucis et les chagrins. Ton mari absent, courant les aventures, les grands hasards de la guerre, est toujours présent à ton esprit comme le plus sûr, le plus fidèle de tes amis; sois donc heureuse, petite femme, de la certitude de toutes tes affections. »
Il n'avait pas été possible de songer à faire partager à Mme Dubayet les fatigues du voyage par l'Italie et la Bosnie, mais le général entendait bien se faire rejoindre par sa famille le plus tôt possible. Déjà, de Sébénico, le 27 thermidor an IV (14 août 1796), il parle de ce projet. « Combien je m'applaudis de ne t'avoir point engagée dans le pénible voyage que je fais ! Soit par mer, soit par terre, tout est ennuyeux, fatigant, et sans contredit impossible pour des femmes. Mais sois assurée qu'aussitôt que je le pourrai sans danger pour toi, j'espère que j'obtiendrai une frégate du gouvernement pour
te transporter à Constantinople... » Puis, à peine à son poste, l'ambassadeur prévient sa femme qu'il s'occupe de son voyage et qu'elle doit se préparer à quitter la France en avril. Il étudie les itinéraires, fait des arrangements, commence même à faire disposer les appartements du palais.
Pendant les premières semaines passées à Péra, Dubayet d'ailleurs se sent très isolé : Carra Saint- Cyr et Caulaincourt lui sont devenus antipathiques et tous deux vont partir; Castéra est toujours en route sur les frégates; sauf Menant, le général n'a donc plus d'amis dans sa maison.
Aussi, peut-être à cause de l'isolement ressenti, les lettres, pendant cette période, sont-elles particulièrement tendres. D'infinies précautions sont prises pour qu'elles parviennent a leur adresse sans être décachetées. Un banquier genevois. Merle d'Aubig-né, sert d'intermédiaire et se charge de les adresser à Mme Mathéus qui est censée résider à Lausanne. De même, Mme Dubayet écrit à M. Mathéus, nég-ociant à Smyrne.
Se croyant ainsi assuré du secret de ses missives, l'envoyé de la République écrit très régulièrement et très copieusement. Il donne des conseils pour l'éducation de sa fille, « qui doit être élevée en bonne républicaine, faire des études sérieuses, apprendre la danse, le forte et le dessin, et à côté de ces moyens de la rendre aimable, soigner le travail de l'aiguille (1) ». Bon époux et bon père, il entre aussi dans des détails de toilette amusants en prévision
(1) Lettre du 27 thermidor an IV (14 août 1796).
d'un voyage par mer : « N'oublie pas de faire faire pour toi, ta fille et tes femmes, des pantalons froncés au bas de la jambe, que vous porterez sous vos cotillons. Ce costume indispensable vous plaira dans toutes les occasions où vous aurez à descendre ou à monter dans le bâtiment (1). »
Quant à la vie que doit ultérieurement mener Mme Dubayet sur les rives du Bosphore, voici le tableau : « Je dois te prévenir que tu trouveras Constantinople d'un ennui mortel. Ambassadrice, tu seras importunée, fatiguée à l'excès du ton cérémonial et monotone auquel tu seras assujettie. Je tâcherai cependant de rappeler les plaisirs au palais, d'où je les ai entièrement expulsés. Car tu sauras que selon ma louable coutume, je ne reçois point les femmes et ne leur donne pas, par conséquent, à dîner. Je ne connais de société que pour parler affaires et le soir, à neuf heures, le palais de France n'est plus que la demeure silencieuse d'un solitaire. Ton arrivée répandra une teinte plus douce dans notre tableau habituel. D'ailleurs, tu trouveras que j'aurai fait du palais une ferme agréable, tu y trouveras des chevaux, une vache, des poules, des oies et des canards. Tu y trouveras aussi de grands jardins que je fais cultiver avec soin; quand j'aurai l'espérance de t'y voir promener, j'y ferai pousser des fleurs, dont tu seras la plus belle. »
On voit, d'après le ton gracieux de cette lettre, se révéler une face du caractère de Dubayet, faite de
(1) Lettre du 19 brumaire an V (9 novembre 1796).
tendresse et de douceur. Toute cette correspondance familiale est d'ailleurs charmante. Le général oublie totalement son « panache » quand il parle de sa fille Constance, qu'il adore et sur laquelle il s'attendrit constamment : « Je vois qu'elle se ressent de son origine créole... Je désire que sa tête et son cœur soient moins susceptibles de l'influence paternelle. Au reste, le bon exemple que tu lui as donné, et nos soins, la garantiront, je l'espère, de tout malheur. Tu sauras que je songe à la marier à quinze ans. Déjà, j'ai trouvé son mari. »
Dubayet n'arriva cependant que très difficilement à faire cette réunion de famille qui lui tenait tant à cœur. Des dispositions avaient d'abord été prises pour que l'ambassadrice et sa fille pussent s'embarquer, au printemps de 1797, sur la Désirée, commandée par le capitaine Mencyton. Puis, après l'arrivée des frégates à Constantinople, les projets changent. « Connaissant l'excellence de la marche de la Diane (l'une des frégates) et l'habileté du capitaine Pérée qui la commande » le général écrit à Delacroix, le 29 pluviôse (17 février), pour obtenir l'autorisation de s'en servir pour transporter les siens. « Depuis six ans, je n'ai vu ma famille que deux mois », ajoute-t-il, pour justifier la faveur qu'il sollicite.
Delacroix transmet la demande à Truguet, ministre de la Marine, mais les semaines passent et aucune réponse officielle ne parvient. A la fin d'avril, ne recevant plus de lettres de Grenoble,
Dubayet croit sa femme embarquée à Toulon. Au coQtraire, elle est à Paris, chez ses belle-sœurs (i) et s'y est rendue pour hâter la solution espérée. Malgré l'appui du directeur Rewbell, qui comble Mme Dubayet de prévenances et d^attentions, le ministre de la Marine Truguet ne peut faire droit à la demande de son ancien collègue. En effet, la Diane a été envoyée dans les eaux vénitiennes lorsqu'après Léoben les efforts de Bonaparte se sont tournés vers l'Adriatique (2).
Il faut donc renoncer à la Diane. Après de nouvelles démarches, Mme et Mlle Dubayet finissent par s'embarquer à Marseille sur la frégate la Sérieuse^ mise à leur disposition en août, et elles n'arrivent à Gonstantinople qu'à la fin de septembre, onze mois après l'ambassadeur 1
Elles y trouvent le général affaibli par le climat, malade des yeux, aigri par sa solitude et surexcité par les luttes qu'il a dû soutenir depuis un an. « J'ai supprimé des abus — avait-il écrit à Talleyrand, — j'ai supprimé quelques pensions qui alimentaient la fainéantise, j'ai comprimé quelque intérêt personnel contraire à l'intérêt national. De là, je me suis fait des ennemis. »
Les différentes missions militaires avaient aussi
(1) Les deux sœurs de Dubayet, Mme de Récourt et Mme de Bruno. Je n'ai pu retrouver trace de leurs familles.
(2) Truguet ne mit aucune bonne volonté à obliger Dubayet. Aussi celui-ci apj)laudit-il à la chute de l'amiral en juillet 1797. « Je l'ai vu chasser avec grand })laisir du julnistére ainsi que ses cbers compagnons, beaucoup plus clu)uans que ceu.v (jue j'ai vaincus en Normandie. » (Lettre du 8 fructidor an V- 25 août 1797.)
causé de gros embarras. Dès son arrivée, Dubayet avait fait donner à Menant le, titre d'inspecteur des troupes et l'avait ainsi présenté : « Le général Menant, mon aide de camp dans les armées que j'ai commandées, réunit à la connaissance des manœuvres une probité, un courage et des vertus républicaines qui seront, près de la Sublime Porte, les garants certains du zèle qu'il mettra dans l'instruction à donner aux troupes musulmanes. »
Malgré le zèle incontestable de Menant, les résultats obtenus parles instructeurs français avaient été très médiocres. « Il n'y a aucun parti militaire à tirer de l'Empire ottoman aussi longtemps qu'il conservera son ministère et ses principes actuels. L'inertie n'a fait que s'accroître depuis la mort de Catherine Il (1). »
La présence de la compagnie d'artillerie légère, qui coûtait fort cher, avait donc été très vite considérée comme inutile. Cette compagnie avait fait très bonne impression le jour de l'audience solennelle, mais les espoirs fondés sur elle ne s'étaient pas réalisés. Son rappel avait été demandé par l'ambassadeur et elle avait quitté Constantinople au mois de juillet, pour rejoindre, par Ancônc, l'armée d'Italie. Dubayet avait alors écrit à Bonaparte : « Elle a su mériter par ses services et par son excellent esprit de subordination les suffrages des Turcs, ceux des ambassadeurs étrangers et des témoignages de ma satisfaction particulière. Si les ordres qu'elle a reçus ne lui ont pas permis de participer à
(1) D('i)éche du 22 ])rairial (10 juin 1797).
VOS premiers exploits, au moins est-elle digne de prendre part à vos derniers lauriers, s'il vous en reste encore à cueillir (1). »
Quant à Pampelonne, le fondeur ex-constituant, dont nous avons raconté le difficile voyage, il était vite devenu la bête noire de l'ambassadeur. Dès le début, il avait refusé de reconnaître la situation de Menant, sous prétexte qu'il était, lui Pampelonne, uniquement au service de la Porte. Sa susceptibilité et sa maladresse avaient amené des tiraillements et les relations s'étaient promptement tendues avec le personnel de l'ambassade. « La compagnie — disait plus tard Dubayet — a été pour moi une suite féconde d'ennuis, de cbagrins et de peines, une réunion incobérente d'hommes et de femmes et d'arts étrangers les uns aux autres {2). »
Du reste, les ouvriers amenés étaient trop nombreux et leur chili're — soixante-dix — avait tout de suite paru fort exagéré pour les finances turques. Vingt-cinq seulement furent officiellement gardés et s'installèrent au faubourg de Kara-Keuï, dans une ancienne fonderie organisée par le baron de Tott au milieu du dix-huitième siècle. Les autres, pour pouvoir vivre, durent travailler dans une fabrique espagnole.
Au point de vue technique, Pampelonne n'avait pas été heureux. La première fonte de canons tentée par lui manqua complètement. Cet échec fit
(1) A. E. Turquie, 196-224.
(2) Dubayet à Talleyiand. 20 brumaire an VI (10 novembre 1797).
474 AUBERÏ-DUBAYET
la plus mauvaise impression et servit de prétexte à la Porte pour ne pas tenir ses engagements pécuniaires . A la date du 7 mars (17 ventôse), cent quarantequatre mille piastres étaient dues à la compagnie!
Très dépité de son insuccès et très misérable, Pampelonne se crut abandonné par Dubayet, le considéra comme responsable de la situation et se plaignit amèrement à Paris à son ami le directeur La Revellière : « Notre général a beaucoup d'esprit, il parle comme un ange. En affaires, c'est un enfant, et un enfant gâté (1). » Il raconta aussi que le surnom de Dell (le Fou) avait été donné à l'ambassadeur par la « Nation », l'accusa de faiblesse et d'incapacité politique et prétendit qu'il vivait au milieu d'un « sérail » de femmes.
Dubayet avait toujours énergiquement soutenu les réclamations de la compagnie d'ouvriers. Furieux des dénonciations de Pampelonne, il prit les choses beaucoup trop au tragique et écrivit à son accusateur : « Je désirerais, citoyen, qu'à vos moments perdus, vous voulussiez bien vous donner la peine de me faire connaître quel est le sérail de femmes au milieu duquel je vis; de vouloir bien me dire dans quelle occasion je vous ai laissé insulter, oifenser; comment vous êtes abandonné quand j'ai constamment profité de mon crédit à la Sublime Porte pour vous soutenir, vous bien faire traiter ou vous maintenir! J'ai besoin, citoyen, de couper court enfin aux calomnies que l'on m'écrit de Paris. »
(1) PampL'lonne à La Revellière. (A. E. Turquie, 197-77.)
La question du retour de la compagnie fut agitée, dès le printemps, après ces malencontreuses disputes. La Porte ne demandait qu'à laisser partir les ouvriers français; mais Pampelonne, avec juste raison, ne voulait pas liquider la situation avant d'être intégralement payé des grosses sommes dont le gouvernement turc était redevable. En sorte que le départ ne fut décidé qu'en octobre 1797 (1). A ce moment la paix était à peu près rétablie (2) entre Dubayet et le chef des ouvriers. « Les bavardages de Pampelonne sont tellement absurdes que je les méprise souverainement, — écrivaitle général le 2o août (8 fructidor), — du reste, j'ai sou désaveu. »
La mission militaire proprement dite, composée d'officiers et d'instructeurs, fut également assez vite désorganisée. Le 4 avril (15 germinal), par mesure d'économie, trois officiers, Obert, chef d'escadron, Lazow^ski, ingénieur, et Guny, capitaine d'artillerie, furent remerciés. Le mois suivant, Bertrand et MariOj capitaines du génie, durent partir à leur tour. Se rendant compte de l'inutilité des efforts tentés, Dubayet ne fit rien, semble-t-il, pour retenir tous ces jeunes officiers de la mission (3).
On conçoit combien ces échecs successifs et ces
(1) Rapport de Tallcyrand du 26 vendémiaire an VI (17 octobre 1797).
(2) Pampelonne à Talleyrand. b brumaire (26 octobre 1797). — A[>rès le départ de ses ouvriers, Pampeloime resta encore à Gonstantinople et ne rentra en Fiance qu'en février 1798,
(3) Les traitements alloués par le gouvernement turc étaient les suivants : Menant, 12,000 francs; Obert, 4,500; Cuny et Lazowsky, 2,500; Bertrand, 2,000, etc. (A. E. Turquie, 196-340.) L'économie réalisée n'était donc pas bien considérable.
luttes pendant une année avaient dû énerver l'ambassadeur dont les généreuse^ intentions avaient été si peu comprises. Dans une des lettres adressées à sa femme qui allait s'embarquer pour l'Orient, il se plaignait tristement : « Si lu n'as pas oublié la trempe de mon caractère et mes principes républicains, tu n'as jamais pu croire que j'étais capable d'une injustice ni d'un abus de pouvoir. Je tiens les rênes d'une main d'autant plus ferme que je ne veux que le bien et l'honneur national. Que peuvent me faire à moi les vaines clabauderies de ceux qui seront froissés de ma marche ferme et constitutionnelle'? Ce n'est pas pour leur plaire que je suis ambassadeur. Quant à mes alentours, j'ai douloureusement éprouvé que j'avais fait des ingrats. . . Les grands intérêts de l'État dont je suis occupé depuis un an ont entièrement changé mon caractère. Je suis sombre et rêveur, et mes nerfs, sans cesse comprimés, me donnent des accès d'impatience dont autrefois je n'étais pas susceptible (1). »
Non seulement à Constantinople, mais aussi dans différentes Échelles, les « Nations » étaient difficiles à diriger et à satisfaire. Depuis 1793, les anciens consuls avaient tous été remerciés et les nouveaux fonctionnaires, nommés pour la plupart sans garanties suffisantes, étaient fort discutés. L'ambas-
(1) Dans un de ses accès d'iiapalience, il s'était brouillé avec le di'oginaii Kielïer, dont il appréciait cependant le zèle et la valeur. Kiefler fut éloigné et envoyé à Candie temporairement. Puis la réconciliation avait été complète et ce drogmaii était devenu un véritable ami pour Dubayet.
sacleur dut donc intervenir dans plusieurs circonstances pour terminer au mieux divers incidents très préjudiciables à l'influence française en Orient.
Voici l'un de ces incidents. On verra par son récit combien la position des consuls devait être délicate.
On apprend un beau jour à Constantinople,parle capitaine d'un vaisseau grec revenant des côtes de Syrie, que la « Nation » de Tripoli vient de déclarer déchu le consul Laydet et qu'un des notables de la petite colonie française a pris tranquillement les fonctions de représentant de la France. L'ambassadeur n'est officiellement averti que quelques jours plus tard, par une plainte contre le consul. « Laydet, — disait la plainte (1), — sexagénaire, ayant femme et enfants, accablé de dettes et réduit à l'extrémité de l'indigence, a arraché la subsistance à sa femme et à ses enfants pour entretenir un être vil et méprisable dont il est follement épris... »
L'être vil et méprisable en question étant de nationalité turque^ un gros scandale s'était, soidisant, produit. Sans même attendre la réponse de l'ambassadeur à sa plainte, la « Nation » de Tripoli avait tout simplement déposé le consul Laydet, procédé semblable à celui que la « Nation » de Constantinople avait employé vis-à-vis de M. de Choiseul Gouffier en 1792.
(1) Datée du 18 irimaire an V (8 décembre 1796).
L'affaire de Tripoli dura de .longs mois. Chargé d'enquêter, Choderlos, consul d'Alep, constata que si la conduite privée de Laydet n'était pas exemplaire, les faits avaient été démesurément grossis. Bref, l'enquêteur donna tort à la « Nation » de Tripoli : Laydet fut provisoirement réintégré dans ses fonctions consulaires, puis presque aussitôt changé de poste.
Cette banale histoire, qui donna lieu à une volumineuse correspondance (pieusement conservée aux Archives nationales), montre quel rôle jouait la délation dans les Échelles et combien l'attitude des fonctionnaires était observée. Ces accès de pruderie des Français établis en Orient à la fin du dixhuitième siècle sont d'ailleurs assez amusants. La « Nation » de Tripoli dépose son consul parce qu'il connaît une jeune Turque ! Et, à Péra, nous^l'avons vu, comme suprême injure, Pampelonne, le vertueux Pampelonne, qui a été prêtre et constituant, fera à Dubayet le reproche, d'ailleurs injustifié, de s'entourer d'un sérail !
L'Échelle de Smyrne, la plus importante de toutes, fut troublée, quelques semaines après celle de Tripoli, par des événements plus sérieux.
L'affaire commença le 12 mars 1797 (22 ventôse) (1). Ce jour-là — c'était un lundi, — le gouverneur avait autorisé une troupe de baladins à donner des représentations de « tours de force » aux Smyrniotes. A cet effet, une vaste baraque
(1) Raj)j)ort (lu citoyen Laumond, consul gi'nrial , datij du 27 vcntùse an V. (A. N. A F III. Dossier 308.)
avait été élevée près du quartier franc, habité par les Européens. Quelques jeunes gens — Esclavons, Zantiotes et Russes, — ayant tenté d'entrer sans payer, les janissaires s'étaient opposés à cette tentative. Des coups de pistolet avaient été tirés et un soldat turc avait été tué dans la bagarre.
Décidés à venger leur camarade, et se sentant d'ailleurs soutenus par le gouverneur, les janissaires, furieux, avaient alors exigé que l'assassin présumé (un Esclavon ou un Céfaloniote), leur fût livré. Cette demande fut portée aux consuls dans la matinée du 13 mars. Aux termes des capitulations, l'assassin n'était pas justiciable des lois (I) turques. Effrayés de leur responsabilité, les consuls avaient cherché à gagner du temps et ajourné leur réponse.
Pendant ces premiers pourparlers, l'émeute avait grandi. Encouragés par la faiblesse des autorités, les janissaires sont bientôt maîtres de toute la ville turque, pénètrent dans le quartier franc, repoussent les Européens et commencent à allumer l'incendie sur plusieurs points. Le consulat de France devient la proie des flammes, et les émeutiers, auxquels se sont joints les mauvais sujets des colonies européennes (presque tous protégés vénitiens), se livrent à un pillage en règle. Tous les consulats sont successivement incendiés. Les consuls sont contraints de se réfugier sur les vaisseaux qui se trouvent dans la rade. Et ce n'est que trois jours plus tard, quand le feu a été éteint et que le pillage a enfin cessé, qu'ils peuvent rentrer à Smyrne et adresser au gouverneur leurs tardives réclamations
480 AUBKRT-DUBAYET
Lorsque le rapport de Laumond, consul général de France, parvient à Constantinople, le général Aubert-Dubayet fait d'énergiques protestations. Soutenu par tous ses collègues, il sait parler assez haut pour faire peur au grand vizir. On croit, un moment, à une démonstration navale devant Smyrne ou même devant Stamboul, suprême argument de l'Europe à toutes les époques de l'histoire. La Sublime Porte promet donc d'envoyer à Smyrne un des grands personnages de l'Empire, le capitanpaclia (ministre de la marine), pour établir les responsabilités et prononcer le châtiment des coupables.
Des jours et des semaines passèrent cependant avant le départ du ministre turc, Rutchuk-Hussein (1). Il n'arriva à Smyrne qu'au mois de juillet, alors que les passions étaient un peu apaisées, et remplit fort adroitement sa mission. Prodiguant les bonnes paroles, il réussit à donner un semblant de satisfaction aux consuls sans trop blâmer le gouverneur. L'affaire se termina par quelques déplacements de petits fonctionnaires et beaucoup de promesses d'indemnités, et les ambassadeurs se rendirent compte qu'il était inutile de demander davantage.
(1) Rutcliuk Hussein était originaire de Circassie. Il avait passé sa jeunesse à l'intérieur du sérail et s'était attiré les faveurs de Séliin III, qui l'avait marié à une de ses cousines germaines, fille du dernier sultan. Créé amiral à l'occasion de son mariage, Rutcliuk Hussein était devenu ministre de la marine. Le capitanpaciia avait une médiocre valeur militaire, mais passait pour un esprit lin, ouvert aux idées d'Occident. 11 avait même, chose extraordinaire, la réputation d'être tout à iait désintéress(''.
Ses sympathies pour la P'rance étaient connues. Il avait encouragé les ingénieurs français, et spécialement Lebrun, constructeur de vaisseaux.
Mais l'incident, très grave à cause de la violation et de l'incendie des consulats, avait fait grand bruit dans tout l'Orient et il était en somme très regrettable que quelques frégates n'eussent pu venir devant Smyrne. Malgré les petites réparations obtenues, l'influence française en AsieMineure se trouvait diminuée par cette rébellion et Dubayet sentit très vivement cette atteinte au prestige français.
Que pouvait d'ailleurs tenter le malheureux ambassadeur, pour accroître le prestige de la République, dans un pays qui avait demandé à l'Europe les moyens de fabriquer des canons et des vaisseaux avant de comprendre la nécessité des lazarets et des quarantaines pour lutter contre la peste, si fréquente alors en Orient? On lit au Moniteur du 13 germinal an IV (2 avril 1796) : « La Porte vient de décréter des précautions contre la peste. Les prêtres, partisans de la doctrine du fatalisme, établie dans le Koran, voulaient qu'on laissât un libre coursa ce fléau destructeur. Le Grand Seigneur a pensé que le Koran ne pouvait être opposé aux soins que prescrit le salut du peuple, et malgré les clameurs des prêtres, il a établi des lazarets et ordonné des quarantaines... »
Cette citation fait comprendre que le rêve généreux fait par Dubayet avant de quitter Paris, « d'opérer quelque amélioration chez les Turcs et d'implanter la civilisation en Orient » n'avait pu se réaliser, malgré son ardeur et sa volonté. Il le notait (1)
(1) Dépêche du 18 vendémiaire an VI (9 octobre 1797). I. 31
482 AUBKRT-DUBAYET
mélancoliquement, dans une de ses dernières dépêches : « Le Sultan vit dans la plus profonde indolence, le grand vizir est sans puissance, les uhlémas et les effendis comprimeront encore longtemps tout élan généreux... Et cependant la nation turque a toujours présent à Fesprit le sentiment de sa force et de sa grandeur... »
Un hommOj issu du peuple, tenta pourtant en 1797, de secouer l'empire ottoman, à son propre profit. Il se nommait Passwan Oglou, était né en 1762 à Widin, où son père servait comme janissaire, et s'était fait remarquer par sa bravoure dans les guerres contre les Russes. Intelligent et fort ambitieux, il s'était constitué un parti dans l'armée, avait réussi à s'emparer de Widin et y avait établi une sorte de gouvernement indépendant. Le Moniteur du 29 pluviôse an VI (17 février 1798) traçait ainsi son portrait : « Il est de stature moyenne, le teint pâle, le visage allongé et le corps d'une maigreur excessive. Il crache le sang et il ne doit le peu de santé qui lui reste qu'à l'exercice fréquent qu'il fait du cheval. On ne l'approche qu'à une certaine distance. Sa mère seule prépare ses repas. Il contient dans le respect le plus craintif tout ce qui est sous ses ordres. Il a du caractère et une grande confiance dans son étoile. Il prend, dit-on, les Français pour modèles et veut être un second Bonaparte... »
Ce « Bonaparte du Danube » est une figure particulièrement intéressante. Maître de Widin, il songea
à se tailler un véritable empire, soumit les provinces voisines et réunit une armée de trente mille hommes, comptant douze mille cavaliers. « Ce jeune aga — écrivait Dubayet le 9 octobre 1797 — fait trembler la Porte par l'influence prodigieuse que sa justice, son courage et son instruction lui ont fait prendre sur l'esprit des janissaires. Il destitue les officiers du Grand Seigneur et réduit au silence le pacha lui-même ». L'ambassadeur ajoutait que Passv^an Oglou deviendrait certainement un jour le vrai maître de la Turquie. . . s'il n'était pas assassiné . « D'après cette double chance, si naturelle ici, il sera ménagé sans se compromettre... »
Au début de cette étonnante aventure, l'ancien janissaire avait affiché des idées très généreuses, punissant très sévèrement la moindre vexation inutilement exercée sur les populations conquises, diminuant les impôts des pauvres. Un peu sans doute par dilettantisme. Carra Saint-Cyr, alors résident en Valachie, l'avait encouragé, et le général Dubayet avait approuvé cette attitude. Les sympathies françaises étaient donc acquises au maître de Widin. Carra Saint-Cyr avait même songé, en février 1798, à offrir la médiation de la France pour finir la rébellion.
N'ayant pu faire assassiner Passwan Oglou, la Porte dut se décider à le combattre. Au printemps de 1798,1e rebelle s'était rendu maître de Nicopolis, de Sistova sur le Danube et de Nisch. Une grosse expédition fut alors confiée au capitan-pacha, Rutchuk-Hussein. Toutes les provinces turques en-
voyèrent des troupes et l'armée impériale compta bientôt quatre-vingt mille combattants. Les jalousies des chefs — parmi lesquels on remarquait le fameux Ali, pacha de Janina (1), — les rivalités et les intrigues, permirent àPasswan de se retrancher fortement dans Widin et d'y résister pendant huit mois. A la fin, voyant la flottille qu'il avait établie sur le Danube anéantie par les rebelles, et jugeant la ville imprenable, Rutchuk-Hussein dut lever le siège et repasser les Balkans. PassAvan le suivit jusqu'à Andrinople, et, moyennant le paiement annuel d'un tribut, le sultan reconnut l'autorité de son sujet sur Widin et une partie de la Bulgarie actuelle.
La résistance de Passwan Oglou avait, en définitive, immobilisé pendant un an de grosses forces turques et empêché la Porte d'intervenir effectivement sur terre au début de la campagne d^Egypte. Après Aboukir, Bonaparte se montra très satisfait de cette diversion sur le Danube. Il écrivait à Kléber, le 21 août 1798 : « Passwan Oglou est plus fort que jamais et les Turcs y penseront à deux fois à faire un grand mouvement contre nous (2). »
Devenu presque indépendant, le pacha de Widin rêva bientôt, dit-on, de refaire le grand empire bulgare du treizième siècle. Fervent musulman, il
(1) Ali affectait alors, lui au.ssi, des sympathies pour la France. Après l'occupation de Malte, Bonaparte envoya à Janina son aide de camp Lavalette pour s'entendre avec lui. Malheureusement Ali venait de partir pour Widin. (Mémoires de Lavalette, I,
(2) Corr. de N., 3059. Lettre datée du Caire.
combattit d'ailleurs les Serbes soulevés par Karageorge en 1804 et se montra ensuite l'irréconciliable ennemi de l'influence russe (1). Le Bonaparte du Danube resta le constant admirateur de son grand modèle. Des députés vinrent complimenter en son nom, le vainqueur d'Austerlitz. Lorsqu'il mourut en 1807, sa succession, comme pacha de Widin, fut accordée à son compagnon de guerre favori, Molla aga, grâce à l'influence de l'ambassadeur Sébastiani,
(1) Cf. La politique orientale de Napoléon, par M. Driaui.ï. (Alcan, 1904.)
Maladie de l'ambassadeur. — Ruffiii appelle Carra Saint-Cyr. - Sa mort (17 décembre 179"). — Cii'rémoiiie des funérailles. - Regrets laissés. — Séjour de Mme Dubayet à Péra. — Son dé part pour la B'rance le 28 juin 1798. — Notes sur la i'amill'e.
Nous avons vu que Mme Dubayet et sa fille étaient arrivées à Péra dans les derniers jours de septembre. Cette réunion de famille ne devait malheureusement apporter à l'ambassadeur qu'une satisfaction de courte durée.
Deux mois plus tard. — dans la soirée du 5 décembre (15 frimaire an Vï), — le général rentrait à la maison de France, grelottant de fièvre. Personne ne s'inquiéta d'abord. Dubayet était un fort mauvais malade et son indisposition « fut attribuée à la précipitation avec laquelle il avait interrompu l'effet de deux vésicatoires qu'il s'était fait appliquer aux oreilles pour dégager ses yeux malades depuis longtemps (1) ». Toutefois, le médecin de l'hôpital fran^-ais, Mongin, fut appelé. Aucun progrès n'étant constaté, une consultation eut lieu le 8 décembre avec Bévéneni, médecin ragusain septuagénaire fort réputé à Péra, et le docteur Olivier,
(1) Ruffin à Talleyrund. 26 l'rimaire (16 déccmijre 1797).
botaniste français qui revenait d'une mission en Perse (1). Une fièvre de mauvaise nature fut diagnostiquée et la maladie prit très vite une tournure sérieuse.
Dès le onzième jour — 26 frimaire (16 décembre) — Mongin déclarait que le général était en danger de mort et Ruffm se décidait à rendre compte à Talleyrand et à prévenir le général Carra Saint-Cyr à Bukarest. Bien qu'éloigné de Constantinople depuis sa brouille avec Dubayet, Carra Saint-Cyr, « agent de la République près le prince de Valachie », était cependant resté premier secrétaire en titre. C'était donc lui qui, en cas de disparition de l'ambassadeur, était tout naturellement désigné pour gérer les affaires. La lettre à Ruffîn, en date du 26 frimaire (16 décembre) fut d'ailleurs envoyée par ordre de Dubayet (2). « C'est avec la plus profonde douleur, citoyen général et cher collègue, que je vous annonce l'état critique dans lequel le général ambassadeur se trouve en ce moment. Il est dans son onzième jour d'une fièvre bilieuse, putride, inflammatoire et milliaire, suivant le calcul des médecins. Ils ne nous dissimulent plus les dangers de cette situation, quoiqu'ils nous laissent encore de l'espoir. J'en ai besoin pour avoir la force de vous écrire. Nous prions sans cesse l'être suprême de nous conserver le général ambassadeur : et toute la
(1) Olivier s'était rendu à Téhéran à la fui de 1796 avec un autre naturaliste, le docteur Brugnière.
(2) Carra Saint-Cyr devait quitter prochainement son poste pour rentrer à Constantinople. Son successeur à Bukarest venait d'être désigné : Flûry, consul en Orient depuis longtemps.
ville, amis et ennemis, fait la même prière ; mais si elle n'était pas exaucée, votre qualité de premier secrétaire de l'ambassade, en vous assurant le droit de l'intérim, vous fait un devoir sacré de le remplir. Les vœux de vos concitoyens vous y appellent et le général ambassadeur demande si vous êtes arrivé. Je dois vous déclarer d'ailleurs avec franchise que mon âge et mes infirmités qui sont de plus en plus aggravées par l'amertume de mon chagrin, ne me permettent pas de garder longtemps le dépôt des fonctions importantes et délicates qui sont, à tant de titres, dévolues à vos talents et à votre activité.
« Je vous invite donc, citoyen général et cher collègue, et vous requiers en ce qui me concerne, de partir pour Constantinople à lettre vue. Venez promptement partager notre joie générale si le ciel nous redonne le général ambassadeur, ou soutenir avec nous le fardeau de notte éternelle affliction et nous diriger dans la suppléance.
« Vous ne devez point douter de la continuité de notre zèle et personnellement de nos efforts pour coopérer aux succès de l'ami de notre incomparable bienfaiteur. »
Cette lettre était trop tardive. Quelques heures après son expédition, l'état de santé du malade devenait très inquiétant et les médecins renonçaient à tout espoir. Dans la nuit du 16 au 17 décembre, exténués de fatigue, Mme Dubayet et Ruffin s'étant retirés, le général Menant veillait seul l'ambassadeur mourant. Personne ne croyait encore à une fin trop immédiate. Mais, à deux heures du matin, le vaillant soldat perdait connaissance et s'étei-
gnait presque aussitôt sans agonie douloureuse (1).
Dès que l'événement fut connu, Ruffîn fit mettre les scellés au palais en présence de Menant, des trois drogmans Dantan, Fleurât et Kieffer, du trésorier Perrin et du docteur Mongin (2). Le capitaine Castéra fut chargé de prévenir les ambassadeurs et ministres étrangers et la funèbre nouvelle, très vite répandue, produisit une grande émotion, même dans le monde officiel. « Le capitan-pacha, qui dès l'arrivée du citoyen ambassadeur^ avait conçu pour lui une vive affection fondée sur une analogie singulière de caractère et de vertus guerrières, s'est livré au plus grand attendrissement en apprenant sa mort (3). » Le reïs-effendi, Rachid Mohammed, fut aussi, paraît-il, particulièrement affecté, car il lui était « impossible de méconnaître la franchise et la loyauté de Dubayet (4) ». Ce ministre avait d'ailleurs montré constamment, pendant la maladie, l'intérêt qu'il prenait à la santé du général, envoyant chaque jour un drogman prendre des nouvelles. Même, le 25 frimaire (1 5 décembre) , il avait fait porter au palais une boîte en or enrichie de diamants et une fiole d'essence de rose. L'ambassadeur étant trop malade pour recevoir ces cadeaux, Ruffin les avait fait enfermer dans l'armoire de fer de la
(1) Dépêclie de Rui'fia au ministre des Relations extérieures, 29 frimaire (19 décembre).
(2) Procès-verbal extrait des minutes de la chancellerie de l'ambassade.
(3) Dépêche de Rul'fm du 29 frimaire (19 décembre).
(4) Ibidem.
chancellerie et un pro ce s- verbal avait été dressé. Mais la surprise de tous dut être grande lorsque le lendemain de la mort de Dubayet un des interprètes de la Sublime Porte se présenta de la part du prince Ypsilanti pour réclamer la boîte et la fiole, sous prétexte qu'elles n'avaient pu être remises au destinataire. Malgré l'étrangeté du procédé, après entente avec Mme Dubayet, Ruffin résolut de faire reporter les présents reçus le 25 frimaire. Mais, en bon Levantin, il joua un tour au premier interprète de la Sublime Porte : le capitaine Castéra reçut l'ordre de ne rendre la boîte en or qu'au reïs-effendi lui-même. Du reste, le ministre turc semble n'avoir fait aucune difficulté pour la reprendre (1).
La cérémonie des funérailles fut fixée au lendemain de la mort, à midi, et on choisit pour lieu de la sépulture la terrasse du palais du côté du Bospiiorc. En effet, dans une réunion du personnel de l'ambassade, Ruffin avait faitobserver « qu'Aubert-Dubayet avait souvent dit que, s'il venait à mourir, il désirait être enterré à l'extrémité de la grande terrasse et qu'il avait même fait planter dans cet endroit des saules pleureurs et un assez grand nombre de cyprès. Menant confirmant ces dires, on résolut de suivre la volonté du défunt (2) ». Quant au cérémonial, on se reporta à celui suivi lors des obsèques de M. des Alleurs. ambassadeur du roi de France, mort à Constantinople en 1754.
(1) A. E., vol. 197. Procè.-^-verbaux 129-132.
(2) Procès-verbal extrait des minutes de la cliancellerie. (A. E. Turquie, vol. 197, 138-143.)
Conformément à ce précédent, le cercueil est donc exposé en parade dans le grand salon du palais, le 10 frimaire (18 décembre). Le sabre du général et son écharpe de commandant en chef ont été placés sur le cercueil, qu'enveloppent des drapeaux aux trois couleurs.
A midi, les ambassadeurs et ministres arrivent « en grand costume et suivis de leurs gens ». Malgré sa rivalité avec Dubayet, l'internonce lui-même s'est fait représenter. Les ministres de Suède et de Venise, malades, ont envoyé leurs premiers secrétaires. Dans le port, les navires français, dont le pavillon est en berne, tirent quinze coups de canon.
A midi trente, le cortège se forme et quitte le palais. Les janissaires, la « maison » de l'ambassadeur et celle des ministres étrangers ouvrent la marche. Le cercueil vient ensuite porté par huit citoyens français en costume national. A droite, se tient le général Menant, à gauche, le capitaine Castéra. Ruffin conduit le deuil et derrière lui se pressent les ministres étrangers et leur personnel diplomatique, la légation française, les représentants des commerces étrangers et français, les citoyens de la « Nation » .
Le cercueil est déposé sous la terrasse, auprès d'un arbre de la Liberté planté trois ans auparavant par Descorches (1). Un chant patriotique
(1) L'arbi-e se trouvait à gauclie d'uu cadran solaire qui existe encore sur le mur de clôture qui longe la rue de Pologne, (Ar-
est entonné. C'est V Amour sacré de la Patrie (une des strophes de la Marseillaise), que tous les assistants français reprennent en chœur. On rentre ensuite dans la salle d'audience ; les ambassadeurs prennent congé, Ruffin fait un discours à la « Nation » et « tout le inonde se retire, satisfait de la simplicité majestueuse, de la pompe, de l'ordre et de la décence qui ont généralement régné (1) ».
Le matin même de la cérémonie funèbre, un deuxième courrier était parti pour rejoindre Carra Saint-Cyr, que Ruffin espérait en route pour Constantinople. Après avoir averti Saint-Cyr de la mort de Dubayet, ce courrier (2) devait continuer sur Vienne, afin que l'événement fût connu le plus rapidement possible en France.
L'agent de la République près le prince de Valachie rencontra le courrier à deux journées de marche de Bukarest (3). Très affecté par la nou-
cliives de l'ambassade. Communication de M. Bapst, premier secrétaire.)
Pendant l'ambassade du général Brune, en 1804, les restes de Dubayet lurent cxbumés et transportés à l'église catbolique de Saint-Louis. Une pierre tombale lut érigée à la mémoire de Dubayet, à côté de celles des deux ambassadeurs de France décédés à Péra au dix-buitième siècle : le vicomte d'Andrezel et le comte des Alleurs. Malheureusement, un incendie a détruit l'Eglise en 1831. Les pierres tombales ont disparu. Rien ne rappelle plus la mort du repri'sentant du Directoire.
(1) Procès-verbal déjà cité. Le ministre écrivit à Ruffin le 1" février 1798 (13 pluviôse an VI) : « Les dispositions qui ont été prises pour les obsèques du défunt m'ont paru fort convenables et je ne puis que les approuver. »
(2) C'était Buis, chef de la maison de l'ambassadeur, honmie de confiance amené de France.
(3) Par mesure d'économie. Carra Saint-Cyr ne laissa pas le courrier continuer sa route.
velle reçue, il continua rapidement son voyage, arriva à Gonstantinople dans les derniers jours de décembre et prit aussitôt les fonctions de chargé d'affaires. Récrivit alors (l) àTalleyrand : « Aubert- Dubayet, général brave et humain, représentant fidèle et zélé défenseur des droits du peuple, ministre infatigable dans son ardeur à remplir les pénibles fonctions du ministère à cette époque; enfin ambassadeur qui emporte les regrets du gouvernement auprès duquel il résidait, des représentants de tous les gouvernements, amis et ennemis, et particulièrement de tous les Français établis en Levant; mon père, mon protecteur, mon ami de vingt-cinq ans, a fini sa glorieuse carrière le 27 frimaire dernier, âgé de quarante ans. »
Carra Saint-Cyr paraît avoir été très sincère dans ses regrets, malgré la brouille passagère qui l'avait séparé de son ancien chef depuis une année. Il ne tarit pas, dans sa correspondance, sur les vertus de Dubayet. « Le destin, économe dans les faveurs qu'il accorde aux humains, ne fait sans doute paraître et disparaître de tels iiommes sur le théâtre du monde que pour nous apprendre à les mieux apprécier. » Non seulement Saint-Cyr s'attendrit sur l'ambassadeur, mais aussi sur tous ceux qui l'ont entouré dans les derniers jours : sur Ruffin, dont il ne peut trop louer « la sagesse, la prudence, la fermeté, l'expérience »; sur le général Menant et le citoyen Castéra « anciens compagnons d'armes et amis dévoués », etc. « Toutes les personnes qui
(1) Dùpêclie du 15 nivôse an VI (4 janvier 1798).
tiennent à l'ambassade, animées encore par l'âme de Dubayet et l'amour de la Patrie, ont mis un zèle vraiment républicain pour coopérer chacun en ce qui pouvait le concerner à l'honneur et la gloire du nom français en Turquie. »
De son côté, Kieffer, drogman de l'ambassade, qui avait eu, au début, des démêlés avec Dubayet, écrivait à son compatriote Rewbell (1) : « C'est avec le cœur navré de douleur que je vous annonce la mort du général Aubert-Dubayet, qui, après avoir échappé à tant de dangers dans les combats, a succombé à une funeste maladie après onze jours de souffrances... Il n'y a point de Nation, dans ces contrées, qui ne le pleure; Turcs, Grecs, Arméniens, Juifs, Francs de toutes natures, versent des larmes sur la perte de notre digne ambassadeur; estimé et chéri de tous ceux qui l'approchaient, il marquait chaquejour de sa carrière par de nouveaux bienfaits. Si sa perte est aussi sensible à des étrangers, combien ne doit-elle pas l'être pour moi qui perds en lui un ami franc et loyal et un protecteur zélé et puissant?... »
L'unanimité de ces témoignages de regrets leur donne une valeur indiscutable. Aucune note discordante ne peut être relevée dans les documents de l'époque. Dubayet est mort estimé de tous et sa disparition même a fait comprendre la droiture de ses sentiments et son mérite (2).
Aussi, la sympathie qu'il avait su inspirer,
(1) Lettre du 26 frimaire (18 décembre 1797).
(2) Barras dit dans ses Mémoires (t. III) : « Le g(:'néral Aubert-
devait-elle, tout naturellement, se reporter sur sa jeune femme. Celle-ci, très affectée par le malheur qui venait de la frapper, et très fatiguée, n'était guère en état de rentrer en France et désirait pouvoir résider quelque temps encore à Constantinople. Le 6 nivôse anIV(26 décembre 1797), huit jours après la mort de l'ambassadeur, elle avait fait connaître sa situation à Rewbell, à Barras et à Talleyrand. Elle demandait l'autorisation de continuer à habiter au palais de Péra, s'engageait à garder « la maison montée » et réclamait, en échange, la moitié du traitement de son mari. Quoique assez bizarre, cette demande avait été très chaudement appuyée par Carra Saint-Cyr : 0 Protecteur né de tout ce qui fut cher à Dubayet, écrivait-il en pluviôse au directeur Rewbell, je m'adresse à vous, citoyen directeur, comme à notre Père, comme au bienfaiteur de cette grande famille qui vous fut dévouée du temps d'Aubert-Dubayet et qui ne peut jamais perdre le souvenir de l'amitié que vous lui avez toujours témoignée... »
En attendant la réponse du Directoire, Mme Dubayet reste installée au palais de Péra et continue, semble-t-il, à se croire ambassadrice de la République française 1 De son côté. Carra Saint-Cyr se montre particulièrement dévoué à la veuve de son
Dubayet, notre ambassadeur à Constantinople, vient d'y mourir. C'était un liomme bien rlevé, loyal, plein d'esprit, peut-être un peu léger dans sa vie privée, mais croyant sincèrement à la liberté et incapable de manquer à l'honneur. »
ami, et cherche, en toutes circonstances, à prévenir ses désirs et à lui attirer des' hommages. Le 3 germinal (23 mars 1798), le chargé d'affaires va, au nom de Mme Dubayet, remercier le capitan-pacha Rutchuk-Hussein des marques de sympathie et d'intérêt données depuis trois mois à la famille de l'ambassadeur. Pour cette démarche. Carra Saint-Cyr est accompagné de Ruffîn, du général Menant et du drogman Fleurât. En outre, il a amené avec lui la petite Constance Dubayet, âgée de onze ans. Constance est habillée en jeune garçon! Elle est fort vive et intelligente, et le pacha s'intéresse à l'enfant. « Elle est véritablement la fdle d'un héros, — dit-il à Ruffin, — elle a toujours les yeux fixés sur mes sabres appendus aux lambris et elle ne fait que pousser le général Menant pour les lui faire admirer... »
Dès le lendemain de la visite, cette observation psychologique du capitan-pacha sur la jeune Constance est gravement transmise au ministre des Relations extérieures (1)! Carra Saint-Cyr ne fait grâce à Talleyrand d'aucun détail. Il raconte que l'amiral a offert des châles et des étoffes des Indes à Constance, à Ruffin, à Menant et à lui Saint-Cyr; et qu'un lot, contenant les plus belles pièces, a été remis pour l'ambassadrice.
Mme Dubayet est elle-même invitée, quelques jours plus tard, par le capitan-pacha à visiter le vaisseau amiral ancré dans la Corne d'Or. Elle accepte volontiers, malgré son récent veuvage, et
(1) Lettre du 4 germinal (24 mars).
prend des vêtements d'homme à son tour. Tout le personnel de l'ambassade — Ruffin, Kieffer, Fleurât. Perregeau, Castéra, Lesseps et Carra Saint- Cyr — lui fait cortège. La citoyenne ambassadrice est reçue à l'échelle par le capitaine de pavillon, Ishac Bey (1); l'amiral lui offre le café, le chocolat, l'eau de rose et les parfums classiques. On visite ensuite les ponts. « Nous y remarquâmes avec plaisir qu'il y avait à peine cent hommes et presque tous des officiers. Tout le reste avait été jeté dans les autres vaisseaux pour écarter tout ce qui pouvait inspirer aux spectatrices européennes quelque crainte, particulièrement sous le rapport de la maladie contagieuse (2). »
Il était impossible de mieux faire les honneurs du vaisseau amiral. En souvenir de sa visite, l'ambassadrice prie Rutchuk-Hussein d'accepter une petite boîte en or, et se rend ensuite sur un autre vaisseau à trois ponts, aménagé par Lebrun, constructeur français (3). Un salut de sept coups de canon annonce le départ des invités.
Le lendemain, Ruffm porte les remerciements officiels de Mme Dubayct, qui se montre très recon-
(1) Cet Ishac Bey, ancien page du sérail, était venu en France avant la Révolution. 11 passait pour le favori du capitan-pacha et aussi pour le grand protecteur des émigrés français, ce qui le rendait suspect au personnel de Tambassade.
(2) Dépêche du 21 germinal (10 avril 1798).
(3) Lebrun — dont nous avons déjà parlé — passait pour fort habile. Le 17 pluviôse (5 février 1798), il venait de lancer avec succès un vaisseau de quatre-vingts canons et xme corvette de vingt-six canons. Une grande cérémonie avait eu lieu à cette oc-
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naissante et très flattée des honneurs qu'elle a reçus. Carra Saint-Cyr rend compte à Paris et se croit obligé d'entonner les louanges du capitanpacha : « On doit dire à sa gloire que la propreté et la tenue de la marine turque sont d'autant plus admirables qu'on se souvient encore de l'état où elle était, il n'y a que six ans, avant son administration... »
La visite du vaisseau amiral est du 14 germinal (3 avril). On voit qu'à cette date la santé de l'ambassadrice était redevenue excellente. Le rôle qu'elle continuait à jouer pendant l'intérim de Carra Saint-Cyr, la présence d'un personnel diplomatique qui l'entourait d'égards et lui rendait la vie facile dans une situation anormale et périlleuse, tout cela évidemment, plaisait infiniment à la petite bourgeoise du Dauphiné, qui songeait fort peu à partir. Faut-il ajouter que les attentions et les assiduités de Carra Saint-Cvr semblent, dès ce moment, ne pas l'avoir laissée insensible ?
Les affaires d'intérêt de la jeune femme étaient du reste assez compliquées et justifiaient jusqu'à un certain point la prolongation de son séjour à Constantinople. Pendant la durée de sa mission, Aubert- Dubayet av^it engagé de grosses dépenses et reçu des avances considérables. Sans fortune personnelle, sa veuve ne possédait pas les ressources suffisantes pour résider autre part qu'au palais de l'ambassade, ni même pour rentrer honorablement en France sans laisser de dettes derrière elle. Le détail de tous les comptes établis alors (qui donnèrent lieu à une longue correspondance) n'offre
LA MORT n'AUBERT-DUBAYET 499
qu'un médiocre intérêt (1). Notons seulement qu'un arrêté du 6 ventôse (24 février) régla très généreusement la question financière en même temps que celle de l'intérim : « Le citoyen Carra Saint-Gyr, secrétaire de la légation à Constantinople, est rappelé. Le citoyen Ruffin restera définitivement chargé des afi"aires de la République française près la Porte ottomane jusqu'à l'arrivée d'un nouvel ambassadeur. Le chargé d'affaires aura un traitement de trente mille livres par an à partir dul" ventôse (19 février). Le traitement du citoyen Aubert- Dubayet ne cessera qu'au 1" ventôse et sera payé à la citoyenne Armande Pouchot, sa veuve, pour indemnité de représentation prolongée et il lui sera accordé les frais de route qui auraient été payés à son mari (2) . »
Talleyrand écrivit lui-même le mois suivant à Mme Dubayet : « Vous connaissez sans doute en ce moment, citoyenne, l'arrêté du Directoire exécutif du 6 ventôse. Vous y aurez vu que nonobstant les règlements qui font cesser le traitement avec les fonctions, le gouvernement a eu égard à la représentation prolongée dont vous avez cru que vous deviez rester chargée. Il n^a fait commencer en conséquence le traitement qu'il fixe au chargé d'affaire, qu'à partir du 1" ventôse, et a prolongé en votre faveur ceux de l'ambassade jusqu'au 30 pluviôse inclusivement. Son intention est que cette coupe soit précise, et qu'aucune réclamation ulté-
(1) Rapport au Directoire du 25 pluviôse (13 février) et arrêté du même jour.
rieure ne soit faite, ni de votre part, ni de celle des membres delà Légation à Constantinople... Je vous autorise séparément à tirer la somme de 61,250 fr. pour ces cinq mois de traitement et je me réfère pour les détails d'exécution à ma lettre d'autorisation J'espère que vous trouverez dans ces
divers arrangements la preuve de l'intérêt que je prends à votre situation. »
Cette dépêche du ministre arriva à Constantinople dans les premiers jours de mai. Carra Saint- Cyr avait cessé ses fonctions officielles depuis un mois, mais ni lui ni Mme Dubayet n'avaient quitté les rives du Bosphore, et leur séjour devait se prolonger plusieurs semaines encore. Les ministres turcs continuaient à se montrer fort empressés et le récit des politesses reçues était très régulièrement transmis à Paris (1).
Il fallut bien cependant songer à rentrer en France. Carra Saint-Cyr annonça son départ le 8 messidor (26 juin). L'itinéraire adopté passait par Varna, Bukarest et Vienne. L'internonce baron
(1) Carra Saint-Cyr se lia particulièrement avec le capitanpacha. 11 lui rendit plusieurs visites à son camp à trois lieues de l^éra, au moment du départ de l'expédition contre Passwan Oglou et lui apporta des tapis d'Europe, destinas à être emportés en campagne. (Dépêche du 22 germinal-11 avril.) — Le 24 jjrairial (12 juin), Saint-Cyr assista à la réception olficielle de M. de Knobelsdorl', ministre de Prusse. Ruiïin en raconta les incidents : les capidgi-bachi ayant trop pressé Knobelsdorl' sous les aisselles l'avaient à moitié étouffé et le pauvre ministre avait eu toutes les peines du monde à débiter son discours I Le lendemain, on alla en bande visiter le cliàteau des Sept Tours, où le vieux gouverneur offrit à ses invités une fête splendide. (Dépêche du 26 prairial-14 juin.)
LA MORT D'AUBERt-DUBAYET 501
d'Herbert (avec lequel les relations s'étaient tendues après l'affaire de Bernadette à Vienne) avait donné toutes facilités pour organiser au mieux le voyage. En dehors de Saint-Cyr, les compagnons de route de Mme Dubayet et de sa fille étaient Mouradjea d'Hochson, chargé d'affaires suédois, qui se rendait à Stockholm, le drogman Franchini -et quelques serviteurs.
L'embarquement eut lieu le 10 messidor. Mme Dubayet étant de nouveau souffrante, on voyagea à petites journées de Varna à Vienne. La capitale autrichienne ne fut atteinte que le 14 août (1).
Ce long voyage presque en tête-à-tête devait décider de l'avenir de Mme Dubayet. Le dévouement respectueux que Carra Saint-Cyr avait montré depuis plusieurs mois à la veuve de son ami s'était peu à peu changé en un sentiment plus tendre. Quinze mois après son retour en France, le 10 brumaire an VIII (31 octobre 1799), l'ancienne ambassadrice épousait, à Paris, son galant compagnon de route (2) .
La carrière militaire de Saint-Cyr fut d'ailleurs
(1) Carra Saiut-Cyr expédia une dernière dépéclie officielle racontant son séjour à Vienne. Il ne (it aucune visite aux ministres, car l'incident de Bernadette n'était pas encore réglé. L'ex-chargé d'affaires ne présenta ses comptes justificatifs que le 9 germinal an VII (29 mars 1799) . (A. E . Turquie . Supplément, 23-174 .)
(2) Le contrat fut pass6 devant M" Pézet, notaire à Paris, le 9 brumaire. (A. G. Dossier Carra Saint-Cyr.)
Carra Saint-Cyr n'eut pas d'enfants. En 1827, il adojita un jeune homme : Jean-Louis Carra de Rochemur, comte de Saint- Cyr.
spécialement brillante. Il se distingua à Marengo, devint divisionnaire en 1802, puis joua un rôle important en 1805, au moment de l'occupation du royaume de Naples. Envoyé ensuite à la Grande Armée, il assista aux batailles d'Eylau, deFriedland, d'Esslinget de Wagram, et commanda en Illyrie et à Hambourg. Napoléon l'avait créé grand-officier en 1807, puis bai'on de l'Empire. En 1814 il défendit vaillamment les places de Condé et de Valenciennes.
Bien qu'il se fût rallié dès le début à la Restauration, le général resta sans emploi actif jusqu'en 1817. Le gouvernement royall'envoya alors, comme gouverneur, en Guyane. Assez vite lassé de cet exil, l'ancien chargé d'affaires revenait en France en 1820, faisait liquider sa pension de retraite et se retirait dans l'Aisne, à Vailly, chez sa belle-fille.
Celle-ci — la petite Constance Dubayet (1) — avait épousé, elle aussi, en 1806, un soldat, Henri-François-Marie Charpentier. C'était un des plus brillants généraux de l'armée. Né en 1769 à Soissons, il s'était engagé en 1791, avait été fait colonel en 1794, adjudant-général en 1795, général de brigade en 1799, divisionnaire en 1804, à trente-cinq ans. L'Empereur et la famille impériale assistèrent au mariage de Cliarpentier, et Mme Carra Saint-Cyr semble avoir, à ce moment, beaucoup plu à Joséphine. L'ancienne ambassadrice fut attachée en 1807 à la maison de l'impératrice, puis, deux ans plus tard, à celle de la reine Hortense.
Pour compléter ces notes biographiques sur la
(1) Noc ail Bacliel, près de GrenoWo, cji 1787.
famille de Dubayet, ajoutons que Charpentier (1) fut créé comte en 1809 et qu'il se couvrit de gloire en 1814 aux journées de Craonne et de Laon. Mal vu par la Restauration, il commanda la 12' division (Nantes) pendant les Gent-Jours et quitta l'armée après le deuxième retour du roi. C'est alors qu'il s'installa à Vailly, dans une propriété de famille où ses beaux-parents vinrent le rejoindre au retour de Guyane.
Les deux familles — Carra Saint-Cyr et Charpentier — ont leurs tombeaux à Vailly, et voici les dates mortuaires : Charpentier, 1831; Carra Saint- Cyr, 1834 ; Mme Carra Saint-Cyr, 1845; Mme Charpentier, née Constance Dubayet, 1868.
(1) Charpentier eut trois lils. Les deux aînés, auxquels Murât servit de parrain, moururent en bas âge. Le troisième n'a pas eu de descendant mâle. Ses deux filles épousèrent, l'une le comte de Fazi, d'origine suisse, l'autre le baron d'Aubigny. (Arcliives de la ville de Vailly.)
LE CIIATKAU DES SRPT TOURS
Cai-ra Saint-Cyi" cliaifçi'! d'affaires. — Projets crexix'diLioii en Oriciil. — Tidl(!yrarid doit aller à Coiislaiitiiiople et se dérobe. — Relations de Ruilin et du reïs-effendi. — Vexations exereées contre les Finançais. — Le cliàteau des Sept Tours. — La Poi'te déclare la guerre à la République. — Entêtement de Talleyrand. — Esscid Ali. — Mission donnée à Sébastian! par Bonaparte. — Lunéville et Amiens. — Le général Brune est nommé andjassadeur.
Pour terminer l'étude entreprise sur l'ambassade du g^énéral Aubert-Dubayet, il est intéressant de voir quelles furent les relations de la France et de la Turquie après la mort de l'ambassadeur. Nous résumerons donc ici brièvement les faits principaux.
Revenu à Constantinople le 30 décembre 1797, Carra Saint-Cyr, nous l'avons vu, avait géré les affaires jusqu'en avril, pendant plus de trois mois. Mais déjà, pendant cette période, c'était Ruffin qui avait tenu les ficelles, orienté la politique et rédigé les dépèches. Le remplacement du galant chevalier servant de l'ex-ambassadrice ne changeait donc pas grand'cbose à la situation déjà existante.
Aux termes de l'arrêté du 6 ventôse (24 février)
Ruftin était chargé d'une mission provisoire « jusqu'à l'arrivée d'un nouvel ambassadeur ». Le Directoire ne semble pas cependant s'être pressé de donner un successeur à Dubayet, dont la disparition avait été connue à la fin de janvier.
Barras prétend qu'il fut alors un moment question du général Augereau qui venait déjouer un rôle important au 18 fructidor, mais que Bonaparte désirait éloigner de Paris et de l'armée en janvier 1798. « Bonaparte, écrit Barras (1), nous harcèle sans cesse à cause d' Augereau. Après avoir fait envoyer Bernadotte à Vienne, il voudrait maintenant envoyer Augereau à Constantinople. Au moment où il vient de nous le dépeindre tous les jours comme un rustre, il est difficile que, cette fois, il en fasse un élégant personnage. Mais il faut en Turquie des hommes imposants par la stature et la prestance physique. Voilà pourquoi il voudrait absolument qu'Augereau allât en Turquie. Le Directoire, auprès de qui Bonaparte accuse tous les jours Augereau d'être un homme sans mesure, ne peut, au moment même, vouloir lui conférer un genre de fonctions qui en exige beaucoup, même à Constantinople... »
D'autre part, Thibaudeau, dit dans ses Mémoires (2) : « L'ambassade de Constantinople étant vacante par la mort d'Aubert-Dubayet, on dit que Bonaparte l'avait demandée pour l'occuper après son retour d'Angleterre. L'opinion, étonnée de son inaction, le portait à toutes les places ; le Directoire, fatigué de sa présence, cherchait toutes les occasions de
(1) Mémoires de Barras, III, 152.
(2) Mémoires de Thiceaudeau, JI, xxxn.
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l'écarter de Paris; et lui, jouant le désintéressement et la lassitude, ne se pressait' pas d'accepter de l'emploi, ne paraissant aspirer qu'au repos, et observait en silence tout ce qui se passait sous ses yeux. » Cette assertion de Thibaudeau paraît peu probable. En janvier 1798, Bonaparte songeait à l'Orient, mais ce n'était pas comme successeur de Dubayet qu'il voulait s'y rendre.
Même avant Campo-Formio, il avait formé de vastes projets de conquête. De Milan, le 16 août 1797 (29 thermidor), il écrivait à Talleyrand après l'occupation des îles Ioniennes : « Ces îles sont pour nous de la plus grande importance. C'est en vain que nous voudrions soutenir l'empire de Turquie, nous verrons sa chute de nos jours. L'occupation de ces (|uatre belles îles sera pour nous un moyen de le soutenir ou de nous faire notre part. Corfou et Zante nous rendent maîtres de l'Adriatique et du Levant (1). » Le même jour, il disait au Directoire : « Les îles de Corfou, de Zante, et de Céphalonie sont plus intéressantes pour nous que toute l'Italie ensemble... Les temps ne sont pas éloignés oii nous sentirons que pour détruire véritablement l'Angleterre, il faut nous emparer de l'Egypte. Le vaste empire ottoman qui périt tous les jours nous met dans l'obligation de penser de bonne heure à prendre des moyens pour conserver notre commerce dans le Levant (2). »
L'idée d'une expédition en Egypte avait donc été envisagée depuis longtemps. Dès son retour à Paris
(1) Con: ilr N.. 210G.
(2) Ibid.. 2103.
après avoir paru à Rastadt, Bonaparte en avait causé avec Talleyrand et le ministre s'était chargé de gagner le Directoire à ce grand dessein. Talleyrand avait découvert du premier coup « l'expédient ingénieux dont, par la suite, ont usé tous les diplomates qui ont projeté la domination de l'Egypte : y intervenir au nom de la Porte, à titre d'allié ou au moins d'ami, s'y établir en protecteur et y rester en maître (1) » .
Pour pouvoir se poser en ami, il était nécessaire de ménager la Turquie et son représentant à Paris. Après avoir connu une éphémère popularité, Esseid- Ali était un peu oublié. Le Directoire redoubla de prévenances à son égard et l'hôtel Monaco connut des heures brillantes. Bonaparte s'y rendit à la fin de décembre pour marquer son désir d'être agréable à l'ambassadeur. Puis, à la fameuse fête offerte par Talleyrand au signataire du traité de Campo-Formio, on vit le héros « tenir par le bras l'ambassadeur ottoman, qui paraissait s'appuyer familièrement sur lui comme pour annoncer l'alliance de la Sublime- Porte avec la France (2) ».
Malgré ces démonstrations intéressées, destinées à endormir les inquiétudes d'Esseid-Ali, les nuag-es avaient continué à s'amonceler pendant tout l'iiiver. Certes, c'était toujours, en principe, vers les côtes anglaises que devait se faire l'expédition projetée. Mais quand et comment se ferait-elle? Les affaires
(1) SoREL, V, 299.
(2) Le Publkàte du 17 nivosc aji VI (6 janvier 1798). Article cite par M. Herbette, 205.
de Rome nécessitaient la présence de Berthier en Italie (1) et retardaient forcément les opérations sur la Manche. Désireux de se rendre compte des chances de succès, Bonaparte partit le 7 février pour inspecter les côtes de l'Océan. Il en revint persuadé des difficultés presque insurmontables qu'allaient rencontrer ses projets primitifs. « L'expédition d'Angleterre — écrivit-il au Directoire le 5 ventôse (23 février) — ne sera possible que l'année prochaine; et, alors, il est probable que les événements qui surviendront sur le continent s'y opposeront. Le vrai moment de se préparer à cette expédition est perdu, peut-être pour toujours (2)... »
C'est donc désormais vers l'Orient que se concentrent, à partir du 23 février, tous les espoirs du conquérant. Mon^e et Berthollet, — membres futurs de l'Institut d'Egypte, — deviennent les confidents de ses nouveaux projets. Le 5 mars (15 ventôse), des mesures préparatoires détaillées sont déjà proposées et adoptées (3j. Le Directoire prévoit dès lors très complètement les conséquences diplomatiques ultérieures, lorsqu'on aura frappé la puissance anglaise, sur la route des Indes. Une fois l'Egypte conquise, deux partis pourront être pris par la France : ou bien les cours impériales seront invitées à s'unir à la République pour procéder au partage de la Turquie; ou bien on proposera à la Porte de
(1) Le nieurtie du général Dupliot, le 27 décembre, avait fait décider l'occupation de Rome. Bertliier avait été chargé de cette opération avant de rejoindre Bonaparte, qu'il devait suivre comme clief d'état-major en Angleterre'.
(2) Corr. de N., 2419.
(3) Ibid., 2426.
conclure une alliance contre les cours impériales en échange de la remise de l'Ég-ypte. Avant de se décider pour l'un de ces deux partis, il faut sonder le terrain à Constantinople, présenter l'expédition sous un jour favorable et obtenir au moins de la Turquie qu'elle laisse faire.
Pour remplir cette délicate mission, qu'Esseid-Ali doit ignorer, un personnage important, ayant de l'envergure, de l'autorité et du savoir-faire, paraît indispensable. Il faut, en outre, que l'ambassadeur désigné soit un spécialiste des questions d'Orient.
Parmi les diplomates en fonctions en l'an VI, personne ne répond aux conditions requises. Personne non plus parmi les politiques influents ne se soucie d'entreprendre une tàclie aussi difficile. Consulté par Talleyrand, Boulouvard, chef de la deuxième division politique (i), met en avant le nom de l'ancien représentant de la Convention auprès de la Porte, Marie Descorches. Depuis son retour en France, Descorches s'est retiré à la campagne, à Aubry-le-Panthou, en Normandie. Mais il a continué à s'occuper des affaires d'Orient, fourni de nombreux rapports sur la Turquie et conservé d'excellentes relations avec les hommes au pouvoir. « Ce citoyen, — écrit Boulouvard dans une note remise au ministre, — me paraît, de tous les hommes qui connaissent les Turcs, le plus propre à être chargé de la négociation. Il a su, pendant sa résidence à
(1) Cette section s'occupait des affaires turques. La compétence de Boulouvard était reconnue.
tlO AUBKRT-nUBAYET
Constantinople, s'attirer leur confiance. Ils l'estiment et le considèrent infiniment (1). »
La candidature de Descorches ainsi posée ne déplaît pas au ministre, qui la fait accueillir par le Directoire, et Boulouvard est chargé de préparer le départ de son ami. Des Instructions, datées du 26 ventôse (1 6 mars) , sont soumises à la signature du Président. Elles disent que le nouvel envové de la République (dont le nom est d'ailleurs laissé en blanc) devra quitter Paris le 13 floréal (4 mai) pour arriver vers le milieu de messidor à Péra. L'itinéraire est déjà fixé et c'est celui qu'a suivi Dubayet en 1796 : Venise, Sébénico, la Bosnie, la Serbie, la Bulgarie, laRoumélie...
L'idée de Boulouvard est cependant assez vite abandonnée. Malgré ses mérites reconnus, Descorches n'est pas un personnage assez important. Bonaparte estime que, parmi les diplomates en vue, un seul, le ministre lui-même, est de taille à jouer le grand rôle qui l'attend à Constantinople. Talleyrand, qui cherche à ce moment à lier son sort à celui du futur conquérant de l'Egypte, ne peut refuser un aussi périlleux honneur. Il accei)te en principe. Pour donner plus d'éclat à celte mission extraordinaire, il est entendu que le ministre s'embarquera avec le général en chef, qu'il accompagnera l'expédition sur les côtes d'Egypte et qu'il se dirigera ensuite vers les Dardanelles, sur un navire de guerre, escorté par une partie de la flotte.
(1) A. E. Turquie, vol. 197.
En attendant, c'est Ruffin qui continuera, àConstantinople, à gérer les affaires de la République.
Le 23 avril, grâce à sa prodigieuse activité, Bonaparte a terminé ses préparatifs. Il va se mettre en route pour gagner Toulon lorsque, comme un coup de foudre, arrive la nouvelle de l'affaire de Bernadotte. Le 13 avril, le drapeau français a été insulté à Vienne et l'ambassadeur a dû réclamer ses passeports!
Cette nouvelle suspend le départ pour Toulon. Une rupture imminente avec l'Autriche paraît à craindre (1). Bonaparte songe d'abord à se rendre lui-même à Rastadt pour la conjurer. Mais ce voyage va retarder, indéfiniment peut-être, l'expédition d'Orient. Puis, des lettres de Vienne et la version envoyée par Thugut, présentent l'affaire du 13 avril sous un jour moins dramatique. De son côté, le Directoire est plus jaloux que jamais du général en chef. 11 ne tient pas à le voir se poser en arbitre de l'Europe à Rastadt et désire le voir partir pour Toulon, l^e 3 mai au soir, Bonaparte quitte Paris et s'embarque le 19 mai pour l'Egypte.
Talleyrand, lui, n'est pas parti. Il tient au pouvoir (2), il tient plus encore à sa sûreté personnelle et ne veut pas courir de risques de guerre sur la Méditerranée. Bonaparte a cependant emporté sa promesse. C'est toujours Talleyrand qui doit aller
(1) Voir l'étude sur Bernadotte, V et YI.
(2) Talleyrand avait annoncé qu'il quitterait volontiers le ministère, mais resta au pouvoir seize mois encore...
à Constantinople, mais sans passer par l'Egypte. Le 4 prairial (23 mai). Bonaparte lui écrit, en vue des côtes de Corse, à bord de l'Orient: « Le 15 prairial (3 juin), à moins que le temps ne l'empêche, il y aura à Toulon la frégate la Badine h votre disposition, et, le 20 ou le 25, deux vaisseaux vénitiens seront armés en guerre. Vous pourrez également vous en servir. Je pense que vous devez vous rendre à Toulon le plus tôt possible, mais ne vous y embarquer que lorsque vous y aurez reçu de mes nouvelles (1). » De Malte, le 30 prairial (13 juin), Bonaparte écrit encore : « Je vous envoie, citoyen ministre, la frégate la Sensible à votre disposition. Vous trouverez à Malte des nouvelles de mon arrivée dans l'Orient. J'ai tardé à vous envoyer la frégate parce que j'ai cru essentiel qu'elle vous portât la nouvelle de la prise de Malte. Croyez au plaisir que j'aurai de vous revoir et de vous convaincre de l'estime que j'ai pour vous (2). »
Mais Talleyrand ne se décide pas à quitter Paris. Et Bonaparte, qui n'a aucune nouvelle de la mission convenue, s'en étonne et s'impatiente : « Talleyrand est-il à Constantinople? » demande-t-il au Directoire, le 19 août (2 fructidor), après avoir raconté le désastre de la flotte à Aboukir (3).
Dans ses mémoires publiés par le duc de Broglie, — mémoires qui ont apporté de si grandes désillusions à ses admirateurs, — Talleyrand glisse sur
(1) Corr. (le N., 2608.
(2) Ibid., 2703.
(3) Ibid., 304S.
cet incident fâcheux. « Bonaparte, — dit-il, — s'était prêté avec plaisir à demander pour moi au Directoire l'ambassade de Constantinople, s'il y avait moyen de traiter avec la Turquie, ou l'autorisation d'aller le rejoindre au Caire, où Ton pouvait supposer qu'il y aurait des négociations à suivre avec la Porte ottomane. » Mais l'ancien évêque d'Autun ne donne naturellement aucune explication plausible de son manque de parole. De son côté, Napoléon dit dans le Mémorial (1) : « Tl avait été convenu avec le Directoire et avec Talleyrand qu'aussitôt le départ de l'expédition d'Egypte, les négociations seraient ouvertes sur son objet avec la Porte. Talleyrand devaitmémeétrelenégociateur et partir pour Constantinople vingt-quatre heures après que l'expédition d'Egypte aurait quitté le port de Toulon. Cet engagement, formellement exigé et positivement consenti, avait été mis en oubli. Non seulement Talleyrand était resté à Paris, mais aucune négociation n'avait eu lieu (2). »
11 a paru utile d'insister sur cette affaire de la nomination de Talleyrand, parce que la non-exécution du projet formé devait avoir les plus graves.
(1) Mémorial dicté au baron Gourgaud.
(2) Voici encore un témoignage non suspect, celui de Rewbell, à propos de cette affaire : « Quant à la Porte, pour l'arracher à l'influence anglaise et la déterminer à une alliance offensive, il fallait, au dire de Bonaparte, l'expédition d'Egypte. Après le débarquement, la flotte se présenterait aux Dardanelles, Talleyrand devait être sur cette flotte comme ambassadeur et tout s'arrangerait... »
conséquences en Orient. En effet, si Dubayet n'avait pas été remplacé, si la désignation de Descorches avait été ajournée, c'était parce que Talleyrand devait aller à Gonstantinople. Et c'est aussi pour cela que, pendant de longs mois, Ruffin fut tenu à peu près à l'écart des négociations, puisqu'on principe il ne devait pas être appelé à les poursuivre.
Ruffin était un homme d'esprit clairvoyant, connaissant les Turcs à merveille. Peut-être les longues années passées dans le Levant avaient-elles eu une eertaineinfluencedéprimante sur cethonnête homme, devenu plus fin et plus rusé que les ministres du Grand Seigneur, mais ayant perdu un peu de son énergie native. Excellent en sous-ordre pour renseigner un ambassadeur, avait-illes qualités requises pour devenir tout d'un coup chef de mission dans des circonstances difficiles qui exigeaient de la décision et de la vigueur ?
Jusqu'au départ de la flotte de Toulon, les efforts de la diplomatie française devaient avoir pour but d'endormir les inquiétudes de la Porte. Tandis qu'à Paris, Talleyrand se chargeait de berner le plus longtemps possible le malheureux ambassadeur Esseid Ali, Carra Saint-Cyr, puis Ruffin, devaient agir de même à Gonstantinople. L'occupation des îles Ioniennes, à laquelle Bonaparte attachait une si grande importance, et surtout l'apparition de vaisseaux français dans les eaux turques avaient un peu effrayé le' reïs-effendi dès la fin de 1797. Carra Saint-Cyr s'était fait l'interprète de cette inquiétude dans une dépêche du 1" janvier 1798(12 nivôse
an VI) (1). En réponse, Talleyrand avait prodigué les plus satisfaisantes explications : « Assurez le reïs-efFendi que non seulement le Directoire ne veut porter aucune atteinte aux droits de son gouvernement, mais qu'il est encore disposé à maintenir, autant qu'il dépendra de lui, la bonne intelligence qui existe depuis si longtemps entre les deux empires (2). »
Les préparatifs faits à Toulon étaient cependant connus et commentés à Paris. On ignorait encore quelle serait la véritable destination de la flotte française, mais des discours au conseil des Cinq-Cents et des articles de journaux (3) publiés en avril avaient donné l'éveil à Esseid Ali. Ne pouvant entièrement percer le mystère, l'ambassadeur crut prudent de prévenir son gouvernement des bruits qui couraient; il pensait d'ailleurs que les vaisseaux de Toulon devaient d'abord opérer en Sicile et dans la Méditerranée occidentale.
Au reçu de ces premières informations, des explications avaient été demandées à Ruffin par le reïseffendi : c'était le 19 juin 1798. Depuis un mois, la flotte française avait quitté Toulon, mais la prise de Malte était encore ignorée. Ne sachant rien (4), Ruffin n'avait pu répondre nettement aux réclamations de la Porte. Il s'était prudemment tenu dans
(2) Lettre du 25 ventôse an VI (15 mars 1798).
(3) Discours d'Eschassériaux l'aîné à la séance du 22 germinal- 11 avril. — Article de Poultier dans l'Ami des io2S, le 28 germjnal- 17 avril, intitulé « Bonaparte et saint Louis », etc.
(4) Ruffin n'avait reçu aucune dépêche ni instruction politique depuis la dépèche du 25 ventôse (15 mars) dont nous avons parlé.
uë
de vagues généralités, et avait insisté avec habileté sur ce fait que les articles et discours signalés par Esseid Ali ne pouvaient [engager le Directoire. En définitive, « il avait éludé une réponse catégorique aux affirmations de souveraineté de la Porte sur les rives du Nil, ainsi qu'aux demandes réitérées de déclarations pacifiques écrites (1). »
Un document officiel turc (le manifeste publié trois mois plus tard au moment de la déclaration de guerre) raconte ainsi cette importante audience du 19 juin (2) : « Au premier avis que la Sublime Porte eut de l'intention de la France d'attaquer l'Egypte, le sieur Ruffin, chargé d'affaires de cette nation près de la Sublime Porte, fut aussitôt appelé à une conférence et fut questionné officiellement sur cet objet. Il répondit qu'il n'avait aucune connaissance des projets du Directoire, mais que son opinion particulière était que si la France entreprenait réellement cette guerre, ce ne serait probablement que pour se venger des beys et pour porter préjudice au commerce des Anglais dans l'Inde. Il lui fut répliqué que si les Français attaquaient l'Egypte sous ce prétexte et pour quelque motif que ce fût, la Sublime Porte regarderait cette démarche comme une déclaration de guerre; que la paix et l'amitié qui existaient entre les deux États seraient légalement et politiquement changées en inimitié et hostilités, et
(1) Voir le livre déjà cité de M. M. Hcrbetlc, p. 226.
(2) A. E. Turquie. Supplément, t. 23, pièce 81.
Ce document est attribué <l Fonton, ex-drogman françai.ç passé au service de la Russie. Nous avons signalé son rôle au mojiient du départ de Choiseul-Gouffier, en 1792.
que, comme la Sublime Porte ne pourrait jamais se désister d'un pouce de terrain de sa province d'Egypte, la nation musulmane se lèverait tout entière pour délivrer ces saints lieux; que, si les beys d'Egypte méritaient quelque punition, elle devait leur être infligée par la Sublime Porte, dont ils dépendent, et que l'ingérence de la France dans cette aff"aire serait tout à fait contraire aux droits des nations; que la cour d'Angleterre étant l'amie très intime de la Sublime Porte, elle ne pouvait nullement consentir que les armées françaises passassent par ses États pour porter préjudice au commerce des Anglais ; qu'en conséquence, quand bien même le débarquement des Français en Egypte n'aurait pour but que ce projet, il donnerait lieu à une déclaration de guerre; qu'il devait en être bien persuadé et s'empresser d'en informer le Directoire... »
Ce plaidoyer de la Sublime Porte n'est sans doute pas très exact. Le 19 juin, les nouvelles étaient trop incertaines encore pour que le reïs-effendi pût poseraussinettement son ultimatum. Mais, quelques jours plus tard, tout le monde commença à voir plus clair. D'une part, Esseid Ali, enfin informé, avait annoncé le départ de Bonaparte et l'on savait la prise de Malte. D'autre part, Ruffin venait d'être officiellement fixé par une dépêche du 22 floréal (11 mai). En dévoilant les projets du Directoire sur l'Egypte, Talleyrand expliquait que ces projets n'étaient pas dirigés contre le Grand Seigneur et qu'ils ne devaient pas être considérés comme por-
tant atteinte à la puissance turque... « La preuve de la sincérité de ces dispositions vous sera donnée par un négociateur qui arrivera à Constantinople immédiatement après l'expédition projetée. Il est chargé des pouvoirs et des instructions du Directoire, il porte avec lui des propositions de plusieurs genres pour le Divan, et il est difficile de croire que, dans le nombre, il ne s'en trouve pas quelqu'une qui lui convienne (1). Vous verrez paraître cet envoyé vers la fin de messidor ou au commencement de thermidor prochain (2). »
Messidor passe, thermidor passe, aucun ambassadeur de la République ne paraîtàConstantinopleet Ruffin se trouve dès lors dans la posture la plus fausse pour calmer les inquiétudes du reïs-effendi. La Sublime Porte ne croit plus ni aux explications du chargé d'affaires de France ni à celles que Talleyrand, resté à Paris, fournit avec une mauvaise foi évidente à l'ambassadeur turc. La situation des Français à Constantinople devient donc particulièrement pénible et dangereuse (3). Le ministre s'en rend parfaitement compte, mais comme il n'est pas personnellement en cause et qu'il a définitivement renoncé à venir lui-même, il ne semble pas s'en
(1) Cette phraséologie de Talleyrand vaut la peine d'être soulignée. La dépêche est du 11 mai. A cette date, c'était le ministre lui-même qui devait partir pour Constantinople.
(2) Milieu de juillet.
(i) Talleyrand laissa aussi Ruffin dans la plus fâcheuse situation pécuniaire. Le chargé d'affaire de la République fut obligé, en juin 1798, de faire un emprunt au Divan. Quand Jean Bon Saint-André, consul à Smyrne, signala sa propre détresse, en juillet, Ruffin ne put lui procurer que 100 sequins, faisant 500 piastres turques. « Après cela, écrivit-il, je n'aurai plus que 20 piastres dans ma caisse. »
inquiéter outre mesure. Le i6 thermidor (3 août), il écrit cependant à Ruffin à ce sujet : « Je conçois combien votre position auprès de la Porte va devenir pénible, délicate, et peut-être périlleuse. Cependant, je ne doute pas que vous ne vous conduisiez dans cette circonstance critique avec autant de prudence que de fermeté. Ne craignez pas les Sept Tours. Outre que la Porte ne me paraît plus capable d'un tel acte, vous devez vous rassurer en considérant qu'elle a ici un otage qu'elle ne voudrait sans doute pas compromettre. D^ailleurs, la grande nation ne laisserait pas impuni un attentat commis dans la personne de son représentant... Dans les conférences que vous ne manquerez pas d'avoir avec les ministres, vous vous attacherez à les bien convaincre que le Directoire n'a sur l'Egypte aucune idée de conquête, qu'il n'a voulu que se venger des beys et de leurs mameluks, vrais ennemis des deux puissances ; que les droits de la Porte en Egypte y seront par nous respectés et l'autorité rendue à son pacha, etc.. »
Le château des Sept Tours, malgré l'affirmation de Talleyrand, était fort à craindre. Situé à l'extrémité sud-ouest de Stamboul, près la porte Dorée, dans une position splendide sur la mer de Marmara, ce château avait été rebâti en 1458 par Mahomet II sur l'emplacement d'une ancienne forteresse byzantine que les Grecs, à cause de ses tours, avaient nommée Heptapyrg ion . C'étaitla prison d'État, la « Bastille » turque. Les janissaires y conduisaient les sultans détrônés, et les sultans y faisaient enfer-
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mer les vizirs et les ministres qui avaient cessé fie plaire. Depuis Mahomet, bien des têtes sanglantes avaient été accrochées aux créneaux de la forteresse, bien des drames s'étaient joués derrière ses murs. En outre d'après une ancienne tradition, c'était là que le grand Seigneur faisait emprisonner les ambassadeurs des Puissances avec lesquelles la Turquie était en guerre. Récemment, deux ministres du Tsar,Obrescoven 1768 et Bulgacoven 1787, avaient séjourné aux Sept Tours lors des derniers conflits avec la Russie (1).
Ruffm était donc parfaitement fixé sur le sort qui l'attendait! Avant même que la lettre de Talleyrand du 3 août ne fût parvenue, les vexations contre les Français avaient commencé. Le 19 août (2 fructidor), le grand vizir (2) avait averti Ruffm qu'il ne devait plus sortir du palais de France ; le drogman Dantan n'était plus autorisé à se présenter à la Porte et, en tout cas, jamais de jour; les citoyens français devaient éviter de se trouver dans les lieux publics, dans lespromenades, dans les endroits écartés ; enfin, l'écusson de la République, placé sur la grille extérieure du palais, devait disparaître immédiatement. Pour expliquer ces mesures extraordinaires et vexatoires, la Porte donnait comme prétexte qu'elle désirait éviter la réédition de l'affaire survenue à Vienne le 13 avril.
Ruffin cependant était bien loin de montrer les ardeurs combatives de Bernadotte. Devenu fataliste
(1) Le cliâteau des Sept Tours est aujourd'hui en ruines.
(2) En messidor, le grand-vizir Izzet Melimed pacJia avait été remplacé par Yussuf pacha.
et philosophe, très résigné d'avance à son sort et connaissant trop bien l'histoire de Turquie pour croire à l'efficacité de réclamations tardives, il ne sut pas protester avec assez d'énergie.
Les mauvaises nouvelles du désastres d'Aboukir précipitèrent d'ailleurs les événements. Aussitôt que la destruction de la flotte française fut connue à Constantinople, les ministres turcs jugèrent que le moment d'intervenir était arrivé. On commença d'abord par exciterhabilement l'effervescence populaire contre les Français. Des bandes de hurleurs, (représentant l'opinion publique !j parcoururent les rues de Péra, allumant des incendies aux points indiqués par la police. Le 14 fructidor au soir, (31 août) les citoyens de la « Nation » durent se retrancher au palais de l'ambassade.
Une dernière fois, dans la nuit du 14 au 15 fructidor, une ultime démarche auprès de la Porte était tentée sans succès par le drogman Dantan. Puis, dans la soirée du 15, Ruffîn recevait l'ordre impérieux de se rendre le lendemain à trois heures chez le reïs-effendi (1).
Plus émotionné encore que le chargé d'affaires de la République, le ministre turc prévint les Français (2) qu'ils allaient être incarcérés : « Le glorieux Divan impérial, ayant acquis la certitude des faits, a résolu que, suivant l'usage pratiqué dans les casde rupture et d'après l'ordre autographe impérial,
(1) Ce luiiiistre si; nommait Atif Ahmed. Il avait été nommé depuis quelques semaines seulement en remplacement de Racliid Mohammed.
(2) Précis historique de l'incarcération, signé par Ruffin, Kieffer et Dantan. (A. E., vol. 198.)
VOUS serez immédiatement conduits au château des Sept Tours; que tous les consuls et négociants français établis dans les États de sa Hautesse seront bien gardés et leurs marchandises séquestrées, etc. »
Escortés par des janissaires, Ruffin et ses drogmans traversèrent donc les rues de Stamboul au milieu d'une foule liostile pour être conduits à la forteresse. L'ambassade, où s'étaient réfugiés près de deux cents Français, fut occupée militairement par des soldats turcs ; des perquisitions furent opérées, et les scellés mis sur les archives (1).
Le lendemain de cette journée historique dui 2 septembre 1798, une flotte russe — composée de six vaisseaux de ligne et de sept frégates, avec quinze cents hommes de troupes de débarquement — se présentait devant l'arsenal de Top Hané. Elle était signalée à l'entrée septentrionale du Bosphore depuis le i" septembre et son arrivée avait hâté les mesures rigoureuses prises par le reïs-effendi.
C'était à la prière instante du prince Ferdinand de Wurtemberg que l'empereur Paul, outré par la prise de l'île de Malle (que la Russie avait si longtemps convoitée), s'était déterminé à faire acte d'hostilité contre la République. La flotte avait quitté Sébastopolle23 août. Son commandant, l'amiral Uschakov, s'était particulièrement distingué dans la dernière guerre russo-turque. Lesministres ottomans
(1) La Porte olTiit même gracieusement la maison de France à l'ambassadeur d'Angleterre. Peu de temps après, Spencer Smitiv y procédait à un pillage en règle.
l'accueillirent avec enthousiasme le 3 septembre. La flotte du sultan composée de six vaisseaux et de huit frégates sous Kadir bey, fut mise à ses ordres. Les escadres combinées ne furent d'ailleurs en état de prendre définitivement la mer, que vers le l"" octobre. Elle se dirigèrent alors sur Cérigo, puis sur les îles Ioniennes (1).
La guerre ayant été officiellement déclarée le 9 septembre, les mesures prises contre les Français de Constantinople furent successivement étendues à toutes les Echelles. A Smyrne (2), Lanarca, la Canée> Athènes, Salonique, consuls et vice-consuls furent jetés dans des cachots, tandis que les marchandises des commerçants français étaient partout séquestrées. Même, les rares ouvriers restés au service du Sultan après la dislocation de la mission de PampelonnCj furent mis aux galères ! Puis, en octobre une nouvelle répartition des prisonniers était ordonnée par la Porte. Presque tous étaient transportés dans les forteresses de la mer Noire : à Kherson, dix prisonniers dont Jean Bon Saint-André ; à Samsoun, neuf; à Anassa, huit, dont le drogman Franchini, et Pidoux, expéditionnaire de l'ambassade ; à
(1) Pour cette expédition ainsi que pour les opérations du célèbre Ali, pacha de Janina, voir le beau livre du commandant de La Jo.\quière sur l'Exj)édition d'Egypte (t. III) et l'Expédition russo-turque aux îles Ioniennes, par Pisani (Revue d'Histoire diplomatique, J888). Un traité défensif avec la Russie fut signé par la Porte le 28 décembre.
(2) Jean Bon Saint-André venait d'arriver à Smyrne comme consul général. Né en 1749, ancien officier de marine, ministre protestant et conventionnel, il avait dernièrement rempli les fonctions de consul à Alger. Il resta trois ans à Kherson, jusqu'en fructidor an IX. Napoléon le fit préfet à Mayence et baron de l'Empire. Jean Bon Saint-André est mort en 1813.
Sinope, douze, dont le général Menant, le capitaine Castéra et Fliiry, consul à Bukarest (Ij. Il ne restait plus guère au château des Sept Tours que Ruffin et ses drog-mans.
Annoncée d'abord par une correspondance officieuse de Vienne, l'incarcération des Français était confirmée le 10 vendémiaire (1" octobre), par une lettre de l'ambassadeur d'Espagne, M. d'Azara (2). Talleyrand affecta d'abord de ne pas y croire ; il informa même Esseid Ali (qu'il avait continué à berner depuis le mois de mai) qu'un ambassadeur de la République allait incessamment partir pour €onstantinople.
Cet ambassadeur était, cette fois encore, l'indispensable Marie Descorches, dont la candidature avait été reprise depuis quelques semaines. Après bien des hésitations, Talleyrand avait enfin fait signer l'arrêté officiel le 16 fructidor (2 septembre) ; Ruffin devait reprendre les fonctions de premier secrétaire interprète, et Emile Gaudin (revenu de Vienne, où il avait accompagné Bernadotte), devait retourner à Péra (3). Comme au printemps précédent, Bôulou- -vard avait été chargé de rédiger des Instructions : t< Le premier soin du citoyen Descorches à son
(1) A. E. Turquie. 199-68. — Menant avait continué ses fonctions d'inspecteui* de l'armée turque après la mort de Dubayet. ■Castéra lui avait été attaché.
(2) D'Azara à Talleyrand. (A. E. Turquie, 199-12.)
(3) La désignation de Descorches fut annoncée à Bonaparte par lettre du 29 fructidor (Ib septembre). Le ministre ne faisait •d'ailleurs pas allusion à son manque de parole personnel et se contentait de finira l'éloge de Descorches.
arrivée à Constantinople doit être de bien s'attacher à convaincre le Divan que la France conserve toujours le plus sincère désir de maintenir la paix, l'union et la bonne amitié qui existent depuis si longtemps entre les deux nations; qu'il n'est envoyé par le Directoire exécutif que pour atteindre ce but, plus désirable encore pour la Porte que pour lui, et que bien loin d'avoir contre elle des intentions hostiles, il est prêt à employer pour elle toute la puissance de la République... »
Ces instructions, aussi hypocrites qu'inutiles, et qui ne font guère honneur à la clairvoyance tant vantée de l'ancien évêque d'Autun, étaient datées du 12 octobre. Or, depuis douze jours, l'incarcération de Ruffîn était connue par une lettre de M. d'Azara. Boulouvard avait aussi rédigé des lettres protocolaires pour le grand vizir, le muphti, le reïs-effendi, le capitan-pacha, calquées sur les lettres remises en 1796 au général Dubayet.
Malgré l'extraordinaire entêtement de Talleyrand, il fallut bien pourtant se rendre à l'évidence lorsque les détails les plus circonstanciés et les plus précis sur les événements du 2 septembre et sur la déclaration de guerre arrivèrent à Paris par des voies différentes (i). Aucun espoir ne pouvait être gardé. Un nouveau décret du Directoire parut le 24 vendémiaire (15 octobre) : « Il est sursis à l'exécution de l'arrêté par lequel le citoyen Descorches est envoyé près de la Porte ottomane en qualité d'am-
(1) Un récit de l'incarcération, assez complet, figure au Moniteur du 12 octobre (21 vendémiaire).
bassadeur de la République française. L'époque du départ et celle du moment d'où courront les appointements du citoyen Descorches seront déterminées par un arrêté particulier lorsqu'il y aura lieu (1). »
De son côté, EsseidAli avait été fort impressionné en apprenant l'entrée de Ruffin aux Sept Tours. Craignant un emprisonnement analogue, il avait demandé immédiatement ses passeports, faisant valoir, pour les obtenir, que son arrivée aux frontières turques serait certainement le signal de la mise en liberté pour tout le personnel de l'ambassade française à Péra. Le retour en Turquie d'Esseid Ali était, en effet, l'une des conditions énumérées dans les dépêches officielles du reïs-effendi pour que des négociations pussent être ultérieurement entamées. Mais, en octobre 1798, la Porte réclamait aussi l'évacuation immédiate de l'Egypte et il était impossible, pour le Directoire, d'engager une conversation diplomatique ayant quelque chance d'aboutir. On pensa sagement que l'ambassadeur turc constituait un gage, un otage qui pouvait devenir utile, et dont, par conséquent, il ne fallait pas se dessaisir.
Esseid Ali fut donc gardé à Paris. Tout à fait libre, protégé et surveillé très discrètement par la
(1) Talleyraiid ne renonça pas à envoyer Descorches en Orient. Cette candidature fut de nouveau discutée après le 18 brumaire. Le 7 frimaire an VIII (:27 novembre 1799), les trois consuls signèrent une lettre au Grand Seigneur qui parlait de la nécessité de la paix et annonçait le prochain départ du citoyen Marie Descorches pour l'Egypte « afin de donner suite aux négociations ». (A. E. Turquie. Supplément, 23-220.)
police, il contina à résider à l'hôtel Monaco, rue Saint-Dominique. Ses correspondances furent officieusement transmises par M. d'Azara.
Ce fut aussi, du reste, un représentant de l'Espagne qui servit d'intermédiaire pour la France à Constantinople. M. de Bouligni montra du zèle et beaucoup de dé vouement pour l'accomplissement de cette délicate mission. Il avait reçu, au moment de l'incarcération de Ruffîn, les archives et papiers de l'ambassade. Mais ses réclamations en faveur des prisonniers français n'eurent pas grand succès. L'ardeur qu'il apportait à plaider leur cause mécontenta les ministres turcs, qui demandèrent et obtinrent son rappel le 19 vendémiaire an YIII (10 octobre 1799). Bouligni dut quitter Péra, et, après son départ, les intérêts français restèrent absolument en souffrance (1).
Ce ne fut qu'en août 1800, — neuf mois après les journées de Brumaire, deux mois après Marengo,
— que le malheureux Ruffîn, fut autorisé à correspondre avec son ministre. Et une longue année de négociations fut encore nécessaire pour faire ouvrir les portes de son cachot. Au moment de la sortie des Sept Tours, — août 1801 — la paix générale était du reste prévue pour une date prochaine.
(1) Un Grec nommé Goïa, qui avait servi d'employé à Ruffin, continua cependant à renseigner le ministre français. Ses correspondances étaient adressées à une maison grecque de Gênes, qui les transmettait au consul Belleville. Celui-ci les envoyait à Paris. (Dépêche de Belleville à Talleyrand du 25 nivôse an VII.
— A. E. Gênes, 175-24.)
Bouligni représenta plus tard l'Espagne à Stockiiolm. Il y mourut en décembre 1805.
Déjà l'Autriche, en février, avait abandonné la deuxième coalition par le traité de Lunéville et Naples venait de suivre l'exemple. La paix avec le Portugal eut lieu en septembre et quelques jours plus tard ce fut le tour de la Russie. L'Angleterre elle-même renonçait à la lutte. Les préliminaires furent signés à Londres le 1" octobre (1).
A cette date, Esseid Ali avait officiellement repris, depuis deux mois, la direction de son ambassade. Il avait revu Talleyrand, et les deux diplomates s'étaient mis promptement d'accord. Un projet de traité fut signé le 9 octobre. Le colonel Sébastiani, l'un des aides de camp du Premier Consul, fut désigné pour porter à Conslantinople une lettre autographe de Bonaparte (2).
Les préliminaires du 9octobre (1801) avec la Porte reproduisaient à peu près mot pour mot les arrangements précédemment convenus avec l'Angleterre: la France restituait l'Egypte et reconnaissait la république des Sept Iles (Iles Ioniennes) ; les prisonsonniers devaient être immédiatement échangés (3);
(1) Histoire des Traités, par M. de Koch. V, 282.
(2) Srbastiani, nr en 1772, avait d'abord «'■tr destiné à l'état ecclésiastique. Entré dans l'armée en 1792, il conquit rapidement ses premiers grades. Jl était chef de bataillon à Arcole et joua un rôle important au 18 Brumaire.
Sébastiani lut plus tard général de division et ambassadeur de Napoléon à Constantinople. Député libéral sous la Restauration, plusieurs l'ois ministre sous Louis-Philippe, il devint maréchal de France en 1840, à soixante-huit ans.
Pour la première mission de Sébastiani en Turquie, voir la Revue d'histoire diplomatique, juillet 1903.
(3) Le gi-néral Menant, incarcéré à Sinope, était resté prisonnier pendant onze cent quatorze jours. Il n'avait, pendant ce temps, touché que 4 piastres par jour. Aussi son dénuement
l'intégrité du territoire ottoman était garantie ; la France recouvrait ses anciens privilèges en Orient, obtenait la promesse d'être traitée sur le même pied que la nation la plus favorisée, etc.
Ces conventions furent d'abord bien accueillies à Constantinople. Toutefois l'ambassadeur d'Angleterre, lord Elgin, fît remarquer au reïs-elfendi une clause de l'article I" des préliminaires : « Il est entendu qu'après l'évacuation de l'Egypte, les concessions qui pourraient être faites en Egypte aux autres puissances, de la part de la Sublime Porte, seront communes aux Français. » Lord Elgin protesta contre cette clause qui n'était pas tout à fait semblable au texte adopté par l'Angleterre. De son côté, le ministre russe déclara qu'il était inadmissible que la France fût traitée comme la Russie, si jamais le tzar obtenait la libre navigation dans la mer Noire. Enfin, le nouveau chargé d'afiaires espagnol, vexé de n'avoir pas joué un rôle de médiateur, appuya les objections de ses collègues. Malgré l'arrivée de Sébastian! et les instances de Ruffin, le reïs-effendi n'osa pas ratifier les conventions du 9 octobre et insista pour qu'un diplomate turc fût admis au congrès d'Amiens. Bien que désavoué comme signataire des préliminaires, Esseid Ali fut chargé par son gouvernement de remplir cette nouvelle mission diplomatique.
était-il extrême. Le malheureux grur-rai, couvert d'infirmités à la suite de son incarcération, dut se faire réformer en pluviôse an X, peu après sa rentrée en France. Il ne put reprendre du service et fut définitivement retraité en 1811. 11 avait deux en fants et mourut sous la Restauration dans la plus profonde misère. (A. G. Dossier Menant.)
Mais l'imbroglio avait assez duré ! Le Premier consul refusa nettement de laisser partir Esseid Ali pour le Congrès. La Porte désigna alors un nouveau plénipotentiaire, Said Ghalib effendi, qui ne débarqua d'ailleurs en France qu'en juin 1802, trois mois après la signature du traité d'Amiens.
La paix générale impliquait la reprise des relations diplomatiques avec la Turquie. Bonaparte dut donc choisir un ambassadeur pour représenter la France auprès du sultan Sélim. Et il le voulut plus représentatif et plus célèbre que ses prédécesseurs. L'ambassade fut offerte à Bernadotte, puis, sur son refus, à l'un des glorieux soldats de l'armée d'Italie, dont la notoriété était alors très grande, au vainqueur de Bergen, le général Brune.
Brune quitta Paris le 1" novembre. Le 11, il s'embarquait à Marseille, et, escorté d'une véritable escadre — un vaisseau de 74, une frégate, deux corvettes, deux bricks, — se dirigeait vers les Dardanelles. Le 16 nivôse an XI (5 janvier 1803), le nouvel ambassadeur de la République triomphante faisait une entrée solennelle au palais de France à Péra. Cinq années s'étaient écoulées depuis la disparition du général Aubert-Dubayet.