DIPLOMATES DE PÉRA. — MINISTRES DE STAMBOUL
Brouille avec Carra Saint-Cyr et Caulaincourt. — Personnel do l'ambassade : Venture, Ruflin, les élèves drognians. — Départ de Verninac. — Le corps diplomatique accrédité à Constantinople. — Le Grand Seigneur et la Sublime Porte. — Carra Saint-Cyr à Bukarest.
Nous avons parlé des officiers que Dubayet avait emmenés avec lui, par voie de terre, de Toulon à Constantinople ; Carra Saint-Cyr, Menant et Caulaincourt. Il faut croire que la longueur du voyage, ses difficultés, les préoccupations constantes pendant la route, avaient surexcité les nerfs des voyageurs. En effet, Dubayet se plaint amèrement^ dans sa correspondance avec sa femme, de deux de ses compagnons : « Carra Saint-Cyr a pris des travers qui me déplaisent fort et que l'habitude et l'indulgence d'une vieille amitié me font encore supporter. Mais je déclare que ma patience est à bout. . . J'ai de puissants motifs de mécontentement contre le citoyen Caulaincourt. Ses principes politiques ne sont pas en harmonie avec les miens, et si, enfin, l'exagération est un défaut, du moins faut-il aimer la liberté avec vérité et chaleur (l). »
(1) Lettre du 27 thermidor an IV (14 août 1796) adressée à la citoyenne Dubayet.
Aussitôt installé à Péra, l'ambassadeur revient sur le même sujet : « Je crois t'avoir mandé combien j'étais mécontent des citoyens Saint-Cyr et Caulaincourt. Quant au dernier, je m'en étonnais moins, parce que, jeune, fat et présomptueux, il pouvait, sans conséquence, avoir des torts envers moi. Mais l'autre, mon ami depuis vingt-cinq ans! Il est impardonnable! Je me séparerai de l'un et de l'autre définitivement (1). » Tous les torts n'étaient peut-être pas du même côté, car Dubayet arrivait à Constantinople très surexcité lui-même. Il l'avouait très franchement à sa femme : « Dans ma vieillesse qui va être précoce, vous serez l'une et l'autre (2) mes consolations et mes soutiens; mais, comme le tracas des affaires, mes infortunes et peut-être aussi l'habitude du commandement m'ont rendu inquiet, colère et souvent emporté, prépare d'avance ta fille aux attentions, aux douces prévenances... Il faudra que, par sa douceur et ses caresses, elle apprenne de bonne heure à me calmer. »
Nous verrons plus loin comment l'ambassadeur se débarrassa de Carra Saint-Cyr et de Caulaincourt en leur confiant des fonctions « brillantes ». Carra Saint-Cyr avait reçu, avant le départ de Paris, le titre de premier secrétaire d'ambassade par arrêté du 13 ventôse (3 mars 1796) (3). En outre, Chénicr
(1) Lettre du 18 vendémiaire an V (9 octobre 1796) à Mme Dubayet.
(2) Il s'agit de Mme Dubayet et de sa fille Constance.
(3) Cet arrêté du 13 ventôse avait alloué les traitements suivants :
Dubayet, 150,000; Carra Saint-Cyr, 7,000; Cliénier, 6,000; Perrocbel, 4,000.— Venture, dr-ogman, 6,000; KielTer, drogman, 4,000; Pidoux, expéditionnaire, 3,000. Les frais dé voyage furent fixés
avait été nommé à ce moment deuxième secrétaire, ctPerrocliel troisième. Aucun de ces deux derniers n'était parti. Perrochel (qui devait l'année suivante aller à Madrid avec l'amiral Truguet) avait trouvé trop lointain le poste de Constantinople. Quant à Chénier, il avait dû d'abord sa nomination à une lettre écrite le 24 pluviôse (12 février) au sujet de la désignation de Dubayet, lettre dans laquelle il avait fait le plus grand éloge du nouvel ambassadeur (1). Mais Chénier, nous l'avons vu, était un ennemi personnel de Descorches et d'Emile Gandin. Dès que sa désignation avait été connue, Descorches avait adressé une protestation à Delacroix, racontant les démêlés qu'il avait eus, à Constantinople,
à 18,638 francs pour l'ambassadeur, à 7,214 francs pour les autres.
(1) Yoici, à titre de curiosité un extrait de cette lettre adressée au Directoire :
« J'étais persuadé d'avance que vous ne pouviez être indifférents sur la position des Turcs. Mais si j'avais pu former des doutes sur vos dispositions à les secourir, par tous les moyens qui sojit en votre pouvoir, ils cesseraient après une telle nomination... Quitter le ministère de la guerre pour passer à l'amhassade de Constantinople, c'est donner, à mon idée, une preuve non équivoque d'un zèle qui se prête à tout pour servir utilement son pays. Et si quelqu'un peut se flatter, dans le moment présent, de réussir auprès de la Porte, c'est le défenseur de Mayence.
« Il vous fallait à Constantinople un ambassadeur dont la réputation faite pût balancer les inti'igues de l'internonce d'Autriciie (homme du plus mince mérite), les hauteurs do l'envoyé de Russie, qui dédaigne de s'abaisser à la négociation, les desseins fallacieux du cabinet de Saint-James qui a su, par la faute de nos précédents ambassadeurs, usurper, à nos dépens, une r('putatio]i de loyauté auprès de la Porte.
« Vous avez trouvé ce ministre et un tel choix fait honneur au Directoire en même temps qu'il ne peut qu'être fort agréable aux Turcs... » (A. N. A F. III, 75). — Ciiénier fut plus tard rédacteur au Constitutionnel.
avec ce nco-diplomate, « grand ami de Hénin et agitateur infatigable ». La nomination de Chénier n'avait pas été maintenue (1).
Carra Saint-Cyr était donc seul secrétaire d'ambassade, Cbénier et Perrocbel n'ayant pas été remplacés. Mais Dubayet trouvait à Péra deux drogmans, bommes de valeur et bien au courant des usages du pays : Venture et Ruffin.
Venture, né à Marseille en 1742, avait fait toute sa carrière en Orient : Tunis, Egypte et Turquie. Il résidait à Constantinople depuis 1793, connaissait à merveille la langue turque, mais la rudesse de ses formes l'avait rendu antipathique à beaucoup de Français. En revanche, il passait pour l'homme de confiance de Verninac (2).
Ruffin avait plus d'envergure. Homme d'une complète probité, fort entendu en affaires, d'un esprit très fin, mais d'un caractère un peu indécis, il était plus levantin que français. Né à Salonique la même année que Venture, en 1742, il avait passé presque toute sa vie sur les bords de la mer Noire, en Crimée et à Constantinople. Pendant les dernières années de la monarchie, Ruffin, dont la compétence pour les affaires dOrient était reconnue, avait été appelé à Paris. Il avait enseigné le turc et le persan au Collège de France et cumulé ces fonc-
(1) A. E., vol. 493, f» 212. — Airôlr du 45 germinal au IV (4 avril d796).
(2) Venture rentra en France peu après l'arrivée de Dubayet. Nous le ^erroïis plus loin piloter à Paris l'ambassadeur turc. En 1798, Bonaparte le lit désigner pour l'expédition d'Egypte, à cause de sa connaissance du pays, et le nomma membre de l'Institut d'Egypte. Venture mourut en mai 1799, pendant la retraite de Saint-Jean-d'Acre.
tions avec celles de secrétaire-interprète du roi, s'occupant de toute la correspondance diplomatique avec les états barbaresques et la Turquie. En octobre 1794, il était revenu à Constantinople comme secrétaire-interprète. Sa fille et son gendre, M. de Lesseps, l'avaient accompagné (1).
Pendant ce deuxième séjour, Ruffin avait rendu les meilleurs services, mais ses opinions étaient fort modérées et son fils avait été, un instant, porté sur une liste d'émigrés confectionnée à Paris. Le considérant comme suspect, Verninac avait donné toute sa confiance à Venture. « Sans avoir aucun reproche à faire à la probité du citoyen Ruffin, — écrivait-ille l" thermidor an IV (i9 juillet 1796) — j'ai cru devoir m'abstenir de me servir de son ministère dans les afTaires importantes. »
Ruffin avait heureusement trouvé, dans la colonie même, de chauds défenseurs. Montai, ami d'Emile Gaudin, traçait ainsi le portrait du secrétaire-interprète dans une lettre adressée à Descorches, rentré à Paris : « Toujours aussi à l'écart qu'il y était dans les commencements, ne paraissant que le matin à son bureau, ne voyant Verninac que quand celui-ci le fait appeler, paraissant se méfier du chef et de
(1) M. de Lesseps avait reçu le titre de consul général à Saint- Pétersbourg. Ne pouvant naturellement rejoindre son poste, il (■'tait, en fait, à la disposition du représentant de la Réjjublique auprès de la Porlc et différentes missions lui furent confiées en 1795 et 1796. Il fut notamment chargé, en l'an V, de ramener à Constantinople des ingénieurs et le matériel nécessaire pour construire un bassin maritime. Mais Lesseps arriva trop tard. L'alfaire venait d'être donnée à un Suédois. (Lettre d'Aubert- Dubayet du 21 germinal an V(10 avril 1797), et décret du 28 fructidor an IV (14 septembre 1796). A. N. A. F. JII, 176-250.
ses alentours, allant souvent cependant à l'arsenal, mais, sa mission remplie, s'isolant du reste du palais, généralement estimé, conservant toujours les manières prévenantes dont il s'est fait une habitude, guidé par l'expérience du temps et des lieux. Les opinions qu'il manifeste paraissent saines et ne démentent pas l'idée que tu en as conçue. Tu sais comme moi, qu'il est bon chrétien, mais, en républicains tolérants, ne parlons pas de cela. Sa famille vit comme lui et se tient à l'ombre. On le suppose attendre avec impatience le moment de développer ce dont il est capable, auprès d'un homme qui veuille et sache en tirer parti... » De son côté, peu avant l'arrivée de Dubayet, Stamaty écrivait à Delacroix (1) : « A l'égard de Ruffm, bien que je sois éloigné de répondre de ses sentiments patriotiques, je dois vous assurer, citoyen ministre, qu'il est généralement estimé tant par son grand savoir que par sa probité et sa conduite sage et modérée. Les amis do la République sont fâchés de ce que le gouvernement lui ait retiré sa confiance. Ils pensent que c'est une perte irréparable pour nos intérêts, attendu l'impossibilité de le remplacer par aucun autre drogman. Telle est la vérité, citoyen ministre, je la dois à vous et à la chose publique, à laquelle je dois tout rapporter sans ménagement pour personne. » Ces témoignages avaient empêché Ruflin d'être sacrifié, malgré l'hostilité deVerninac. On s'aperçut d'ailleurs que son fils, soi-disant émigré, n'avait que onze ans en 1788, époque à laquelle son père l'avait envoyé à
(1) Lettre du 26 fi-uctidor an 4(12 septembre 1796). — Voir plus loin ce qu'était Stamaty.
Constantinople pour apprendre le turc. Le jeune Ruffin était devenu polyglotte, comme son père, et en 1796, donnait des leçons d'italien à Péra, pour dix francs par mois. Sa radiation des listes d'émig-rés fut obtenue (1).
Au moment de l'arrivée de Dubayet, quatre élèves drogmans comptaient, avec Venture et Ruffm (2), sur les contrôles de l'ambassade (3) : Dantan, Fleurât, Pousich et Kieffer.
Dantan était en fonctions depuis 1792 et avait su se rendre utile après le départ de Choiseul-Gouffier. Fleurât et Pousich sont des figures sans relief. Kieffer, ami et compatriote du directeur Rewbell^ est plus connu. C'était un homme de trente-cinq ans, travailleur acharné, qui s'était fait remarquer au ministère par son aptitude pour apprendre les langues. Il parlait couramment l'allemand et l'italien, mais ignorait complètement le turc en partant pour
(1) La même aventure arriva à Emile Gandin, que Descorclies avait envoyé à Bukarest en 1795. Gaudin était venu en Turquie acanl 1789 lui aussi pour apprendre le turc. 11 fut cependant déclaré émigré et rajjpelé à Paris. Ses réclamations n'aboutirent qu'un an plus tard. (Lettre du 11 prairial an IV (30 mars 1796) du ministre de la Police.)
En 1798, Gaudin l'ut désigné pour rejoindre Bernadotte à Vienne.
(2) Voici quelle fut la carrière ultérieure de Ruffm : chargé d'affaires en 1798 après Carra Saint-Cyr; interné au château des Scpt-Tours et détenu de sei)tembrc 1798 à août 1801. 11 resta à Pi'ra a\ec le litre de conseiller d'ambassade pendant les missions de Brune, de Sébastian! et d'Andréossy, tous trois généraux, et fit les intérims comme chargé d'affaires. Il représenta encore la France en 1814 et mourut à Constantinople, en 1824, à quatre-vingt-deux ans.
(3) Ces élèves drogmans étaient peu payés et très misérables. Ils demandaient sans cesse des augmentations.
rOrient le 13 ventôse an V (3 mars 1796). Bientôt cependant, Kieffer avait pu rendre quelques services, et l'ambassadeur, avec lequel ses relations avaient d'abord été très tendues (1), le prit en grande affection. Plus tard, ce Kieffer, « qui honora par sa science et sa tenue la carrière du drognianat » (2), fut chargé par Napoléon de traduire en turc la Bible. .. et les bulletins de la Grande Armée.
En somme, Ruffin était le seul personnage de l'ambassade qui pût rendre de réels services au général Dubayet. Vcnture, âme damnée de Verninac, avait demandé son rappel, et Verninac luimême, qui ne sympathisa guère avec son successeur, se hâta de préparer son départ. L'ancien ministre remit ses lettres de recréance le plus tôt possible (3),
(1) Aprôs plusieurs réclamations adressées à RcwbcU, Kieffer obtint d'être logé au palais do France, En outre, une somme de 3,000 li\res dut être distraite annuellement du traitement de Dubayet « pour tenir lieu au citoyen KieflVr, deuxième secrétaire interprète, de la table de l'ambassadeur «. (Arrêté du 5 floréal an V-24 avril 1797. — A. N. F» IIF, 1717-915.)
(2) F. Masso.n'. Le Déparlemeut des A. E., 337. — Kicfl'er finit sa cai-rière sous la Restauration comme premier secrétaire-interl)rôte du roi et conmic professeur de turc au collège de Fi-ance. Mis à la retraite en 1829, il est mort en 1833.
(3) Voici le début de la lettre adx-essée au Grand Seigneur :
« Le Directoire exécutif à Sélim III, empereur des Turcs, cm nom de la République française.
« Très liant, très puissant, très excellent, très magnanime et très invincible Prince, le Grand Empereur des Musulmans, sultan Sélim m, en qui tout lionneur et vertu abondejit, notre très cher et parfait ami, Dieu veuille augmenter votre Grandeur et Hautesse, avec fin très heureuse I
« Le citoyen Verninac, notre envoyé auprès de votre Hautesse, nous ayant témoigné le désir de venir en France vaquer à
reçut les présents accoutumés — une pelisse de martre zibeline et un fort beau cheval caparaçonné en argent (i) — et s'embarqua le 12 brumaire (2 novembre 1796) pour l'Italie.
Il écrivit alors, assez méchamment, à Delacroix : « Le citoyen Aubert-Dubayet au mérite duquel je me plais à rendre justice, aime trop sa renommée jiour consentir à la mettre en société. Cette disposition de son âme, activée d'ailleurs par quelques malveillants qui observaient le ministre, dut précipiter mon départ (2). »
De Naples, où il débarqua d'abord, Verninac expédia de curieuses missives au Directoire (3). Puis, ayant des loisirs et peu pressé de se rendre à Paris, il visita les cités célèbres d'Italie et chercha ensuite à joindre le général Bonaparte. Mais, lorsque Verninac arriva à Vérone, Bonaparte venait de franchir les Alpes et se trouvait sur la route de Vienne. Le voyageur diplomate dut aller jusqu'à
des affaires qui l'intéressent, nous l'avons chargé de saisir cette occasion de vous renouveler l'assurance des sentiments qui nous animent pour votre gloire... etc., etc. » (A. E , vol. 193, 1° 101- 102.)
(1) Moniteur du 2 nivùse an Y (23 décembre 1796).
(2) Verninac garda longtenqDS la réputation d'être un ennemi de Did)ayet. Voici la lettre qu'il adressa le 17 brumaire an VI (7 novembre 1798) au président du Directoire : « Citoyen directeur, le journal intitulé VAmi des lois renferme aujourd'hui un article sur le citoyen Aubert-Dubayet dans lequel je suis mis, avec avantage, en opjiosition avec cet ambassadeur. Je m'empresse, citoyen directeur, d'assurer le Directoire exécutil', dans votre personne, que je n'ai eu aucune part, dii'ecte ou indirecte, à la confection de cet article. Veuillez recevoir avec confiance ma franche déclaration à cet égard ainsi que l'assurance de mon respectueux dévouement. — R. Verninac. » (A. E., t. 650, E.spagne, f» 232.)
(3) Voir Ganclaux, III.
Judenbourg- et y parut le surlendemain de la signature des préliminaires de Léoben. Bonaparte lui fit raconter ses impressions d'Orient, et, pour utiliser sa bonne volonté, lui donna — comme à Dubayet l'année précédente, — une mission officieuse pour Venise (1).
Après avoir énuméré les collaborateurs de l'ambassadeur de France, voyons le milieu diplomatique et aussi le milieu officiel turc avec lesquels le général Dubayet allait entrer en relations à Constantinople.
Comme presque partout alors en Europe, le corps diplomatique accrédité auprès de la Sublime Porte formait deux coteries distinctes D'une part se groupaient les représentants des puissances coalisées ou restées hostiles à la Révolution française : Allemagne, Angleterre, Russie, Naples et Venise. Les autres ministres, ceux de Prusse, d'Espagne et de Suède étaient tout disposés à faire bon accueil à Dubayet. Enfin l'ambassadeur de la République batave — république sœur — était naturellement très désireux de faciliter à l'envoyé du Directoire son entrée dans le monde cosmopolite de Péra.
Cet ambassadeur batave, le baron de Dedem de Geldcr, était en fonctions depuis vingt-cinq ans,
(1) Peu après son retour en France, Verninac épousa la fille de l'ancien mini.stre Delacroix. Sous le Consulat, il fut préfet du Rhône et ministre en Suisse. En 1805 il rentra dans la vie privée.
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connaissait à merveille l'Orient et jouissait d'une considération toute spéciale auprès des Turcs. Homme rude mais droit, jurisconsulte de valeur, il passait — parmi ses collègues — pour jacobin (1),
La fille du baron de Gelder avait épousé le baron do Knobelsdorf, ministre de Prusse. Ancien officier de l'armée de Frédéric, Knobelsdorf, très royaliste, avait contribué en 1792 au refus de Sémonville par la Porte. Cependant, depuis le traité de Bàle, il afficbait une certaine sympathie pour les idées françaises et ses relations avec Dubayet furent assez cordiales. Un malencontreux article de journal faillit cependant brouiller les diplomates. Le Mercure oriental, feuille irrégulière imprimée sur les presses de l'ambassade de France, ayant attaqué violemment et sans motif la personne du roi de Prusse, Knobelsdorf protesta énergiquement et demanda une réparation. Pour terminer l'incident, Dubayet dut infliger un blâme au directeur de l'imprimerie. Allier (2).
L'Espagne était représentée par M. de Bouligni, qui avait épousé une Franque de Péra, MUeTimoni. Il avait succédé à son père, ancien négociant de Barcelone devenu ambassadeur pour prix de ser-
(1) Sou fils, après avoir suivi lui-même la carrière diplomatique et représenté son pays à Stuttgard et à Berlin, devint chambellan du roi Louis, Irère de Napolé'on, puis ministre à Naples. Il servit ensuite avec distinction dans l'armée française, fit brillamment, comme général, les campagnes de la fin de l'Empire et a laissé des Mémoires appréciés publiés récemment (Ploji, 1900). Il est mort en Italie en 1825.
(2) Allier était fonctionnaire français. Il touchait 5,000 livres de traitement. — Note du 6 messidor an V (24 juin 1797). (A. E. Turquie, 196-302.)
vices financiers rendus à l'Espagne. Accrédité à Péra depuis 1791, M. de Bouligni fils avait eu de médiocres relations avec Choiseul-Gouffier, qui l'avait un peu traité en parvenu. Par contre, ses rapports avec Descorches et Verninac avaient été excellents. Il affichait, du reste, depuis le traité de Bàle, une véritable admiration pour la France républicaine.
Il en était de même du chargé d'affaires de Suède (1), Mouradjea dit d'Hochson, Arménien d'origine, longtemps drogman, qui s'était allié à une Parisienne pendant un séjour en France. Très é rudit et très documenté, Mouradjea avait publié un ouvrage important sur l'Empire ottoman (2).
Tels étaient les diplomates représentant les puissances amies.
Dans l'autre coterie, l'ambassadeur de Naples se faisait remarquer par sa haine des idées françaises et par le peu de courtoisie de ses procédés envers les membres de l'ambassade de la République. Il se nommait le comte Guillaume de Ludolf. Sa famille, originaire de Thuringe, était venue se fixer en Italie au commencement du dix-huitième siècle. C'était le fils du Ludolf qui, en 1792, avait tant contribué, à l'instigation de Choiseul-Gouffier, à faire refuser Sémonville par la Sublime Porte. Après la démonstration navale faite devant Naples par l'escadre de
(1) Le ministre en litre, le baron d'Asp, était absent et ne lut remplacé que l'année sui\ante.
(2) Tableau général de Vempire Oltoniaii (1789). Mouradjea publia aussi, plus tard, un Tableau historique de l'Orient et une Histoire de la Maison ottomane. Il mourut à Paris en 1807,
l'amiral Latouche-Tré ville, en décembre 1792, M. de Ludolf père avait dû quitter Constantinople, mais le roi Ferdinand l'avait remplacé par un deuxième Ludolf, Guillaume, ayant les mêmes sentiments. Une sœur du comte Guillaume avait épousé le comte de Saint-Priest (prédécesseur de Choiseul), devenu l'un des personnages les plus intéressants de l'émigration (1) ; un autre Ludolf. son frère, était au service de l'Autriche. Lui-même s'était marié en 1786 avec une Autrichienne, Mlle Weyrother, lune des demoiselles d'honneur favorites de la reine Marie-Caroline. Le général de Gelder raconte dans ses mémoires que Mme Guillaume de Ludolf était « un véritable remède contre l'amour » et que son mari n'avait pas eu son ambassade pour rien (2).
Assez instruit des choses d'Orient, artiste et fin causeur, l'ambassadeur napolitain groupait volontiers — comme autrefois Choiseul — les savants et étrangers de passage dans sa belle résidence d'été de Bouyouk-Déré, sur le Bosphore. C'était du reste à Bouyouk-Déré qu'habitaient la plupart des diplomates. Quelques commerçants francs de Péra, de
(1) Le.s fils du comte do Saint-Priest prirent du service en Russie. L'un d'eux devint le trop fameux général Ejumanuel de Saint-Priest. — Pour ce triste personnage, qui lut blessé mortellement de\ant Reims par un obus irançais et mourut à Laon en 1814, voir Reims en 1814. Pion, 1903.
(2) La fille du comte Guillaume de Ludolf devint dame d'honneur de l'impératrice de Russie, veuve de l'empereur Paul. Elle épousa ensuite le comte Stakelberg.
Un frère de la comtesse Stakelberg, Joseph-Constantin Ludolf, devint aussi ambassadeur napolitain, Né en 1787, il n'est mort qu'en 1875. Voir à son sujet l'article de M. Gallavresi, dans la Revue d'histoire diplomatique, octobre 1905,
riches Arméniens et les Grecs les plus fortunés du Phanar étaient aussi admis à la maison napolitaine, qui constituait un centre politique important (1).
L'ambassadeur d'Angleterre, sir Liston, était beaucoup plus courtois que son collègue de Naples. Froid, réservé, flegmatique, mais homme distingué et de manières correctes, il tenait lui aussi maison ouverte et recevait fréquemment dans ses deux palais de Péra et du Bosphore. Il venait de remplacer récemment sir Robert Aislie, dont les démêlés politiques et même personnels avec Choiseul-Gouffier avaient été légendaires. Il se posa vis-à-vis de l'envoyé du Directoire en loyal adversaire beaucoup plus qu'en ennemi (2).
M. de Tamara représentait la Russie depuis quelques mois. Marié à une Italienne, diplomate habile, il avait pris la succession du célèbre général Kutusov. D'abord fort mal disposé pour la République, il suivit ensuite les fluctuations delà politique russe et se montra assez sympathique aux Français après l'avènement de l'empereur Paul (3).
Quant à l'Autriche, elle avait depuis longtemps comme ambassadeur le baron d'Herbert, qui portait le titre îï internonce (4). Ancien bureaucrate qui avait franchi tous les échelons, c'était « un petit homme très violent et faisant sentir à la Porte tout
(1) La rL'.^idencc d'otij de l'amljassadcur irançais se trouvait — et se trouve encore — à Tliérapia.
(2) Sir Liston fut remplace par lord Elgin.
(3) Catlicrinc II mourut le 17 novembre 1796.
(4) Ce titre a été conservé jusqu'au milieu du dix-neuvièmo siècle. Voir à ce sujet le discours du comte E.-M. de Yogiié à la réception de M. Edmond Rostand à, l'Académie l'rançaise en
le poids de la puissance de son maître et de la Russie dont il était l'âme damnée (1) ». Élève des jésuites, d'Herbert avait été fort lié avec Choiseul, malg-ré ses manières cassantes et peu distinguées. Il détestait la France révolutionnaire et les succès remportés en 1796 par les armées républicaines l'avaient exaspéré. Partisan, comme son ministre Thugut, d'une guerre à outrance, il apprit avec regret les préliminaires signés à Léoben en avril 1797 et refusa d'en informer Dubayet. Justement furieux, celui-ci écrivit à ce propos à Delacroix : « Cet ennemi du nom français a dit publiquement que son maître pouvait faire la paix avec la France, mais que lui ne la ferait jamais. Faites donc rappeler cet ennemi de l'humanité, dont la malveillance ici ne pourra que nous être nuisible (2). »
Enfin, le corps diplomatique était complété par le baron de Hubsch, riche négociant danois marié à une Levantine; par M. Kiriko, consul de Raguse, et parle Vénitien Foscari, vieux diplomate « dégoûté et ennuyé du monde, qui passait sa journée au lit (3) ))/
Avec tous ces ministres et chargés d'affaires, les rencontres étaient fréquentes soit à Péra, soit sur le Bosphore. Quant aux rapports des chancelleries, ils étaient forcément presque constants. En effet, d'après une très ancienne tradition de courtoisie, restée en honneur, les chefs de mission avaient
(1) Génôral de Gelder, Mémoires, I.
(2) D(''|)êclie du 8 messidor an V (26 juin 1797).
(3) Général de Gelder, I.
l'habitude de communiquer officieusement à leurs collègues toutes les nouvelles qu'ils recevaient d'Europe. C'est pourquoi Dubayet se montra si dépité de l'abstention de l'internonce au moment des préliminaires de Léoben.
Les relations de correspondance avec la France étaient d'ailleurs particulièrement longues et difficiles. Par Marseille et la mer, quarante à cinquante jours étaient nécessaires lorsqu'un bâtiment neutre consentait à se charger des dépêches. Par l'Italie, la Dalmatie et l'Anatolie — itinéraire qu'avait suivi Dubayet, — les lettres mettaient le même temps : six semaines environ. Enfin, par Vienne et Bukarest, la route était bien plus rapide, mais elle ne put être prise qu'après Léoben, et avec les plus minutieuses précautions.
La plupart des nouvelles d'Europe arrivaient donc par les journaux publiés en Allemagne, spécialement par le Journal de Francfort, imprimé en français, mais « alimenté par les journaux d'opposition, le Censeur, la Quotidienne, le Véridique, etc. (1) ». L'ambassadeur faisait alors extraire les nouvelles intéressantes et, par la voie du Mercure oriental ou de la Gazette française, feuilles irrégulières imprimées à Péra, les portait à la connaissance des « Nations » à Constantinople et dans les différentes villes de l'Empire. En outre, il communiquait aux consuls une grande partie des circulaires officielles, souvent sans intérêt, après les avoir fait reproduire par le citoyen Allier, directeur de l'imprimerie fran-
(1) Drpôclie du 23 ventôse an V (13 mar.s 1797.)
çaise. C'était un moyen de garder d'étroites relations avec les Échelles.
Passons au milieu turc de Stamboul.
Le sultan SélimlII, né en 1761, avait trente-cinq ans. Il était fils du sultan Mustapha, avait succédé à son oncle (1), Abdul Hamid, en 1789 et son règne avait commencé par une lutte désastreuse contre les Russes et les Autrichiens, lutte terminée en 1792 par la paix d'Iassy, fort onéreuse pour la Turquie. Homme bien intentionné mais sans valeur, prince sans autorité et déjà fatigué par la vie du sérail, le Grand Seigneur était le jouet de ses ministres, et les ministres, créatures des favoris, changeaient constamment. Stamaty écrivait en septembre 1796 : « Deux intérêts très différents embrouillent toutes les affaires, entravent la marche du gouvernement
(1) Abdul Hamid laissait deux iils, mais Sélim rtant l'ainr des princes fils de sultans avait été proclamé sultan, suivant la coutume. Les flls d'Abdul Hamid, toujours suivant la coutume, vivaient enfermés au vieux sérail de Stamboul et ja'en sortaient qu'une fois par an. L'ainé, Osman, passait pour intelligent et éclairé ; le second, Bajazet, était un débauclié imbécile.
Sélim III avait trois sœurs mariées à de gros personnages. L'aînée, Shah sultane, avait épousé Mustiipiia pacha nichandgy (garde du chiffre); la cadette, Beikham sultane, avait épousé Seliktar Mustapha, qui fut un moment lieutenant du grand-vizir (kaïmakam); enfin, Haddige sultane était veuve de Seid Almied.
Une des filles du dernier Grand Seigneur, également appelée Haddige sultane, avait épousé le capitan pacha (ministre de la marine) Rutchuk Hussein dont on parlera souvent dans cette étude.
(Notice sur la cour du Grand Seigneur, son sérail, son harem, la famille de sang impérial, sa maison militaire, etc., par Joseph- Eugène Beauvoisins. Manuscrit des A. E.)
actuel. L'un est fondé sur le saiut, l'indépendance et la dignité de l'Empire : c'est celui du grand sultan et des sincères amis de sa personne et de l'État. L'autre a pour principe l'inertie : c'est celui des sept ministres. L'objet des ministres est de se maintenir dans le pouvoir en perpétuant l'enfance de Sélim III, en lui laissant ignorer l'état de l'Empire, l'épuisement des finances, l'anarchie des provinces et le désordre général de l'administration. Sélim témoigne beaucoup d'empressement pour connaître les nouvelles favorables de nos armées, mais les ministres les lui cachent. »
Voici, d'après Stamaty, ce qu'étaient ces ministres turcs en 1796 :
Yusuf Aga, ambitieux qui sacrifierait la moitié de l'Empire pour gouverner l'autre (1).
Mourouzi, drogman de la Sublime Porte, le plus influent peut-être des ministres turcs, fait rejeter ou laisser sans réponse les demandes de Verninac lorsqu'elles contrarient les vues du ministère.
Kios Kehaia, ministre des finances, le second personnage influent dans le divan, est un homme faux, astucieux, avare à l'excès; il affecte de l'amitié pour les Français, mais il est Russe dans le fond de l'àme.
Ratib effendi, actuellement reïs effendi, c'est-àdire ministre des affaires étrangères, tout dévoué à Yusuf Aga et à la faction de Mourouzi.
Abdula Mula est tout dévoué aux Autrichiens,
(1) Yusuf Aglia, Candiote d'origine, était depuis longtemps riiomme de cojifiancc de la sultane \ alidé (mèi-e), très influente encore sur l'esprit de Sélim IH.
mais il est l'ennemi de Mourouzi et marche avec le prince Ypsilanti (i).
Rachid effendi, qui a été deux fois ministre des afiaires étrangères, personnage énigmatique, mais qu'il semble facile de rendre sympathique à la cause française.
Tchelebjj effendi, ministre de la guerre, homme fort éclairé pour un Turc.
L'auteur de ces notes, Stamaty, dont la correspondance fort bien renseignée est intéressante, avait été nommé à Bukarest, comme consul général, en février 1796, aux appointements de quinze mille livres. Son chancelier désigné était Parent.
Informée de cette désignation, la Porte avait soulevé des difficultés de principe. Stamaty était levantin, et le reïs effendi avait fait observer à Delacroix qu'unLevantin, né sujet ottoman, ne pouvait exercer des fonctions consulaires pour une nation étrangère. Cela eût créé des précédents fort gênants. Le reïs effendi avait ainsi conclu : « La Répubhque française, fidèle à ses règlements politiques, approuvera la Sublime Porte dans l'observation des siens. »
Après de longues négociations, et malgré l'insistance de Verninac au nom du ministre français, la Porte n'avait rien cédé dans cette affaire, qui durait depuis six mois, et^ en octobre 1796, la candidature de Stamaty paraissait écartée {2). La place de Bukarest, place enviée et assez indépendante, se trouvait donc libre.
(1) Pour Ypsilanti, voir au cliajtitrc suivant.
(2j II l'ut question d'y laisser provisoirement Parent
Dubayet décida d'y envoyer immédiatement son premier secrétaire d'ambassade Carra Saint-Cyr, qu'il ne voulait plus garder avec lui. C'était une sorte de disgrâce que cet éloignernent de Constantinople, mais l'ambassadeur présenta la cbose d'une faron dillérenle pour ne pas raconter au Directoire sa brouille avec son ami : « Il est nécessaire de surveiller d'une façon spéciale les frontières de l'empire et d'avoir à Bukarest un homme fidèle (i). » Carra Saint-Cyr reçut, du reste, des instructions vagues : « ...Il devra s'abstenir, à Bukarest, de parler politique, et devra se borner à maintenir la bonne harmonie entre la République etles hospodars de Valachie et de Moldavie. Il devra protéger les Polonais, mais individuellement seulement (2). »
En annonçant au reïs elïendi cette nomination (qui fut agréable à la Porte, puisqu'elle impliquait l'abandon définitif de la candidature de Stamaty), l'ambassadeur disait de Carra Saint-Cyr : « Son expérience, sa circonspection, sa fidélité à la République et ses sentiments pour la gloire du nom musulman me donnent d'avance la certitude qu'il pourra me transmettre des lumières qui me mettront à même de donner des nouvelles preuves à la Sublime Porte du désir (pii m'anime de contiibuer à sa prospérité comme à celle de la République (3). »
(1) Lettre du 4 brumaire au V (23 octobre 1796).
(2) Instruction.'^ du 17 brumaire an V (7 novembre 1796). (3j A E Tiu-qujp, 195-84.
Instructions données à Dubayet. — Arrivée des frégates. — Composition du cortège officiel. — Remise des lettres de créance et discours de l'arabassadem'. — Esseid Ali part pour Paris. — Le mihmandar Caulaincourt.
Après cette affectation de Carra Saint-Cyr, le général Aubert-Dubayet ne pouvait plus compter sur aucun secrétaire d'ambassade, puisque Perrochel et Chénier, désignés en février 1796, n'avaient pas rejoint. Par contre, avant son départ de France, il avait reçu du Directoire les instructions les plus méticuleuses sur la conduite à tenir en Turquie. Tout avait été prévu dans les plus grands détails et les questions de cérémonial n'avaient pas été oubliées. « Le peuple français — disaient ces instructions (1), — vainqueur de presque toute l'h^urope conjurée, non seulement ne doit pas perdre un trait de sa majesté, il faut même qu'il se montre encore avec un plus grand éclat dans la pompe de ses ambassades solennelJes. . . L'avidité des richesses et le désir des grandeurs étant, à la Porte, les passions prédominantes, l'ambassadeur en profitera,
(1) A. E. Tmquie, 193-188.
sans déroger à son caractère, en plaçant avec art et à propos un acte de générosité, un présent, mais avec la plus grande réserve... » Les instructions disaient encore, entre autres choses insignifiantes, que l'ambassadeur devrait faire connaître, par le drogman de la Porte, qu'il serait flatté si le grand vizir, à la première audience solennelle, lui faisait présenter une de ses pipes pour fumer avec lui pendant la conversation. Ce grand honneur, paraît-il, avait été fait au commencement du siècle à M. des AUeurs, représentant du roi de France. L'envoyé de la Répubhque devait don» insister pour fumer une des pipes du grand vizir.
Comme complément de ces instructions, le Directoire avait fait préparer toute une série de lettres officielles, signées par le président, qui devaient être remises par Dubayet aux principaux personnages, grand vizir, muphti, capitan-pacha et reïsefFendi (1). Quant aux lettres de créance de l'ambassadeur, elles devaient, naturellement, être présentées dans une audience solennelle. Avant de demander cette audience, il était nécessaire d'attendre l'arrivée des frégates venant de Toulon.
La Diane et l'Alceste furent enfin signalées le 1'' nivôse (21 décembre), près de trois mois après l'arrivée de Dubayet (2). Elles amenaientle capitaine Castéra et la compagnie d'artillerie légère. Celle-ci
(1) Lettre de Delacroix au secrétaire général Lagarde du 8 gei'minal an IV (28 mars 1796).
(2.) Les bâtiments repartirent le 11 plu\'iosc an V (30 janvier 1797).
reçut presqu'immédiatement des chevaux. Quelques jours plus lard, elle pouvait aller à la manœuvre au grandétonnementdugrand vizir, « quien futparfaitement content (1) ». Dès lors, rien ne s'opposait à la réception par le Grand Seigneur (2). On prit date pour le 17 janvier 1797 (28 nivôse) et voici, d'après le rapport officiel, les points saillants de cette cérémonie, qui fut particulièrement brillante (3).
Dès cinq heures du matin, en pleine nuit, le cortège de l'ambassadeur quitte le palais de Péra et se dirige, à la lueur des torches, vers l'arsenal de Top Hané, lieu choisi pour l'embarquement. Le ministre de la cour prévôtale a envoyé une embarcation de gala, superbe caïque à quatorze rameurs. Aussitôt la Corne d'Or traversée, Dubayet est reçu par le ministre à l'échelle d'Odoun Kapou et attend le lever flu jour qu'annonce une salve d'artillerie tirée par les frégates françaises.
Le cortège se met en marche dans l'ordre suivant : janissaires, compagnie d'artillerie légère, compagnie d'ouvriers de Pampelonne, députation des marins français, valets grecs, domestiques et personnel de l'ambassade. Ensuite, viennent à cheval, les drogmans, le citoyen Ruffin portant les lettres de créance dans un portefeuille de brocart, le général Menant inspecteur de tous les Français au service de la Porte, Pérée et Hubert, capitaines de la Diane et de VAlceste, les députés du
(1) Dépêche du 20 nivôse (9 janvier 1797).
(i) Duijayct avait été déjà reçu pai' le grand-vizir quelques jour.s avant.
(3) Rapport de l'audience donnée par le Grand Seigneur sultan Séliui III au gi'néral Aubcrt-Dubayet. (A. E. Turquie. Vol. 193.)
commerce, les secrétaires et les citoyens représentant la « Nation ». L'ambassadeur suit enfin, dans toute sa gloire, « avec son grand uniforme de général en chef, montant un coursier magnifiquement cnharnaclié; ayant à ses côtés une section de la compagnie d'artillerie légère et ses deux aides de camp, les citoyens Caulaincourt et Castéra. »
Ainsi formé, le cortège s'engage dans les vieux quartiers de Stamboul, passe devant la sainte mosquée de Yeni validé et le turbé d'Abdul Hamid, est rejoint, en cours de route, par le grand vizir et par le prince Ypsilanti, drogman delà Sublime Porte (1) et pénètre dans le palais par la porte Bab Humaïoun . Après avoir traversé une première cour intérieure remplie de troupes de toutes armes, Dubayet descend de cheval et se dirige vers la salle du Dôme, où l'attendent tous les ministres. Le grand vizir invite le général à assister à un « Divan » et juge devant lui quelques procès. Pendant ce temps, un avis est expédié à Sa Hautesse pour signaler officiellement la présence de l'Ambassadeur.
Un repas monstre commence alors. Dubayet et le
(1) La famille Ypsilanti, oi-igiiiaiic do Tn'bizondo, l'iait vcriiio à Stamboul au commeiicemoiit du dix-scptiùmc siccle. ITii de:^ |ii-omicis Y))sikmli ])asso pour avoir l'I/' "liind dignitaire l't ycinlrc d'Ennuanucl Gomiu'uo, empneur de Tji'bizondo ou 1390.
Uu YjLsilauti avait (Hé lios))odar de Valaciiic! do 1774 à 1778 et son lils, Constantin, remplissait, en 1796, les liantes lonctions de drogman de la Sublime Porte. Comme tous les membres de cette famille, il était tout dévoué à la Russie. Hospodar à son tour de 1802 à 1807, il se brouilla ensuite avec la Porte et émigra en Russie où il prit du service ainsi que son fils Alexandre. Ce derniei", devenu major-goncral russe, accompagna le tsar au congrès de Vienne en 1814, puis joua un rôle important en 1821 au moment des premiers soulèvements grecs.
grand vizir sont seuls à une table richement ornée, les ministres turcs et les personnages français s'installent à deux autres. « Les mets se succèdent avec une rapidité inouïe. » Puis vient l'aspersion réglementaire à l'eau do rose et des parfums rares sont brûles. Les Français sont ensuite revêtus de pelisses ou cafetans, manteaux d'honneur qu'ils endossent par-dessus leurs uniformes, et, ainsi accoutrés, sont introduits dans la salle du trône (1). Le général ambassadeur s'avance, libre. Libres aussi sont quatre citoyens représentant la « Nation », le général Menant, Pérée^ commandant de la Diane, et deux autres députés. L'ambassadeur salue respectueusement le Grand Seigneur, qu'entourent le grand vizir et le chef des eunuques blancs. Le trône de Sélim a ses broderies relevées de perles. « Audessus du trône s'élève un dais soutenu par des colonnes de vermeil, et orné de globes en or, oii des diamants brillent incrustés. Les habits du sultan répondent à tant de magnificence et
(d) Cette question de la pelisse à endosser jH-éoccupait le général Dnbayct depuis lojigtemps. Dès le 8 ventôse an IV (26 févriei- 1796) il avait écrit à Delacroix : « Avant do partir pour Con.staniinople, il est un article essentiel du cérémonial de i'i'ce|)tion sur lequel je vous jirie do denioiider les ordres du Directoire. 11 s'aj^it du cal'etau (caj)litau) (ju'on l'ait revêtir aux amluissadt'uis. Les Ottomans y altaclicnt une idée de vasselage. Dois-jc le tdli'rcr? On dit aussi que deux oCficiers de la Sublime Porte tiemieut les ambassadeurs d'une manière qui insulte au caractère d'un homme libre. L'ambassadeur de la République française doit-il le soullrir? » (A. E., vol. 193, 1» 178.) Sur le premier point, on se conlornia à l'usage de la pelisse. Mais Dubayet obtint gain de cause pour le deuxième point. D'ordinaire des gentilsliommes de la cliarabre (capidgi baciii) amenaient, en les tenant par les bras, les persomiagcs qui venaient saluer le sultan. Dubayet, trouvant cet usage luimiliant, avait bataillé pour ne [las s'y soumettre.
partout la pompe orientale est déployée dans son plus grand éclat. »
Le général Dubayet porte alors ainsi la parole : « Ambassadeur d'un peuple libre qui combat et triomphe de l'Europe conjurée, j'ai ordre du Directoire exécutif qui m'envoie vers votre Majesté impériale, de lui exprimer solennellement la haute estime et l'attachement de tous les Français. Le Directoire, dans son courage, en récapitulant le nombre de ses ennemis passés et présents, a vu, avec un sentiment délectable, le grand empereur des Musulmans rester presque seul son fidèle et magnanime ami; aussi le destin, en couronnant par les victoires les efforts généreux des Français, réserve-t-il l'immortalité aux vertus de Votre Hautesse.
« J'ose aujourd'hui lui offrir, comme un gage certain de l'affection de la République française, les services d'une compagnie d'artillerie légère avec ses canons et ses obusicrs. Je lui offre la rare collection des talents d'une compagnie d'artistes qui répandront dans son Empire les arts et les sciences les plus utiles, en même temps que son arsenal offrira aux regards de l'Europe la science d^un Français et l'habileté des illustres Ottomans qui le dirigent, sous les auspices de votre vertueux grand vizir. »
Le discours du général, connu d'ailleurs d'avance par Ypsilanti, est immédiatement traduit au Grand Seigneur, qui daigne répondre quelques mots dcbienvenue. Les lettres de créance sont remises au grand
vizir et déposées sur le trône, et, « cet acte consommé, l'ambassadeur renouvelle son salut au Grand Seigneur dont les regards de bienveillance lui répondent de la manière la plus flatteuse. »
Dubayet se retire ensuite, sans tourner le dos, rejoint son cortège et le retour se fait dans les mêmes conditions que le matin à travers les rues de Stamboul. La Corne d'Or est de nouveau traversée dans une barque à quatorze rameurs qui s'arrête à l'arsenal. Là, on doit attendre la compagnie d'artillerie légère obligée à un long détour pour gagner Top Hané par le vieux pont de Mahmoud et Galata.
Toute l'ambassade et son escorte guerrière rentrent enfin au palais de Péra vers une heure de l'après-midi^ après l'avoir quitté avant cinq heures du malin ! Pendant ces huit heures de représentation, le général Dubayet a été constamment en scène. Mais il est infatigable. Avant de prendre congé des citoyens qui l'ont accompagné et qui viennent de se ranger sur la terrasse du palais, il place un dernier discours et « satisfait à l'impulsion de son cœur en payant aux citoyens, dans une courte harangue, le tribut d'éloges qu'ils ont tous mérité ». Et le rapport officiel conclut : « Ainsi fut marqué le beau jour où l'ambassadeur de la République française, organe de son gouvernement constitutionnel, resserra les liens de plus en plus vénérés qui unissent à jamais la France et l'Empire ottoman. »
Telle fut cette réception solennelle du 17 janvier 1797, si longtemps retardée. Dubayet y avait trouvé
446 AUBERT-DURAYET
grande satisfaction pour son goût du panache, et comme il entendait parfaitement l'art de la mise en scène, tout avait été parfaitement réglé. De plus^ la présence des équipages des frégates et de la compagnie d'artillerie légère avait apporté à la cérémonie un élément nouveau qui avait vivement excité la curiosité de la foule et contribué au succès. Jamais aucun envoyé du roi de France, môme le fameux marquis de Villeneuve, n'avait été reçu avec plus de distinction depuis l'alliance de François I" avec Suleyman.
* * Le lendemain de ce mémorable jour, le représentant de la République, maintenant solennellement accrédité,, fit connaître au grand vizir avec quelle impatience le Directoire attendait l'arrivée de l'ambassadeur turc promis à Verninac l'année précédente. Le clioix de la Sublime Porte avait été notifié à Paris depuis trois mois. Mais, avec son ordinaire nonchalance, la Sublime Porte continuait à traîner l'affaire en longueur et Esseid Ali faisait très lentement ses préparatifs. Ce personnage (1) était le beau-frère d'un ancien ministre des finances, Orman effendi. Né en Moréc, il avait alors une quarantaine d'années, et, sans être un homme de valeur, montrait cependant un esprit assez ouvert, des manières affables et le désir de réussir dans sa mission à Paris. Il accepta à dîner chez Dubayet et invita l'ambassade française dans son palais de marbre situé
(1) M. Maurice Hcrbette a raconta lo srjoui- d'Esscid Ali en France dans une étude aus.si intéros.sante que documentée : Une ambassade turque sous le Directoire. (Chez Perrin, 1902.)
sur le Bosphore. L'ambassadeur français se montra enchanté de son collègue turc et écrivit à son sujet : « Déjà je lui ai fait sentir que, quelque respectables que fussent les usages des musulmans, il était encore des principes mutuels de civilité dont il ne saurait s'écarter sans se compromettre infiniment. Je lui ai fait sentir aussi la nécessité d'arriver à Paris tout initié aux mœurs et aux coutumes diplomatiques, et je tâcherai de lui faire perdre quelques liabitudes qui choqueraient nos manières polies et qui atténueraient la considération que lui méritera sans doute son caractère moral. » Esseid Ali ne manquait d'ailleurs pas d'esprit d'à propos. Comme on vantait devant lui le charme des femmes qu'il allait rencontrer à Paris, il répondit, dit-on qu'il vivrait avec les vieilles comme avec sa mère, avec celles de son âge comme avec ses sœurs, avec les jeunes comme avec ses filles.
Ce ne fut qu'aux premiers beaux jours que l'ambassadeur turc se décida à quitter Constantinople. Le 4 germinal au V (24 mars 1797) il s'embarquait enfin sur un petit navire vénitien la Fiore del Levante^ avec toute sa suite, une vingtaine de personnes en tout. Retardé par des incidents et des quarantaines, son voyage fut presque aussi long que celui de Dubayet : cinquante jours pour gagner Marseille, cent onze jours pour atteindre Paris 1
Parmi les personnes désignées pour accompagner en France Esseid Ali, figuraient Venture, qui désirait depuis longtemps quitter Constantinople, et aussi le chef d'escadrons Caulaincourt. Celui-ci
devait remplir les fonctions de mihmandar (maréchal des logis). C'était une « commission brillante (1) » mais aussi une sorte de disgrâce, car le général, nous l'avons vu, ne pouvait plus souffrir son jeune aide de camp. Caulaincourt remplit d'ailleurs sa mission délicate avec beaucoup d'intelligence. De Marseille à Paris, pendant un voyage long et difficile, le mihmandar se montra organisateur et fin diplomate, guidant avec tact les démarches de l'ambassadeur turc dans un n)ilieu si nouveau. Aussi, lorsque Esseid Ali réclama comme une faveur personnelle et à titre de réciprocité (2) que son compagnon de route fût récompensé pourla manière dont il avait accompli sa mission, le ministre des Relations extérieures appuya chaudement cette demande auprès de son collègue de la Guerre. Caulaincourt fut nommé chef de brigade, à vingt-quatre ans.
(1) Lettre de Dubayct du 8 fructidor an V (25 août 1797).
(2) Les raisoiLS de réciprocité invoquées par l'ambassadeur turc sont assez curieuses. Lorsque Dubayet était arrivé à Constantinople, il avait reçu, comme mihmandar, laliya Bey, fils d'un j)acha. Après cette mission, labya Bey, avait été nommé capidgi bachi (gentilbomme de la cliambre) de Sa Hautesse. Il semblait donc de toute justice, pour Esseid Ali, qu'un avancement analogue fût accordé à Caulaincourt.
Les émigrés. — Glialgrin. — Le protectorat religieux. — Projet d'alliance. — Mort de Catherine II. — • L'empereur Paul, — Optimisme de Dubayet. — Espoir de médiation turque. — Talleyrand au pouvoir. — Campo-Formio.
Pendant les longues semaines qui s'étaient écoulées depuis son arrivée jusqu'à la réception solennelle du 17 janvier, l'ambassadeur n'était pas resté inactif. Dès les premiers jours, il était entré en relations avec les principaux personnages, avait remis ses lettres officielles (sauf, bien entendu, sa lettre de créance réservée pour l'audience impériale), et distribué force présents. Aussi s'était-il trouvé très vite démuni. « Il est impossible — écrivait-il — de sortir de chez les ministres sans faire à leurs nombreux domestiques des largesses en argent... »» Le général avait donc dû réclamer à Paris « des étoffes, des bijoux^ beaucoup d'effets de moindre valeur et de belles armes » pour remplacer ce qui avait été donné, trop généreusement peutêtre, depuis l'entrée en territoire turc (1).
Très désireux de s'appuyer sur la Nation,
(1) Lettres du 18 vendémiaii^e (9 octobre 1796) et du 4 brumaire (25 octobre 1796).
450 AUBKRT-DUBAYET
l'ambassadeur avait aussi cherché à plaire aux Français de Constantinople. Ses manières rondes et franches avaient produit très bonne impression. « Verninac, — disait une lettre adressée à Paris le 5 décembre (1) — était lent en affaires, mais on ne peut faire le même reproche à Aubert-Dubayet. Il mène tout à la militaire. Jusqu'à présent, on est généralement content de lui. Les Français sont très bien reçus chez lui et très bien protégés, »
Deux questions avaient paru urgentes à résoudre : celle des émigrés et celle du protectorat des établissements religieux.
Les émigrés ou, du moins, les citoyens portés en 1796 sur les listes d'émigrés étaient peu nombreux dans le Levant. Un mémoire remis par Dubois- Thainville au Directoire n'en signalait que cent neuf, dont trente et un anciens fonctionnaires (2). Parmi eux, se trouvaient des gens connus : Choi' seul-Gouffier et son fils ; Deval et Fornet, anciens drogmans ; Fonton, maintenant passé au service de la Russie; M. de Chalgrin, ancien secrétaire en
Ce Chalgrin, nous l'avons dit, était resté à Péra, après le départ de Choiseul-Gouffier, comme « représentant du roi » . Il s'y trouvait encore en 1796 à l'arrivée de Dubayet et les ambassadeurs des souverains ennemis de la France avaient, depuis près de quatre ans, continué leurs relations officielles avec lui. Le grand vizir tolérait la présence dejanis-
(1) A. E. Turquie, 195-172,
(2) A. E. Turquie, 197-4.
EFFORTS DE MEDIATION 451
saires à la porte de sa maison (1). Récemment, dans une fête offerte au baron d'Herbert et à M. de Tamara par l'ambassadeur de Venise, Chalgrin avait occupé une des places d'honneur.
Informé de cette situation bizarre, Dubayet s'en était montré fort irrité. Dès le 19 octobre (28 vendémiaire), il avait envoyé une protestation très énergique à la Porte. « Il est impossible — disait-il — de souffrir qu'un scélérat connu sous le nom de Chalgrin ose prendre à la cour du monarque le plus magnanime et le plus ami de la République française un titre diplomatique et porter l'audace jusqu'à arborer sur son chapeau cette couleur blanche, signal de l'ingratitude, du parricide et de l'assassinat... » En conséquence^ le général avait demandé l'expulsion immédiate de Chalgrin et la complète interdiction du port de la cocarde blanche, des fleurs de lis et de la croix de Saint-Louis.
Cette première note n'ayant pas reçu satisfaction, l'ambassadeur était revenu à la charge le 23 octobre. Cette fois, il exigeait impérieusement le renvoi de M. de Chalgrin dans les vingt-quatre heures, et il écrivit au ministre Delacroix que si ce renvoi n'était pas accordé, il était « bien résolu à courir sus à Chalgrin et à le tuer dans les rues de Péra (2) » .
Cette grande colère était assez peu justifiée. Depuis longtemps, Chalgrin avait perdu toute influence auprès des ministres turcs, et ce n'était
(1) Le droit d'avoir des janissaires était considéré comme une prérogative des ambassadeurs accrédités.
(2) Dépêche du 4 brumaire (25 octobre).
pas la présence de quelques janissaires à la porte de sa maison qui pouvait nuire au prestige de la République! Mais les questions de ce genre avaient alors le don d'exaspérer tout spécialement les représentants du Directoire, nous l'avons déjà, constaté à Madrid. Se voyant traité à la militaire, le grand vizir donna raison au terrible général. Chalgrin et quelques autres émigrés furent invités à quitter les rives du Bosphore (1).
La question religieuse était plus importante. Les instructions spéciales données à son sujet par Delacroix débutaient ainsi : « La République possède à Constantinople différents biens du clergé. Les prêtres qui en jouissent encore se sont montrés fort opposés aux principes qui constituent la République. L'ambassadeur prendra sur les lieux l'état exact des choses et posera l'utilité ou les inconvénients qu'il y aurait, soit à opérer des réformes, soit à vendre en totalité tout ce dont l'État peut disposer... Les jésuites, chassés par arrêt du Parlement de Paris, ont abandonné la place aux prêtres de Saint-Lazare, mais n'ont pas, pour cela, quitté la Turquie. On connaît la turbulente activité de ces prêtres. Il est important de les surveiller de très près. Les Révérends Pères, dans leur défaite générale, n'ayant été accueillis qu'en Russie, on doit les supposer attachés à la cour de Saint-Pétersbourg (2). »
(1) Glialgiin lut du reste remplacé comme agent de Louis XVIII par le chevalier de Butet, ancien consul à Alexandrie, qui habitait Péra depuis 1793.
(2) InslrucLions pour le général Aubert-DuLayet. (A. E. Turquie, 193-150.)
Dubayet était arrivé avec les idées les plus conciliantes, bien décidé à poursuivre ce qu'avait commencé Descorclies et à ne pas priver la République de l'influence que le protectorat des établissements religieux avait depuis longtemps apportée à la France monarchique. Il avait annoncé que le protectorat serait rendu à toutes les communautés qui le demanderaient. « Je me conduirai — disait-il — d'une manière tellement circonspecte et tolérante, avec les prêtres, que le peuple sera pour moi. » Malheureusement, ces intentions conciliantes furent d'abord médiocrement comprises. Le grand vicaire de Constantinople, qui remplissait les fonctions épiscopales, vint bien avec son clergé rendre visite au représentant de la République^ mais il n'en fut pas de même des lazaristes. « Les moines français que je tolère à la porte du palais, dont le culte est libre comme l'air, n'ont fait aucune démarche qui annonçât leur respect pour la République par leur déférence pour son ministre. Je les méprise. 3Iais tant qu'ils ne diront pas un mot contre la République, ils seront protégés et tolérés jusqu'à ce que j'aie pu acquérir assez de lumières et de connaissances locales pour présenter un plan (1). »
En somme, Dubayet se montra tolérant et circonspect, ainsi qu'il l'avait annoncé, et ses rapports avec les couvents catholiques établis dans les Échelles furent suffisamment corrects. Les lazaristes finirent par faire leur paix avec l'ambassa-
(1) A. E. Turquie, 195-101. Sur cotte question, cf. l'étude de M. C. Simon parue en 1904 dans la Renaissance latine.
deur. Leur supérieur, Delenda, qui avait mené toute la campagne contre le représentant du Directoire, fut remplacé par un Français, le P. Renard.
Par contre^ les autorités religieuses orthodoxes, soutenues par le ministre russe, firent une constante opposition à l'influence française. Lorsque la guerre éclata entre la République et la Porte, en 1798, Tarchevèque Grégoire, patriarche grec, s'empressa d'envoyer aux habitants des îles Ioniennes une proclamation absolument odieuse pour la France (1).
L'expulsion des émigrés et le rétablissement du protectorat religieux n'étaient, en définitive que des questions d'ordre secondaire. Le véritable but de la mission de Dubayet était d'obtenir pour la guerre en cours la médiation effective du sultan. Il devait même, si possible, jeter les bases d'une alliance analogue à celle que Pérignon venait de conclure si heureusement à Saint-Ildefonse.
Peu au courant des lenteurs orientales et des procédés de la Porte, le général pensa réussir en menant les négociations d'alliance, comme les autres, à la militaire ! Un mois après son entrée nocturne à Péra, il se croyait assez fort pour intervenir utilement et assez influent pour décider les ministres turcs. Après un échange sommaire de notes et quelques démarches personnelles, il soumit dès le 7 novembre au reïs efl"endi un véritable projet d'alliance destiné à remplacer celui de Ver-
(1) A. E. Turquie, 198-506.
ninac, repoussé à l'unanimité par le Directoire quelques mois avant. Le nouveau projet établissait d'abord, comme préliminaire, que l'Autriche et la Russie se préparaient à diriger leurs forces contre la Turquie et que l'Empire turc ne pourrait trouver sa sûreté que dans une alliance avec la République. Aussitôt l'alliance conclue, la Porte devrait faire, du côté de l'Allemagne, une diversion importante. De son côté, la République s'engagerait à envoyer ses escadres dans le Levant. Traversant le Bosphore, les vaisseaux français s'uniraient à la flotte du Grand Seigneur pour anéantir la marine russe dans la mer Noire.
De longues discussions commencèrent sur ces bases avec le reïs effendi. La Porte ne repoussait pas l'idée d'une alliance, mais voulait, avant de s'engager à fond contre l'Autriche et contre la Russie, être bien fixée sur le secours effectif que lui donnerait la République. Comment les escadres françaises pourraient-elles intervenir efficacement dans la mer Noire, alors que l'Angleterre restait maîtresse de la Méditerranée?
En attendant la conclusion de l'alliance, Dubayet estimait qu'il était important de gêner les visées russes en Orient et de se poser tout de suite en irréconciliable ennemi de la Russie. Un certain Polonais, nommé Oguiski, arrivé à Pérale 1" novembre pour intéresser la Porte au sort de son infortunée patrie, recevait à la maison de France l'accueil le plus chaleureux (1). Quelques jours plus tard, un
(1) D(''pèchc du Itt bi'umaire (6 iiovembic 1796).
vaisseau russe ayant franchi le Bosphore deThrace, l'ambassadeur adressait une virulente réclamation; il demandait au capitan Pacha de mettre l'embargo sur le vaisseau et de punir sévèrement les commandants des forts pour ne pas avoir fait tirer les batteries. Enfin, dès le milieu de novembre, des émissaires partaient pour... la Perse. Ils devaient se rendre à la cour du souverain persan, lui faire comprendre le danger de l'influence russe et même^ si possible, le pousser à déclarer la guerre à l'insatiable empire moscovite (1).
Pendant que se dessinait ainsi la politique antirusse de l'envoyé du Directoire, la grande Catherine disparaissait presque subitement le 17 novembre. La nouvelle de sa mort parvenait à Constantinople au commencement de décembre et l'on était bientôt fixé sur les intentions de son successeur, l'empereur Paul, fils de Pierre III, si tragiquement assassiné en 1702. Le nouvel autocrate se montrait très disposé à prendre le contre-pied de la politique suivie dans les derniers temps par l'impératrice. Il rêva
(1) Les instructions données en ventôse an IV à Dubayet lui avaient recommandé de s'occuper des affaires do Perse. « Cette })uissancc, disaient les instructions, a le plus grand intérêt de ])ousser la guerre et de rester maîtresse du pays entre la mer Gas|)icnne et le pont Euxin, pour pouvoir, au besoin, donner la main aux Tartares et autres Cosaques opprimés par la Russie mais impatients du joug. » (A. E. Turquie. 193-249.)
Les projets de Gatlierine sur la Perse étaient d'ailleurs comius. Valérien Zoubof, l'rère du favori Platon Zouboi', avait reçu mission, dans le courant de l'été 1796, de conduire une armée de vingt-cinq mille hommes vers la Caspienne et était déjà entré à Dcrbcnt. La mort de l'impératrice arrêta sa marche. (Ct. Catherine II, par M. Waliszewski, Pion. 1893. j). -424.)
d'une alliance prussienne, renonçait formellement à soutenir l'Autriche dans sa lutte contre la France et arrêtait l'armée de Suvarov prête à descendre en Allemagne.
Cette entrée en scène de l'empereur Paul était donc un événement heureux pour la France, puisqu'elle empêchait la Russie de jouer un rôle dans la coalition. Un rapprochement de la République avec le tsar pouvait être envisagé comme assez prochain. Toutefois, la nouvelle orientation russe ôtait au projet d'alliance préparé par Dubayet sa pi'incipale raison d'être. La France n'ayant plus d'intérêt à vouloir anéantir la marine russe dans la mer Noire, la Turquie n'avait pas non plus de motifs pour envoyer une armée contre l'Autriche qui ne la menaçait pas.
Dans ces conditions, la Sublime Porte fit comprendre à l'ambassadeur qu'une alliance offensive et défensive avec la République était devenue impossible. Dubayet mit alors en avant l'idée d'une médiation armée destinée à gêner l'Autriche et par conséquent à la pousser vers une solution pacifique.
L'idée de médiation, flatteuse pour l'influence turque, fut d'abord bien accueillie par la Porte. Des promesses formelles furent échangées. Croyant déjà toucher au but, l'ambassadeur annonça le 17 février à sa femme le succès de ses eff'orts : « Je ne puis me refuser aujourd'hui le plaisir de te faire part d'un événement que j'ai provoqué et dont les résultats ne pourront qu'être extrêmement utiles à la République. Les Turcs viennent de proposer leur
médiation à l'empereur et, pour donner à leur démarche le caractère de grandeur qui lui convient, ils vont faire marcher des troupes sur les frontières de l'Allemagne. Tu sais que cette détermination nous vaudra une puissante diversion et que les Allemands, occupés par nous sur le Rhin et en Westphalie, craindront avec raison des hostilités sur le Danube. »
En écrivant ainsi à sa femme, Dubayet prenait ses désirs pour des réalités. Le 17 février, rien n'était décidé encore et, malgré les promesses du reïs effendi, aucune mesure militaire n'avait été prise.
Apprenant quelques jours plus tard les succès français à Mantoue, l'ambassadeur crut l'occasion favorable pour tenter une nouvelle démarche plus décisive. Il chargea le prince Ypsilanti de remettre au sultan lui-même le chaleureux appel qu'il lui adressait : « L'heure est venue. Il convient à la voix de l'ambassadeur des Français de retentir dans l'intérieur du sérail et de rappeler à la gloire le fils de tant de héros. Que faites-vous, Sélim? Que dira la Postérité de votre règne? »
Cet appel théâtral n'ayant pas produit les résultats espérés, Dubayet écrivit alors à son ministre avec une certaine tristesse : « Si dans presque toutes mes dépêches mon impatience à produire ici des elfets heureux pour la République m'a fait vous dire avec tant d'amertume que rien ne pourrait triom-
(1) A. E. Tur.iuie. 195-464.
EFFORTS DE MEDIATION 459
pher de l'apathique indolence des Turcs, je n'en ai pas moins réprimé l'impétuosité de mon caractère pour ramener sans cesse mes négociations près de la Porte à ce point éminemment nécessaire pour nous : un mouvement de leur part qui donnât décidément de l'inquiétude au cabinet de Vienne... Après m'ètre assuré que je ne réussirais jamais à faire entrer les Turcs sur la scène guerrière de l'Europe et à leur faire prendre une part active dans la lutte actuelle par le seul sentiment de leur dignité et même de leur propre conservation, j'ai pensé que j'aurais plus de succès en ne mettant en jeu que l'orgueil national, leur haine bien prononcée contre les Allemands et l'honneur et la gloire de Sélim III. » L'ambassadeur terminait par un couplet fataliste : « Je vous assure qu'aucun ministre républicain ne mettrait plus de chaleur à nous faire faire une paix glorieuse que ne le feront les Turcs. Ils sont intimement convaincus que les Français sont seuls leurs vrais amis. Mais cet élan précieux que je viens d'obtenir d'eux sera-t-il soutenu? Vous jugez bien que je n'épargnerai ni soins ni veilles. D'ailleurs, le drogman Ypsilanti nous sert avec tant de vérité, que j'ai au moins l'espérance d'être instruit de toute altération qui pourrait survenir. Au reste, l'empire des événements et notre bonheur ordinaire mèneront le tout, comme le char de la République, à la gloire et au bonheur (1). »
Cette lettre arriva à Paris vers le milieu de mars, au moment où Bonaparte commençait sa foudroyante
(1) Dôpêche du 30 pluviôse an V (19 février 1797). (A. N. A F III. 7b-307.)
campagne d'Autriche et marchait sur Vienne. A ce moment, Clarke était à Turin, chargé de négocier avec le Piémont (1). Il eut connaissance des espoirs de Dubayet et écrivit à la date du 5 mars : « On m'a envoyé de très beaux extraits de correspondance de Constantinople, mais je n'apprends point quels sont les effets des démarches de la Porte, et tout cela ne serait-il point une pure gasconnade? »
Le bruit se répandit cependant, dans toute l'Europe, que le sultan allait offrir sa médiation. Clarke se fit l'écho de ce bruit, le 5 avril (2) : « Je tiens de M. de Priocca, premier ministre du roi sarde, qu'il a appris de Vienne, probablement par M. de Castelallier, leur ambassadeur, que deux courriers étaient arrivés de Constantinople, annonçant que l'intention du Grand Seigneur était que l'empereur fît sur le champ la paix avec la République française, que Sa Hautesse en voulait être le médiateur et que, si cette médiation était refusée, la Porte saurait bien la faire accepter et qu'elle était en situation de la faire accepter... »
Ni dans sa correspondance avec le Directoire, ni dans sa fameuse lettre à l'archiduc Charles, datée de Klagenfurtli le 31 mars, Bonaparte ne fait allusion à cette intervention du Grand Seigneur. Malgré la conversation de Clarke avec M. de Priocca, on peut donc conclure, en somme, que la Porte ne songea jamais bien sérieusement à mobiliser des troupes. Très désireuse de voir se terminer la
(1) Voir l'éUide sur Clarke, IV : le traité de Turin.
(2) Clarke à Carnot. Lettre du 16 germinal (5 avril).
g-uerre, et assez sympathique à la France, elle eût volontiers offert ses services diplomatiques, voilà tout. Ypsilanti affirma qu'une lettre avait été écrite à l'empereur par Sélim III et que si les troupes chargées d'appuyer la médiation n'étaient pas parties, c'était « à cause du Rahmadan, époque d'intrigues et de cabales ». Mais l'effort qu'avait espéré Dubayet était difficile et coûteux et les bonnes paroles données par Ypsilanti ne pouvaient amener aucun résultat pratique.
Les illusions de l'ambassadeur du Directoire ne durèrent donc pas longtemps. Dès le 24 mars, il écrivait que la France, décidément, ne pouvait avoir avec les Turcs que des transactions de commerce, « à cause de leur mollesse, de leur apathie, de leur avarice, de l'inexpérience des généraux, de l'ignorance et de la barbarie des soldats ». Et il ajoutait, après avoir raconté l'insuccès de ses démarches : « Nos armées triomphantes, voilà nos médiateurs. »
Quand, d'ailleurs, le Rahmadan prit fin, au milieu d'avril, de grands événements s'étaient produits, sans la moindre intervention des Turcs. Les préliminaires de la paix venaient d'être signés à Léoben.
Dès lors, il ne fut plus question de médiation que de temps en temps, quand les négociations pour la paix définitive semblaient subir un temps d'arrêt. Du reste, pendant tout l'été de 1797, Dubayet resta sceptique au sujet de la conclusion de la paix.
Pour expliquer ce scepticisme,, il suffit de rappeler quelles difficultés rencontrèrent Bonaparte et Clarke pour négocier utilement à Udine (1)1
La Porte continuait d'ailleurs à affirmer sa bonne volonté et prodiguait les meilleures paroles. L'ambassadeur obtint en juillet l'approbation de la politique française dans l'Adriatique sous forme d'un secours efficace envoyé au général Gentili, qui venait d'occuper Corfou. Une somme de trente mille piastres, en argent et en nature^ fut accordée. Le capitaine Castéra emmena de Gonstantinople, à destination des îles Ioniennes, quatre-vingt mille quintaux de grains.
En faisant part au général en chef de l'armée d'Italie de cet important envoi, Dubayet félicita personnellement Bonaparte de ses victoires : « Gentili m'a fait connaître les exploits qui vous mettent au premier rang des capitaines anciens et modernes. Il doit être permis de m'en glorifier, d'abord comme citoyen français, ensuite comme ministre qui sut vous apprécier longtemps avant votre gloire auprès du Directoire exécutif. Ami de votre gloire comme de votre personne, comptez, citoyen général, sur le concours de toutes nos facultés ici pour appuyer et favoriser vos opérations (2). » Transmise à Delacroix par Bonaparte, cette lettre arriva à Paris à la fin de juillet. Mais ce fut Talleyrand, nommé ministre depuis quelques jours (3), qui la reçut.
(1) Voir Clarke, V.
(2) A. E. Papiers des Bonaparte, 1769-168.
(3) Talleyrand avait pris le ministère le 16 juillet. Voir Tru-