P. LACOMBE
Il s'était marié en 1782, comme capitaine, avec une demoiselle Marie Anne d'Hasselaër qui appartenait à une famille protestante (1). Un fils était né
vous avez faite et à laquelle je la dois. Salut et reconnaissance. >> A. G., dossier LAccwiiK.)
Le Directoire n'avait pas, alors, accepté la nomination proposée par Schérer, sans doute à cause des fonctions législatives remplies par Lacombc.
(1) La famille d'Hasselaër était originaire de Harlem et était venue se fixer en Suisse, à Saint-Aubin, près de Neufchâtel. Lacombe eut de graves démêlés avec son beau-père en 1786. (A. G., dossier Lacombe, H et 15.)
2f)6 LACOMBE SAINT-MICHEL
de cette union en 1783 (l). Mais Mme Lacombe ('•tait morte à trente-deux ans, le 28 janvier 1790, pendant le premier congé de semestre obtenu par son mari. On l'avait inhumée au cimetière de Saint- Michel de Vax. Lorsque le général prit sa retraite définitive en 1811 et qu'il vint liabiter son village natal qu'arrose le ruisseau le Callèpei il fit élever à sa femme, dans le parc du petit château de Saint- Michel, un tombeau qui subsiste encore. Une inscription, difficilement lisible aujourd'hui (2), y fut gravée :
Marie Anne Hasselaër, aux beaux jours de la Grèce, Oans Sparte, aurait été citée avec orgueil. Elle eut, en tous pays, soit bergère ou princesse, F'ixé tous les regards et reçu même accueil.
Elle vint au Callèpe... et voici son cercueil!
Lacombe se maria une deuxième fois avec Mme Marie Micoud, veuve d'Antoine Donnet. Cette dame, originaire de Grenoble, était une fervente royaliste. Après de courageuses démarches en
(1) Ce (ils ciiti-a dans la marine, lut lieutenant de vaisseau, aide de camp de son père, et dèiuissionna après la mort du général. Il épousa la (illc d'un ancien rei»résentunt du Tarn à la Convention, Mlle Lemoyne d'Aubermesnil.
De ce dernier mariage est né, en 1819, M. Romain Lacombe Saint-Micbel, qui vient de mourir en décembre 1904. Il habitait Perpignan et avait bien voulu me renseigner sur les origines de sa famille.
M. Romain Lacombe Saint-Micliel a eu deux (illes : Mme Denainiel et Mme Godet (dècédèe), dont le mari est aujourd'hui député de la Haute-Vienne.
Le nom de Lacombe Saint-Michel est éteint.
(2) Communication de M. Portai, archiviste du Tarn.
aveur de la famille royale, elle avait été incarcérée au commencement de 1793 (1). Comment le jjénéral connut-il Mme Donnet? Je n'ai pu retrouver trace de ce roman. Toujours est -il que Lacombe Saint-Michel, à son retour de Corse, la sauva, l'emmena avec lui à l'armée du Nord et l'épousa civilement à Dunkerque, le 13 thermidor an II (31 juillet 1794), quatre jours après la chute de Robespierre.
Cette seconde Mme Lacombe Saint-Michel, âgée de trente-huit ans en 1794 (2), avait trois enfants de son premier mariage (3). Ses traits réguliers,
(1) Plus tard, en réclamant une pension à Louis XVIII, elle fit ainsi valoir sa conduite : « Pour éloigner la prévention attachée au nom que je porte, qu'il me soit permis de rappeler à Votre Majesté quel a été mon dévouement pour mes légitimes souverains et quelles preuves j'en ai données à Votre Auguste Frère. C'est moi, Sire, qui, le 11 août, alors qu'il était à la Convention, ai pénétré jusqu'à lui et lui ai donné un billet de M. le duc de Tonnerre, commandant la province du Dauphiné. C'est moi qui, au Temple, le 8 novembre, à dix heures et demie du soir, parvins à lui remettre 24,000 francs en or que j'avais caché dans mes vêtements et dans mes cheveux. Au 2 septembre, c'est moi encore qui sauvai deux prêtres qu'on disait aumôniers du Roi en les cacliant dans mon appartement où ils restèrent plusieurs jom's. Tant de dévouement devait m' attirer des persécutions, je n'y échappai pas. Je fus arrêtée, ma mort était jurée lorsque le général, à qui j'ai donné depuis ma main, nVa sauvé la vie... » (A. G., dossier Lacombe Saint-Michel, pièce 132.)
(2) Extrait des registres de l'état civil de la ville de Dunkerque : « L'an II, le 13 thermidor, mariage célébré par Etienne Jacquin, officier de l'état civil, de Lacombe Saint-Michel, général de brigade, veuf, âgé de 41 ans, et de Marie Micoud, veuve d'Antoine Donnet, native de Grenoble, paroisse Notre-Dame, âgée de 38 ans, fille de François Micoud et de Thérèse Roux, négociants, décédés à Grenoble. >> Les témoins fm^ent Vial, adjoint aux adjudants généraux à l'armée du Nord ; Antoine, juge-commissaire ordonnateur des guerres; Cœuro, capitaine de gendarmerie ; Couthaud. adjudant général, chef de bataillon.
(3) Je n'ai trouve trace que d'un de ces enfants, mie fille, qui épousa, vers 1800, un officier, M. Capriol de Saint-Hilaire. Celui-
son teint et sa tournure lui donnaient une certaine ressemblance avec Joséphine de Beauharnais (1). Elle accompagna son mari à Naples. Considérée un peu comme une intruse par la famille, elle n'est morte que sous la Restauration, à une date qui n'a pu être fixée.
ci servit à l'année d'Espagne et remplit, en 1810, les l'onctionsd'aide de camp de son beau-père.
(1) M. le comte Primoli possède un précieux album de dessins laits par Vicar, en Italie, de 1800 à 1804. Dans cet album figurent le général et Mme Lacombe Saint-Micliel, alors qu'ils résidaient à Milan, en 1802. Le portrait, publié avec l'aimable autorisation de M. le comte Primoli, est la reproduction inédite d'un des dessins de Vicar.
A la recherche de la flotte d'Egypte. — Ravitaillement anglais en Sicile. — Lachèze, chargé d'alTaires. — Aboukir. — Fêtes à Naples. — Nelson et Mack. — Le général Lacombe Saint-Michel en Italie. — Son arrivée à Naples. — Le secrétaire d'ambassade Mangomùt.
Tandis que la flotte, partie de Toulon le 19 mai 1798 avec Bonaparte, ralliait en mer la division Baraguey d'Hilliers venant de Gênes, la division Yaubois venant d'Ajaccio, et la division Desaix embarquée à Civita-Vecchia, l'escadre anglaise s'était mise à la recherche de cette immense force maritime française composée de quinze vaisseaux de ligne, quarorze frégates, soixante-douze petits bâtiments et plus de quatre cents transports.
L'escadre anglaise, commandée par lord Saint- Vincent, croisait devant Cadix lorsqu'elle avait appris, dans les premiers jours de mai, les grands rassemblements faits à Toulon. Lord Saint- Vincent avait alors détaché treize vaisseaux de ligne sous Nelson, avec mission de découvrir la direction prise par la flotte française et l'ordre d'attaquer résolument. Assailli par une tempête dans le golfe du Lion, Nelson avait dû d'abord relâcher en Sardaigne. N'ayant toujours aucune nouvelle de l'expédition
ennemie, il s'était dirigé vers le bassin oriental de la Méditerranée, tandis que le général en chef français, ayant réuni toutes ses forces, se présentait devant Malte.
Arrivé en vue d'Alexandrie sans avoir rien découvert ni rien soupçonné du plan de Bonaparte, Nelson reprenait rageusement ses recherches en Méditerranée. Dans la nuit du 22 juin les deux flottes se croisaient à peu de distance, sans se voir. Après avoir touché aux côtes de Syrie, de Oète et de Grèce, l'amiral anglais, désespéré, mettait, de guerre lasse, le cap sur la Sicile avec l'espoir de s'y ravitailler rapidement.
Ce ravitaillement était devenu indispensable pour pouvoir continuer la campagne maritime. Dès qu'il eût jeté l'ancre dans la magnifique rade naturelle de Syracuse, Nelson envoya un vaisseau à Naples pour demander l'autorisation royale. Or, malgré l'alliance secrète signée le 19 mai avec l'Autriche, — alliance que nous avons signalée, — malgré les grandes svmpathies de la cour de Naples pour l'Angleterre, Ferdinand IV elle Directoire restaient officiellement en paix, puisque le traité du 10 octobre 1796, signé par Delacroix et le prince de Belmonte, n'avait pas été dénoncé! L'article VIII de ce traité avait expressément stipulé que le roi de Naples ne pourrait recevoir dans ses ports, plus de quatre vaisseaux appartenant à des puissances étrangères. Cet article visait évidemment l'Angleterre et il semble qu'aucune discussion n'était possible sur son interprétation.
Peu rassuré encore sur le but définitif de l'expédition de Bonaparte, Ferdinand opposa d'abord un
refus à la demande de Nelson. Mais l'influence de lady Hamilton sur Marie-Caroline était toujours très grande. Depuis un premier voyage de Nelson à bord de VAgamemnom en 1794, une affectueuse liaison s'était formée entre le jeune marin et la belle ambassadrice. Très bonne Anglaise et très amie de Nelson, lady Emma avait donc une double raison d'intervenir. Elle décida facilement la Reine à peser sur le faible Ferdinand. Avec une insigne mauvaise foi, le Roi envoya alors des ordres secrets à Syracuse. Les autorités locales devaient accorder à l'escadre tout ce qu'elle solliciterait pour refaire ses forces!
Garât avait quitté son poste le 1" juillet (13 messidor), sans attendre son successeur Lacombe Saint- Michel. Lorsque l'autorisation de ravitaillement fut ébruitée à Naples, Lachèze venait de prendre depuis quelques jours les fonctions de . charg-é d'affaires. La décision royale fut signalée à Paris, mais Lachèze ne semble pas s'être douté de l'importance du fait en lui-même. Dans ses dépêches, il se montrait beaucoup plus préoccupé d'événements moins importants : la présence, en rade de Naples, d'un vaisseau anglais, le Lion, amenant un vaisseau espagnol capturé; l'arrivée de quelques navires portugais commandés par l'émigré Puységur et le bal donné au palais royal en l'honneur des officiers portugais; enfin, et surtout, la conclusion heureuse du grand procès politique dont nous avons parlé, procès pour lequel Garât était énergiquement intervenu avant son départ. Ce procès s'était terminé le 13 juillet par un acquittement partiel et des grâces. Tout cela.
Lachèze le racontait en grands détails à Talleyrand. « Avant-hier, — écrivait-il le 28 messidor (16 juillet), — les vingt-huit détenus accusés de sympathies françaises et dont on avait craint la condamnation à mort, sont sortis des prisons, accompagnés d'un nombreux cortège de parents et d'amis, et c'était dans le même moment que les républicains français réunis dans la maison de France célébraient le 14 juillet (1). Si le peuple n'a pas mêlé ses déclamations au spectacle des victimes rendues à la liberté, il a montré cependant un certain contentement. Toute la ville est dans l'allégresse. Il semble qu'on ait commencé à respirer après ce système de terreur que le gouvernement exerçait sur tous les esprits. Les patriotes napolitains reconnaissent enfin dans la libération de leurs amis, l'influence et la main du Directoire... »
Pendant que Lachèze triomphait ainsi de ce succès politique, Nelson, — ce qui était bien autrement grave, — avait pu se ravitailler en quelques jours et quitter Syracuse pour tenter de nouveau la fortune sur les côtes d'Egypte. Avant de partir, il avait poétiquement remercié son amie Emma Hamilton (2). « C'est grâce à vous que nous avons pu nous ravitailler et faire eau. Faire eau à la fontaine d'Aréthuse (3), c'est déjà presque un gage de vic-
(1) Le 14 juillet, Laclièze donna une réception. Le 29 juillet, anniversaire du 9 thermidor, une l'ètc eut lieu chez Siéyôs, consul général.
(2) Lettre citée par A. Gagxiére, 55.
(3) La célèbre fontaine d'Aréthuse, située dans le vieux Syiacusc (Ortygie), existe encore aujouid'liui. Voir à ce sujet mon étude sur la Sicile : Trinairia. (Ploji, 1903.)
toire ! Au premier vent qui soufflera, nous reprendrons la mer, et soyez sûre que je reviendrai couronné de lauriers ou couvert de cyprès! »
On sait, malheureusement, de quelle couronne de lauriers Nelson put se parer après cette nouvelle croisière sur les côtes d'Egypte! Le 1" août, la flotte française, embossée dans la baie d'Aboukir, était signalée à l'amiral anglais et la lutte commençait à cinq heures du soir. A dix heures, la bataille était gagnée par nos ennemis, l'amiral Brueys était tué à son bord et le vaisseau amiral Y Orient, de cent vingts canons, prenait feu. Au petit jour, l'escadre de Brueys était presque entièrement détruite. Après ce désastre, — l'un des plus grands mentionnés dans nos annales maritimes, — le sort de l'armée d'Egypte semblait irrémédiablement compromis.
La nouvelle de l'éclatante victoire de Nelson fut connue le 2 septembre à Caserte et la Cour, — au dire de Lachèze (1), — afficha immédiatement « une joie bruyante et oiï'ensante pour la France. » Le 3 septembre, Marie-Caroline confiait ainsi ses impressions à son inséparable amie Emma Hamilton (2) : « ... Quel bonheur, quelle gloire, quelle consolation, pour cette unique, grande et illustre nation ! Que je vous suis obligé, reconnaissante ! J'ai pleine vie! J'embrasse mes enfants, mon mary! quelle bravoure ! quel courage! Je verrai avec une joie extrême vos héros, les défenseurs de l'Italie.
(1) Dépêclic du 24 fructidoi' (10 septembre 1798).
(2) Lettre citée par A. Gagnièhe, p. 57 (sic).
Ah! si jamais on fait un portrait du brave Nelson, je le veux avoir dans ma chambre. Ma reconnaissance est gravée dans mon cœur. Vive! Vive cette brave nation, cette respectable marine!... Hope ilope, ma chère miledy, je suis folle de joie! Avec quelle plaisir je verrais nos héros ce soir... Mes tendres compliments au chevalier (Hamilton), je vous embrasse ainsi que mes enfans. Tout ce qui m'appartient sent tout ce qu'ils vous doivent, et sont pleins de joie. Puisse le ciel faire prospérer une nation aussi grande, magnanime, courageuse! Puissai-jc voirie brave Nelson, l'escadre victorieuse, et entourée de ma bien-aimée famille, les remercier de leurs exploits ! »
Pour se mettre au diapason royal, Naples illumine. Pendant trois jours, les orgies succèdent aux fêtes et d'importantes distributions d'argent sont faites à la populace. Sur les balcons des maisons anglaises pavoisées, on lit en lettres de feu : Viva Nelson : les musiciens du théâtre, en livrée royale, donnent une aubade officielle à la belle lady Hamilton ; sur la façade de l'ambassade d'Angleterre on suspend une croix de Malte illuminée, « sans doute par allusion et pour faire entendue que Nelson reprendra bientôt l'île de Malte (1). » Par contre, la police laisse vociférer sous les fenêtres du consultât de France. « La Reine, dans ses promenades, donne l'accolade à tous ceux qu'elle rencontre. En plein Opéra elle agite son mouchoir vers la loge d'Hamilton. Acton embrasse
(1) Laclièzo à Tallcyraud, 24 IVuctidor (10 septembre).
le Roi et lui dit : « A présent la couronne de Votre Majesté est désormais assurée sur sa tête (1). »
Toutes ces fêtes, toutes ces démonstrations et ces lampions ne suffirent cependant pas à la Reine et à la Cour pour marquer leur joie. Dans la lettre lyrique citée plus haut, on a vu que Marie-Caroline enthousiasmée voulait avoir dans sa chambre le portrait du héros et qu'elle désirait surtout voir l'amiral lui-même pour le remercier de ses exploits ! Dès le 5 septembre, une frégate napolitaine se mettait à la recherche de Nelson. Elle emportait deux lettres : l'une, du Roi à son « libérateur, » l'autre de l'ambassadrice d'Angleterre à son grand ami. Toutes deux invitaient l'amiral à se rendre à Naples, suivant le désir de la Reine.
Nelson ne pouvait se dérober à cet honneur. Après avoir hésité cependant, il consentait à se rendre aux vœux de Marie-Caroline et l'escadre était signalée vers Capri dans la matinée du 22 septembre. Immédiatement, lord et lady Hamilton se rendaient à bord du Vanguard, vaisseau amiral. Affectant d'être folle de joie, l'ambassadrice tombait dans les bras du héros et cette scène comique était ingénument racontée le lendemain par l'amiral à sa femme : « ... Milady de s'élancer et de tomber inanimée devant moi; je la crus morte. Ses larmes heureusement se firent un passage et elle parut aussitôt soulagée. Le Roi arrivait. Cette seconde scène, dans son genre, fut des plus attendrissantes. Sa Majesté daigna me tendre la main, en m'appelant son libé-
(1) Siéyès, coii.sul général, à Reinliai-d, ministre à Florence, 24 fructidor (10 septembre).
276 LACOMBE SAINT-MICHKL
rateur et en me donnant tous les autres noms qu'ait jamais inventés la reconnaissance. Enfin, tout Naples, je crois, m'a proclamé son libérateur... J'espère, quelque jour, avoir le plaisir de vous présenter lady Hamillon. C'est une des meilleures femmes de la terre : elle fait honneur à son sexe. . . Son affabilité à mon égard, ainsi que celle de sir William, sont audessus de la justice que je puis leur rendre... Vous les aimerez comme je les aime et comme ils méritent d'être aimés de tout le monde. »
Dès que l'amiral débarqua sur les quais de Naples, l'enthousiasme se changea en délire ! Nelson se présenta flanque de l'ambassadrice, suivi par le Roi et par Hamilton, escorté par la populace et par les seigneurs de la Cour. Il descendit à l'ambassade d'Angleterre... et le valeureux marin, tout à fait pris dans les filets de la belle Emma, oublia sa gloire aux pieds de sa conquête. Il osa crier son bonheur à tout le monde : à lord Saint- Vincent, et à ses amis de Londres, après l'avoir raconté à lady Nelson (1)1
Malgré les démonstrations extraordinaires faites le 22 septembre à Naples, rien n'était officiellement changé aux relations de la Cour avec le Directoire! Le chargé d'affaires français avait dû rester à son poste pendant les fêtes bruyantes offertes à Tamiral anglais !
Depuis qu'il connaissait le désastre d'Aboukir, le
(1) Pour la vie de Nelson à Naples, voir les curieux documents de A. Gagnière, 63-68, et Colletta, II, 39.
malheureux Lachèze était devenu très pessimiste. Le 10 septembre, il pronostiquait nettement une rupture presque immédiate avec le roi de Naples, demandait à Talleyrand des instructions fermes et semblait douter de l'arrivée du nouvel ambassadeur. Nommé depuis le i4 juin, le général Lacombc Saint- Michel n'avait du reste donné aucun signe de vie!
L'impression de Lachèze était juste : la guerre était inévitable et prochaine. Mais, le 10 septembre, la cour royale désirait ne pas donner le premier signal. Espérant que l'Autriche commencerait la lutte avant la fin de l'année, elle croyait avoir intérêt à attendre encore. L'armée napolitaine était insuffisamment préparée à entrer en campagne et aucun chef, parmi ses généraux, ne paraissait de taille à la conduire à la victoire. Se rendant compte de cette infériorité du commandement, Marie-Caroline avait, dans le courant d'août, envoyé à Vienne le major Suzanna, un de ses hommes de confiance. Le messager royal devait demander à l'empereur François de « prêter » un de ses meilleurs chefs d'armée.
Thugut avait décidé son maître à désigner le général Mack. Ce personnage, né en 1752, en Franconie, s'était distingué dans plusieurs campagnes, notamment en 1793 aux Pays-Bas. Longtemps employé à l'état-major, c'était un faiseur de plans de campagne réputé. Depuis Léoben, il avait été chargé de la réorganisation des forces impériales. Intrigant et vaniteux, il semblait gênant à Vienne et sa désignation pour Naples permettait de s'en défaire ! En annonçant le départ prochain de Mack, — auquel Marie- Caroline avait promis un traite-
ment annuel de quarante mille ducats plus les émoluments de capitaine général, — le baron de Tliugut avait fait valoir, auprès de Suzanna, le mérite incontesté de l'homme choisi par l'Empereur. Le ministre avait ajouté que « François II, par le traité d'alliance du 19 mai précédent, ne s'était engagé à soutenir Naples que si cet Etat était attaqué et non s'il attaquait le premier; que cependant, eu égard à la situation critique dans laquelle se trouvait le roi de Naples, son gendre n'hésiterait pas lui porter secours sans s'attacher rigoureusement à la lettre du traité. »
L'envoyé de France à Ratisbonne, Bâcher, eut connaissance de cette sorte de promesse faite à Suzanna et la signala plus tard à Talleyrand le 3 brumaire (24 octobre). « Le général Mack a été installé généralissime. On dit qu'il n'a accepté ce poste que parce qu'on lui a promis de lui envoyer successivement des renforts de troupes autrichiennes et russes qui doivent arriver par Trieste et Naples (1). »
En attendant la venue de Mack, annoncée pour la fin de septembre, les souverains napolitains ne pouvaient prendre aucune décision définitive. Le 23 juillet, un conseil de guerre avait été tenu à Caserte et le ministre Ariola, ayant pu disposer mensuellement d'un million de ducats, somme énorme pour le budjet napolitain, des rassemblements de troupes avaient été ordonnés (2). Mais les mesures nécessaires pour mobiliser une véritable
(1) A. E. Allemagne, 698-257.
(2) Médiocre organisateui' et administrateur peu scrupuleux, Ariola fut disgracié au mois d'octobre.
armée n'avaient encore reçu qu'un commencement d'exécution. Tout au plus, le royaume pouvait-il, comme en 1793, envoyer des renforts à une nouvelle coalition !
De même, à Paris, malgré sa légitime irritation contre la cour royale depuis le ravitaillement de Nelson à Syracuse, la majorité du Directoire ne se souciait pas de donner le signal de la rupture. Une campagne de presse^ très violente, avait été menée contre Naples, après Aboukir, et le Rédacteur s'était fait remarquer par ses articles agressifs (1). Rewbell avait cherché, de son côté, à entraîner ses collègues. « Si vous hésitez, — avait-il dit, — à faire la guerre à Naples qui l'a provoquée de mille manières, et si vous tardez à vous rendre maîtres de la Sicile, c'en est fait de votre navigation dans la Méditerranée. » Mais, déclarer la guerre à Naples, c'était aussi recommencer la lutte contre l'Autriche, son alliée; c'était dissoudre le congrès de Rastadt (les conférences de Selz s'étaient terminées le 8 juillet) (2) ; dans l'Italie septentrionale, la situation semblait du reste assez inquiétante : Daunou^ récemment rentré à Paris, avait présenté certaines parties du pays comme prêtes à se révolter contre les Français.
Pour toutes ces raisons, l'avis de Rewbell avait
(1) Voir spécialement le n" du 3 octobre 1798(12 vendémiaire an VII).
(2) Au milieu de septembre, le Directoire venait d'apprendre qu'une armée russe se tenait prête à entrer en scène. Une nouvelle tentative fut faite à Vienne pour décider la paix avec l'Empire.
La déclaration de guerre de la Porte (voir Ddbayet, VIII) ne fut connue en France que vers le milieu d'octobre.
été provisoirement écarté. Le Directoire espérait que l'arrivée du nouvel ambassadeur à son poste permettrait de gagner du temps et que sa présence aurait au moins pour résultat de mettre fin aux démonstrations hostiles et blessantes.
Lacombe Saint-Michel avait quitté Paris à la fin d'août, ignorant encore le désastre d'Aboukir. Il s'était arrêté à Gênes et à Livourne et avait consciencieusement visité Florence avec Reinhard, ministre de la République auprès du grand-duc Ferdinand. Mangourit était venu le rejoindre en Toscane, lui apportant des renseignements détaillés sur la situation de l'Italie. Les voyageurs n'arrivèrent à Rome que le 20 septembre.
Pendant ces longues étapes à travers la péninsule, l'ex-législateur paraît s'être intéressé beaucoup plus aux œuvres d'art et aux choses militaires qu'aux renseignements politiques! Dans une de ses premières lettres adressées àTalleyrand, le 2 vendémiaire (23 septembre), après son arrivée à Rome, il racontait ses impressions de touriste d'une façon succincte et profitait surtout de l'occasion on"erte pour exposer ses idées sur la défense de la Corse et de l'île d'Elbe! Il s'en excusait d'ailleurs avec bonhomie : « La lettre que je vous adresse est moins diplomatique que militaire; mes longs services dans cette dernière qualité m'imposaient le devoir de vous soumettre des idées que je crois utiles (1). »
(1) A. E. Naples, 126-1. Dans cette lettre, Lacombe insistait sm-
Se souvenant cependant qu'il était ambassadeur de la République, Lacombe avait, — de Gènes le 4 septembre, puis de Florence le 16 septembre, — prévenu Lacbèze de son arrivée prochaine et réclamé ses passeports qu'il désirait trouver à Rome.
Cette nouvelle de l'arrivée du général avait été fort bien accueillie par le chargé d'ati'aires. « Je ne puis vous dissimuler, — écrivait-il à Talleyrand, — le plaisir que j'aurai à lui remettre des fonctions que votre silence m'a rendu non moins pénibles que difficiles. » Talleyrand semble du reste, pendant cette période de 1798, avoir lassé tous ses agents. Hésitant sur la conduite à tenir, il les laissait sans ordres et sans ressources, répondait peu ou pas à leurs demandes^ se désintéressait de leur sort (Ij.
Bien qu'il les eût réclamés d'avance, Lacombe Saint-Michel ne devait pas trouver ses passeports en pénétrant dans la ville éternelle le 20 septembre! Si l'on se reporte aux dates, il est facile d'en comprendre la raison. Ce fut le 22 septembre que Nelson fit son entrée triomphale à Naples et qu'Emma Hamilton s'évanouit dans les bras du vainqueur d'Aboukirî Le gouvernement royal ne voulait pas voir poindre le représentant du Directoire pendant les journées de fêtes consacrées à l'amiral anglais 1 II avait donc, tout naturellement, retardé l'envoi des passeports demandés!
la nécessité de fortifier Bastia et d'autres points. Il signalait l'importance de Porto-Ferrajo, à l'ile d'Elbe, et proposait d'y employer un officier qu'il connaissait de longue date, Mellini.
(1) Nous avons constaté une situation analogue à Constantinople pour le chargé d'affaires Ruffin. (Voir Dubayet, VIII).
Ne trouvant rien à Rorne, et fort impatienté, l'ambassadeur adressa alors une nouvelle lettre au inar(|uis de Gallo. Il le mettait en demeure de lui répondre immédiatement (i). Pour attendre cette réponse de Gallo, Lacombe se dirigea sur Portella, dernier poste romain sur la route de Naples, dans la soirée du 4 vendémiaire (25 septembre). Arrêté à la frontière, précisément parce qu'il n'avait pas de passeports, il dépêcha un deuxième courrier à Na})les et rétrograda sur Terracine le 26 septembre.
La réponse du directeur des alTaires étrangères parvint le lendemain 27. Très courtoisement, le marquis de Gallo s'excusait d'un retard soi-disant involontaire, se confondait en regrets et envoyait enfin les pièces demandées. Le général put donc quitter aussitôt Terracine et, sans être remarqué, faire son entrée à Naples le 28 septembre dans la nuit.
La ville était encore en fêtes. Les illuminations et les feux de joie éclairaient la rade et la côte, du Pausilippe à Castellamare. Au matin, de ses fenêtres du quai de la Chiaja, l'ambassadeur put apercevoir une partie des vaisseaux anglais qui, au mépris du traité de 1796, étaient tranquillement ancrés des deux côtés du Castello del Ovo, ou se réj)araient. C'étaient VAlexander, le Goliath, Y Audacieux, le Minotaure, le Culloden et le Colossus, vaisseaux de 74; le Vanguard, vaisseau amiral; quatre frégates de 36, Thélis,
(1) Leltrc cilée dans les Papiers d'un homme d'Etat, VI, 438.
Gibraltar.^ Terjisichore et Alicante; une corvette de 18 et quatre bâtiments de transport!
Bien décidé à protester contre la présence de cette puissante escadre en rade de Naples, Lacombe réclama une audience immédiate. Dans la soirée du 29 septembre il était reçu par le ministre, formulait sa protestation et insistait pour être présenté au Roi le plus tôt possible. D'un commun accord, la réception officielle au palais royal était fixée au 12 vendémiaire (3 octobre).
L'ambassadeur était arrivé à Naples accompagné de sa femme. Mais il avait dû laisser à Rome le secrétaire d'ambassade que le Directoire lui avait donné. En efl'et, les démêlés de Mangourit à 3Iadrid en 1796 (1) avaient fait grand bruit dans les chancelleries. Dès que la désignation pour Naples de l'ancien secrétaire de Pérignon avait été connue, le ministre Gallo avait fait demander à Talleyrand, par le chevalier Ruffo, de modifier l'arrêté du 26 prairial (2). Pour le principe, Talleyrand s'y était opposé. Mais, de son côté, Gallo avait continué à refuser les passeports nécessaires; en sorte que le malheureux Mangourit, qui venait de remplir une mission intéressante en Valais, ne pouvant franchir la frontière napolitaine, avait dû rester à Rome.
Au moment du départ de Lacombe, Mangourit lui avait demandé d'insister auprès de Gallo. Mais la nouvelle démarche tentée n'eût aucun succès.
(d) Voir PÉRIGNON, III et IV.
(2) Cet arrêté, déjà signalé, visait Lacombe et Mangourit.
L'ambassadeur ne put que protester contre une décision qu'il jugeait offensante pour la République. « Monsieur le marquis, — écrivit-il à Gallo peu après son arrivée à Naples, — le refus que fait le roi des Deux-Siciles de recevoir le citoyen Mangourit, en sa qualité de secrétaire d'ambassade et chargé d'affaires, a lieu de surprendre. Ce citoyen jouit, il est vrai, de la réputation d'un républicain prononcé, mais ce titre fait sa gloire et nous avons tous la prétention de la partager avec lui. Si la République française n'a pas le droit de demander aux gouvernements monarchiques de lui envoyer des agents républicains, les gouvernements monarchiques n'ont pas le droit, à leur tour, d'exiger que nos agents diplomatiques soient précédés par une réputation antirépublicaine. Il me semble qu'une démarche aussi marquante que celle que fait en ce moment la cour de Naples, aurait dû être justifiée par des faits pris dans le séjour du citoyen Mangourit à Naples. Je ne pousserai pas plus loin mes réflexions, je me contenterai de rendre compte à mon gouvernement du refus formel de S. M. le roi des Deux-Siciles et j'attendrai les ordres du Directoire exécutif. . . »
Le même jourj le général écrivait à Mangourit : « Je suis fâché, citoyen, que la malveillance de cette cour me prive de travailler avec vous, je crois que je ne tarderai pas à vous rejoindre... Ce que j'apprends et vois chaque jour me le fait fortement présumer. »
Ne pouvant servir à Naples, le secrétaire éconduit se fit donner une mission à Ancône comme
« membre de l'agence de l'armée d'Egypte, » agence qui devait chercher à révolutionner l'Albanie^ l'Épire et la Grèce! Il assista au siège d'Ancône, quelques mois plus tard, et il l'a raconté d'une manière intéressante. Jamais il n'a pardonné à la cour de Naples l'injure qu'il avait reçue! Un de ses fils, — qui partageait les rancunes paternelles, — s'engagea au mois de décembre 1798 dans un des régiments de Cliampionnet. Au bout de peu de jours, le général Rey demanda pour le jeune Mangourit, qui avait vaillamment reçu le baptême du feu, un brevet de sous-lieutenant (1). C'est en cette qualité que le fils de l'ex-premier secrétaire assista, à Naples, à la proclamation de la République.
(1) Rapport au Directoire du lo nivôse au VII. Moniteur du 30 nivôse (19 janvier 1799).
L'audience royale. — Discours de l'anibassadour. — La Reine est malade. — Mack généralissime. — Le camp de San Gci'mano. — Blocus de Malte. — Lacombe et le marquis de Gallo. — Situation intolérable. — Mise en marclic des troupes royales. — Occupation de Rome. — Revers napolitains. — Les Français de Naples sont cliassés.
Ainsi qu'il avait été convenu, l'audience royale eut lieu le 12 vendémiaire (3 octobre). Le général Lacombe Saint-Michel était, nous l'avons dit, un véritable colosse, haut de près de six pieds et très fort, et sa voix était puissante et bien timbrée. Très maître de soi, très conscient de son rôle, il se présenta au palais royal comme le représentant d'une grande nation victorieuse et son discours, — moins littéraire que celui de Garât, mais beaucoup plus net, — dut, malgré sa forme courtoise, impressionner vivement les courtisans napolitains.
Voici les passages essentiels de cette harangue (1) : « Sire, aussitôt que le Directoire exécutif de la République française fut informé que le citoyen qu'il avait chargé d'être auprès de Votre Majesté l'organe et l'interprète de ses sentiments, venait
(1) A. E. Naples, 126-9.
d'être élevé par le peuple français à la dignité de l'un de ses représentants, il jeta les yeux sur moi pour le remplacer dans l'honorable et satisfaisante mission d'entretenir et de fortifier la bonne intelligence si heureusement rétablie entre la nation française et celle que vous gouvernez.
« Je l'avouerai, Sire, nourri dans le métier des armes, je ne serais pas entré sans quelque crainte dans cette carrière nouvelle, si la franchise et la loyauté constamment adoptées par le Directoire exécutif pour base de toutes ses démarches, n'avaient banni de ses négociations cette politique astucieuse trop longtemps honorée du nom de science; et si, d'ailleurs, la renommée ne m'avait appris que je trouverai dans les vertus personnelles de Votre Majesté, un gage certain de cette confiance, qui, en facilitant toutes les relations amicales, peut seule leur donner des effets prospères et durables. » Après ce préambule banal, Lacombe Saint-Michel fit quelques déclarations humanitaires dans le goût de l'époque, puis chercha à faire comprendre au Roi que la République entendait bien être respectée. « ... En vain l'horizon politique se chargerait de nouveaux nuages. La République française, forte de ses moyens comme de sa loyauté, se refuserait longtemps à croire, malgré l'évidence même, à tout projet hostile qui ne serait pas annoncé comme tel. Aussi prompte à reprendre l'attitude guerrière qu'elle est disposée à conserver l'attitude pacifique et amicale, elle serait toujours prête à repousser une agression, et, pleine de confiance dans la justice de sa cause, la main, la même main qui présente la
branche d'olivier, saurait reprendre l'épée guerrière €t attendre avec sécurité le sorties combats... Lu nation française, décidée à ne souffrir, comme à n'imposer aucun joug, s'empressera toujours de former les liens utiles dont l'effet bienfaisant est de rapprocher tous les intérêts... Votre sollicitude connue, Sire, pour la prospérité des peuples qui vous sont soumis, m'est un garant certain des facilités que le Directoire exécutif trouvera auprès de vous pour parvenir à ce but désirable. Déjà, j'aime à croire que ma mission se bornera à lui donner des preuves qu'il peut, avec confiance, compter de votre part sur des sentiments de paix et d'amitié, aussi sincères, aussi constants que ceux dont il m'a formellement chargé de présenter l'assurance à Votre Majesté. »
La réponse du roi Ferdinand n'est mentionnée dans aucun document. Quant à la Reine, probablement fatiguée par les fêtes données depuis douze jours en l'honneur de Nelson, par les saturnales organisées à Pompéi, par les mascarades et les concerts dont lady Hamilton était l'inspiratrice, elle se déclara malade, et sa répugnance à recevoir Lacombe, régicide comme Garât, était d'ailleurs assez naturelle.
Bien décidé à ne pas se formaliser inutilement et à être intransigeant pour les choses sérieuses, l'ambassadeur affecta spirituellement de croire à la maladie de Marie-Caroline. Il raconta à Reinhard, ministre à Florence, ses premières impressions, en insistant sur la difficulté de sa mission, mais se
déclarant « prêt à en assumer les responsabilités avec la dignité d'un vrai républicain (1). » Le jour même de son audience, de nouvelles instructions chiffrées, datées du quatrième jour complémentaire de l'an VT, venaient du reste de lui parvenir. « Votre situation, citoyen, devient de plus en plus difficile. Vous devez faire usage de toute la prudence et de toute la circonspection dont vous êtes capable. » Les instructions pouvaient se résumer ainsi : soyez prudent, restez jusqu'à nouvel ordre à votre poste, passez le moins de notes possible au marquis de Gallo, observez avec soin les préparatifs militaires, et restez en communication constante avec le général commandant les troupes françaises sur le territoire de la République romaine.
Deux événements marquèrent, à Naples, le mois d'octobre 1798 : l'arrivée, impatiemment attendue, de l'illustre Mack et la croisière de l'escadre anglaise vers Malte.
Embarqué à Trieste, Mack toucha terre à Manfredonia, se présenta le 9 octobre au château de Caserte et reçut le meilleur accueil. « Soyez pour nous sur terre comme Nelson sur mer », lui dit Marie- Caroline.
Le général autrichien avait des uniformes superbes, des équipages importants et une suite de quatorze officiers allemands. Parmi eux, on distin-
(1) Lettres de Mme Reinhard, 19.
guait le comte Maurice Dielrichsteiii (1), premier aide de camp, le major Frey, le capitaine Reichcnbach, le lieutenant Paenzer. Mack s'était même fait précéder d'une maîtresse, arrivée le 3 octobre (2) î
Il trouva l'armée napolitaine très brillante de tenue, passa des revues, étala ses plans de campagne et se montra dabord plein de confiance. Le maréciial Mac Donald donne dans ses Mémoires les raisons de cette impression optimiste. Après les succès de Cliampionnet, Mac Donald demandait au vaincu : « Comment un général aussi distingué par ses talents a-t-il ainsi exposé sa réputation militaire comme grand tacticien en se mettant à la tète d'une pareille armée? — J'ai été appelé et sollicité par le roi de Naples. J'ai résisté, mais mon souverain me Ta ordonné. J'étais forcé d'obéir, et puis, en voyant cette armée, j'ai été séduit : bien tenue, bien organisée, exercée, montrant un grand dévouement et surtout une grande ardeur de vous faire la guerre, de délivrer Rome et l'Italie (3). »
Depuis la fin de septembre, trois camps d'instruction avaient été enfin formés par les soins du ministre Ariola. Le plus important, celui de San Germano, dans la vallée du Garigliano, était à proximité de la frontière et commandait la grande
(1) Ce Dieliiclisteiii devint géaéi'al et ambassadeur d'Autriche il Pélei'sbuurg. 11 épousa une comtesse Schouvalolï. Sa sœur était luariée avec le comte de Meiveldt, l'un des négociateurs d'L'dine en 1797.
(2) Siéyès à Tallcxrand, 18 vendémiaire (9 octobre).
(3) Mémoires de Mac-Donald, 66. Pour juger la valeur des soldats napolitains, cl', les Mémoires du ijénéral Bigarré, cli. x et xi.
route de Naples à Rome par Frosinone et Frascati. Vingt-deux mille hommes y avaient été rassemblés. Ce camp fut placé sous les ordres de Mack en personne. L'un des deux autres, — de seize mille hommes dans les Abruzzes, — fut confié au maréchal Micheroux, tandis que le comte Roger de Damas, émigré fran(;ais, était chargé d'exercer les huit mille hommes réunis dans la vallée de la Sezzia. Après Micheroux et Damas, considérés comme des soldats de valeur, les généraux les plus en vue de l'armée napolitaine s'appelaient Fonseca, de Gamps, Parisi, San Filippo. Beaucoup d'étrangers servaien-t dans les troupes royales : un La Trémoïlle, un VinLimille, le chevalier de Saxe, le prince de Philippstadt. Les Français émigrés avaient été spécialement attirés par les souverains (1). Marie-Caroline surveillait d'ailleurs elle-même depuis plusieurs semaines les mouvementsdes troupes. Le lOoctobre, le comte de Chastellux, agent de Louis XVIII, écrivait au prétendant : « La Reine a encore un peu de fièvre, mais son courage lui tient lieu de ses forces qu'elle ne ménage pas assez... Jeudi elle alla dîner au Belvédère. Le lendemain, elle partit à sept heures du matin pour une manœuvre de la garnison de Capoue que le Roi désirait montrer au général Mack (2).... .)
(1) On sait l'étonnante fortune que fit, deux ans plus tard, le jeune vicomte de Saint-Clar, venu en 1800 à la Cour avec le duc de Berri. La vieille Reine le prit comme amant et le nomma ministre de la guerre du royaume. Il avait vingt-trois ans !
Un des fils du marquis de Bombellcs (beau-frère de Mackau) servit aussi contre la France dans les troupes napolitaines. Il entra ensuite au service de l'Autriche.
(2) Lettre citée dans la Revue d'histoire diplontatique, 1888.
Pendant que s'achevaient les diverses concentrations, Nelson, las des fêtes royales, s'était décidé à quitter Naples avec une pattie de ses forces et s'était dirigé vers l'île de Malte déjà bloquée depuis la fin d'août par une escadre anglo-portugaise. Le 15 octobre, l'île de Gozzo était conquise et, le 18, le général Vaubois, à la Valette, était sommé par l'amiral portugais de rendre la ville. Le 25, Nelson faisait lui-même une nouvelle sommation sans résultat. Jugeant avec raison que le blocus de l'île pouvait se prolonger longtemps encore, le vainqueur d'Aboukirrevenaitleo novembre en rade de Naples, amenant les prisonniers de Gozzo (1).
L'amiral fut, cette fois encore, accueilli par des transports de joie. « La tête tourna à Leurs Majestés. Un enfant royal de six ans, Léopold, interrogé sur ce qu'on ferait d'un drapeau français, pris à Gozzo, répondit : « Il faut le fouler aux pieds. » Un autre petit prince, Albert, criait : Vive Nelson tjui a tué tous les Français.. (2). »
Cette occupation de Gozzo constituait pour la cour de Naples un succès appréciable, car le débarquement à Malte des troupes de Bonaparte avait été l'un des gros griefs mis en avant depuis quelques mois contre la France. Ferdinand IV gardait en effet des prétentions sur Malte, sous prétexte que
(1) La [)ctil(' garnison de Gozzo. compo.séc du deux cents lioinmes sous le commandement du chef de bataillon Lochey, avait capitulé avec les honneurs de la guerre. Après avoir été ramenés à, Naples, les prisonniers lurent dirigés sur Toulon, sur un transport anglais.
(2) Mémoire de Couturier, déjà cité. (A. E. Mémoires et documents, Naples, I, 217.)
c'était l'empereur Charles -Quint qui avait cédé l'île, en 1530, aux chevaliers de Saint-JeanI Dans une de ses premières conversations avec l'ambassadeur du Directoire, Acton n'avait pas caché que le Roi était très décidé à agir énergiquement pour faire valoir ses droits sur Malte, soit par lui-même, soit par ses alliés. « Mais, — avait répliqué Lacombe, — si les Anglais prennent Malte, pensezvous qu'ils vous la donneront? — Oh! ils ne la garderont pas, répondit Acton, et, dans le contraire, nous appellerons à notre secours le Turc, le Mogol, et même le diable, s'il pouvait nous aider à la reprendre (1) t »
Dès son retour, Nelson fut invité à se rendre à San Germano. La Cour entière s'y était transportée à la fin d'octobre avec les ministres et quelques membres du corps diplomatique. Inlassable, Mack organisait des manœuvres savantes et des « petites guerres », faisant les honneurs de ces parades d'opéra-comique où la Reine, — en casaque bleu de ciel brodée en or, avec fleurs de lys au col, garniture de boutons d'or mat et un chapeau de général en chef avec un panache
(1) Lacombc à Tallcyrand, 23 vcjidéniiaire (14 octobro dT98). Cette piétcntiou sur Malte était insoutenable. De même, le Saint- Siège avait des prétentions sur le royaume des Deux-Siciles. D'après une tradition très aneienne, le roi de Naples devait payer au Pape un tribut annuel de 8.000 onces d'or. En outre, à chaque changement de règne, on adressait à Rome une somme de 50,000 livres sterling. Enfin, le Roi devait envoyer tous les trois ans, comme hommage, une liaquciiée blanche et tenait à la dispositioji du Pontile un corps de ti-ois cents cavaliers qui pouvait être requis annuellement pendant un trimestre.
hlanc, — caracolait quotidiennement devant les régiments!
Amené par lady Hamilton le 10 novembre, Nelson assista à plusieurs parades, mais ne partagea pas l'enthousiasme général. A l'une des manœuvres, Mack se fit maladroitement cerner. Impatienté, l'amiral se tourna alors vers son aide de camp et lui dit en anglais : « Cet homme ne connaît pas le premier mot de son métier. » Puis, il écrivit à Londres : « Mack ne peut bouger sans emmener cinq voitures : cela m'a donné une bien triste opinion de lui ! »
La confiance royale ne se laissait cependant pas ébranler! Soupçonné de malversations, le ministre Ariola venait d'être remplacé, mais les ressources financières paraissaient encore assez grandes. L'argenterie des églises avait été réquisitionnée; les caisses publiques avaient été invitées à verser tout leur numéraire au trésor royal. Aussi la Reine se montrait-elle plus belliqueuse que jamais. Nelson continuait à penser que l'action militaire contre la République romaine ne devait se produire que si l'Autriche se décidait, de son côté, à entrer en campagne dans le nord de l'Italie. Au contraire, ce que désirait maintenant Marie-Caroline, c'était une guerre immédiate. Déjà, le 24 septembre, — avant même l'arrivée de Mack, — sans consulter le Roi, elle avait donné l'ordre de violer la frontière romaine . La division des Abruzzes s'était heurtée à des troupes de Mac Donald et l'affaire n'avait eu aucune suite grâce au sang-froid du général français, qui s'était
contenté de demander des explications à Micheroux. Six semaines s'étaient écoulées depuis cet incident. Très admiratrice des talents de Mack, et persuadée que la petite armée française serait impuissante à défendre Rome, la souveraine escomptait déjà l'entrée solennelle des Napolitains dans la ville des papes et voyait la péninsule entière délivrée des jacobins I Elle estimait qu'à l'annonce des premiers succès de Mack, l'Empereur, son gendre, se déciderait à entrer aussitôt en scène vers la Cisalpine. Pendant ce temps, croyait-elle, les flottes anglaise et turque (La Porte avait déclaré la guerre à la France au commencement de septembre) assureraient la maîtrise de la mer à la nouvelle coalition!
Malgré tous les préparatifs de guerre dont il était l'involontaire témoin; malgré la situation extraordinaire qu'il avait trouvée en arrivant à Naples, Lacombc Saint-Michel continuait à remplir avec beaucoup de dignité son rôle de représentant de la République. Dans ses entretiens avec Gallo, il protestait constamment contre la violation du traité de 1796, et cherchait à faire valoir la modération du Directoire. Forçant la sympathie des ministres par la franchise de son attitude et la correction de ses procédés de discussion, il réussissait même à entretenir des relations personnelles assez courtoises avec le terrible Acton.
Les dépèches officielles expédiées de Naples en octobre et novembre 1798 — dépêches dont une partie seulement existe aux archives du ministère,
l'autre n'étant sans doute jamais parvenue — montrent le calme de l'ambassadeur et aussi sa clairvoyance (i). Lacombe est arrivé à son poste sans enthousiasme et sans illusions. Soldat, il a reçu une consigne : avoir de la patience, ne pas provoquer une rupture que le Directoire ne désire pas, garder cependant une attitude ferme vis-à-vis de la Cour. Cette consigne, le général l'a parfaitement exécutée, mais au prix de quels elTorts !
Dès le 20 vendémiaire (11 octobre), le surlendemain de l'arrivée de Mack à Caserte, le représentant de la République avait sommé Gallo d'avouer le but des rassemblements effectués à San Germano. Fort embarrassé, le ministre napolitain avait donné l'assurance que la concentration des troupes avait un caractère purement défensif : « Depuis Campo- Formio. vous avez révolutionné Tltalie, culbuté le gouvernement suisse, occupé Rome, pris Malte, attaqué l'Afrique et nous avons craint un débarquement en Sicile. » Comme conclusion, Gallo avait ajouté que le roi de Naples n'était en état d'atta- (juer personne, qu'il avait besoin de paix, mais que le royaume avait sept millions d'habitants et que les mesures défensives étaient légitimes.
Peut-être le ministre était-il sincère? Naples pouvait, jusqu'à un certain point, craindre encore une offensive française et Gallo n'était pas personnellement partisan d'une guerre d'agression. Le négo-
(1) Toute la correspondance politique de Lacombe Saint-Miclicl est contenue auxA.E.dans le volume Najiles, 126. En dehors des dépéclies de Naples, le Directoire était tenu au courant par ses commissaires à Rome : Dupoit, Bertholio et Florentin Guyot.
dateur d'Udine avait conservé de réelles sympathies pour la France, et était désireux de trouver un terrain d'entente avecLacombe Saint-Michel. lia, d'ailleurs, avoué dans ses Mémoires, que « le Directoire était prêt à faire toutes les concessions possibles »(!), pour assurer la paix. « Le ministre de France, — raconte G allô, — arriva à proposer, conformément aux instructions du Directoire, que, si le Roi voulait vraiment et de bonne foi conserver la paix avec la France, celle-ci était disposée, nonseulement à reconnaître la neutralité de Naples, mais encore à remettre entre les mains du Roi l'île de Malte, aussitôt après la paix maritime; et, quant à Rome, le Directoire se montrait heureux de se faire du Roi un ami et consentait pour cela à retirer ses troupes en Lombardie, cédcDit à lui et à ses troupes toute la République romaine, pour qu'il en disposât à son plaisir; car, n'ayant occupé cet État que parce qu'il ne voulait pas qu'il fût au pape, il le verrait, sans jalousie, passer au pouvoir du Roi. . . »
L'exactitude de ce témoignagne de Gallo paraît cependant assez discutable. Ni dans la correspondance de Lacombe, ni dans celle de Talleyrand, on ne trouve trace de propositions semblables! C'eût été payer bien cher la paix avec Naples que d'abandonner, sans combattre, Malte et Rome! Et, si vraiment Lacombe avait fait ces propositions au nom de la France, il eût été difficile — même pour la reine Marie -Caroline — de ne pas les trouver superbes !
(i) Memorie del Duca di Gallo. Archivio XIII, 277. Citaliou de
M. A..DUF0URCQ.
Les mémoires de Gallo, prouvent, en tout cas, (|ue l'attitude du Directoire vis-;à-vis de Naples fut remarquablement conciliante !
Mais, justement parce qu'il représentait le parti de la Paix, Gallo, depuis Aboukir, avait vu, chaque jour, diminuer son influence. A l'arrivée de Mack, un important conseil de guerre s'était tenu à Caserte. Gallo n'y avait pas assisté, alors que le ministre de la justice avait été convoqué. Ce ministre de la justice était, il est vrai, le fameux prince de Castelcicala dont nous avons signalé le rôle odieux dans les procès politiques. Lui seul avait représenté l'élément napolitain au conseil de guerre! Pour décider les affaires du pays, le Roi n'avait, — en dehors de Castelcicala, — fait appel qu'à des étrangers : à Acton, à l'autrichien Mack, aux anglais Nelson et Hamilton (1) !
La bonne volonté de Gallo n'était donc pas suffisante pour amener une détente, et Lacombe ne pouvait se faire d'illusions à ce sujet. Très clairvoyant, l'ambassadeur voulut du nioins renseigner très exactement et très complètement le Directoire. Aucun détail de quelque intérêt ne fut négligé dans ses dépêches. Le 26 octobre, il signalait des tiraillements momentanés entre les deux cours de Naples et de Vieime. Gallo n'avait pas été remplacé encore auprès de l'Empereur, depuis qu'il exerçait les fonctions de directeur des alf aires étrangères; Baptiste, son ancien secrétaire, avait géré les affaires et Acton
(1) Dépêche du 26 vendémiaire (17 octobre). C'est à la suite de ce conseil que le ministre de la guerre, Ariola, l'ut destitué.
désirait envoyer à Vienne le prince de Belmonte. Mais celui-ci passait pour un personnage fort intrigant. Les ministres autrichiens ayant réussi a le faire écarter, Marie-Caroline venait de faire nommer l'abbé Giansanti, vieillard de soixantedouze ans, dont personne à Vienne ne pouvait être jaloux!
La correspondance de Lacombe racontait aussi l'expédition de Nelson à Malte et le retour de l'amiral anglais après l'inutile sommation faite au général Vaubois, mettait en lumière les procédés peu charitables des Anglais pour les prisonniers de Gozzo, énumérait avec beaucoup de compétence les mouvements de troupes (1).
Très inquiet de la conduite à tenir en cas de rupture, et las du rôle pénible que les circonstances lui imposaient jusqu'à nouvel ordre, le général se plaignait de rester sans instructions précises : « Je suis aussi éloigné de Paris que si j'étais à Botany-Bay, et à peu près avec autant d'agrément (2) » ! « Quels que soient les désagréments dont ma place est abreuvée, — disait-il à Talleyrand, — soyez sûr que je saurai me tenir à mon poste jusqu'à ce que mon gouvernement me rappelle ou que celui-ci me congédie. J'ai lieu de croire que puisque la France temporise elle n'est pas prête d'attaquer encore. Le gouvernement français voit aussi bien que moi que le seul
(1) Dépêclies du 6 biuiuaii-e (26 octobre) et du 9 biumaire (30 octobre). Lacombe était aussi en coircspondance suivie avec le général français coiuiuandant à Rome. (Mémoires de Tliiébault, II, 255.) Championnet lut pré^■enu dès le 20 novembre du plan napolitain.
(2) Dépêche du 16 brumaire (6 no\embre.)
moyen de communiquer librement avec Malte et l'armée d'Egypte est l'occupation des Deux-Siciles. . . Ici, les compliments sont une monnaie de bas aloi, il faut une armée de quarante mille hommes, vous obtiendrez alors tout... La Cour attaquera quand elle croira pouvoir le faire avec avantage. On dit que c'eît le 20 brumaire... (i). La cour de Naples voudrait que je m'en fusse de mon propre mouvement. J'ai votre ordre positif de rester à mon poste jusqu'à ce que je sois rappelé ou renvoyé. Ne dois-je pas me considérer comme renvoyé si toute communication étant rompue avec moi, je ne puis recevoir Tordre de mon rappel... (2)'? »
Le Directoire étant toujours décidé à ne pas prendre une attitude trop agressive en Italie, la patience et la prudence furent encore recommandées à Lacombe Saint-Michel! Une lettre de ïalleyrand (3j, datée du 28 brumaire (18 novembre) (lettre qui ne parvint du reste jamais à Naplesj, lui renouvelait les instructions précédentes. On l'autorisait pourtant à préparer son départ : «Je crois qu'il n'est pas inutile de vous faire observer que, d'après tous les mouvements de la Cour, ce serait une sage précaution de vous mettre en mesure de partir dans le cas que vous y fussiez forcé d'une manière ou d'une autre. Cette précaution peut avoir lieu sans aucune marque extérieure... Votre conduite près de la Cour doit toujours être celle d'un observateur attentif... »
(1) Dépêche du 18 brumaire (8 novembre).
(2) Dépêclie du 2:2 brumaiie (12 novembre).
(3) Ce lut la dernière adressée à Naples en 1798.
Observateur attentif! Certes l'ambassadeur avait prouvé qu'il l'était! Mais l'heure propice à Vobservation pouvait être considérée comme passée! Au moment 011 Talleyrand envoyait ces ultimes recommandations, des démonstrations non équivoques d'hostilité avaient commencé depuis plusieurs jours dans différentes villes du royaume. A Messine, deux négociants français étaient assassinés après avoir vu leurs maisons pillées. A Trapani, les autorités locales refusaient à un bateau français de commerce de prendre de l'eau (1). A Naples même, dès le 18 brumaire (29 octobre), de graves insultes avaient été faites par la populace.
Ce dernier incident rappelait l'affaire de Vienne du 13 avril précédent. Les bureaux de la chancellerie du consulat venaient d'être transférés, le 28 octobre, dans une maison dite Hôtel impérial sur la place Sainte-Lucie. Le consul général Siéyès avait fait poser sur sa porte un écusson portant une inscription peu subversive : Consulat (jénéral de la République française à Naples. Aussitôt, des groupes hostiles s'étaient formés. Des bandes de lazaroni, sans doute payées par Castelcicala, étaient venues hurler sous les fenêtres de Siéyès, puis, pendant la nuit, avaient brisé les vitres et lancé des pierres contre l'écusson. C'était, on le voit, la réédition des procédés viennois à l'égard de Bernadotte !
En vain, le lendemain 30 octobre, Lacombe avaitil fait parvenir les plus énergiques protestations. Aucune mesure n'avait été prise par le ministre de
(1) Mémoire de Couturier, vice-coasul, déjA cité.
la justice, responsable de la police, pour protéger la maison française. Depuis lors, chaque soir, les insultes continuaient. Siéyès écrivait mélancoliquement le 9 novembre (19 brumaire), après avoir raconté cette injurieuse situation du Consulat : « Le gouvernement fait tout pour nous chasser mais ne veut pas nous dire : partez ! »
A cette date du 9 novembre, on entrait du reste décidément dans une période d'agitation guerrière. Les cardinaux romains, réfugiés à Naplcs depuis huit mois, annonçaient officiellement leur prochaine rentrée à Rome et louaient déjà des carrosses pour suivre l'arrière-garde de l'armée royale ! Le 8 novembre^ le roi Ferdinand et une partie de la Cour étaient allés communier solennellement à l'église de Saint-Janvier, et cette cérémonie avait paru, à tous, le prélude d'une prochaine entrée en campagne! Les malheureux diplomates français étaient bloqués dans leurs maisons, n'ayant aucun moyen de faire parvenir de leurs nouvelles. « Les prédications, — écrivait Lacombe le 12 novembre (22 brumaire), — recommencent dans les rues et sur les })laces. On ne peut plus sortir sans être insulté. Ma femme l'a été elle-même dans une promenade publique. »
Aussi, le départ forcé était-il entrevu comme une délivrance! Depuis dix à douze jours, — racontait Siéyès dans sa dernière dépêche du 14 novembre, — nous sommes comme prisonniers, environnés d'espions. Il est impossible de rien envoyer. On me fait espérer que ce duplicata pourra sortir de cette prison
par voie de mer et que nous serons congédiés dans huit jours. »
Parfaitement renseigné par des lettres de Naples, le chevalier Ruffo, amhassadeur auprès du Directoire, ne se souciait pas de se trouver à Paris au moment des premières hostilités qu'il savait prochaines. Il demandait ses passeports le 22 novembre, en prétextant son état de santé, les obtenait immédiatement et se mettait en route le lendemain. Le secrétaire Carraciola devait rester provisoirement pour gérer les affaires.
Le jour même où l'envoyé napolitain se décidait à quitter Paris par prudence, les derniers scrupules de Ferdinand venaient de disparaître. Le parti de la Guerre, — c'est-à-dire la Reine et les Hamilton — avaient enfin convaincu le souverain de la nécessité d'une guerre immédiate avec la République romaine. En vain, le ministre Gallo avait-il tenté de retarder encore la crise en objectant le manque d'argent qui commençait à se faire sentir (1), et supplié le Roi d'attendre au moins les subsides anglais. Interrogé la veille sur les projets du cabinet de Londres, Nelson avait répondu « que Pitt ne pouvait demander en ce moment de l'argent au Parlement britannique, mais que si, à Naples, on mettait tout en œuvre pour se sauver, l'Angleterre ne resterait pas inactive, parce que, jamais encore, John Bull n'avait laissé un ami dans l'embarras (2). »
(1) Le change était alors à 52 pour 100.
(i) Sybel, V 368. — L'Angleterre conclut en effet ultérieure-
La Reine avait considéré cette réponse évasive comme un encouragement et comme une promesse. En outre, de bonnes nouvelles d'Autriche venaient d'arriver à Naples. Baptiste (toujours chargé d'affaires à Vienne en attendant l'arrivée du vieil abbé Giansanti) annonçait, sur un faux rapport, mais de bonne foi, que la guerre était déjà commencée du côté des Grisons et même qu'une rencontre heureuse avait eu lieu entre les troupes impériales commandées par le général Auffenberg et un corps français (1).
Habilement exploitée par Marie-Caroline, cette lettre de Baptiste, avait paru concluante. Un manifeste, — préparé depuis longtemps, — fut crié dans les rues de Naples dans la soirée du 22 novembre. Le souverain y affirmait son désir de la paix et y racontait à son peuple qu'il avait fait à la République française toutes les concessions possibles. « Mais, — disait Ferdinand, — l'occupation de Rome et de Malte, de continuelles menaces d'invasion, confirmées par des préparatifs de guerre et des mouvements de troupes significatifs , m'ont décidé à prendre des mesures pour éloigner de mon royaume le danger qui le menaçait. » Le roi de Naples déclarait qu'en conséquence, il allait entrer dans l'État
ment avec Naples un traité d'alliance qui fut signé le 1^' décembre par llamilton et Gallo. A la même époque, une alliance avec la Russie était signée à Pélersbourg par le duc de Serracapriola. (KocH, Histoire des traités, V, 167.)
(1) Au départ de Mack pour Naples, le baron de Tliugut lui avait affii'nié que l'Autriche donnerait le signal de la guerre par l'invasion des Grisons. La nouvelle envoyée par Baptiste pouvait donc paraître très importante et décisive. (Papiers d'un homme d'État, VII. 16).
romain « avec la volonté stable d'y rétablir la religion catholique, d'y comprimer l'anarchie, terminer les désastres et les déprédations, ramener la paix, et le replacer sous le gouvernement régulier de son légitime souverain. »
A cette même date du 22 novembre, la Reine faisait un suprême appel à l'Empereur : « Mon bien chers fils et neveu, vous avez actuellement dans vos mains la destruction de vos beaux-parents, oncle, tante et amis, de deux royaumes superbes, de sept millions de tranquilles et paisibles habitants. Si vous retardez en Italie, toute la force française pèsera sur nous et nous serons écrasés, et ce sera par les mains les plus chères que nous aurons été sacrifiés... Vous pouvez juger de mon état : mon cher mari exposé à une guerre de traître oîi tout est à craindre... Je compte toujours sur votre assistance efficace sans laquelle nous serions perdus et perdus par votre main... (1) »
Pour réaliser le superbe programme tracé par le Roi dans son manifeste, l'armée napolitaine se met en marche dès le 24 novembre en plusieurs colonnes. Micheroux avec quinze mille hommes et vingt-quatre canons se porte sur Ascoli; San Filippo avec neuf mille hommes gagne Aquila et Terni; une division, portée par l'escadre de Nelson, est envoyée à Livourne; enfin, Mack lui-même avec le gros des forces napolitainesprécédemment concentrées à San
(1) Lettre citée par l'historien allemand Helfert, Fabrizio Ruffo. Révolution von Neapel.
Germano, se dirige le plus rapidement possible sur Rome. Le roi Ferdinand suit le général autrichien à une journée de marche (1).
Malgré l'inconcevable dispersion de ses colonnes, trois jours après son départ de San Germano, Mack arrive devant la ville éternelle. L'armée française chargée de défendre la République romaine ne comptant que quinze mille hommes, Championnot s^est décidé h. se porter au nord du Tibre en ne laissant qu'une petite garnison au château Saint-Ange. Mack et Ferdinand peuvent donc, sans avoir livré combat, faire leur entrée triomphale! Les membres de l'ancienne administration pontificale reprennent provisoirement leurs charges et le pape prisonnier est invité à revenir dans ses États!
La nouvelle de ces premiers succès de Mack arrive à Paris dans la nuit du 4 au 5 décembre. On apprend en même temps les excès qui ont suivi l'entrée triomphale. La sépulture du malheureux général Duphot a été profanée ! En présence de cette offensive napolitaine, le Directoire ne peut iiésiter longtemps. L'incursion sur le territoire de la République romaine appelle et justifie des représailles immédiates. Le G décembre (16 frimaire), une déclaration officielle de guerre à Naples et au Piémont (2) est
(1) Pour les détails do celLe marclic, voir Colletta, II, 43; Mémoires île Thiébault, [l; Papiers d'un honiDie d'Etat, \ll, 31), etc.
(2) Sans entrer dans le détail des griefs mis en avant par le Direcloiie contre le Piémont, rappelons ici que la situatioji était tendue depuis plusieurs mois. Une lettre du 2 octobre, du prince de Belmontc au ministi-e piéinontais Priocca, avait été interceptée. Cette lettre, très violente (Mémoires de La Révelliére, III,
décidée et, le 22 frimaire, un long mémoire justificatif est adressé au Conseil des Cinq-Cents. « Les troupes françaises, — disait le Directoire, — ont été attaquées par les troupes napolitaines. Le premier soin du gouvernement doit être de prendre des mesures pour repousser l'insolente attaque d'une Cour parjure... »
Cependant, cette « Cour parjure », même après l'occupation de Rome, n'avait toujours pas jugé utile de déclarer la guerre à la France, sous prétexte que c'était contre la République romaine seule, que l'armée napolitaine avait agi depuis le 24 novembre! Aussi, les représentants de la France, prisonniers dans leurs maisons, de la Chiaja et de la place Sainte-Lucie, résidaient toujours à Naples! Et ce ne fut que le 8 décembre (18 frimaire), après les premiers revers de Mack, que la reine Marie- Caroline, en l'absence du Roi, se décida à publier officiellement la rupture 1
Les succès de l'armée napolitaine n'avaient pas été de longue durée ! Pendant que Ferdinand, après l'entrée triomphale à Rome, s'installait chez soi, au palais Farnèse, Mack avait continué sa marche pour atteindre Championnet vers Civita-Castellana. Mais la fortune avait alors changé tout à coup. Les troupes
191), prêchait l'assassinat des Français, conseillait de nouvelles Pâques véronaises.
Elle servit de prétexte à la déclaration de guerre. Joubert, qui avait remplacé Brune à l'armée d'Italie, passa la frontière piémontaise avec ses troupes. Incapable de résister, le Roi dut céder ses droits sur le Piémont et se retira en Sardaigne..
de Micheroux et de San Filippo s'étaient heurtées à quelques centaines de .Français, avaient été repoussées et restaient coupées de rarmée principale. Et Mack, lui-même, en arrivant sur les lignes françaises avec des forces beaucoup trop échelonnées, et sans liaison, perdait, à la bataille du 4 décembre, près de deux mille prisonniers, vingt-trois canons et tous ses bagages. Sept mille Français, sous Mac-Donald, avaient battu près de quarante mille ennemis !
Le résultat de cette rencontre désastreuse du 4 décembre parvint à Marie-Caroline dans la journée du 7 décembre, alors qu'en l'honneur de la prise de Rome, — comme après Aboukir, — de nouvelles fêtes se préparaient ! Prévenue par un message secret de Ferdinand, la Reine avertit son amie Emma du revers. Dans ces conditions, à moins de l'enfermer comme Ruffin aux sept Tours, il était impossible de garder à Naples, malgré lui, l'ambassadeur de la République française ! Gallo fit donc demander à Lacombe, dans la soirée du 7 décembre, de se rendre le lendemain à la chancellerie royale.
Fidèle jusqu'au bout à la ligne de conduite qu'il avait adoptée, l'envoyé du Directoire avait adressé une dernière et énergique protestation après l'occupation de Rome et annoncé en même temps son intention de quitter Naples par voie de terre. Le marquis de Gallo lui avait alors répondu que ce départ ne pourrait s'effectuer que « si le Directoire avait laissé le chevalier Ruffo se diriger librement sur l'Italie » Aucune confirmation du départ de
Ruffo (1) n'ayant pu parvenir encore, Lacombe avait donc dû, de force, rester à Naples, enfermé dans sa maison!
L'entrevue du 8 décembre avec le marquis de Gallo devait trancher définitivement la question. L'autorisation de partir par terre était, de nouveau, formellement refusée, mais l'ambassadeur de la République recevait l'ordre impératif de quitter la ville, par mer, dans les quarante-huit heures, avec tous les Français résidant à Naples.
(1) RufTo n'arriva à Rome qu'après la retraite de Mack. Il put tromper la surveillance de Championnet et rentrer à Naples. Quant à Caracciola, secrétaire d'ambassade, le Directoire le garda à Paris. Il ne quitta la France qu'en vendémiaire an VIII (septembre 1799)
La Madona del Porto Salco. — Débarquement à la Goulette. — Tunis. — La guerre avec Sélim IIL — Les Français à Cartilage. — Départ d'Afrique et arrivée à Gènes. — Nouvelles de la guerre. — Le consul Sièyès retourne à Naples.
Pendant la dernière entrevue de Lacombe avec Gallo, la Reine écrivait à sa confidente lady Hamilton : « Il n'y a pas eu encore de bataille et nos troupes se comportent très mal. Cela m'attriste et m'anéantit. Grand Dieu, quelle aventure!... La g^ent honnête sera-t-elle donc toujours la seule victime? Mack est à la désespération et il y a bien de quoi... Nous ferons de tout si ces malandrins viennent en masse. Nous sacrifierons vie, tout. Mais si ces gens-là (nos troupes de Naples) continuent à fuir comme des lapins, nous sommes perdus. Aussi la permanence du brave amiral à qui je pourrai confier, en cas de malheur, mes chers enfants, sera un grand bien. Nous ferons tout, excepté de nous avilir, mais j'ai l'esprit bien oppressé. Lacombe a reçu de nous l'ordre de baisser les armes (i) et, pour lundi, lui, Lanupion (?) et tous les Français seront chassés de Naples (2). »
(1) C'est-à-dire d'enlever l'écusson de la porte de l'ambassade.
(2) Lettre citée par A. Gag.mère, 86.
Le départ précipité imposé à Lacombe pouvait être considéré, en effet, comme une véritable expulsion. Le 8 décembre tombait im samedi. Ce samedi était l'un des nombreux jours de fête du calendrier napolitain; et le surlendemain, le lundi 10 décembre, avant midi, les Français devaient avoir quitté Naples par voie de mer !
Dans ces circonstances douloureuses et presque tragiques, Lacombe prit rapidement ses dispositions et donna très nettement ses ordres à la petite colonie qui allait .le suivre. Malgré l'insistance du général, Gallo avait refusé de faire escorter par un vaisseau de la marine royale le bâtiment retenu pour les Français. Mais, du moins, le ministre accorda et fit accorder par les représentants des puissances les passeports nécessaires. Il fut convenu que le bâtiment serait considéré comme « parlementaire (1). »
Grâce à l'activité de l'ambassadeur, le transport génois qui avait pu être affrété, la Madona del Porto Salvo, se trouva prêt à l'beure imposée. Il était
(1) IL existe trois récits de l'odyssée du général Lacombe Saint- Miclicl. Deu.x; sont aux Archives nationales et sont datés de Gênes 7 et 8 pluviôse (^6-27 janvier 1799). L'un est de Siéyés l'autre est de Lacombe Saint-Michel lui-même. Enfin, un troisième récit se trouve aux Archives des Affaires étrangères (Naples, vol. 1^6). Jl est de Couturier, vice-consul à Naples. Ce dernier récit est apostille par Lacombe : « Je déclare que le récit du citoyen Couturier contient l'exacte vérité. »
Les trois récits sont d'ailleurs semblables et se complètent les mis les autres. Les pages qui suivent en présentent le résumé.
Outre Siéyès et Couturier, Laclie\ ardière, consul à Palerme, était du vovage.
temps, d'ailleurs, pour les Français, de quitter Naples! La veille, une foule bruyante et hurlante s'était portée vers les habitations françaises. Plusieurs maisons avaient été pillées (1) sous l'œil bénévole de la police de Castelcicala et le départ hàtif des Français leur sauva peut-être la vie.
Lacombe s'embarqua le dernier après avoir mis en lieu sûr les archives de l'ambassade. La Madona del Porto Salvo quitta la rade de Naples dans la soirée du 10 décembre (20 frimaire) avec l'intention d'aborder en Corse, puis à Gènes.
Malheureusement, dès le lendemain, la Madona fait une rencontre désagréable! A peine s'est-elle éloignée de quelques lieues des côtes napolitaines, qu'à dix heures du matin, le 11 décembre (21 frimaire), elle est arrêtée et visitée, après sommation, par trois corsaires barbaresques ! Naturellement, ces corsaires ne tiennent aucun compte des fameux passeports arrachés au marquis de Gallo, ni du « pavillon parlementaire » du navire. La pauvre Madona, escortée par les barbaresques, doit changer de direction et cingler vers les côtes d'Afrique I
Après une pénible traversée, elle arrive le 26 frimaire (16 décembre) à Goletta (la Goulette) où les autorités locales forcent tous les voyageurs français à débarquer immédiatement. Lacombe et
(1) La iiiaisoii de Siéyés fut complètement dévastée. A son rctom' à Naples, — retour que nous signalons plus loin, — le consul obtint, pour ce l'ait, du gouvernement provisoire, tme indemnité minime. Mais, en juin 1799, au moment de la réaction l'oyaliste, le malheureux Siéyès perdit, une deuxième fois, son mobilier I (A. E. Naples, 127-149.)
L'ODYSSEE D'UN AMBASSADEUR 313
Siéyès, qui n'ont cessé de protester, sont conduits au palais du Bardo et sont du reste reçus avec de grands honneurs comme s'ils étaient toujours les représentants de la France. Le bey commence par faire de chaleureuses protestations d'amitié, et annonce aux Français qu'ils ont toute liberté pour se promener dans Tunis et pour visiter la ville et les souks! Mais, il leur fait dire aussi, par son premier interprète, que le bâtiment génois qui les a amenés sur cette côte hospitalière, est de bonne prise ! Et, en effet, les vingt et un génois de l'équipage de la Madona sont immédiatement mis aux fers.
Lacombe Saint-Michel est fort peu au courant des choses d'Orient; il s'irrite, s'impatiente et songe à faire peur aux ministres beylicaux 1 Devoize, consul à Tunis depuis longtemps (1), réussit cependant à calmer l'ardeur du général, ardeur qui pourrait tout compromettre, et se charge de négocier lui-même. En attendant le succès de ces négociations qui peuvent être longues, l'ambassadeur, Siéyès, Couturier, Lachevardière, Mme Lacombe et Mme Siéyès s'installent au consulat.
Très habilement, Devoize agit alors sur les ministres... par la persuasion 1 Grâce à des haschichs utilement distribués, grâce aussi à l'intervention
(1) Devoize était né à Tunis, avait fait toute sa carrière dans les Eclielles d'Orient et remplissait les fonctions de consul & Tunis depuis 1791. En 1797, il avait été très attaqué par le savant Herculaïs, alors en mission en Barbarie. Devoize avait dû se rendre à Paris, s'était facilement justifié et venait de reprendre son poste depuis quelques mois. (A. N. A. F, III. Papiers de Merlin de Douai, 70-21 AT.)
généreuse du consul anglais Perkins, le 10 nivôse (30 décembre), quatorze jours après l'arrivée à la Goulette, l'embargo mis sur la Madona est enfin levé, l'équipage génois est remis en liberté et rejoint son bord, et Ton prépare le départ.
Mais, le surlendemain, — 12 nivôse (l"" janvier 1799), — un navire turc arrive en rade de laGoulette! Ce navire est monté par un Capidji-Bachi (1), envoyé du Grand Seigneur, et apporte d'importantes nouvelles : sur la demande de la Sublime Porte, le pacha de Tripoli, de Barbarie et le dey d'Alger viennent de suivre l'exemple du Sultan et d'entrer dans la coalition contre la République! Vivement pressé de prendre lui-même parti contre la France, le bey de Tunis n'ose s'opposer aux désirs de son suzerain ni rester isolé au milieu des puissances turques d'Afrique. Il fait donc appeler Devoize le 4 janvier et annonce qu'il se voit forcé, à son grand regret, de céder aux instances de Sélim III. Le consul de France est reconduit, en prisonnier, par des soldats de la petite armée beylicale; les quelques sujets français de Tunis, ainsi que l'équipage d'un aviso de passage, le Requin, sont contraints de se réfugier auprès de Devoize; enfin, le mât — qui, dans toutes les échelles d'Orient, annonce une demeure diplomatique, — est abattu, le soir même.
Le bey fait pourtant connaître à Lacombe Saint- Michel que l'autorisation de départ, obtenue le 10 nivôse est toujours valable pour les Français
(1) « Gentilhomme de la chambre. »
venus de Naples et qu'ils pourront prendre la mer... le plus tôt possible, sur la Madona del Porto Salvo !
Lacombe et tous ceux qu'il a amenés avec lui d'Italie doivent, en attendant, demander l'hospitalité au consul batave, Kiffer. Leur détresse est si grande que Kiffer fait une avance de 3,700 francs pour acheter des vivres (1) !
Pendant tous les pourparlers, les voyageurs avaient longuement visité les souks et les monuments de Tunis! Ils avaient aussi parcouru les ruines fameuses de Carthage et le récit de cette excursion nous a été transmis par une pièce de vers I Uniquement à cause de sa facture, spéciale à l'époque, cette pièce — intitulée : Chants des Français sur les ruines de Carthage — paraît mériter d'être reproduite ici à titre de curiosité (2) :
Salut, plaines où fût Carthage, Berceau du célèbre Annibal.
Salut, trop illuslre rivage, A Rétjulus, honorable et fatal.
Monument d'un empire immense, •Votre aspect seul annonce à l'univers Que, du Destin l'invincible puissance Poursuit, atteint, tous les tyrans des mers.
(1) Kiffer fut plus tard autorisé, pour se couvrir, à tirer une lettre de ciiange sur l'ordonnateur de la marine. (Lettre de Belleville, consul à Gènes, du 7 pluviôse (26 janvier). A. £. Gênes, 175-51.)
(2) Cette poésie lut déposée en janvier 1799 au consulat •général de Gênes. Elle eut les lionneurs de l'impression et porte la signature Isnard. (A. E., Naples, 126-72.)
On remarquera que le conventionnel Isnard, ancien collègue de Lacombe, habitait alors en Provence. Le foéte était-il de ses parents? (Voir à propos de cette famille l'article paru le 15 décembre 1905 dans la Revue des Deux-Mondes : La Conversion ■"Isnard, par Eugène Welvert.)
Les beaux champs de la Numidie,
Qu'avaient jadis, de leurs présents,
Enrichis l'Art et le Génie,
Sont ravagés par d'avides Soudans...
Dans ces lieux, la nature expire
Sous les poignards de ses tyrans divers,
Regarde Rome, et semble aussi nous dire :
Braves Français, venez briser nos fers.
Hélas! à quel sort est réduite.
L'antique reine des cités!
La fière Carthage est proscrite
Par son mépris à la foi des traités .
Mais, c'est assez ; son esclavage
A satisfait et Rome et l'univers.
Nos Scipions vont sur une autre plage
Bientôt frapper d'autres tyrans des mers.
Puisse, des bords de la Tamise,
L'Anglais accablé de revers,
Nous voir dans Albion soumise
En proclamant la liberté des mers.
Que des rois la rage profonde
Par des excès, consumant leurs efforts,
Produise enfin la liberté du monde
En le faisant répondre à nos transports !
Les préparatifs de la Madona étant terminés le 16 nivôse (5 janvier), Lacombeannonçason intention de quitter « le trop illustre rivage tunisien, à Régulus honorable et fatal », suivant l'expression du poète Isnard! Le bey donna alors au capitaine de la Madona un firman portant invitation aux navires barbaresques de le laisser passer librement. Toutefois, on engageait le capitaine à éviter, autant que faire se pourrait, les corsaires algériens, et à prendre immédiatement la mer.
Le bâtiment génois quitta délinitivement la Gou-
lette dans la soirée du 8 janvier (19 nivôse). Mais sa navigation fut retardée par des vents contraires, il perdit plusieurs jours le long des côtes de Sardaigne et n'aborda en Corse, à Calvi, que le 21 janvier (2 pluviôse). Il réussit enfin à entrer dans le port de Gênes, le 27 janvier (8 pluviôse), sans nouvel incident. Quarante-huit jours s'étaient écoulés depuis le départ de Naples.
En arrivant à Gènes Lacombe Saint-Michel apprit, par le consul Belleville (1), les événements qui s'étaient déroulés depuis son départ précipité : les nouveaux succès de l'armée française le 9 décembre suivis de la lamentable retraite de Mack, le retour de Ferdinand dans sa capitale, l'embarquement de la famille royale pour la Sicile, la déplorable lâcheté de la Cour, le scandaleux enlèvement par la Reine des trésors du royaume et la conclusion du traité du 11 janvier qui livrait Naples à la France. Puis, le général apprit aussi les difficultés rencontrées aux portes de Naples, les sanglantes émeutes, l'entrée de Championnet le 23 janvier, la nomination de Moliterno à la tête du gouvernement provisoire, l'abolition de la Royauté et la proclamation de la République !
Quelle revanche pour le malheureux Lacombe
(1) Belleville avait été informé, de Naples, du départ de
Lacombe et n'avait pas caclié au Directoire ses inquiétudes au
sujet de l'ambassadeur qui avait annoncé son intention de débarquer à Gènes. (Lettre du 7 pluviôse (26 janvier.)
Sainl-Micliel qui, fidèle aux consignes reçues, avait subi tant d'avanies et supporté .tant d'injures pour ne pas compromettre la paix par un nouvel éclat semblable à celui de Bernadotte !
A peine débarqué, l'ancien ambassadeur, dont l'odyssée africaine avait sans doute calmé les goûts diplomatiques, songea à rentrer en France. Il écrivit dès le 7 pluviôse (28 janvier) à Talleyrand pour raconter son voyage, lit valoir qu'il avait protégé les Français, « aux dépens de sa santé, de son repos et de sa bourse », et qu'il aurait ultérieurement des réclamations pécuniaires à faire : « La santé de ma femme, fortement altérée par les secousses morales et physiques qu'elle a éprouvées, pendant ma mission, me forcera dépasser quelques jours dans son pays natal (1) qui se trouve sur mon chemin ; mais je ne tarderai pas beaucoup à me rendre a Paris. »
Ajoutons immédiatement que les réclamations du général furent favorablement accueillies. Il avait généreusement suivi les conseils du consul Devoize à Tunis, et contribué par de nombreux haschichs au départ de la Madona! Un secours de vingtquatre mille francs lui fut accordé par arrêté du 15 mai 179*3 (2G floréal an VII) (i).
(1) Mme Lacombo Saint-Micliel était, nous l'avons vu, originaire de Grenoble. Avant de rentrer en France, le général et sa loniine se leiidireiit d'abord à Milan. (Lettre de Belleville du 16 pluviôse (4 février.)
(2) A. N. AF* III, 177. Voici le texte de l'arrêté :
« Le Directoire exécutif, considérant que le traitement du
L'occupation du Piémont, dont nous avons rappelé la cause, les premières victoires de Championnet et l'annonce du traité du 11 janvier avec Mack provoquèrent à Paris un grand enthousiasme dans les milieux politiques. Dubois-Crancé (1) — un vieil ami de Lacombe — se fit l'interprète de cet enthousiasme à la tribune du Conseil des anciens : «... Et vous enfin, rois de Sardaigne et de Naples, perfides et misérables pygmées, dont la fragile existence n'était due qu'à la générosité de la République française, vous avez osé vous replacer au rang de ses ennemis. Et vous avez même été assez téméraires pour l'attaquer. Eh bien, elle vous à foudroyés, d'un seul de ses regards. Que dis-je! Vous n'êtes déjà plus et bientôt des hommes libres fouleront aux pieds la poussière de vos trônes... »
Aussitôt que la prédiction du fougueux Dubois- Crancé fut accomplie, — aussitôt que des hommes
citoyen Lacombe Saiut-Micliel, ex-ambassadeur à Naples, s'est trouvé très inférieur aux dépenses extraordinaires de représentation que les circonstances lui ont imposées ; qu'il est résulté pour lui une perte très considérable de la manière soudaine dont il a été enibarqué ; qu'enfin sa détention à Tunis l'a forcé à faire de fortes distributions pour parvenir à assurer sa liberté et celle des Français qui l'accompagnaient, arrête ce qui suit :
« Le ministre dos Relations extérieures fera payer au citoyen Lacombe Saiiit-Micliel une somme de 24,000 francs sur le fond que le Corps législatif a compris dans les 4 millions accordés à son ministère pour Tan Vil, pour indemnité aux agents extérieurs des pertes qu'ils éprouveraient dans le cours de leurs fonctions. »
(1) Dubois-Crancé ^ dont nous avons déjà parlé — était un organisateur de grande valeur qui avait pris une place importante au Conseil des anciens. Il remplaça Bernadette au ministère de la guerre pendant les dernières semaines du Directoire.
libres foulèrent aux pieds la poussière du trône de Naplcs, — Siéyès, resté à Gên.es, songea à rejoindre son poste et fit part de ses intentions à Talleyrand par lettre du 3 février (lo pluviôse). Une chance heureuse lui permit du reste de partir presque immédiatement. Dans le courant de février, l'amiral Pléville-le-Peley, ancien ministre de la marine (1), se trouvait de passage à Gênes sur un vaisseau de guerre. Il se rendait à Naples avec l'ordre de se mettre à la disposition de Championnet pour tenter ultérieurement une réorganisation de la marine napolitaine. En attendant, il devait « employer son zèle et tous ses soins pour faire passer des provisions à Malte, à Corfou, et envoyer des avisos en Egypte. »
Siéyès s'embarqua avec l'amiral, revint à Naples dans les premiers jours de mars, reprit possession de son poste de consul et put assister, pendant trois mois, à la période d'organisation et d'illusions généreuses, puis à la sanglante disparition de l'éphémère République parthénopéenne.
(1) Il avait remplacé Truguet au ministère en juillet 1797 et avait eu lui-même pour successeuf le contre-amiral Bruix, le 8 floréal an VI (27 avril 1798).
La succession de Talleyrand aux Relations cxtéiieures. — État des services jusqu'en 1810. — Retraite et mort à Saint-Miclielde-Vax, le 27 janvier 1812.
Rentré à Paris en mars et nommé le 20 mai 1799 inspecteur général d'artillerie, le général Lacombe Saint-Michel semble avoir dès lors renoncé pour toujours à ses velléités politiques et diplomatiques. Cependant, la manière très digne dont il avait rempli à Naples sa périlleuse mission, le sangfroid qu'il avait montré en toutes circonstances, avaient, une fois de plus, attiré l'attention publique sur l'ex-législateur. Son nom fut même prononcé pour le ministère des Relations extérieures.
Voici à quelle occasion. Lorsqu'après les journées de prairial an VII (juin 1799), Treilhard, La Révellière et Merlin furent remplacés par G obier, Roger Ducos et le général Moulin, divers changements furent effectués dans le ministère. La situation extérieure n'était guère brillante, beaucoup de maladresses avaient été commises, et la direction donnée par le gouvernement aux affaires diplomatiques n'était pas moins blâmée que son administration
financière. Le congrès de Rastadt n'avait pas abouti et s'était terminé, en avril, par l'assassinat de nos représentants ; la deuxième coalition était partout menaçante, et les dernières nouvelles des théâtres de la guerre étaient déplorables. De cette situation, Talleyrand restait en partie responsable devant l'opinion publique, qui lui prêtait d'ailleurs une part de pouvoir plus considérable que celle réellement exercée. En outre, le ministre avait trempé dans beaucoup d'affaires louches ou véreuses, s'était enrichi par des moyens inavouables et était fort attaqué à ce sujet. L'ancien évêque d'Autun comprit que le moment était venu de disparaître provisoirement et de se faire oublier pour ne pas compromettre inutilement son avenir politique en continuant à servir un gouvernement impopulaire dont on pouvait prévoir la fin. Le Directoire accepta la démission offerte. Par décret du 2 thermidor (20 juillet), Reinhard (1) fut appelé au ministère.
Ce choix avait été du reste conseillé par Talleyrand. Après avoir, depuis deux ans, rempli avec tact les fonctions de ministre à Florence, puis de commissaire du gouvernement en Toscane, Reinhard venait, à la date du 4 juillet, d'être nommé ministre près la République helvétique. Il rentrait en France pour gagner son nouveau poste, lorsqu'il apprit, au lazaret de Toulon, la flatteuse désignation dont il était l'objet.
Acceptant sans enthousiasme des fonctions qu'il
(1) Voir la notice sur Reiuliard dans l'iNTitODUCTiox, III, el les Lettvfs de Mme Reinhard, déjà citées.
n'avait pas sollicitées, Reinhard quitta le lazaret le 2 fructidor et arriva à Marseille le 7 (24 août).
D'origine étrangère, le nouveau ministre n'avait jamais fait de politique active. Longtemps employé aux bureaux du département, il avait sympathisé avec les Girondins et passait pour extrêmement modéré. Sa nomination, que rien dans son passé n'avait pu faire prévoir, avait été assez mal accueillie par l'opinion publique à Paris. Une campagne de presse, très violente, avait été engagée contre lui, surtout par le Journal des Hommes libres. C'est alors qu'il fut question très sérieusement de la candidature du général Lacombe Saint-Michel qu'aurait soutenu toute la faction jacobine au pouvoir. Moulin, Gohier et Bernadotte. Le bruit de la nomination effective de l'ancien ambassadeur à Naples, à la place de Reinhard, qui n'arrivait toujours pas, fut enregistré dans différentes feuilles et répandu dans toute la France. Reinhard en fut prévenu à Marseille et écrivit alors à Talleyrand : « Je vois par les gazettes que l'affaire de ma nomination est toujours à l'ordre du jour. Elles ont assuré si positivement que j'étais remplacé par Lacombe Saint-Michel que j'y aurais cru si je n'avais pas su le contraire. . . (1). »
Lacombe Saint-Michel, auquel des amis trop zélés avaient pensé pour un si haut poste politique, n'était plus destiné à quitter l'armée. Pendant toutes les
(1) Li'Ucc du 2i août (7 fructidor), citée par F. Mas^on, le Département.
dernières années de sa vie il a fait uniquement, avec dévouement et succès, son premier métier de soldat.
Comme inspecteur d'artillerie, il se rend, à la fin de 1799, à l'armée du Rhin puis, en février 1800, est chargé d'une inspection de frontières, de Barcelonnette à Besançon. Le 14 mai 1800, il est mis à la tête de l'artillerie de siège de l'armée « de réserve » , assiste à la bataille de Marengo et vingt jours plus tard remplace Soult comme gouverneur général du Piémont.
Voici ensuite, d'après les archives de la guerre, la fin de ses brillants états de services : commandant en chef l'artillerie de l'armée d'Italie (28 avril 1801); commandant en chef de l'artillerie dans la République cisalpine (7 juin 1801); commandant en «hef de l'artillerie française et italienne à Milan (1804); commandant en chef de l'artillerie de l'armée d'Italie (1803). Gravement blessé au passage de l'Adige, Lacombe Saint-Michel rentre alors en France pour quelques mois (1). Aussitôt guéri, il
(1) Lorsqu'il quitta l'Italie, il reçut un précieux témoignage <lu maréchal Masséna, commamlant en chef de l'arniée, qui lui écrivit de Goritz, le 26 i'rimaire an XIV (16 décemhre 1805) : « Insliuit, mon cher général, (jue la blessure que vous avez reçue au passage de l'Adige et que votre zèle pour le service et votre dévouement pour Sa Majesté impéiiale vous a fait trop négliger, vous a laissé à la jambe une grande faiblesse qui vous mettrait peut-être dans l'impossibilité de soutenir les mêmes fatigues si les hostilités recommençaient, j'ai pensé que vous j)Oui'riez profiter du congé que vous aviez obtenu du ministre de la guerre et dont vous n'avez pas hésité de faire le saciifice lorsque les hostilités ont paru imminentes. En rendant compte au minietï-e de la permission que je vous donne de jouir de votre •congé, je ne lui laisserai pas ignorer toute la répugnance que vous avez eue de vous éloigner de l'armée avant l'entière con-
réclame un emploi et l'Empereur le nomme en 1806 commandant de l'artillerie du 8' corps de la Grande Armée (maréchal Mortier.) Il rejoint Mortier à Mayence, se distingue à Cassel, à Naumbourg-, à Anclain et à Friedland, et ne quitte la Grande Armée, à la fin de 1807, que pour se rendre à la frontière d'Espagne. Mis à la tète de la 10'^^ division (Perpignan), il devient, en 1810, gouverneur de Barcelone.
A ce moment, l'ex-ambassadeur comptait dix-sept campagnes et deux blessures de guerre (1). Il avait été fait membre de la Légion d'honneur le 11 décembre 1803, commandant le 14 juin 1804, grand officier le 27 juillet 1808. Il était en outre chevalier de la Couronne de fer et membre de l'Académie de Milan.
Malgré d'aussi beaux états de services, Lacombe Saint-Michel n'avait pas encore, en 1810, obtenu, comme la plupart des divisionnaires de la Grande Armée, un titre et une dotation. Le dévouement à
clusion de la paix et tous les droits que vous donnent à la justice et aux bontés de S. M., vos longs services, le zèle infatigable que vous avez toujours déployé pour l'exécution de vos devoirs et particulièrement dans cette dernière campagne que vous avez faite sous mes ordres, où j'ai été à même de juger du courage et du bon exemple que vous avez donné dans toutes les affaires qui ont eu lieu. C'est avec plaisir que je donne une marque particulière de mon estime à celui qui possède l'estime générale de l'armée. » (A. G., dossier Lacombe, pièce 74.)
(1) Blessures ; à Farinole (Corse), en 1793, et au passage de l'Adige en 1803.
Campagnes : 1780-1781-1782-1783 à l'armée de Bretagne et sur les côtes de la Manche; 1792, armée du Midi; 1793. Corse; 1791, armée du Nord; 1799, armée du Rhin; de 1800 à 1807, Italie et Grande Armée; 1810, Espagne.
l'Empire de lancien conventionnel était cependant absolu et le nnaréchal Mac Donald écrivait à ce propos au ministre Clarke le 27 juin 18i0 : « Le général Lacombe observe pour lui-même qu'il est le seul des généraux d'artillerie, non titré ou doté; il se flatte que ses services d'aujourd'hui, joints aux anciens, fixeront l'attention de l'Empereur. Ce général est plein de zèle pour son service et son attachement à sa personne (de Napoléon) lui mériteront, sans doute, les grâces que Sa Majesté accorde en récompense et que je sollicite de sa bienveillance pour le général Lacombe Saint-Michel. »
La démarche de Mac Donald était trop tardive pour aboutir. Déjà en 1810, les affaires étaient étudiées avec une sage lenteur dans les bureaux de la Guerre! La requête ne fut présentée au cabinet de l'Empereur que le 17 mai 1811 et, à ce moment, Lacombe avait dû quitter ses fonctions militaires! Après avoir obtenu, en juillet 1810, un congé de quelques mois, il s'était rendu en septembre aux eaux de Molitz, dans les Pyrénées-Orientales; puis, sa santé restant précaire, le gouvernement de Barcelone s'était décidé à demander son rappel et s'était installé en février 1811 à son petit castel dans le Tarn.
Il n'en devait plus sortir. Vaincu par la maladie, le colosse végétait quelques mois encore puis s'éteignait sans souffrance le 27 janvier 1812 au village natal. Son corps était inhumé le lendemain dans le tombeau qu'il venait de faire élever à sa première femme, Marie-Anne d'Hasselaër.
Un de ses aides de camp, Le Bugnet, accouru en hâte à Saint-Michel, avait fait embaumer le cœur de son ancien chef puis, après avoir annoncé le décès au ministre de la guerre, avait réclamé des instructions. Peu de mois auparavant, il avait été en effet question de transporter à Paris, à l'église Sainte-Geneviève, le cœur des grands dignitaires de la Légion d'honneur. « Je prie Votre Excellence, — disait l'aide de camp, — de me faire connaître si je dois me rendre à Paris pour y apporter le cœur du général, ainsi que le prescrivent les règlements de l'ordre (1). » Cette démarche n'eut aucune suite. La mesure à laquelle Le Bugnet faisait allusion ne visait que les grands Aigles (2) !
Voici l'acte de décès qui a pu être retrouvé au greffe du tribunal civil de première instance de Gaillac :
« L'an mil huit douze et le vingt-huitième jour du mois de janvier, par devant nous Pierre-Louis Fabre, maire et officier de l'état civil de la commune de Saint-Michel-de-Vax, canton de Vaour, arrondissement de Gaillac, département du Tarn, se sont présentés Jean-Antoine Boyer, aubergiste de Saint-Michel, et Jean Fabre, forgeron, aussi habitant de Saint-Michel, lesquels nous ont déclaré qu'hier, environ huit heures du soir, monsieur Jean-Pierre Lacombe Saint-Michel était décédé dans son château de Saint-Michel, âgé de cinquante-neuf
(i) A. A. G., dossier Lacombe.
(2) Le nom de Lacomije Saint-Michel a été oublié à l'Arc de triomphe de l'Étoile en 1836.
ans, général de division, inspecteur général d'artillerie, grand officier de la Légion d'honneur, chevalier de la Couronne de fer, époux de dame Adheladie Micou, lesquels ont signé avec nous le présent acte après que lecture leur en a été faite. »
(Suivent les signatures.)
Le général ne s'était pas enrichi au service de la France et la fortune laissée était très médiocre. Le petit castel revint à son fils, officier de marine. Mme Lacombe, née Micoud, n'hérita que d'une ferme estimée à vingt mille francs. En vain la malheureuse veuve qui, à Naples, à Milan, à Barcelone, avait connu des heures brillantes, réclamat-elle une pension. Fixée à Paris, rue du Hasard-Richelieu, n° 13, elle implora sans succès la pitié du ministre, faisant valoir les beaux services de son mari et son dévouement à Napoléon. La loi du 8 floréal an XI n'accordait alors de secours qu'aux veuves des généraux tués à l'ennemi!
Lorsque celte loi fut abrogée en 1814, Mme Lacombe revint à la cliarge. Mais ce ne furent plus les titres de son mari, comme législateur ou soldat, qu'elle mit en avant! Elle rappela son dévouement personnel, en 1792 et 1793, à la famille royale, dévouement qui l'avait conduit en prison (1) et, finalement, obtint gain de cause en 1815. Sa pension lui fut confirmée par l'Empereur le 27 avril de la même année, mais ne fut définitivement réglée
(1) Voir sa lettre au cliapitre i".
qu'en 1818. Elle n'était que de quinze cents francs.
La propriété de Saint-Michel-de-Vax, — où repose toujours, aux bords du Callèpe, le vaillant général Lacombe, — n'appartient plus aujourd'hui à ses descendants. La famille l'a vendue en 1857.
LE GENERAL BERNADOTTE EN l'an VI
(Bibliothèque nationale — Cabinet des estampes.)
LES AMBITIONS DE BERNADOTTE EN d797
Bernadotte porte à Paris les drapeaux de Rivoli. — Réception par le Directoire. — Adresses des généraux. — La jalousie d'Augereau. — Bonaparte et Bernadotte. — Le 18 fructidor. — Impressions sur la journée. — Le commandement du Midi. — • Retour en Italie. — Passariano. — Organisation de l'armée d'Angleterre. — Dépit de Bernadotte. — Projets de retraite. — Entrevue avec Barras. — Nomination aux îles lonieirnes. — Meurtre de Duphot à Rome. — Bernadotte est proposé par Bonaparte pour l'ambassade de Vienne.
Le 22 thermidor an IV (9 août 1797), Bonaparte écrivait de Milan au Directoire (!):«... Je vous ai annoncé, après la bataille de Rivoli, vingt et un drapeaux et je ne vous en ai envoyé que quinze ou seize. Je vous envoie par le général Bernadotte les autres qui avaient été laissés à Peschiera.
« Cet excellent général (2), qui a fait sa réputa-
(1) Corr. de N., 2083.
(2) Voici, d'après les Archives de la Guerre, le résumé des services de Bernadotte jusqu'en 1797 :
Bernadotte, Jean-Baptiste, né à Pau le 26 janvier 17C.Î. Fils de
tion sur la rive gauche du Rhin, est aujourd'hui un des officiers les plus essentiels à la gloire de l'armée d'Italie. Il commande les trois divisions qui sont sur les frontières d'Allemagne. Je vous prie de vouloir bien le renvoyer à l'armée d'Italie le plus tôt possible.
« Je ne dois pas laisser passer cette occasion sans donner à sa brave division et aux troupes qui, l'année dernière, sont venues du Rhin et de Sambreet- Meuse à l'armée d'Italie, le tribut d'éloges que je dois à leurs services. Dans toutes les occasions, elles ont culbuté ce qui était devant elles. Au passage du Tagiiamento, comme à l'attaque de Gradisca, elles ont montré ce courage et ce zèle ardent pour la gloire nationale qui distinguent les armées de la République.
« Vous voyez dans le général Bernadotte un des
Henry de Bernadotte, procureur au Sénéclial, et de demoiselle Jeanne de Sainl-Jean.
Soldat au régiment d'infanterie Royal la Marine, le 3 septembre 1780 ;
Grenadier le 20 mai 1782 :
Cai)oral le 16 juin 1785 :
Sergent le 31 août 1785;
Fourrier le 21 juin 1786 :
Sei'gent-major le 11 mai 1788 ;
Adjudant le 7 février 1790 ;
Lieutenant au SB" régiment d'infanterie, le 6 novembre 1791 ;
Adjudant-major au 36", le 30 novembre 1792 ;
Capitaine (par élection), 18 juillet 1793 ;
Chef de bataillon (élu) le 8 août 1793, confirmé le 8 février 1794 ;
Chef de brigade commandant la 71' demi-brigade d'infanterie tle bataille, le 4 aviil 1794 ;
Général de brigade le 29 juin 1794 ;
Général de division le 22 octobre 1794 :
Employé à l'armée d'Italie, 5 février 1797.
Campagnes : Armée du Rhin, 1792-1793, armées du Nord et de Sambre-et-Meuse, 1794-1797; armée d'Italie, 1797.
amis les plus solides de la République, incapable par principes comme par caractère de capituler avec les amis de la liberté, pas plus qu'avec l'honneur. »
Ainsi annoncé par Bonaparte, Bernadotte arrivait à Paris le 5 fructidor (22 août). La remise des trophées de Rivoli fut fixée au 27 août. Reçu en séance extraordinaire le même jour que l'ambassadeur de la jeune république cisalpine, le général présenta lui-même les drapeaux aux directeurs et prononça un discours : « ... Dépositaires suprêmes des lois, certains du respect et de l'obéissance constitutionnelle des soldats de la Patrie, continuez d'exciter l'admiration de l'Europe. Comprimez les factions et les factieux. Terminez le grand ouvrage qu'elle réclame; elle désire qu'il ne soit plus versé de Ilots de sang. Mais, si, comptant sur nos divisions domestiques; si, comptant plus encore sur leurs liaisons avec les déserteurs de la cause de la liberté; si, dis-je, nos ennemis formaient des prétentions exagérées, nous reprendrons les armes et nous marcherons au combat avec l'appareil menaçant qui suit les armées; mais nous marcherons, assurés de la justice de notre cause, précédés par l'augure de la victoire... »
Ces phi"ases pompeuses prononcées par Bernadotte le 27 août (10 fructidor), ne faisaient que paraphraser ce que, depuis six semaines, le général en chef écrivait constamment d'Italie. Il faut d'ailleurs se souvenir que les armées — surtout celle d'Italie — étaient restées très jacobines et que les élections de l'an V (qui avaient amené dans les Conseils une
majorité de modérés) avaient paru profondément regrettables.
A l'occasion de l'anniversaire du 14 juillet, Bonaparte avait tenu à faire connaître ses idées sur la nécessité d'orienter différemment la politique intérieure. Sa proclamation avait été « l'étincelle qui allume l'incendie ». Suivant l'exemple donné par le général en chef, la plupart des généraux en vedette — Masséna^ Joubert, Baraguey d'Hilliers, Ney, Championnet, Lannes, Lefebvre, Victor, Delmas, Bernadotte — avaient aussi affirmé leurs sentiments politiques. Tous s^étaient déclarés prêts à marcher au secours du Directoire pour sauver la République menacée par la majorité des Conseils. Leurs adresses avaient été votées par les sous-offi- •ciers et par les soldats. « Elles se ressentaient de la violente agitation des âmes. Les armées de Sambre- «t-Meuse et du Rhin partageaient les mêmes sentiments (1). » Berthier avait écrit à ce propos, le 30 messidor (18 juillet), au général ambassadeur Aubert-Dubayet : « ... Vous trouverez ci-joint la relation des fêtes qui ont été célébrées dans toutes les divisions de l'armée, le 26 messidor dernier, anniversaire de la mémorable journée du 14 juillet, époque où le peuple français a renversé la tyrannie. "Cette relation est suivie des différentes adresses de nos frères d'armes. Vous verrez qu'au même jour et au même instant, dans tous les points de l'armée, chaque défenseur de la Patrie a prononcé le serment : Guerre implacable et éternelle aux
(1) Commentaires de Napoléon, II, 90.
royalistes, fidélité au gouvernement républicain et à la Constitution de l'an III... (1). »
Assez modérée dans la forme, l'adresse de la division Bernadotte avait été cependant fort nette. « La Constitution républicaine, — disait-elle, — semble menacée. Il répugne à nos âmes sensibles et généreuses de le croire. Mais, si le fait est vrai, parlez ! Les mêmes biens qui ont assuré l'indépendance nationale, les mêmes chefs qui ont guidé les phalanges^ existent encore. Avec de tels appuis, vous n'avez qu'à vouloir pour faire disparaître les conspirateurs du tableau des vivants... »
Le Président du Directoire, — c'était alors La Révellière, — connaissait, sans doute, l'adresse de la division Bernadotte. De plus, Bonaparte venait de présenter Bernadotte lui-même comme « un des amis les plus solides de la République », comme « incapable de capituler avec les ennemis de la liberté ». Aussi, La Révellière répondit-il à la harangue du général dans un style non moins pompeux (2). Après avoir longuement fait ressortir que la république naissante « étoufferait tous les serpents qui assiégeaient son berceau », le Président termina ainsi : « Tels sont, brave général, les sentiments qui animent le Directoire exécutif. La vue des trophées que vous lui présentez, arrachés aux ennemis par les armées républicaines, l'élève aux plus sublimes idées, et redouble encore son énergie. Il le jure par la volonté nationale et la valeur de
(1) Lettre citée dans le Carnet de la Sabretache, 1900, p. 479.
(2) Dans cette même séance publique du 10 fructidor an Y.
nos guerriers : la République sera sauvée, la République sera puissante, glorieuse et tranquille!...
« Qu'il est, en même temps, ag-réable, pour le Directoire exécutif, d'avoir pour interprète entre lui et les défenseurs de la Patrie, un des plus illustres généraux qui les conduisirent si souvent à la victoire et dont le nom s'est également illustré et sur les bords du Rhin et sur les rives du Tagliamento. Qu'il est doux aussi pour moi d'être l'organe de mes collègues dans l'expression de leur reconnaissance et de leur admiration pour tous vos intrépides camarades et pour vous, et de pouvoir, en ce moment, presser sur mon cœur le brave général Bernadotte! »
Ce discours officiel de La Révellière (1) ne traduisait pas les véritables sentiments de la majorité du Directoire. L'accueil reçu par le général porteur de drapeaux avait été très médiocre, de la part des triumvirs. Barras était d'ailleurs à ce moment fort entiché d'Augereau, qui venait de recevoir le commandement de la 17° division miHtaire. C'était sur Augereau. prêté par Bonaparte, et considéré comme un auxiliaire indispensable (2), que comptaient abso-
(1) Une amusante méprise se produisit à propos do ce discours. L'aide de camp Lavallette, alois à Paris, correspondait régulièrement avec Bonaparte. II envoya en Italie le discours du Président du Directoire. Or, La Révellière venait seulement de prendre, après Carnot, ces fonctions de Président. Mal informés ou oublieux, Bonaparte et Clarkc attribuèrent le discours à Carnot î Clarke transmit à l'ancien président les compliments du général en chef. (Mémoires de La Iférellière, II, 103.
(2) Voir dans les Papiers d'un homme d'Élai, IV, 510-512, les
lument ceux qui préparaient une prochaine Journée. Or, comme beaucoup de généraux d'Italie, Augereau s'était montré, depuis plusieurs mois, très jaloux de Bernadotte !
Les causes de cette jalousie étaient fort complexes et il faut les rappeler ici. A la fin de vendémiaire an V (octobre 1796), Bernadotte avait reçu mission de conduire en Italie vingt mille hommes de l'armée de Sambre-et-Meuse envoyés comme renfort à Bonaparte. Avec trois divisions parties de Metz, il avait traversé le Mont-Cenis pendant l'hiver et avait rejoint le quartier général à la fin de janvier, peu avant la campagne d'Autriche. Le Directoire l'avait maintenu à la tète de ses belles troupes et l'avait mis lui-même à la disposition du vainqueur de Rivoli (i).
Précédé d'une réputation fort glorieuse, Bernadotte avait été cordialement reçu par le général en chef, qui l'avait déjà rencontré à Marseille en 1794, au mariage de son frère Joseph avec Julie Clary. Le renfort amené était important et désiré depuis longtemps. Très satisfait de voir ainsi grossir son armée, Bonaparte n'avait rien négligé pour s'attacher son nouveau subordonné, mais Bernadotte, au contraire, avait d'abord affecté de la réserve et même une certaine méfiance. Aussitôt après la première entrevue, il avait dit à ses officiers : « J'ai vu
lettres adressées à Bonaparte à cette époque par Augei'eau. Elles expliquent la situation exceptionnelle prise par le brillant divi- ^^ionnaire do Castiglioiio.
Cf. aussi le Recueil de M. Victor Pierre, sur le 18 fructidor.
(1) Bonaparte ne fut prévenu officiellement de cette décision que par une lettre du Directoire du 17 pluviôse (o février 1797).
340 BERNADOÏTE
un homme de vingt-six à vingt-sept ans qui veut paraître en avoir cinquante. Cela ne me dit rien de bon pour la République.. . »
Les soldats du Rhin n'avaient pas non plus sympathisé avec leurs camarades d'Italie aux premiers contacts. La division de Bernadotte, formée par presque toutes les troupes amenées de Metz (1), était très différente des autres divisions comme tenue et comme esprit, et composée d'éléments très dissemblables. Les officiers du Rhin passaient pour vouloir être des Messieurs (2) et une sorte de rivalité entre les Messieurs et les officiers des anciens régiments d'Italie s'était promptement manifestée. « Des querelles regrettables s'étaient produites après ce contact entre des corps qui avaient longtemps vécu sous une discipline et dans des pays si peu semblables. Leurs services, leurs titres, leurs souvenirs de gloire n'étaient pas pareils (3). »
Bernadotte n'était pas responsable de cet état d'esprit. A l'armée d'Italie, comme à celles du Rhin et de Sambre-et-Meuse, il fit très brillamment son devoir, et, dans la courte campagne d'Autriche, au Tagliamento, àGradisca, à ïrieste et à Laybacb, sa division se fit remarquer par sa discipline et par sa
(1) Cette division comprenait les 31«, 55«, 61% 88« (lemi-lirigade.s de bataille, la 15* demi-brigade d'infanterie légère et le 14« régiment de dragons. La 2= demi-brigade d'infanterie légère, venue de Metz, rejoignit la division Masséna. Le 19' chasseurs à cheval, également amené par Bernadotte resta provisoirement à Milan. (Corr. de N., 1530.)
(2) Le mot à' aristocrate, longtemps employé, était alors démodé.
(3) Général comte Rogitet, Souvenirs, I, 345. — Le général Thiébault donne aussi de curieux détails sur cette rivalité. {Mémoires, II, V.)
courageuse attitude. Dès le 20 mars, après la bataille de Gradisca, Bonaparte en avait rendu compte au Directoire en termes flatteurs : « La division Bernadotte s'est conduite avec un courage qui nous est un garant de nos succès à venir. Le général Bernadotte, ses aides de camp, ses généraux, ont bravé tous les dangers. » Et, peu de jours après, le Directoire avait écrit lui-même à Bernadotte : « Vous avez prouvé, général, que vous vous êtes déjà rendu familier ce nouveau théâtre de guerre. Le prince Charles a dû reconnaître, à Gradisca, celui dont il a si souvent redouté l'audace et l'habileté en Allemagne... »
A la suite de cette bataille de Gradisca, Bonaparte avait considéré Bernadotte comme un de ses meilleurs généraux. Comprenant que son nouveau lieutenant pouvait devenir une force un jour, il avait cherché à le séduire en flattant son amour-propre et son orgueil. Mais il ne s'était certainement pas arrêté à l'idée de voir en Bernadotte un rival de gloire! La distance entre eux était encore trop grande ! Toujours est-il qu'à la fin de la campagne d'Autriche les relations étaient devenues excellentes entre les deux généraux. Malgré ses préventions du début, Bernadotte avait subi très complètement l'ascendant du général en chef. Son ambition n'avait pas encore pris de forme bien définie, et c'était avec joie qu'il était venu porter à Paris les drapeaux de Rivoli.
Cependant, les éloges décernés pendant la campagne d'Autriche aux troupes venues de l'armée de Sambre-et-Meuse, avaient, pour certains chefs, paru
très supérieurs aux services rendus. Voulant s'attacher Bernadotte, Bonaparte avait mis en relief, avec une grande bienveillance, les, hauts faits de sa division, et les généraux de la première armée d'Italie s'en étaient montrés jaloux. Il leur avait semblé que les compliments adressés aux Messieurs diminuaient leur propre gloire, si chèrement acquise depuis un an ! Augereau surtout, — le futur duc de Castiglione, — n'avait pas caciié son dépit. D'ailleurs, les troupes de Bernadotte passaient pour n'être pas vraiment « patriotes ». Leur modération — très relative — leur était reprochée comme une faiblesse. L'adresse signée par les officiers arrivés de Metz avait paru bien pâle à côté des autres et de celle, spécialement violente, qu'Augereau lui-même avait rédigée !
L'arrivée de Bernadotte était donc très désagréable pour le commandant de la 17' division militaire. A Paris, comme en Italie, Bernadotte n'allait-il pas lui ravir une partie de sa gloire et de son crédit, et peut-être même chercher à le supplanter dans la confiance du Directoire? Le porteur de drapeaux avait-il reçu une mission politique spéciale? Ne tenterait-il pas, lui aussi, de jouer un rôle, d'orienter différemment les événements? La présence de ce rival pouvait devenir bien dangereuse pour le succès escompté du coup d'État !
L'accueil fait par Barras était la conséquence de ces craintes d'ailleurs injustifiées. Trop fin pour ne pas s'apercevoir tout de suite de la méfiance qu'il inspirait et très fixé sur les sentiments d'Augereau,
Bernadotte s'était tenu prudemment à l'écart depuis son arrivée, cachant soigneusement ses ambitions et ne se livrant à personne. Il s'était lié pourtant avec Lavallette, l'homme de confiance de Bonaparte, et Lavallette, dit-on, tenta de faire revenir Barras sur ses préventions (1).
Malgré la réserve qu'il s'était imposée, Bernadotte avait été reçu par certains personnages officiels. Le 6 fructidor (23 août), c'est-à-dire quatre jours avant la remise des drapeaux au Luxembourg, il avait dîné chez Schérer, ministre de la guerre depuis un mois . Thibaudeau raconte (2) qu'à ce dîner, oii se trouvaient plusieurs généraux en vue, Bernadotte et Kléber surtout déblatérèrent contre le Conseil des Cinq-Cents : « Ils disaient avoir vu, dans les journaux envoyés aux armées, qu'à la tribune on traitait les généraux de scélérats et de brigands. Il n'y avait, suivant eux, de salut que dans le gouvernement militaire. Après dîner, je causai familièrement avec chacun d'eux. Kléber me parut ne pas faire grand cas du Directoire et n'avoir aucune confiance en Bonaparte, mais, à la vie à la mort pour la République... Bernadotte me dit qu'il n'approuvait point les adresses des armées, qu'il avait résisté à l'exagération du général Joubert et qu'il s'était fait une réputation de modéré pour l'adresse qu'il avait fait adopter pour sa division. . . »
En somme, comme son nouvel ami Lavallette, Bernadotte s'était posé en simple observateur de la situation politique et avait, lui aussi, transmis régu-
(1) Pour l'attitude de Lavallette, voir Gl.\rke, VI.
(2) Mémoires de Thibeaudeau, I.
lièrement ses impressions au quartier général de Milan. Racontant sa réception officielle au Luxembourg, il écrivait à Bonaparte, le 15 fructidor (!"' septembre) (i) : « Les discours prononcés ont réveillé l'âme des républicains. Le parti royaliste a changé de plan, il n'ose plus heurter le Directoire, mais il n'en doit pas moins être poursuivi et conspué afin que les patriotes puissent diriger les élections prochaines... Les adresses ont terrifié les partisans de la royauté. Je ris de leur extravagance. Il faut qu'ils connaissent bien peu ceux qui conduisent les armées et les armées elles-mêmes pour espérer de les museler avec autant de facilité, pour croire qu'un orateur plus ou moins savant, plus ou moins acheté, puisse altérer un instant notre repos. Ces députés, qui parlent avec autant d'impertinence, sont loin de se douter que nous asservirions l'Euf-ope si vous vouliez en former le projet. » Bernadette ajoutait qu'il comptait repartir pour l'Italie, du 20 au 25 fructidor (du 6 au H septembre) : « Ce séjour d'intrigues, tout à fait opposé au caractère d'un militaire qui n'a en vue que la prospérité de la patrie n'est pas de mon goût. Adieu, mon général; jouissez délicieusement, n'empoisonnez pas votre existence par des réflexions tristes. Les républicains ont les yeux sur vous, ils pressent votre image sur leur cœur; les royalistes la regardent avec respect et frémissent... »
On voit quels étaient encore, trois jours avant le 18 fructidor, les sentiments manifestés par Berna-
(1) Leltic citée pai' TliibuudL'au.
dotte à l'égard de son général en chef ! Barras les lui a reprochés amèrement : « Il ne parlait qu'avec enthousiasme de Bonaparte, il lui adressait des expressions pleines d'admiration et de dévouement... »
Bernadette ne prit donc aucune part aux événements. Il écrivit le lendemain de la Journée : « J'aurais certainement agi si la cause de la République eut été compromise. Mais, comme cette extrémité n'a pas été un seul instant à craindre, j'ai cru qu'il était de mon devoir de ne pas mêler un sabre de plus à cette échauffourée déjà trop essentiellement militaire ...»
Cependant, malgré son abstention et l'indifférence affectée dont il avait fait preuve, il est certain que Bernadotle applaudit d'abord nettement au Coup d'État (1) et que, dans les jours qui suivirent, il eut l'occasion de voir et de féliciter les vainqueurs. Le 23 fructidor, le ministre Schérer lui faisait parvenir, au nom du Directoire, un important hommage : quatre chevaux de prix, un sabre d'honneur avec son ceinturon, une paire de pistolets de la fabrique de Versailles (2). Cet hommage s'adressait au porteur des drapeaux de Rivoli. D'après une tradition établie depuis les premiers envois de trophées, en 1796, le Directoire avait en effet l'habitude de remercier ainsi les messagers désignés par Bonaparte.
(1) Lettre adressée au Grondeur, citée jiar Tliibeaudeau.
Six jours après le 18 fructidor, Bernadotle envoyait à Milan des impressions assez optimistes : « Paris est tranquille. Le peuple a appris l'arrestation des députés, d'abord avec indifférence. Un esprit de curiosité l'a bientôt attiré dans les rues, l'enthousiasme a suivi, et l'air qui, depuis longtemps, n'avait pas retenti des cris de vive la République en a él^é frappé dans toutes les rues... Le gouvernement a dans ce moment à sa disposition la possibilité de remonter l'esprit public; mais tout le monde sent qu'il faut qu'il s'entoure de républicains probes et énergiques. Malheureusement, une foule d'iiommes sans talents et sans moyens croient déjà que le mouvement n'a été que pour eux; le temps est propre à tout remettre. Les armées ont repris de la consistance; les militaires de l'intérieur sont considérés ou du moins craints. Les émigrés les fuient et les prêtres insermentés se cachent. Jamais circonstance ne fut plus heureuse pour consolider la République... (1). »
On remarquera l'appréciation portée dans cette lettre : les militaires de l'intérieur sont considérés ou du moins craints. C'était sans doute une allusion aux élections faites après le 18 fructidor pour remplacer Carnot et Barthélémy. Trois généraux avaient figuré sur la liste des Cinq-Cents, Augereau, Ernouf et Masséna. Tous trois avaient obtenu près de deux cents voix, mais Merlin de Douai et François de Neufchàteau avaient été
(1) Beruadotte à Bonaparte, 24 fructidor (10 septembre).
choisis par les Anciens pour entrer au Directoire.
Or, Augereau — que Bernadotte classait maintenant parmi les militaires de l'intérieur — se considérait, assez justement, comme le triomphateur du i8 fructidor! Il avait fermement espéré remplacer au Luxembourg un des proscrits et était fort dépité de son échec. Le commandement de la 17' division militaire n'était plus, pour lui, une place suffisante et ses réclamations firent décider un remaniement complet dans les grands commandements. Dès le lendemain de la Journée, Moreau qui avait trop tardivement dévoilé les intrigues anciennes de Pichegru (intrigues qu'il connaissait depuis longtemps) était lui-même tombé en disgrâce. Son armée avait alors été donnée à Hoche qui devait réunir sous son commandement les troupes de la Sambre et du Rhin. Mais, le 19 septembre, Hoche disparaissait en pleine jeunesse! Le lendemain^ Augereau obtenait sa lourde succession. L'armée confiée au général de Fructidor était plus nombreuse que celle d'Italie (2) !
Un autre commandement se trouvait aussi disponible : celui du Midi. Ce commandement était plus politique que militaire. L'armée du Midi devait rétablir l'ordre en Provence et purger le pays des bandes de malfaiteurs qui l'infestaient sous prétexte d'insurrection politique. Il fallait combattre les anarchistes de droite et faire exécuter de nouvelles
(1) Voir Introduction, I.
(2) Cette désignation parut désastreuse à Bonaparte qui, tout en estimant le courage d'Augereau, n'avait qu'une médiocre confiance dans sa valeur comme général en chef.
mesures très rigoureuses qui paraissaient indispensables (1).
Pour cette mission, le Directoire songea à Bernadotte. L'arrêté de nomination fut signé dans la soirée du 20 septembre (4= complémentaire de l'an V) sans que l'intéressé ait été même consulté !
C'était un commandement en chef! Mais Bernadotte ne se souciait pas d'aller faire en Provence des opérations policières sans gloire. Il refusa très nettement l'offre du Directoire (2). A ce moment, d'ailleurs, les négociations commencées à Udine traînaient en longueur. Une reprise des hostilités paraissait possible et peut-être prochaine. Assez écœuré de tout ce qu'il avait vu depuis un mois, le général ne tenait pas à prolonger son séjour à Paris et résolut de partir pour l'Italie.
Après avoir pris congé des Directeurs dans les derniers jours de septembre, il se dirigea rapidement sur Milan puis rejoignit le général en chef à Passariano. Lavallette l'y avait déjà précédé et Bonaparte était fort renseigné sur les événements de Fructidor. Bernadotte resta plusieurs jours à Passariano, où il trouva le général Desaix (3j, fit la
(1) Le commandement du Midi s'étendait sur les 8"=, 9% 10" et 20"^ divisions. M. Sciout (III, 91) prétend qu'à ce moment il fut i|uestion de Bernadotte pour le ministère de la guerre. Son nom aurait été mis en avant par Lavallette. Je n'ai trouvé aucune trace de ce fait.
(2) Bernadotte fut remplacé par le générale Pille.
(3) Le général Desaix était venu en Italie pour visiter les champs de bataille. Il notait ainsi Bernadotte dans ses impressions de voyage : « Jeune, plein de feu, de vigueur, de belles passions, de caractère surtout très estimable. Il n'est pas aimé parce qu'il passe pour enragé. Ses troupes sont les mieux tenues de l'armée. » (Carnet de la Sabretache, 1898.)
connaissance des plénipotentiaires autrichiens et reçut de Joséphine un accueil charmant. Les impressions qu'il rapportait de Paris étaient d'ailleurs semblables à celles de Lavallette. La paix lui paraissait nécessaire. « Il dit que les esprits étaient trop agités pour que les hostilités pussent être reprises avec avantage à moins que le gouvernement ne fût investi d'une sorte de dictature, mais que, dans ce cas, la position de Bonaparte deviendrait fort dangereuse. Victorieux ou défait, il n'en serait pas moins l'objet des soupçons et de la surveillance du pouvoir (1). »
Peut-être, ces conversations contribuèrent-elles à hâter les décisions du négociateur (2)? Le séjour du général Bernadotte à Passariano se prolongea jusqu'au 14 ou 15 octobre. Et c'est le 17 octobre (26 vendémiaire an VI) que Bonaparte mit sa signature au bas du traité de Campo-Formio.
Aussitôt le traité signé, Bonaparte s'empresse de quitter la région d'Udine. Il a hâte de retrouver ses troupes. En cours de route, il passe la revue des divisions de son armée et revoit alors Bernadotte. Le 1" novembre, après une absence de deux mois, il rentre au château de Mombello et y trouve des instructions du Directoire le chargeant de représenter la République au congrès qui va s'ouvrir incessamment à Rastadt.
Avant de se diriger vers l'Allemagne, le général
(1) Touchard-Lafosse, Mémoires, I.
(2) Voir Clauke, VI.
en chef prend les premières mesures nécessaires pour organiser l'armée dite d'Angleterre dont un décret du 26 octobre (1) vient de consacrer la création. Le 12 novembre, cette organisation est assez avancée pour qu'il puisse écrire au Directoire : « Vous trouverez ci-joint la distribution de l'armée d'Italie en armée d'Angleterre, d'Italie, et dans nos établissements. J'ai fait toutes les dispositions et donné tous les ordres en conséquence afin que, dès que l'échange des ratifications aura eu lieu, et que nous serons dans Mayence, on puisse commencer à mettre les colonnes en marclie pour l'Océan (2). » Les généraux d'Italie qui doivent se tenir prêts à partir ont été désignés nominativement dès le 9 novembre (3) : Masséna, BernadoUe, Brune, Joubert, Victor, Duphot, Pijon, Verdier, Point, Rampon, Ménard, Gardanne, Mireur, Priant^ Belliard, Veaux, Vial, Monnier, Lannes.
A cette armée d'Angleterre, quel peut être le rôle de l'ambitieux Bernadotte? Le commandement en chef du Midi lui a paru insuffisant après Fructidor. Or, les nécessités de l'organisation des « colonnes à mettre en marche pour l'Océan » ont amené Bonaparte à réduire sensiblement l'effectif des divisions. Bernadotte a commandé, pendant la campagne d'Autriche, près de vingt mille hommes amenés de Metz, et la décision prise par le général en chef va
(1) Décret du 26 octobre (5 brumaire) : « Il se rasscmblei-a sans délai, sur les côtes de l'Océan, une armée qui prendra le nom d'armée d'Angleterre. Le citoyen généial Bonaparte est nommé général en chef de cette armée. »
(2) Corr. de A"., 2354.
(3) Corr. de .Y.. 2334,
réduire de moitié son commandement! Comment, dans ces conditions, peut-il espérer montrer sa valeur et s'élever au rang- qu'il croit mériter, — au premier rang?
C'est à partir de ce moment que les relations des deux généraux vont perdre pour toujours leur caractère de cordialité. Dès qu'il apprend la mesure prise, Bernadotte la considère comme offensante et estime que sa dignité outragée ne lui permet pas de rester, dans ces nouvelles conditions, sous les ordres de Bonaparte. Il n'ose protester ouvertement, mais il est bien résolu à ne pas déchoir en cédant une partie des troupes qu'il a commandées depuis un an. Une demande de congé est immédiatement adressée à Paris. Sans attendre la réponse, le général abandonne sa division en prétextant un impérieux besoin de repos; il prévient simplement Bonaparte de son départ et lui fait des adieux comme s'ils ne devaient jamais plus se revoir. Il annonce du reste son intention formelle de prendre sa retraite et de vivre désormais à la campagne! Il fait même une sorte de testament militaire, recommandant ses deux aides de camp favoris, Maison et Gérard (1),
La lettre de recommandation était fort insolente. « Maison et Gérard, — disait Bernadotte, — peuvent, comme moi, s'incliner devant le talent, mais jamais devant l'audace. Quoique j'aie à me plaindre de vous, je m'en séparerai sans cesser d'avoir pour vos talents la plus grande estime. .. »
(1) Tous deux futurs maréc]iau.Y de France.
A peine arrivé à Paris, Bernadotte va conter à Barras tous ses griefs contre Bonaparte. Heureux de pouvoir exploiter un jour une rivalité qu'il pressent, le Directeur cherche à consoler le malheureux général et le dissuade de ses projets de retraite. « Vous êtes un vrai républicain^ lui dit Barras, personne ne peut mieux que vous, servir notre patrie; vous êtes encore capable de faire quelques campagnes. » — « J'ai plus de vingt campagnes dans le ventre au service du Directoire, » réplique le fougueux Béarnais, avec une énergie redoutable, en agitant son grand sabre (1). Barras fait alors les plus belles promesses pour un avenir prochain et, à la suite de cette entrevue, il n'est plus du tout question de retraite à la campagne! Bernadotte continue à ne pas vouloir faire partie, comme simple divisionnaire, de l'armée d'Angleterre, mais il n'éprouve plus le moindre besoin de repos! Il se montre, au contraire, très désireux d'être employé, n'importe oii, pourvu qu'on lui donne un commandement indépendant. Il irait volontiers aux îles Ioniennes ou au pays lointain de l'Ile de France et propose même au Directoire d'organiser et de conduire une expédition contre les Anglais en Hindoustan !
Peu de jours après son retour de Rastadt, le 18 décembre, Bonaparte répond de Paris à son ancien lieutenant. Peut-être le général en chef se rend-il compte que la dislocation de la division de Gradisca a été une mesure fâcheuse qui excuse
(1) Voir dans Barras, III (148-151). les cuiieux détails do cette entrevue.
jusqu'à un certain point la mauvaise humeur et la lettre insolente de Bernadotte? Toujours est-il qu'il semble vouloir ménager la susceptibilité de son orgueilleux collègue. Il ne fait aucune allusion au testament qui a légué Maison et Gérard et propose même de revenir sur la décision d'organisation prise à Milan le mois précédent : « Le Directoire exécutif s'empressera de saisir toutes les occasions de faire ce qui pourrait vous convenir. Il a décidé qu'il vous laisserait le choix de prendre le commandement des îles Ioniennes, ou une division de l'armée d'Angleterre, laquelle sera augmentée des anciennes troupes que vous aviez à l'armée de Sambreet-Meusc, ou même une division territoriale, la dixseptième par exemple (1). Personne ne fait plus de cas que moi de la pureté de vos principes, de la loyauté de votre caractère et des talents militaires que vous avez développés pendant le temps que nous avons servi ensemble. Vous seriez injuste si vous pouviez en douter un instant (2). »
Cette lettre du 18 décembre est expédiée à Milan. Depuis quelques jours, en effet, Bernadotte a repris le chemin de l'Italie, où il compte attendre l'exécution de la parole de Barras ! La promesse a porté sur le commandement en chef de l'Italie, qui va forcément devenir disponible à bref délai, lorsque Bonaparte se mettra à la tête de l'armée d'Angleterre. Mais Barras n'a osé l'avouer ni à ses collè-
(1) La 17^ division était celle de Paris qu'Augereau avait commandée en Fructidor.
(2) Corr. de N., 2390.