VI. Échange des prisonniers et malades
VII. Le roi de Naples consent « à faire mettre en liberté tout citoyen français qui aurait été arrêté et
serait détenu dans ses États à cause de ses opinions politiques relatives à la révolution française. » Tous les biens et propriétés séquestrés ou confisqués pour la même cause, seront rendus.
VIII. Les voleurs des papiers du baron de Mackau, en 1793, seront recherchés et poursuivis.
IX. Les ambassadeurs auront les mêmes prérogatives et préséances qu'ils avaient avant la guerre, à l'exception de celles quileur étaient attribuées comme ambassadeurs de famille.
X. Les Français jouiront de la liberté du culte dans le royaume de Naples.
XI. Un traité de commerce sera étendu à la République batave.
Article secret. Naples fournira des denrées pour huit millions de livres. La livraison sera faite tous les trois mois par quart. Le Roi, s'il le préfère, pourra se libérer en argent.
Les conditions du traité étaient en somme modérées, et l'indemnité exigée par la République, fort petite. Seuls l'article ÎII et l'article VII pouvaient paraître délicats, et nous verrons quelles difficultés souleva leur application.
Le jour même de la ratification (1) définitive, le
(1) Le traité, ratifié le 20 novembre, ne fut connu oriiciellement a l'armée d'Italie qu'en décembre. Le 28 décembre (8 nivôse), Bonaparte écrit : « Les Napolitains m'ont fait signifier la paix et m'ont demandé la permission de s'en retourner à Naples. Je leur ai répondu que le gouvernement ne m'avait pas encore signifié la paix, que j'allais vous expédier un courrier, que j'attendais des ordres. Je vous prie de me faire connaître vos intentions à ce sujet. Je désirerais cependant, avant de les laisser s'en aller, avoir terminé quelque chose avec Rome, car cette cavalerie m'est un
20 novembre, le négociateur napolitain était reçu par les Directeurs en audience privée et assurait le gouvernement « des sentiments d'amitié et de haute considération que le Roi son maître portait à la République. » De son côté, le président du Directoire déclarait au prince de Belmonle Pignatelli, que la République, « connue seulement jusque-là par ses lauriers et ses triomphes, serait admirée, à la Paix, par la constance de son amitié et sa fidélité à exécuter les traités. » Avant de quitter le Luxembourg-, Belmonte informa officiellement Delacroix que le roi de Naples venait de désigner le chevalier Alvazo Ruft'o (alors à la cour de Lisbonne), comme ministre plénipotentiaire à Paris
gage que le roi de Naples s'en tiendra à la paix et se conduira connue il faut. •> (De Milan, Corr. de N., n" 1320.)
Dcsignalioii du griicrnl Canclaux. — Ses origiacs ot sa canicro. — Son rôle on Bretagne en 1793 et 1795. — Son deuxième mariage. — Lois sm' les ci-devant. — Picjiaratil's de dépai-t. — Veininae tle Saint-Maur en Italie. — Départ de Canclaux et de son seei-étaire d'ambassade. — Ti'ouvé. — Mariage du prince héréditaire. — Retour du Roi à Naples.
Le chevalier RufFo (1) ne rejoignit son poste que quelques mois plus tard, en mai 1797. Mais sa désignation, annoncée par Belmonte, forçait le Directoire à choisir promptement à son tour un ambassadeur. Le négociateur napolitain avait instamment demandé à Delacroix d'écarter les candidatures de Cacault, de Sémonville et de Belleville, tous trois très mal vus par sa Cour pour des motifs différents : Cacault, ancien secrétaire à Naples, venait de jouer un trop grand rôle à Rome comme agent général de la République en Italie; Sémonville, nommé en 1792àConstantinople, avait été la cause indirecte de l'expédition de La Touche-Tréville, dont les souvenirs n'étaient pas effacés; enfin, Belleville, qui avait luimême pris part à cette expédition, s'était trouvé
(1) Le ministre Acton n'annonça officiellement la désignation de Ruffo que le 15 décembre (25 iiimaire). Le secrétaire devait être don Antoine Carracciolo, précédemment à Lorulres.
mêlé, comme agent à Gènes , aux événements de 1793 dans le nord de la péninsule et à Livourne où il résidait alors, passait pour très violent.
Il était impossible, après la ratification du traité du 10 octobre, de ne pas tenir compte du désir exprimé par le prince de Belmonte. Cacault, Sémonville et Belleville ayant été écartés, d'autres candidatures furent discutées dans la séance du 9 décembre tenue au Luxembourg.
Letourneur proposa d'envoyer à Naples le général Lacuée (1). C'était un vieil ami de Carnot. Il avait failli, au moment de la constitution du nouveau gouvernement en 1795, devenir ministre de la guerre. Mais Lacuée, qui avait été membre de la Législative et qui siégeait alors au Conseil des anciens, avait beaucoup d'ennemis politiques; Barras et Rewbell lui étaient tous deux fort hostiles. Aussi, lorsque Letourneur mit en avant le nom du protégé de Carnot, la proposition fut-elle tout de suite rejetée.
Rewbell parla alors avec éloges d'un autre soldat, de notoriété plus grande, le général Canclaux.
(1) Barras, II, 250.
Lacuée, né en 1752, prés d'Agen, était capitaine en 1789. Nommé en 1791 à la Législative, il en devint président le 28 avril 1792. Après la réunion de la Convention, Lacuée entra au ministère de la guerre, devint général de brigade et chef d'état-major aux Pyrénées en 1793. Letourneur, membre du Comité de salut public, le rappela au ministère où il seconda Carnot. Nommé en 1795 au Conseil des anciens, Lacuée y avait acquis une grande situation personnelle.
Membre des Cinq-Cents en 1798, il approu\a le 18 brumaire, entra au Conseil d'Etat, et, sous l'Empire, dirigea avec une grande compétence le ministère de l'administration de la guerre. Resté dévoué à Napoléon, qui l'avait fait grand aigle et comte de Cessac, Lacuée ne servit pas la Restauration. Louis-Philippe lui donna la pairie. Il n'est mort qu'en 1841.
Comme représentant aux armées, le directeur avait connu Canclaux en Bretagne, l'y avait apprécié et avait, depuis lors, gardé pour lui une affectueuse estime. Déjà, Tannée précédente, il l'avait proposé pour l'ambassade de Madrid (1). Après une chaude discussion, Canclaux fut accepté par la majorité et, au dire de Barras, Carnot très dépité de voir écarter Lacuée, manifesta très nettement sa mauvaise humeur. D'autre part, M. de Colberl Chahannais, petit-fils du général Canclaux, attribue au contraire la nomination de son grand-père à l'influence de Carnot. « Plusieurs personnages, — ditil, — avaient été passés en revue, mais c'étaient autant de républicains dont le ton et les manières par trop révolutionnaires semblaient peu propres au but qu'on se proposait, lorsque Carnot dit tout à coup : Mais, j'ai votre affaire. Il faut envoyer Canclaux, c'est un ci-devant, il fera à merveille. Et la nomination fut décidée (2). »
Que Carnot ait, ou non, appuyé la candidature de Canclaux, cette désignation parut généralement très heureuse. L'intérêt du Directoire était, en effet, de faire bien accueillir son envoyé. Or, les origines du général, sa distinction et aussi sa fortune personnelle devaient grandement faciliter sa mission à la cour de Naples.
De son côté, le prince de Belmonte Pignatelli se montra enchanté du choix que venait de faire le gouvernement français. Il écrivit immédiatement au
(1) Voir Introduction et Pérignon, II.
(2) Mémoires touchant le temps et la vie du général Auguste Colbert, I, 401.
prince de Castelcicala, minisire des affaires étrangères de son pays, « que le général Canclaux avait une éducation et des manières qui le distinguaient de celles qui étaient en honneur depuis la Révolution et qu'il était généralement considéré comme un esprit sage et modéré pour sa conduite et ses opinions (1). » Venant du prince de Belmonte, qui s'était toujours posé en adversaire des idées françaises et qui, malgré sa jeunesse, affectait de suivre les traditions de la vieille école diplomatique, cette appréciation était particulièrement élogieuse.
La nomination de Canclaux fut signée le 10 décembre (20 frimaire), et le général en fut officiellement informé par Delacroix quelques jours plus tard. « Il est beau, — disait le ministre, — de stipuler les intérêts de la République après l'avoir si bien défendue parla force des armes. C'est un nouveau genre de gloire qui vous était réservé (2). »
En même temps que Canclaux, le Directoire avait nommé un secrétaire : Trouvé, jeune homme d'idées avancées, très protégé par La Révellière. Un arrêté du 22 frimaire fixa le traitement du chef de mission à soixante mille livres et celui du secrétaire à cinq mille livres seulement (3). Le représentant de la
(1) Lettre citée par l'historien napolitain Maresca.
(2) Lettre du 26 irimaire. (A. E. Naples, 124-69.)
(3) Trois consuls furent envoyés dans le royaume des Deux- Siciles, par arrêté du 20 floréal an V(15 mai 1797) : Bézard à Messine, Louvet à Païenne et Treilhard à Naples. Treilhard devait avoir quinze mille francs de traitement. 11 ne rejoignit pas et fut remplacé par Siéyès, consul à Alicante, frère do l'ex-abbé. Le consul Siéyès resta à Naples jusqu'à la fin de 1798. (Voir Lacombe Saint-Michel, Y.)
Après le 18 fructidor, Paganel fut nommé à Palerme. C'était
République ne recevait d'ailleurs que le titre de ministre plénipotentiaire. C'était avec ce même titre que le chevalier Ruffo devait arriver à Paris.
Jean-Baptiste Camille, ci-devant comte de Caudaux, appartenait à une ancienne famille du Roussillon. Son père avait obtenu, sous le règne de Louis XV, une haute charge dans la magistrature. Sa mère, également d'origine noble, était une Bragelongne. Entré dans l'armée royale à seize ans en 17oG (1), il avait assisté, pour ses débuts, à la bataille d'Hastenbeck gagnée par le maréchal d'Estrées. Après s'être distingué pendant la guerre de Sept ans, il avait successivement servi au régiment de Condé, puis dans le régiment de dragons Conti, comme major et colonel. Connaissant parfaitement la langue allemande, il avait traduit à cette époque plusieurs ouvrages de tactique et fait une étude approfondie de la cavalerie de Frédéric, qui, sous
l'ancien secrétaire général de Delacroix et le bcau-frèi'e de Maiigourit.
(1) II était né le 2 août 1740. Voici, d'après les Arch. adm. de la Guerre, le résumé de ses services jusqu'en 1789 :
Volontaire au régiment de Fumel cavalerie, 1" juin 1756;
Cornette, 1" février 1757;
Rang de capitaine, 30 mars 1760 ;
Réformé, avriU763;
Aide-major, 11 avril 1763.
Major du régiment Conti dragons, 12 novembre 1769 ;
Rang de mestre de camp, 26 janvier 1773;
Brigadier des armées, 1" janvier 1784;
Maréchal de camp, 9 mars 1788;
Mestre de camp commandant, 10 mars 1788;
Campagnes : Guerre de Hanovre de 1757 à 1762 ; . Canclaux avait obtenu la croix de Saint-Louis en 1774.
les Ziethen et les Seidlitz, venait de montrer sa puissance et sa valeur. Le jeune colonel avait acquis ainsi la réputation très méritée d'un officier remarquablement instruit des choses de son arme (1) . Nommé maréchal de camp en 1788, il avait continué néanmoins à commander son régiment de dragons Conti jusqu'au commencement de 1789. Au moment de la réunion de la Constituante, il était brigadier de dragons et venait d'être chargé, comme inspecteur, de questions d'organisation et de vérification de comptes de régiments.
Résidant à Paris, le général ne pouvait se désintéresser du mouvement politique^ et il suivit avec passion l'évolution des esprits. Depuis longtemps d'ailleurs, il avait affiché des idées très libérales. Étant en garnison à Valenciennes, en 1787, il s'était fait affilier à une loge maçonnique « la Parfaite Amitié » et avait reçu le titre de « Vénérable (2). » Prévoyant après Varennes la chute de la monarchie et croyant à une guerre prochaine, il demanda à reprendre une place active à l'armée. Envoyé en Bretagne en août 1791 comme « commandant du territoire du Morbihan, » il s'était vite fait remarquer et apprécier dans ce poste secondaire. Il se trouvait encore à Vannes au moment des événements du 10 août 1792. Un mois plus tard, le 7 septembre, le ministre de la guerre Servan le faisait appeler à Paris et le nommait lieutenant-général.
(1) Il fit paraître alors un manuel intitulé : Instruction à l'usage (hi régiment de dragons Conti.
(2) Note succincte sur la franc-maçoimerie militaire de 1785 à 1789. {Carnet de la Sabretache, 1897.)
Le nouveau divisionnaire avait résolument accepte la République et était retourné, presqu'aussilôt en Bretagne pour apaiser les premiers mouvements insurrectionnels. Très conciliant et très habile, il réussit complètement dans sa délicate mission. Les commissaires de la Convention, Guermeur et Lemaliaud le signalaient ainsi le 3 avril 1793 : « Les éloges que les commissaires des départements et des districts donnent au courage et au civisme du général Canclaux doivent particulièrement fixer l'attention de l'Assemblée, et nous joignons notre suffrage pour que vous recommandiez au ministre de la guerre d'accorder à ce digne commandant, à titre de récompense, un avancement proportionné aux services éclatants qu'il vient de rendre à la chose publique. Nous lui écrivons pour lui témoigner notre satisfaction personnelle et pour l'assurer de toute la bienveillance de la Convention nationale (1) » .
Bouchotte venait de remplacer Bcurnonville au ministère depuis quelques jours, lorsque cette chaude recommandation des commissaires de la Convention était arrivée à Paris. Dès le 10 avril 1793, ■Canclaux recevait la récompense de sa belle conduite : le commandement en chef de l'armée dite des côtes de Brest, lui était confié.
C'est surtout pendant cette période de sa vie, que je ne veux qu'indiquer ici, que l'ancien colonel des dragons Conti rendît les meilleurs services par son étonnante activité, sa réelle valeur militaire, sa
(1) Actes du Comité de salut public. Recueil Anlnrd, il.
modération politique et ses qualités d'administrateur. Il devait aussi se révéler chef de grande envergure au mois de juin de cette même année.
A ce moment, les troupes conventionnelles, placées sous ses ordres, occupaient Nantes. Une grande armée vendéenne, évaluée à cinquante mille hommes, s'avançait par les deux rives de la Loire. Tandis que le généralissime Cathelineau devait surprendre Nantes par la rive droite, Charette avait pour mission d'attaquer par la rive gauche.
Malgré la disproportion des forces en présence, Canclaux montra de la décision et de l'énergie. Encouragé par les représentants Merlin de Douai et Gillet, et soutenu par le maire Baco, il communiqua son ardeur à ses jeunes troupes et aux habitants. Les habiles dispositions prises pour la défense de la ville firent échouer les projets de Cathelineau. Battu dans plusieurs rencontres d'avant-posles, le généralissime vendéen fut mortellement blessé à l'un des derniers assauts. D'Elbée le remplaça peu après et rallia les débris de l'armée vaincue, tandis que Canclaux se portait sur Ancenis et rétablissait les communications avec Angers et Saumur.
Cette belle défense de Nantes (1) par l'armée conventionnelle contribua puissamment au triomphe de la République en Bretagne. Elle reste le fait capital de la carrière militaire du général Canclaux et suffit à assurer sa gloire. Pendant toute cette période si douloureuse de guerre civile, le com-
(1) Poui' les détails, voir le livre récent de Bittard des Portes, Charette et la guerre de Vendée et Victoires et conquêtes,
mandant de l'armée des côtes de Brest montra du reste non seulement une véritable valeur militaire, mais aussi une sagesse politique bien remarquable en 1793. Sa conduite habile et humaine a été louée avec justice par tous les Iiistoriens, républicains ou royalistes (1).
Deux mois après les combats de Nantes, les « Mayençais » amenés par Aubert-Dubayet etKléber, étaient mis sous les ordres de Canclaux (2). Après un premier échec à Torfou, le 19 septembre, d'importants succès étaient remportés presque aussitôt à Montaigu, puis le 1'' octobre à Saint-Symphorien. Ce fut en regagnant son quartier général après cette dernière rencontre que le général en chef apprit sa disgrâce. Le règne de la Terreur commençait et quelques membres récemment entrés au Comité de salut public venaient d^obtenir la destitution de tous les fonctionnaires « appartenant à une classe ci-devant privilégiée »! Malgré les services éminents qu'il venait de rendre, Canclaux dut céder son commandement, le 5 octobre, à l'incapable Rossignol et quitter l'armée (3).
(1) Méiuoirea sur la Vendée, par lo général Turukau, 76: Guerre des Vendéens et des (Ihonans, par Savary, 1, 218, etc.
(2) Ils arrivèrent à Nanti-s lo 5 septembre. (Voir Aubert-Dubayet, I).
(3) Déjà, au mois de juin, — peu après les événements du 31 mai, — il avait été question de destituer Canclaux. Les commissaires, Merlin de Douai, Gillet et Cavaignac, avaient refusé d'exécuter l'arrêt et éerit courageusement : « En apprenant cette disgrâce, nous jie pûmes reconnaître à tant de bévues un acte du Conseil exécutif, et, d'après le patriotisme bien connu du général Canclaux, ses talents militaires, la confiance qu'il a inspiiée aux troupes et qui est si nécessaire dans l'état de découragement et de terreur où elles se trouvent, nous lui adressâmes l'ordre do
Il se rendit aussitôt dans une terre qu'il possédait près de Corbeil, au Saussay, après avoir répondu avec beaucoup de dignité à l'arrêté de destitution (i) : « Je me retire, — écrivit-il très noblement, — avec la soumission d'un républicain qui ne sert la Patrie que quand et comme elle veut être servie... »
Oublié pendant dix mois au Saussay, — alors ({ue Dubayet était enfermé à l'Abbaye, — Ganclaux applaudit à la cbute de Robespierre au 9 thermidor. Le nouveau Comité de salut public formé après cette journée (2) comptait parmi ses membres influents Merlin de Douai et Carnot. Ceux-ci songèrent à utiliser de nouveau en Bretagne l'expérience acquise par l'ancien défenseur de Nantes. Réintégré dans son grade à la fin de 1794, Canclaux retourna dans l'ouest avec d'importants pouvoirs (3) . Son commandement s'étendait « sur les
ii'i^ter provisoirement à son poste nonobstant toute destitution émanée du Conseil exécutif. Si l'on Llàme cette disposition, nous n'avons qu'un mot à répondre : c'est que nous avons sauvé par là Ja ville de Nantes et peut-être toute cette partie de la Répu- Mique. » (Actes du Comité de salut public. Recueil AuUird, IV.) C'est à partir de ce moment que Canclaux se lia avec Merlin de Douai.
(1) Voici l'arrêté : « Sur la proposition du ministre de la guerre, le Conseil exécutif provisoire arrête que le citoyen Canclaux, général des côtes de Brest, cessera d'être employé et qu'il sera remplacé par le général Rossignol. » (Extrait du registre des délibérations du Conseil exécutif provisoire du 20 septembre 1793, l'an II de la République.)
(2) Le Comité était composé de : Prieur de la Côte-d'Or, Carnot, Robert-Lindet, Laloi, Eschassériaux, Treilhard, Thuriot, Cochon, Bréard, Mei'lin de Douai, Fourcroy, Delmas.
(3) Il remplaçait le général A. Dumas.
côtes et dans les places depuis l'embouchure de la Gironde jusqu'à l'embouchure de la Loire, et sur la rive droite de la Loire depuis le département d'Indre-et-Loire. » Sous ses ordres directs, servaient quatre divisionnaires : Beauregard, Caffin, Canuel et Vimeux. Le chef d'état-major s'appelait Grouchy.
Cette fois encore, Canclaux devait se montrer bon administrateur, chef énergique et actif, et, par d'heureuses mesures prises pour la pacification du pays, préparer les voies au glorieux général Hoche. « Celui-ci, — dit l'historien de Barante, — avec une habileté moins modeste, avec un plus grand faste de langage, suivit en Bretagne, pour éteindre la chouannerie, une marche pareille à celle de l'honnête et tranquille Canclaux (1). »
Malgré la très grande sincérité de ses opinions républicaines, le ci-devant comte de Canclaux était cependant toujours considéré par ses adversaires comme un homme de l'ancien régime 1 II avait forcé leur estime par la modération courtoise dont il avait fait preuve dans ses efforts de pacification, et les royalistes espéraient qu'il était encore possible de le ramener sous leur drapeau. Peu de temps après son retour dans l'ouest, le général en chef recevait les propositions les plus étranges et les plus cyniques du comte de Puisaye. Cet agent des princes émigrés avait l'audace de lui demander d'abandonner son armée pour aider à une restauration royale (2)1
(i) Mélanfjes hnloriques et littéraires, I, 229.
(2) Voir le texte de cette Icttrp extraordinaire dans la Guerre
Cette lettre de Puisaye fut interceptée par les commissaires du gouvernement. Le loyal Canclàux n'eut d'ailleurs aucune peine à se disculper et conserva dès lors très complètement la confiance de la Convention.
Mais, pendant l'été 179o — après Quiberon, — le général tombait assez sérieusement malade. Craignant de ne pouvoir continuer à montrer l'activité nécessaire, il demandait à être relevé de son commandement dans l'ouest. Le commissaire de la guerre, Pille (l),le faisait aussitôt désigner pour un poste moins fatigant à l'armée du Midi. Ce poste était accepté par lettre du 22 fructidor (8 septembre). Le mois suivant, cependant, par mesure d'économie^ l'emploi donné se trouvait supprimé par décret du 20 vendémiaire, avant que le général n'eût rejoint. Canclàux reçut alors du Comité, à la date du 25 vendémiaire, une lettre fort flatteuse qui montre combien les services rendus dans l'ouest avaient été appréciés (2). « Nous vous avons déjà exprimé, général, tout le regret que nous avait causé votre retraite de l'armée de l'Ouest, déterminée par votre mauvaise santé. Aujourd'hui, nous vous annonçons avec la même peine que l'armée du Midi n'aura pas l'avantage d'être sous vos ordres, au moins quant à présent. Cette résolution, soyez-
des Vendéens et des Chouans, IV, 252. — Le comte de Puisaye, ancien membre de la Constituante, était un homme habile, mais sans convictions bien sincères. Il avait eu avec Charette des démêlés retentissants.
(1) Rappelons que les ministères avaient été supprimés le 1" avril 1794. Ils furent reconstitués le 2 novembre 1795.
(2) A. A. G,, dossier Canclàux..
lo6 CANCLAUX
en bien persuadé, n'est, de notre part, qu'une conséquence des réductions économiques ordonnées par le décret de la Convention nationale du 20 de ce mois, et nous sentons, en l'apprenant, combien il est pénible de laisser sans emploi un officier qui a autant mérité que vous de la République. Jouissez au moins de la satisfaction que doit vous causer celle que le Comité de salut public vous témoigne de vos importants et glorieux services. Nous faisons tous des vœux pour que, bientôt, le parfait rétablissement de votre santé vous remette complètement à même d'en rendre de nouveaux à la patrie (1). »
Quelques jours plus tard, le Directoire était constitué. Rewbell prenait la direction clîective de la politique extérieure et songeait tout de suite à Caudaux pour l'ambassade de Madrid. C'était la plus brillante des compensations. Mais le général était encore incomplètement remis de ses fatigues. Il déclara que sa santé ne lui permettait pas d'entreprendre le voyage d'Espagne, et c'est alors que le beau poste de Madrid fut donné à Pérignon.
Le motif de santé invoqué n'était d'ailleurs, sans doute, qu'un prétexte. Veuf depuis 1786, de Mlle de Sauvan d'Aramon, dont il avait une fille, Canclaux songeait depuis quelques semaines à contracter une nouvelle union. Il l'annonça au ministre Aubert- Dubayet — son ancien subordonné de 1793 — par
(1) La lettre était signée par Eschassériaux aîné. En vendémiaire an IV, les autres membres du Comité étaient : Louvet, Boissy d'Anglas, Debry, Lesage, Letourneur, Merlin de Douai, Rewbell, Siéyès, Cambacérès, La Révellière, Daunou, Bernier, Chénier, Gourdan et Thibaudeau.
lettre du 29 frimaire (19 décembre 1795) : « Citoyen ministre, si les lois militaires ne me font plus un devoir de vous faire part du mariage que je vais contracter, ce devoir m'est prescrit par l'amitié, par l'intérêt que vous ne cessez de me témoigner et par l'étendue et l'intimité des sentiments que je vous ai voués.
« Il fallait à ma fille encore bien jeune une autre mère. J'ai fait choix de la personne estimable qui avait bien voulu se charger d'elle, et je me donne en même temps une compagne aimable qui peut assurer mon bonheur dans la retraite à laquelle je me suis livré. Toutefois, ne croyez pas, citoyen ministre, que je ferme entièrement l'oreille à la voix de ma patrie si elle pouvait avoir besoin de mes services. Ne croyez pas, mon cher camarade, que je ferme mes oreilles au bruit de vos travaux utiles, j'y serai toujours attaché par mes vœux et par mes applaudissements (1). »
Le mariage ainsi annoncé fut célébré à la fin de décembre. Depuis ce moment, Canclaux avait résidé au Saussay, venant souvent à Paris, gardant d'excellentes relations avec les hommes au pouvoir, surtout avec Rewbell et Merlin de Douai. La rentrée de l'ancien général en chef dans la vie publique, quelques mois plus tard, n'était donc un sujet d'étonnement pour personne. Elle semblait naturelle et fut favorablement accueillie.
La qualité de ci-devant attribuée par le directeur
(1) A. A. G., dossier Canclaux.
Carnot au général Canclaux faillit cependant empocher le départ pour Naples du représentant de la République. La règle était en efîet formelle : tout parent d'émigré, d'après la loi du 21 nivôse an III (10 janvier 1795), ne pouvait remplir de [fonctions diplomatiques à l'étranger, et, dans des circonstances analogues, au commencement de 1796, le Directoire avait appliqué la loi au général Latour- Foissac, nommé ministre en Suède (1).
Mais une autre loi, du 17 ventôse an IV, avait admis des exceptions ! Canclaux bénéficia donc d'un traitement de faveur. Le 6 pluviôse an V (24 janvier 1797) parut le décret suivant : « Le Directoire, après avoir ouï le rapport du ministre des Relations extérieures et vu l'état des services du citoyen Canclaux, duquel il résulte que, depuis la Révolution, il a constamment porté les armes pour la défense de la République, qu'ainsi l'exception prononcée par la loi du 17 ventôse an IV, confirmée par l'article 2 de la loi du 14 frimaire dernier en faveur de» parents d'émigrés qui n'ont point cessé de porter les armes depuis la Révolution, lui est applicable, arrête ce qui suit : Le ministre des Relations extérieures est chargé de proposer les instructions nécessaires au citoyen Canclaux pour la légation de Naples à laquelle il a été nommé, et de tout disposer pour qu'il puisse se rendre à son poste dans le plus bref délai possible . »
Canclaux ne semble pourtant pas s'être pressé de quitter Paris! Après avoir fait très tranquillement
(1) Voir IxTRODicTiON, m.
ses préparatifs, il soumit à Delacroix un curieux mémoire relatif à son départ, daté du 6 germinal (26 mars). Plus de trois mois s'étaient écoulés depuis la désignation pour Naplesl Retenu au ministère. Delacroix chargea Lagarde, secrétaire général, de présenter le mémoire au Directoire le lendemain 7 germinal. Voici quelles étaient les demandes du diplomate en partance. Les réponses aux questions posées sont, sur l'original (1), de l'écriture fine et sèche du directeur Rewbell.
« Le général Canclaux invite le citoyen ministre des Relations extérieures à demander au Directoire exécutif :
1° Si, partant pour remplir la mission dont il est chargé, il prendra congé du Directoire en séance publique, et quel jour? (Réponse : Décadi prochain dans la salle intérieure du Directoire).
2" S'il paraîtra avec l'habit militaire de général en chef, grade qu'il a eu, ou celui de général de division? (Réponse : Ni l'un ni l'autre, attendu qu'il y a un uniforme pour les ambassadeurs (2) .
3° Si le citoyen Bouchard, autorisé à l'accompagner à Naples devra être présenté au Directoire avec lui? (Réponse : Non, parce qu'il ne fait pas partie de la Légation).
4" Si le citoyen Bouchard recevra immédiatement une indemnité pour ses frais de poste et quel département les lui paiera? (Réponse : Non, par la même raison ci-dessus. Le citoyen Bouchard nest que le secrétaire particulier du général Canclaux.)
(1) A. N. AF. III, carton 73.
(2) Voir Introduction, II.
Dans cette même séance du 7 germinal, le Directoire arrêta les termes de la lettre de créance de son «nvoyé. En la comparant à celle qui a été citée dans une autre étude pour l'ambassadeur nommé en Espagne (1), on verra que les termes en sont presque identiques : « Le désir que nous avons d'entretenir et de cultiver l'amitié et la bonne intelligence heureusement rétablie entre la République française et le royaume des Deux-Siciles, nous a engagés à nommer le citoyen Canclaux pour résider auprès de Votre Majesté en qualité de ministre plénipotentiaire. La connaissance que nous avons de ses principes et de ses sentiments nous est un sûr garant <jue le choix que nous avons fait de sa personne pour remplir cette mission honorable, sera agréable à Votre Majesté, et nous sommes bien persuadés qu'il mettra tout en usage pour justifier la marque de confiance que nous lui donnons. C'est dans cette persuasion que nous prions Votre Majesté d'ajouter une foi entière à tout ce qu'il lui dira de notre part et principalement lorsqu'il lui renouvellera l'assurance des vœux sincères que nous formons pour elle (2). »
Pourquoi le général Canclaux resta-t-il si longtemps à Paris? Peut-être le Directoire jugea-t-il utile d'attendre l'arrivée du chevalier Ruffo, annoncée depuis si longtemps. Or, Rull'o ne se présenta qu'au mois de mai au Luxembourg 1
Les avertissements sur la nécessité de hâter le
<1) Pérignon, III.
(2) A. N. A F* III, registre 176.
départ du ministre plénipotentiaire de la République avaient été cependant prodigués. Verninac de Saint- Maur, que Aubert-Dubayet avait remplacé au mois d'octobre 1796 à Constantinople (1), était rentré en France par le chemin des écoliers. Après avoir longuement admiré les paysages de la Grèce, il avait gagné l'Italie par Corfou et Brindisi et était arrivé à Naples le 31 jan\ier(12 pluviôse). Très observateur et particulièrement lié avec Delacroix, dont il devait, peu de temps après, épouser la fille, Verninac avait raconté au ministre ses impressions napolitaines. D'après lui, l'esprit de la population était généralement bon et satisfait de la paix signée le 10 octobre, à Paris, parle prince de Belmonte. Mais la Cour, au fond, était désolée, et la malveillance haineuse de la Reine semblait manifeste. « Il faut, — écrivait Verninac le 4 février 1797 (16 pluviôse), — que le général Canclaux arrive promptement. Sa présence devient de jour en jour plus nécessaire, elle donnera de la force aux nombreux amis de la République qui manquent de point d'appui, n'osant pas se montrer; elle en imposera à la Reine, elle arrêtera le cours des actes arbitraires qui se sont multipliés à l'infini en haine des principes de la République. »
Au commencement de février, — toujours d'après Verninac, — la Cour était surtout préoccupée des affaires de Rome qui se traitaient alors à Tolentino (2). Quoique n'ayant aucune situation officielle,
(1) l'oui- Yoriiinac, voii' Aubert-Dub^yet, II et III.
(2) Le traité de Toleutiuo fut signé le 19 février avec le pape. Le marquis del Vasto, ambassadeur d'Espagne à Rome, et le prince de Belmonte s'entremirent utilement pour arriver à une
l'ex-ministre à Constanlinople cherchait à percer les secrets de la diplomatie napolitaine. Il réussit à obtenir une audience du Roi à Caserte et dîna même chez Acton. Mais, sauf l'ambassadeur espagnol (1), aucun membre du corps diplomatique accrédité n'osa faire accueil au voyageur français, qui s'en plaignit très nettement à Paris : « Si l'ordre de choses actuel pouvait ne pas changer, si la présence de l'ambassadeur, que le Directoire a choisi pour résider à Naples, n'ouvrait pas les cachots des quatre ou cin(j cents infortunés qui, depuis des années, expient dans les fers le crime d'avoir été suspects d'attachement pour la France; s'il ne devenait j)oint lionorahle à Naples, et sans danger, d'approcher les républicains français qui pourront s'y montrer; certainement les intérêts et la considération de la République seraient compromis d'une manière fâcheuse. »
Après avoir copieusement renseigné Delacroix, Verninac était parti pour Rome le 2 mars (12 ventôse), avait été présenté au pape (2) et s'était rendu
solution. Mais le traité Jie donna pas satisfaction au Directoii-e qui avait espéré détrôner le pape, ni à la cour de Naples toujours très intransigeante.
(1) M. (le Bouligni (le pore), ancien auibassadeui' d'Espagne à Constanlinople.
(2) Voici riiTévérencicu.Y récit de cette présentation. Cacault avait amené Verninac et deux générau.v, dont le gi'néral Fiorella. Il faut remarquer que la pai.v venait d'être signée depuis quelques jours. « Nous allâmes en droiture chez le pape. Tous les appartements étaient obscurs et dégarnis de monde. Nous trouvâmes Sa Sainteté dans un déshabillé complet. Ce vieillard m'a paru imbécile. Comme si tout avait dû être déplacé dans celte visite, l'un des généraux lui parla de son fameux voyage de Vienne; l'autre, sans que cela vint à propos, lui dit que l'armée de la République en Italie serait bientôt de cent mille hommes. Appa-
ensuite au quartier général de l'armée d'Italie. Chargé par Bonaparte d'une mission officieuse à Venise, il ne rentra définitivement à Paris qu'au mois de mai.
Il n'y trouva plus le représentant de la République à Naples. Après plusieurs semaines de retards assez inexplicables, Canclaux s'était enfin décidé à se mettre en route avec Mme de Canclaux, sa fille âgée de treize ans, son ancien aide de camp Boucliard, devenu son secrétaire intime, et quelques serviteurs. Toute cette petite caravane avait quitté Paris le 12 germinal (l"" avril) et s'était dirigée tout doucement vers l'Italie.
Le général s'arrêta à Parme, visita assez longuement les merveilles de Florence et obtint une audience du grand-duc. Puis, toujours peu pressé de rejoindre son poste, il resta plusieurs jours à Rome ou Cacault lui donna sur la situation actuelle de la péninsule toutes les explications utiles pour compléter les directives officielles (i). Reçu avec égards à la frontière napolitaine, et escorté par un fort détachement de cavalerie, il arriva enfin à
l'cmmeiit, cela fit perdre la tête à Sa Sainteté! L'entretien s'ctant porte eur le Danube, Elle le fit tomber dans l'Adriatique. Far hunieur sans doute contre ce fleuve qui est tantôt catholique et tantôt protestant, et finit par se faire turc, Elle avança qu'il était peu considérable. .le crus devoir dire qu'il res.^^eniblait à une mer quelques lieues avant de se jeter dans le Pont-Euxin... Lorsque nous prîmes congé de lui, il présenta sa main couverte d'un gant au citoyeii Cacault qui s'inclina et la baisa... « (Lettre du 21 ventôse (11 mars 1797). Verninac à Delacroi.x.) (1) CancIau.K à DcIacroi.x;. De Rome, i" prairial (20 mai 1797).
Naples le 5 prairial (24 mai), après sept semaines de voyage !
Le secrétaire. Trouvé, tarda plus encore. Accompagné, lui aussi, de sa femme et de sa fille, il passa par Milan afin d'y prendre le mot d'ordre de Bonaparte à son retour de Léoben (1). Après avoir ensuite, comme son ciief, séjourné à Parme, à Florence et à Rome, il dut attendre plusieurs jours ses passeports et. finalement, ne rejoignit Caudaux que le 24 juin (G messidor).
Trouvé faisait alors ses débuts diplomatiques. Né en Anjou en 1768, il était arrivé à Paris au moment de la Révolution, à vingt et un ans, s'était lancé dans le journalisme et avait même dirigé le Moniteur en 1793. Il écrivait avec talent et ses chroniques sont encore intéressantes (2).
Lié avec beaucoup de personnages politiques, il avait occupé, au moment de la constitution du Directoire, pendant quelques jours, la place importante de secrétaire général, plus tard donnée à Lasrarde. Les motifs de sa démission sont assez
(1) Lettre de Trouvé à La Révelliére (annexes des Mémoires de La Révelliére). — Trouvé avait épousé Mlle Gorelli, fille adoptive de M. et Mme Tliouin, les insi;parables amis d 3 La riévcllière.
On remarquera que Ganclau.x n'avait pu se préseuler lui-même à Bonaparte. Lorsque l'ambassadeur était arrivé en Italie, ver.s le 15 avril, le général en ehef était aux portes de Vienne. Ils s'étaient peu connus jusque-là. Bonaparte avait failli cependant, en germinal an III (avril 1795), servir sous les ordresdc Canclaux comme général de brigade d'artillerie. (Archives Colbcrt. Lettre citée dans Napoléon intime, de Lévy, 59.)
(2) Il composa des tragédies; une entre autres avait pour sujet la mort de Pausanias et était remplie d'allusions à la tyrannie de Robespierre
curieux. Trouvé était extrêmement petit, tout à fait imberbe et se rendait compte lui-même de son physique un peu gênant. 11 écrivit le 13 brumaire an IV (3 novembre 1795) : « Tous ceux qui s'adressent au Directoire ou à son secrétaire paraissent si fortement frappés de mon air de jeunesse, malgré mes vingt-huit ans, que je crains de ne pas inspirer d'abord toute la confiance nécessaire dans une place de cette importance... »
Comme beaucoup d'hommes trop petits, Trouvé avait un caractère difficile. Intelligent, mais susceptible à l'excès, il ne possédait aucune des qualitésde sang-froid et de pondération nécessaires pour réussir dans sa nouvelle carrière. En outre, ses opinions étaient particulièrement ardentes, ce qui, naturellement, amena, comme nous le verrons, des tiraillements avec le sage Canclaux. Arnault écrivait sur Trouvé, en 1797 : « Les rois n'ont pas d'ennemi plus implacable que le citoyen Trouvé. Il est fait pour aller très loin, si la République se consolide, bien entendu; car il lui serait impossible de s'arranger de tout autre gouvernement (1)... »
(1) Ainault (Souvenirs, III, 393) ne l'ut pur^ bon piophéte au sujet de Ti'ouvO ! Nous verrons la coi^duitc à Naples du scci-étairc qui resta quelque temps chargé d'aflaires après le rappel de Canclaux. Nonnné ensuite à Milan, il eut de retentissants démêlés avec le général Brune. On l'envoya alors à Sluttgard. Sous le Consulat, il devint membre du tribunal, préfet do l'Aude et baron de l'empire.
En 1814, le baron Trouve fut pris d'un beau zèle royaliste et ne se rallia pas à Napoléon au retour de l'Ile d'Elbe. En 1816, il était devenu aussi exagérément monarchiste qu'il avait été farouche républicain et commit plusieurs maladresses par son intransigeance comme préfet, maladresses qui amenèrent sa révocatioji. Trouvé habita 'alors Paris, se fit imprimeur et végéta obscurément jusqu'en 1860.
En attendant l'arrivée de son secrétaire d'ambassade, le général Canclaux s'était tranquillement installé dans une maison sur la Cliiaja et avait parcouru les magnifiques environs de Naples. Mais il n'avait pu remettre encore ses lettres de créance au roi Ferdinand !
En effet, au moment de son arrivée à la fin de mai, aucun personnage important ne se trouvait dans la capitale. De grandes fêtes se préparaient pour le mariage du prince héréditaire avec l'archiduchesse Marie-Christine, sa cousine. Les souverains, la Cour et les ministres venaient, depuis le 20 mai, de partir pour Foggia, petite ville située à 60 kilomètres de l'Adriatique. C'était là que devait se rendre la jeune archiduchesse, après avoir débarqué à Ancône.
Canclaux n'avait donc pu qu'annoncer à Acton sa présence à Naples. Il l'avait en même temps remercié de l'escorte fournie depuis la frontière. Le premier ministre avait très courtoisement répondu de Foggia, le 23 juin (1) : « Je désire, monsieur le général, de pouvoir vous témoigner par tous les moyens ((ui dépendront de moi mon empressement à vous rendre le séjour de Naples aussi agréable qu'il sera possible. »
Une fois le mariage célébré à Foggia, le 25 juin, la famille royale était venue s'installer pour quelques jours au château de Caserte, à 30 kilomètres de
(1) Acton à Canclaux. (Archives Colbert.)
la capitale. Cette magnifique résidence, dont les jardins en terrasses rappelaient ceux de Versailles, était le séjour préféré de la Reine. Dans une des ailes du château habitaient, depuis le mois de mai 1796, deux princesses, tantes de Louis XVI, Madame Victoire et Madame Adélaïde, avec toute une petite cour; la duchesse de Narbonne, la comtesse Louis de Narbonne, le comte et la comtesse de Chastellux, et une suite nombreuse (1).
Le premier ministre Acton étant rentré directement à Naples avec le prince de Castelcicala, directeur des affaires étrangères, Canclaux put les voir le 3 juillet. Le retour de la Cour devant avoir lieu le 6, on convint que la présentation au Roi, retardée depuis si longtemps par l'absence des souverains, serait faite le plus tôt possible.
Ce ne fut donc, en somme, que six semaines après son arrivée, que commença le rôle officiel de l'ambassadeur du Directoire. Il avait eu le temps d'étudier à loisir les mœurs du pays et de se préparer à entrer dans l'étrange milieu formé par la cour de Naples.
(1) Les princesses restèrent à Caserte jusqu'en dôccnibrc 1798. Après la fuite des souverains en Sicile, elles gagnèrent Trie.-^tc par Brindisi.
La jeunesse du loi Ferdinand. — Marie-Cai-oline. — Premiers ministres. — Acton. — Sa haine contre la Fiance. — L'ambassadrice d'Angleterre lady Hamilton. — Son intimité avec la Reine. — Le peuple et les courtisans. — Mouvement des esprits. — Instructions données au général Canclaux.
Cette cour de Naples était le dig^ne pendant de la cour d'Espag^ne : un roi bonhomme mais imbécile, une reine méchante et vicieuse, un favori tout puissant. Ici comme là (I), une dépravation et une démoralisation absolues.
Le roi Ferdinand lY, troisième fdsde Charles III d'Espagne, — frère, par conséquent, du roi d'?]spagnc Charles IV, — était monté sur le trône des Deux-Sicilesen 1759, à huit ans. Très mauvais élève, mais très passionné pour les exercices du corps, — très Sjiort dirions-nous aujourd'hui, — pêcheur habile, cavalier et chasseur d'une endurance remarquable, le jeune roi avait grandi sous l'œil bénévole du prince de San Nicandro, son gouverneur, sans ouvrir un livre, sans s'intéresser aux alFaires de l'État, sans rien apprendre de son métier de roi. Tanucci, ministre depuis 1734, avait, en fait, exercé la régence à partir de 1759.
(1) Voir PÉRIGNON, IIL
Très aimé de son entourage pour sa simplicité, et très populaire parmi les lazaroni dont il partageait les goûts et les vulgaires plaisirs (1), Ferdinand IV s'annonçait, à dix-sept ans, comme un prince bon garçon, mais comme un très médiocre souverain. Le Conseil de régence l'avait alors fiancé à l'archiduchesse Marie-Josèphe, fille de Marie-Thérèse et de l'empereur François l" . La princesse était morte six semaines après les fiançailles et le Roi avait épousé quelques mois plus tard une sœur de sapremière fiancée, sœur aussi de Marie-Antoinette, l'archiduchesse Marie-Caroline.
La nouvelle reine des Deux-Siciles avait fait son entrée à Naples à la fin de 1768. En 1797 elle avait quarante-cinq ans mais était encore assez belle, charmante quand elle voulait plaire. Les courtisans lui trouvaient un grand air de famille avec Marie-Antoinette. Le comte de Vaudreuil écrivait le 17 janvier 1790 au comte d'Artois : « J'ai vu la reine de Naples. Sa ressemblance avecnotre reine m'a faitune si vive impression que mes larmes ont coulé malgré tous mes eff"orts pour les retenir » . Après avoir peint le portrait de Marie-Caroline, Mme Yigée-Lebrun constatait aussi cette ressemblance : « Sans être aussi jolie que sa sœur cadette, la reine de Naples me la rappelait beaucoup. Son visage était fatigué, mais l'on pouvait juger qu'elle avait été belle. Ses mains et ses bras surtout étaient la perfection pour la forme et pour le ton de la couleur des chairs. »
Intelligente, mais surtout intrigante et ambitieuse,
(1) Pour les goûts canailles du jeune Roi, voir Hisloire du royaume de JS'aples, par le général Colletta, I, 173.
la reine avait exigé, — dès la naissance d'un prince royal, — l'entrée au Conseil où se décidaient les affaires du royaume. Prenant très vite un grand ascendant sur le faible Ferdinand, elle avait obtenu presque aussitôt le renvoi du vieux marquis Tanucci, et désormais, comme sa belle-sœur Marie- Louise en Espagne, était devenue le véritable souverain.
Comme Marie-Louise aussi, elle avait pris de jeunes amants et les avait poussés aux premières charges du royaume ! Les deux premiers, — l'écuyer Galinguy et le cadet Louis Galeotta, — avaient été créés colonels, et le troisième, le marquis délia Sambucca, était devenu premier ministre en 1777 (1) . Assez vite lassée de Sambucca, la Reine l'avait remplacé, en 1770, par le prince de Caramanico. Celui-ci, peu préparé aux hautes fonctions politiques que lui valait l'affection royale, avait eu la singulière idée, sur le conseil du grand-duc Léopold, d^appeler près de lui, pour diriger la marine, un étranger rencontré en Toscane, nommé John Acton.
Cet aventurier était le fils d'un chirurgien accoucheur d'origine irlandaise; né à Besançon en 1737, il avait d'abord servi pendant quelques années dans la marine royale de France. Chassé pour inconduite, il s'était rendu en Italie et avait réussi, après beaucoup d'avatars, à se faire nommer amiral en Toscane ! C'est alors que Caramanico l'avait connu pendant un voyage.
F'ort intelHgent et dénué de tous scrupules, John
(1) Mémoire adresse le 8 septembre 1773 par le baron de Bretcuil, ambassadeur de France à la cour de Naples.
Acton avait vite compris que pour devenir puissant à Naples, il était nécessaire de passer par la couche royale. Quelques mois après avoir été appelé à régénérer la marine napolitaine, il devenait l'amant de la Reine, faisait renvoyer son bienfaiteur Caramanico (1), obtenait la gérance de trois ministères, guerre, marine, affaires étrangères, et réussissait, — comme Godoï en Espagne, — à prendre aussi une grande influence sur le Roi!
Détestant profondément la France, qui l'avait chassé, le nouveau ministre de Ferdinand avait tout de suite orienté contre son ancienne patrie la politique de son pays d'adoption. Même avant 1789, les relations entre les deux cours de Versailles et de Naples étaient devenues beaucoup moins cordiales que par le passé. Peu à peu, les liens du « Pacte de famille » s'étaient relâchés, non seulement avec la France, mais aussi avec l'Espagne. L'alliance conclue entre les différentes branches de la maison de Bourbon ne plaisait du reste pas à Marie-Caroline. « Je suis femme du roi de Naples, disait-elle, et mère des futurs rois de Naples. Voilà ma maison, celle que j'aime, qui m'intéresse et pour le bien-être de laquelle je ferais tout au monde (2). » Le 10 juillet 1784, le chargé d'affaires Denon mandait au comte de Vergennes que la Reine avait dit : « J'y perdrai ma couronne, j'y perdrai jusqu'à la dernière goutte de mon sang, mais je sortirai de la dépendance de la maison de Bourbon. Mon frère (Joseph II)
(1) Caramanico, tout à fait disgracié, mourut empoisoniiL' peu après.
(2) Marie-Caroline eut di.v-scpt enfants.
ne m'abandonnera pas. Il m'a dit qu'il avait quarante mille Croates à mes ordres. » S'entretenant avec un de ses confidents, Acton s'écriait vers la même époque : « Oui, monsieur, je parviendrai à séparer lo roi de Naples de sa famille ou je me brûlerai la cervelle ! »
En 1788, la Reine avait cependant songé à marier son fils aîné à Madame Royale (1) I La Révolution avait naturellement fait abandonner ce projet et Marie-Caroline avait dès lors cherché à négocier un rapprochement intime avec sa propre famille, celle des Habsbourg-Lorraine. Un triple mariage fut décidé et annoncé au commencement de 1790. Quelques mois plus tard, le 19 septembre, deux jeunes princesses napolitaines épousaient deux ar. chiducs, — François et Ferdinand (2), — et le prince héritier de Naples, encore enfant, était fiancé à la petite archiduchesse Marie-Christine (3j.
Ces unions avaient une importance politique considérable. Elles « décousaient le système bourbonique », suivant l'expression du comte de Yaudreuil (4). Toute la cour de Naples s'était rendue ù Vienne pour le mariage des princesses. La Reine avait revu son frère préféré Léopold, l'ancien grandduc de Toscane devenu empereur, et assisté à son couronnement à Francfort. Elle était rentrée dans sa capitale bien décidée à poursuivre de sa haine
(1) Dcpêclio di- Cacault du 6 drcenibio ITSS.
(2) François devint rempei-cur Franvoi.s II: Feidiiiaud ctait grand-duc do Toscane.
(3) Celait cette union qu'on venait de célébrer à Foggia en juin 1797, dès que les fiancés avaient été en âge de se marier.
(4) Vaudreuil au comte d'Artois, 2 juillet 1790.
les nouvelles idées françaises, prête à prendre part à la lutte que l'Europe monarchique se préparait à entamer contre la Révolution,
Depuis longtemps déjà la Reine avait été encouragée dans ses sentiments d'hostilité contre la France par l'ambassadeur d'Angleterre à Naples, le chevalier Hamilton. Ce diplomate représentait son pays à la Cour depuis 1764! Artiste et érudit, il avait employé ses loisirs en publiant un ouvrage sur les antiquités étrusques, grecques et romaines, et une importante étude sur les volcans des Deux-Siciles . Ce dernier ouvrage, d'abord publié sous forme de lettres dans les Annales de la Société royale de Londres, avait été luxueusement édité en français chez Didot jeune, avec soixante planches descriptives. L'érudition de l'ambassadeur lui avait donné une très grande notoriété. Galant homme et homme galant, très attaché au pays napolitain qu'il considérait comme sa seconde patrie, il occupait une place prépondérante parmi ses collègues du corps diplomatique. Il avait toujours plu à la Reine par son esprit primesautier et son amabilité souriante, tandis que le Roi prisait surtout en lui son ardeur toute junévile pour les chasses et les distractions sportives. Au moment où les souverains revenaient à Naples en 1791, Hamilton, que l'on avait connu célibataire depuis 1764, ramenait de Londres — où il s'était rendu pendant les mariages autrichiens — une ambassadrice légitime.
Lady Hamilton avait alors vingt-sept ans (1). C'était une aventurière qui, de degrés en degrés, après avoir été bonne d'enfants à Londres, femme de chambre, puis actrice au théâtre de Covent Garden, s'était lancée dans la galanterie, avait été cotée femme à la mode, s'était fait exhiber par le docteur Grahain, puis avait inspiré au célèbre peintre Rommey, auquel elle servait de modèle, une violente passion (2). Elle était ensuite devenue la maîtresse de lord Gréville, de l'illustre famille des Warwick. Ruiné, Gréville avait dû se rendre à Naples en 1789, pour implorer la générosité de son oncle le chevalier Hamilton. Emma Lyon, — c'était le nom de sa maîtresse, — l'avait accompagné. L'ambassadeur avait payé les dettes de son neveu, mais, en échange, avait gardé près de lui l'ancien modèle I En 1790, il avait fait peindre la jeune femme par Mme Vigée- Lebrun « en bacchante couchée au bord de la mer et tenant une coupe à la main (S). » Follement amoureux, il l'avait emmenée peu après en Angleterre, et, malgré ses soixante-sept ans, venait do l'épouser le 6 avril 1791 !
Telle était l'influence du chevalier, que lady Hamilton fut tout de suite accueillie à Caserte, malgré
(1) D'ai)rùs M. Paliimbo, l'un di; ses biographes, elle était noc eu 1764 dans le Laneasliire.
(2) Un des portraits d'Emma Lyon, par Rommey, faisait partie de la collection Crosnier vendue en décembre 190o à l'hôtel Drouot. — Pour le détail de la vie de lady Hamilton avant son mariage, voir la Reine Marie-Caroline, par GAONiÈRii;.
(3) Souvenirs de Mme Vitjée-Lebrun, I, cli. v. Mme Vigée-Lebrun avait quitté la France à la lin de 1789. Elle séjourna à Rome et à Naples jusqu'en 1791, puis à Vienne pendant deux ans et ensuite en Russie.
ses origines. L'ambassadrice fit sensation à la Cour par son éclatante beauté. Sans grande instruction mais intelligente et adroite, ayant le goût des fêtes, sachant se costumer et se draper à ravir, « ayant, — dit Mme Vigée-Lebrun, — la faculté de donner subitement à tous ses traits l'expression de la douleur et de la joie, et de se poser merveilleusement pour représenter des personnages divers, » elle fut trouvée tout à fait délicieuse par Marie-Caroline. Bientôt lady Emma devenait l'amie intime de la Reine, et sa confidente attitrée. Presque chaque jour, des lettres d'une extrême tendresse lui parvenaient du palais. Affaires de Naples, affaires d'Autriche, affaires d'Espagne, tout était confié à la belle favorite I Augeard raconte dans ses Mémoires (1) qu'il se trouvait en visite à Caserte à la fin de 1791. «... On annonça dans le même moment le courrier de Naples. Comme le Roi était à la chasse, la Reine ouvrit les dépêches pour préparer le travail. Elle s'aperçut de mon étonnement et me dit : Cela vous surprend? — C'est que Madame votre sœur (Marie- Antoinette) n'ouvre pas les dépêches du roi de France! — J'en ai la permission, moi. Je prépare le travail quand le Roi est à la chasse, et il m'est arrivé même de le signer quand une affaire se fait urgente, parce qu'enfin les affaires de l'État ne doivent jamais souffrir de retard... »
On voit quelle pouvait être l'importance des secrets livrés I Voici du reste, une lettre de la reine à son amie (2) datée du 28 avril 1793, qui ne laisse
(1) Mémoires secrets publics par M. Bavoux.
(2) Lettre citée par Gagnière, p. 44,
aucun doute sur l'influence exercée par l'ambassadrice. « Ma bien chère miledy, -^ écrivait Marie Caroline, — je vous envoie un chifl're venu d'Espagne qu'avant vingt-quatre heures vous me devez rendre afin que le Roi le retrouve. Il y a bien des choses très intéressantes pour le gouvernement anglais, et que j'aime à leur communiquer et montrer mon attachement pour eux et ma confiance au digne chevalier, auquel je prie seulement de ne pas me compromettre . Adieu, combien de choses nous parlerons demain... » Grâce à la meilleure des espionnes, le digne chevalier pouvait donc renseigner facilement son ministre après avoir lui-même passé tout son temps à faire du « sport » en péchant ou chassant avec Ferdinand (1)!
(1) Les clia«ses du Rui de Naple.s passaient pour très giboyoïisop. l-]n 1807, penilaut le goiivenieinciit du roi Josepli, il fut question d'un voyage de Napoléon dans le sud de l'Italie. Joseph écrivit alors à l'Empereur, le 21 décembre 1807 : « J'ai trouvé que les chasses étaient ici beaucoup plus belles que je ne le pensais et j'ai donné l'ordre de les préparer. Je puis donc assurer Votre Majesté qu'outre toutes les raisons de politique, d'intérêt et d'afl'eclion qui l'amèneront ici, elle peut aussi compter pour quelque chose de trouver à Venafro la plus belle chasse aux sangliers (ju'elle puisse l'aire dans tout le reste de son empire. Ce lieu, si renommé du temps d'Auguste, pour ses chasses, chantées par Horace, n'a rien perdu de l'aspérité fertile de ses montagnes, et d' l'abondance et de la ([ualité de son gibier. Près des ruines de Minturnes, Votre Majesté pourra trouver la plus belle chasse aux oiseaux d'eau qui existe. Elle tirera deux mille coups dans une promenade sur dès canaux qui parcourent un espace de huit milles. Frès des ruines de Pœstum, elle tirera cinq cents bécasses; sur le lac d'Averne, autant de canards; près de l'ancienne Capoue, des sangliers, de; chevreuils et des cerfs; près de Naples, des cailles; à Caserte, des faisans; à Portici, des sgarollcs, oiseaux de passage qui portent une houppe sonblable à celle des hérons, qui sert de parure aux femmes... Si tout ceci pouvait être de quelque chose dans la balance et déterminer Votre Majesté, je ne me reprocherais plus de l'en avoir entretenue si longtemps... »
Tels souverains, tels courtisans. Ferdinand et Caroline ont la cour qu'ils désirent et qu'ils méritent, brillante, luxueuse, amoureuse de plaisirs mais profondément corrompue. « Naples est une vraie Babylone (1) », disait l'empereur Josepb II après un voyage en Italie en 1784. L'élégance et la beauté des femmes sont proverbiales, mais l'immoralité règne plus encore au palais de Caserte qu*à l'Escurial ou qu'à Aranjuez. « Je ne puis assister sans dégoût à ce qui se passe sous mes yeux, — écrivait Nelson pendant un de ses séjours à Naples, — je ne vois autour de moi que des escrocs, des catins, des comédiens et des poètes (2). »
Dirigées par des ministres corrompus, les affaires de l'État se traitent, comme les plaisirs, au petit bonlieur. Tout est à vendre et tout est acheté, les charges les plus importantes comme les fournitures. Les représentants des vieilles familles napolitaines donnent l'exemple de la vénalité, l'inconséquence est la règle des relations sociales dans tous les milieux. Tandis que Marie-Caroline fait son intime amie d'Emma Lyon, ancienne femme galante, et lui livre impudemment les secrets politiques du royaume, une marquise de Mastagna, fille du duc de Ijaurenzana, épouse, en juin i791, le danseur Gaétan Gioja et continue à tenir son rang à la
(1) Le cardinal de Bernis au marquis de Vergcnnes. Lettre citée par F. Masson : le Cardinal de Bernis depvis son ministère.
(2) Voir dans Thiébault, IL xv, ses impressions sur les femmes de la société napolitaine.
il8 CANCLAUX
Cour (1); Acton. qui n'est plus satisfait de son cuisinier, tente, en le ren\oyant, de lui faire obtenir une place de vice-consul [2); pour garder toute sa lii)erté, la Reine se charge, dit-on^ d'arranger pour son royal époux, un véritable Parc aux Cerfs à San Leucio (3). Quant au roi, qui n'est plus guère séduisant, si l'on en croit d'Espinchal, — (c'était, dit ce conteur (4), un albinos aux yeux rouges avec la figure blafarde et les cheveux d'un blond fade), — ce qu'il veut, avant tout, c'est d'oublier les soucis du trùne! Vêtu en marinier, il prend plaisir à fréquenter la lie de la populace, vend lui-même sans vergogne, au coin des rues, le poisson qu'il a péché ou le gibier qu'il a tué et distribue ensuite à ses fidèles amis les lazaroni le prix de la vente !
Bruyant, grouillant, léger, le peuple de Naples est sans aspiration et sans énergie. Cinq cent mille êtres humains habitent la capitale et ses fauboui'gs. On y compte (o) trente six mille prêtres, moines ou religieux, cin(|uante mille domestiques, dix mille nobles, vingt mille avocats ou notaires, six mille matelots et pêcheurs, trois cent négociants en gros, six mille marchands en détail, vingt mille artisans, deux mille médecins ou chirurgiens, quatre mille employés dans les bureaux et douanes, six mille soldats, les enfants, les femmes... et les lazaroni!
(1) Moniteur du 29 messidor an V (17 juillet 1797).
(2) Canclaux à Delacroix. De Rome, 1" piairial (20 mai 1797).
(3) Thiéhaii.t, II, x.
(4) Souvenirs ih iVEspinchal, I, 48.
(5) Mémoire de Cavalier, ancien consul à Naples. (A. E. Fonds divers, Naples, 1, 200.)
Ceux-ci, — les lazaroni, — sont les vrais maîtres de la ville. « Gens de terre et de mer, en partie forçats libérés ou échappés, sommairement vêtus, ils gîtent la nuit sur les dalles des palais et des Églises, le jour sur le pavé des rues... Avec le plus bas salaire d'une heure de travail ils se procurent leur nourriture, du macaroni frit au coin des rues et mangé sur la borne; insouciants et fanatiques, espérant tout et ne prétendant à rien, robustes, braves jusqu'à la frénésie, cruels, aussi faciles à la résignation qu'à l'exaltation, ils pullulent au nombre de cent mille des deux sexes, sans individualité, sans familles, n'ayant de rapport avec l'État que par la potence, et vivant dans un tel pêle-mêle que Dieu seul aurait pu au milieu d'eux se reconnaître (1)... »
Tandis que ces grands amis du roi Ferdinand se chauffent au soleil, des centaines de prisonniers croupissent dans d'infâmes cachots. Leur crime? Certains d'entre eux ont, paraît-il, à la fin de 1792, semblé approuver la Révolution française en recevant chevaleresquement l'escadre de La Touche- Tréville, obligée par un ouragan de se réfugier dans^ la rade de Naples. Enfermés depuis plus de quatre ans, ils ne peuvent obtenir des juges. D'autres, plus récemment mis en prison, en 1795, ont simplement affiché des idées trop libérales. Ces prisonniers politiques appartiennent aux classes éclairées ou aux plus anciennes familles du royaume. Les fils du duc d'Andréa et du duc de Cassano sont du nombre. Beaucoup d'ailleurs, parmi ces soi-disant
(1) Thiébault, II, 3S8.
conspirateurs de 1795, non seulement ont été enfermés mais ont disparu. Qu'importe à Ferdinand et à Caroline? Il existe dix mille nobles à Naples! Les familles illustres qui s'éteignent sont facilement remplacées à la Cour. A l'occasion du mariage du prince héréditaire en 1797, on fait une fournée de princes, et les gros bourgeois de Foggia, qui ont eu l'honneur de loger la suite royale, deviennent tous marquis authentiques!
A côté de tous ces fantoches, — courtisans ou lazaroni, clients de la Reine et du Roi, — Naples possède un grand nombre de savants et de littérateurs de valeur. Parmi les plus connus, l'historien Colletta cite le marquis Vargas, les princes de San Severo et de Scaletta, le docteur Cirillo, les professeurs Gennaro et Filangieri, l'abbé Galliani ([). Mais les efforts scientifiques et littéraires sont mal vus par le gouvernement et presque tous les livres qui paraissent sont mis à l'index. Les Essais politiques, de (lennaro, et la Science de la Législation, de Filangieri, sont poursuivis comme œuvres subversives, uniquement parce que leurs auteurs ont des sympathies pour la France! Le mouvement des esprits est donc peu encouragé et les journaux politiques sont interdits. Deux gazettes paraissent de temps en temps cependant, imprimées sur les presses royales. L'une est hebdomadaire, c'est le Journal officiel où le ministre Acton ne laisse publier que les nouvelles agréables, bonnes à faire connaître. L'autre gazette paraît irrégulièrement
(1) Histoire ihi royaume de Naines, par le général Colletta, I. vu.
tous les mois ou tous les deux mois. Rédigée par un chambellan, elle s'intitule la Notice du monde et raconte presque uniquement les fêtes delà Cour(l).
Les diplomates ne sont donc tenus au courant des affaires politiques européennes que par les dépêches de leurs ministres ou par des correspondances particulières. Celles-ci ne sont d'ailleurs jamais distribuées qu'après avoir été lues par la policel «Toutes les lettres sont ouvertes, — écrivait le chargé d'affaires de France le 29 pluviôse an VI, — plusieurs sont supprimées, celles qu'on rend ne parviennent qu'un, deux ou quatre jours après. »
Acton lui-même dirige le cabinet noir. Quant à l'espionnage, qui joue à Naples le même rôle qu'à Venise, Marie-Caroline s'en réserve personnellement le contrôle. Des milliers d'espions (2) sont à ses ordres, et c'est un de ses passe-temps favoris que d'écouter les rapports de ses principaux agents (3) !
La situation qu'allaient trouver les envoyés du Directoire dans cet étrange milieu napolitain était particulièrement délicate. La Reine ne cherchait pas à cacher l'horreur que lui inspirait toujours la France nouvelle. Elle s'était fait peindre « en cos-
(1) Canclaux à Delacroix, 29 prairial au V (17 juin 1797).
(2) En ventôse an VI, au dire de Trouvé, six cents nouveaux espions à douze ducats par mois furent engagés.
(3) Toute sa vie, la Reine garda la passion de l'espionnage. Voir à ce sujet dans la Revue de Paris, octobre 1898, la curieuse conversation du duc d'Orléans (Louis-Philippe) avec son beau-père Ferdinand en 1813.
tume tragique, contemplant avec plus de fureur que d'attendrissement les bustes de Louis XVI et de Marie-Antoinette, leur promettant vengeance en fort mauvais vers inscrits sur un ruban qui lui sort de la bouche (1). » En 1797, ce tableau occupait la place d'honneur dans une des salles du château de Caserte!
Or, non seulement la vengeance promise n'avait pu se produire, mais les Bourbons de Naples avaient dû conclure la paix après avoir reconnu la République triomphante! Certes, les conditions souscrites à Paris en octobre 1796 par le prince de Belmonte étaient modérées. Gallo a dû l'avouer dans ses Mémoires. « Le traité de Paris, — dit-il, — n'avait pas changé les dispositions de la Cour, qui ne cessa d'armer et de donner des inquiétudes pendant l'année 1797 et, cependant, nul traité ne pouvait être plus favorable. »
Tout en étant favorable, le traité avait paru profondément humiliant. Après s'être lancé dans la coalition, après avoir fourni un important contingent pendant trois ans, le Roi avait dû solliciter un armistice à Brescia et accepter les conditions du général jacobin qui venait de révolutionner toute l'Italie! Et un article secret du traité avait forcé le gouvernement royal à verser huit millions de denrées en guise d'indemnité, à la République régicide !
Un sentiment très prononcé de dépit se mêlait
(1) Arnault, Souvenirs d'un sexagénaire, III. Il ajoutait aprè.s cette de.scription : « Ce tableau, aussi mal pei^t qu'il était mal conçu, me parut une véritable profanation, une ridicule parodie d'un sentiment aussi noble que naturel. »
donc maintenant à l'ancienne animosité. Le ministre Delacroix s'en était parfaitement rendu compte en rédigeant les instructions remises au général Caudaux avant son départ (l). Ces instructions débutaient ainsi : « Le moment est enfin arrivé où la France, forte de la Constitution républicaine, des triomphes éclatants de ses armées et de lu situation formidable qu'elle s'est acquise du côté du Midi et des Alpes, par le dernier traité a^■ec la cour de Turin^ doit désormais influencer l'Italie de la manière la plus avantageuse pour ses intérêts politiques et commerciaux et devenir l'arbitre de la tranquillité de cette belle région de l'Italie... Le traité du 19 vendémiaire dernier, qui rétablit laPaix, donne l'espoir de renouer toutes les négociations (pour un traité de commerce) que la cour de Versailles avait autrefois entamées. C'est au citoyen Caudaux à faire naître des dispositions amicales envers la République, à faire naître toutes les circonstances qui pourraient faciliter une sincère union entre les deux gouvernements, et préparer les hommes qui dirigent la cour de Naplcs aux changements que la République française doit, par la force des choses, opérer dans le système politique de l'Europe. » Delacroix prévenait ensuite Caudaux « qu'il ne devait pas s'attendre à trouver la cour de Naples favorablement disposée » ; il lui recomnianmandait « de déployer la plus énergique fermeté pour faire rendre aux Français la justice et la protection », et aussi de jeter les bases d'un traité
(1) Elles furent signées par Rcwbell, alors président.
de commerce, de chercher à gagner l'estime de la Reine, de renseigner sm'les agissements de la Cour, d'exiger la stricte exécution du traité et le versement intégral des indemnités promises!
Pour suivre ce vaste programme, beaucoup de tact, de la finesse et de l'énergie étaient nécessaires. L'envoyé du Directoire pensa que le meilleur moyen de mener à bien sa mission était d'abord de gagner l'estime de la Reine et de plaire à ses ministres. Homme du meilleur monde, d'allures distinguées et courtoises, il réussit assez rapidement à la Cour. Mais là se bornèrent ses succès diplomatiques ! Les égards qu'on lui témoignait s'adressaient bien plus au ci-devant qu'au représentant de la République. Canclaux n'était pas de taille à jouer le rôle qu'avait si brillamment rempli Pérignon en Espagne l'année précédente. Les circonstances étaient d'ailleurs toute différentes. A Naples, la modération de l'ambassadeur ne pouvait désarmer l'implacable haine portée à la France par la Reine et par son favori, alors que Pérignon avait trouvé à Madrid le tout puissant prince de la Paix très disposé à le seconder.
Audience royale. — Discours de Canclaux. — Premières satisfactions. — Impressions de Trouvé. — Sujets d'irritation de Bonaparte contre la Cour. — Prétentions napolitaines. — Situation politique et personnelle de l'ambassadeur. — Reproches de Talleyrand. — Optimisme du général Canclaux.
Nous avons vu que Faudience royale avait été long'temps retardée par le séjour de la Cour à Foggia. D'abord fixée au 20 messidor (8 juillet) après une première entrevue avec Acton, elle eut lieu le 10 juillet au palais royal de Naples (1).
L'envoyé du Directoire s'adressa ainsi à Ferdinand IV : « Sire, les lettres de créance que j'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté de la part du Directoire exécutif de la République française lui donnent les assurances les plus certaines de l'amitié, du bon accord, de l'intelligence (ju'il désire entretenir entre la nation napolitaine et la nation française. Votre Majesté sera d'autant plus sensible à cette assurance que, malgré les suggestions des puissances coalisées contre la France, et sans
(1) Ce magnifique palais, de cent soixante mèties de façade, avait été construit au commencement du dix-septième siècle. Il subsiste encore aujourd'hui, mais a été maladroitement restauré et modifié. En 179'7, ses superbes jardins descendaient jusqu'à la mer.
attendre le sort des combats, elle a embrassé la Paix amie de l'humanité et qu'ainsi elle a su mettre le sentiment du bonheur de ses sujets au-dessus de ses affections personnelles.
« Représentant d'une nation grande et puissante qui a voulu être libre et qui veut être juste, interprète du gouvernement qui toujours écrasera les basses intrigues, et qui jamais ne portera le trouble dans les gouvernements étrangers, par des moyens indignes de sa franchise et de sa loyauté, gage de sa fidélité à ses engagements, je mettrai mon devoir et ma gloire à mériter l'estime de Votre Majesté et à lui prouver mon respect. »
Ce discours fit, naturellement, très bonne im})ression sur les courtisans. Il était impossible de se douter que c'était au nom d'un gouvernement issu de la Révolution, que l'ambassadeur de la République avait pris la parole! Aussi, la réponse royale, débitée en italien, fut-elle également courtoise. Sans faire allusion aux circonstances qui avaient motivé, l'année précédente, l'armistice de Brescia et le traité de Paris, le Roi affirma nettement son grand désir de maintenir la paix.
La Reine, restée à Caserte, n'avait pas paru à l'audience. 11 avait été convenu qu'elle recevrait l'ambassadeur et Mme de Canclaux à son prochain voyage à Naples. L'occasion se présenta dès le lendemain, 11 juillet. Cette fois, l'entrevue fut moins cordiale ! « La Reine nous a reçus, ma femme et moi, assez froidement », racontait mélancoliquement Canclaux dans sa dépêche du 13 juillet!
Deux jours après cette entrevue avec Marie-Caroline, une grande fête a lieu à Caserte. Le corps diplomatique doit y présenter ses hommages au prince héréditaire François-Joseph et à sa jeune femme l'archiduchesse Marie-Christine. Les jardins ont été somptueusement illuminés et la soirée est d'une douceur extrême. Les belles patriciennes de Naples sont venues en foule, délicieusement parées. François-Joseph a dix-huit ans et sa femme seize ans. Le charme de leur jeunesse contribue à l'éclat du bal. Marie-Christine est du reste jolie et fraîche et plaît à tous. « Elle a des grâces, de la figure, de l'amabilité, on lui accorde de l'instruction. On peut conjecturer qu'elle ne dérogera point du sang dont elle est née. Elle régentera son mari et le royaume (1). »
Gagnés eux-mêmes par le succès de leur bellefille, les souverains sont fort gracieux. Canclaux a sa part d'amabilités et il peut la raconter à Delacroix : « Le roi, la reine, le prince héréditaire et sa nouvelle épouse m'ont adressé la parole d'une façon très remarquable et qui a été remarquée (2). »
C'était une première revanche de l'accueil discourtois fait par Marie- Caroline le 11 juillet. L'ambassadeur eut presque aussitôt un nouveau sujet de satisfaction. Le 15 juillet, le ministre Acton, devenu capitaine général depuis le retour de Foggia, donnait lui-même une fête dans sa belle villa de
(1) Archives Colbert. Mémoire anonyme daté do messidor an V. Cette jeune princesse n'eut qu'une fille, la duchesse de Berry, et mourut très jeune à Palerme.
(2) Dépêche du 28 messidor (16 juillet).
Castellamare. L'ancien général en chef de la Convention et Mme de Canclaux occupèrent les places d'honneur !
Ces premières politesses reçues avaient leur importance. Dès le 2o juillet, Trouvé constate dans une de ses lettres à La Révellièrc (1) que déjà « la Cour paraît estimer le caractère, la droiture et l'honnêteté de l'ambassadeur. » Mais le corps diplomatique ne suit pas l'exemple du capitaine général et marque très nettement son peu de sympathie pour les Français (2). A peine, au début, les chargés d'affaires étrangers ont-ils le courage de se faire voir à la maison de France 1 Quant aux nobles napolitains, même ceux qui doivent, l'année suivante, accueillir Championnet avec des transports de joie, — les princes de Gérace, d'Angri, Colonna, d'Aliano, Carafia, les marquis de Bene vente, de Cassano, de Morcone, d'Eboli, etc., — ils ont encore peur de se compromettre en venant chez le représentantde l'odieuse république. Un seul personnage officiel, ose franchir le seuil de la légation. C'est le docteur Cirillo, médecin de la famille royale, homme ^r
aimable, éclairé, et auteur d'un ouvrage de bota- i
nique dont il fait hommage au Directoire (3). Ce
(1) Annexes des Mémoires de La Bévelliére, II,
(2) Un seul fit exception, M. de Rouligni, ambassadeur d'Espagne, ancien minisire à Constantinople jusqu'en 1791.
(3) Cirillo était venu à l'ambassade la première fois pour soigner Mme Trouvé. Ce docteur joua ua rùle important lors de l'invasion française sous Cliampionnet, et périt en.suite misérablement au moment des vêpres napolitaines de l'an VII.
Cirillo, qui adore les Français, accepte à dîner chez Mme de Canclaux mais, auparavant, doit en demander l'autorisation au ministre de la police! Il prend Trouvé en grande afTection. « Ah ! nous dit-il, chaque fois qu'il nous voit, si je pouvais vous recevoir, vous donner moi-môme à dîner (1).. »
Heureusement, la maison louée par Canclaux sur la Chiaja (2) est agréable. « La vue est magnifique, d'un coup d'œil nous embrassons la vaste mer, la ville de Naples, le Vésuve, Portici, l'île de Caprée le coteau du Pausilippe... C'est là que viennent chaque soir se promener les milliers de voitures qui traînent le luxe et l'ennui des oisifs de cette grande cité. On ne peut se faire une idée juste du tapage et des cris de ce peuple, le plus bruyant de la terre. »
Cette vue enthousiasme Trouvé, mais ne lui paraît pas suffisante pour se plaire à Naples. Ancien journaliste, il a de bonnes dispositions pour le reportage et ses impressions, qu'il envoie copieusement à Paris, sont souvent intéressantes. Il est présenté au roi le 21 juillet et assiste avec Canclaux, au commencement d'août, à une nouvelle fête à Caserte. Pour la circonstance, l'ambassadeur et son secrétaire ont revêtu l'uniforme diplomatique récemment réglementé : habit bleu boutonnant jusqu'au menton, pantalon bleu avec des bottines et un petit gland d'or, chapeau à trois cornes avec un
(1) Trouvé à La Révellière, 7 thermidor (25 juillet 1797).
(2) La Ciiiaja était alor.s à re.\trémité de Naples. Aujourd'hui, ce quartier est devenu im des plus élégants de la ville. La maison louée par le général de Canclau.\; appartenait au marquis de Carraccioli. Elle était voisine de la maison de Golovkine, ambassadeur de Russie.
plumet aux trois couleurs, grand sabre attaché extérieurement sur riiabit (1). Ainsi costumés, les diplomates français font sensation. Le' secrétaire d'ambassade porte les cheveux sans poudre, et cette « étrangeté » occupe beaucoup les grands seigneurs napolitains (2)! Trouvé écrit que « le roi paraît un assez bon homme, qu'il a un sourire agréable qui ne le quitte guère, mais qu'on ne peut avoir l'air plus commun et des manières plus vulgaires ». Quant à la reine, « elle annonce sur son visage toute la méchanceté que son cœur recèle. Dure,
(i) Tiouvé avait fait faire son costume à Florence en copiant celui de son collègue Yillot-Fréville. Ce Fréville accompagna Bernadotte à Vienne en 1798.
Le costujne n'était pas tout à fait celui fixé par le décret du 4 messidor an IV. Voir Intuoducion, II.
(2) Cette question de la coillure eut une grande importance pendant les premiers temps du Directoire. V. du Bled, les Causeurs fie In Hévolution, p. 3o7, raconte que certains hommes politiques de Paris ne sortaient pas sans avoir la perruque brune dans une poclie et la boite à poudre daiis l'autre, pour pouvoir ?o coiffer, avant d'entrer, de l'opinion qui légnait dans la maison. De là, ce quatrain que cite l'académicien Arnault dans ses Souvenirs :
Au gi'é de l'intérêt, passant du blanc au noir, I.e matin royaliste et jacobin le soir, Ce qu'il blâmait hier, demain prêt à l'absoudre, Il prit, quitta, reprit la perruque et la poudre.
Parles femmes aussi, la coiffure avait son importance à l'étranger. Être coiffée sans poudre paraissait cbose extraordinaire! Dans une de ses lettres, qui sont souvent si spirituelles, Mme Reinhard a décrit la toilette qu'elle poitait à sa première audience à la cour de Toscane en juin 1798 (Reinhard était alors ministre de Franco à Florence). « Ma toilette fit sensation, — écrit Mme Reinhard. — Sans me vanter, elle était la plus jolie et la plus élégante de toutes celles qui m'entouraient. Ma robe de satin blanc et la traîne étaient richement brodée d'or et de perles. J'étais seule coiffée à la grecque, tandis que toutes les dames étaient poudrées à l'ancienne mode! Ma coiffure se composait d'une torsade de satin blanc mêlée à dos perles et de trois plumes aux couleurs tricolores qui faisaient très bon effet. »
altière^ insolente, elle sait peu masquer ses passions, et ses passions sont presque toujours violentes. » Marie-Caroline ne fait d'ailleurs pas beaucoup de frais pour les femmes de l'ambassadeur et du secrétaire! « La femme du citoyen Canclaux resta seule avec sa fille dans une embrasure de croisée pendant plus d'une heure sans dire un mot et sans qu'on lui en adressât un seul. Enfin, la Reine, en tournant autour de la salle, lui a demandé pourquoi la jeune personne ne dansait pas? On lui a répondu : Parce qu'elle va faire bientôt sa première communion (1). »
Le secrétaire donne aussi son impression sur les principaux personnages officiels. Castelcicala, directeur des affaires étrangères, et le prince de Belmonte sont ses bétes noires « à cause de leur manque de franchise ». 11 préfère carrément le capitaine général Acton : « Avec du caractère et une fermeté noble et juste, un ministre de France aurait pu tirer parti des passions et de la situation de cet hommelà, pour être utile à la République et aux deux pays (2). » Quel intérêt aurait-on du reste à voir remplacer Acton? « Les seigneurs napolitains peuvent bien être molestés de voir un étranger sans nom gouverner les Deux-Siciles et les faire courber eux-mêmes sous un joug aussi dur et humiliant. Ils
(1) Mlle de Canclaux fit, en effet, peu de semaines après, sa première communion en même temps qu'une des filles du Roi, la jeune princesse Marie-Amélie, destinée à devenir duchesse d'Orléans en 1808, puis reine des Français en 1830.
(2) Au moment des négociations à Paris, en octobre 1796, Delacroix avait beaucoup insisté pour le renvoi d'Acton. Le prince de Belraontc avait alors répliqué ironiquement : « Autant vaudrait demander l'expulsion de la Reine... »
peuvent bien former des vœux et même des projets pour le culbuter, mais je ne vois pas ce qu'y gagnerait le peuple napolitain. Serait-il moins vexé, moins opprimé, moins dépouillé par cette canaille de cour avide autant que l)esogneusc qu'il a pu l'être par le fils d'un cliirurgicn-major, né à Besançon? »
Par ces extraits de la correspondance de Trouvé, on voit combien la tàclie de Canclaux — plaire à la Cour tout en servant utilement son pays — était difficile à Naples. Pour se faire bien voir personnellement, avec l'espoir d'acquérir un jour quelque influence, il fallait absolument se montrer d'une modération extrême, même dans les revendications les plus légitimes, ne rien brusquer et attendre. Mais, en agissant ainsi, l'ambassadeur devait forcément s'aliéner les sympathies des Français de Naples, irriter le Directoire et surtout mécontenter Bonaparte qui continuait, de Milan, à diriger à sa guise toutes les affaires d'Italie!
Or, depuis plusieurs mois, Bonaparte, qui, l'année précédente, avait fait preuve d'un extrême bon vouloir en concluant avec le prince de Belmonte l'armitice de Brescia sans consulter le Directoire, était devenu assez mal disposé pour la cour de Naples.
En effet, en février 1797, Belmonte avait de nouveau rejoint le quartier général, au moment où se poursuivaient avec le pape les négociations qui devaient aboutir au traité de Tolentino. Belmonte, — devenu récemment ambassadeur à Rome, —
CANCLAUX ET BONAPARTE I9â
avait fait connaître au vainqueur de Rivoli « que le Roi son maître prenait un tel intérêt aux affaires du pape qu'il faisait marcher un corps de troupes pour appuyer ses représentations sur Rome (1) ».
Cette démarche^ qui pouvait faire craindre une médiation napolitaine, avait paru offensante et surtout gênante. Toutes les forces françaises disponibles avaient, à ce moment, leur emploi dans le nord de la Péninsule. L'intervention de Belmonte n'avait donc servi qu'à hâter la signature du traité de Tolentino.
Les nouveaux et décisifs succès couronnés par l'armistice de Léoben avaient ensuite, dès le mois d'avril, calmé tout naturellement les ardeurs de médiation de la cour de Naples! Mais, ne croyant toujours pas à la paix définitive de la France avec l'Empereur, la Reine avait donné des ordres pour qu'une démonstration militaire pût être, à l'occasion, rapidement effectuée. Les armements préparés en vue de cette démonstration possible avaient été connus de Bonaparte à la fin de mai, et signalés par lui au Directoire le 13 prairial (1" juin) : « La cour de Naples arme toujours, bien qu'elle n'ait plus un sou et qu'elle soit aux expédients pour vivre. Tl n'y a pas de cour plus furibonde et plus profondément décidée contre la République. Il faut donc bien nous garder de consentir à ce qu'elle obtienne aucune espèce d'accroissement. Ceux qui possèdent la Sicile et le port de Naples, s'ils devenaient une grande puissance, seraient les ennemis nés et redoutables de notre commerce (2). »
(1) Con: (le N., 1183, 1497, 1514,
(2) Corr. de N., 18S2.
A cette date du l^'juin, Bonaparte était donc déjà fort irrité contre la cour napolitaine ! Canclaux, nous l'avons dit, n'avait pu le joindre en traversant l'Italie au mois d'avril. Mais, plus heureux, Trouvé l'avait rencontré en mai à Milan et avait pu renseigner l'ambassadeur sur les vues du général en chef. Après avoir causé avec son secrétaire, Canclaux était alors entré en correspondance (1 ) avec Bonaparte qui avait répondu le 10 messidor (i juillet) (2) : « J'ai reçu, citoyen général, les deux lettres que vous m'avez écrites. Je vous remercie de ce que vous avez bien voulu vous donner la peine de remplir la commission (jui m'intéressait. On assure que le roi de Naples arme toujours, qu'il y a beaucoup d'alarmes à Naples sur le projet qu'on nous suppose avoir d'envahir ce pays. Cela me paraît si extravagant que je ne puis croire que cette crainte aflecte la Cour. Je vous prie de me faire connaître de quelle nature sont les armements que fait la cour de Naples, l'emploi et le nombre des troupes que le roi de Naples a aujourd'hui sur pied (3). »
(1) Les lettres de Canclaux n'ont pu être reti-ouvéos, mais Bonaparte V l'ait allusion dans ses réponses.
(2) Corr. de N., 1988.
(3) Voici quelles étaient les forces militaires du royaume en 1797:
L'armée de terre comptait environ 30. 000 honuncs : 20 régiments d'infanterie, une compagnie de hallebardiers, 3 de fusiliers, 2 de chasseurs, un bataillon de troupes provinciales, 9 compagnies d'invalides; 42 régiments de cavalerie. Les fonds destinés à l'entretien de cette armée étaient de 3,180,000 ducats, c'est-à-dire 12,720,000 francs. Une augmentation de 10,000 volontaires était prévue.
La Hotte se composait de 4 vaisseau.x do 74 canons, un de 69, 6 frégates de 40 et 3 de 36 ; 5 corvettes de 20 et de 12, 2 vaisseaux de 24 et de 20, un brigantin de 12, une galiottc de 3 et 18 barques canonnières. Mais, faute d'agrès, on ne pouvait armer
GANGLAUX ET BONAPARTE 195
A cette invitation pressante du g-énéral en chef, Canclaux avait d'abord répondu d'une manière insuffisante. Très optimiste de nature, il n'attachait qu'une médiocre importance aux armements signalés et renseigna incomplètement Bonaparte. Il affirma même, dans une lettre du 30 juillet (12 thermidor), que la ligne de troupes formée depuis Gaëte jusqu'à l'Adriatique n'avait pour but « que de fermer l'entrée du royaume aux échappés lombards, piémontais et polonais... »
Le véritable motif des rassemblements était tout autre. Les armements ordonnés devaient, — estimait-on à Naples, — peser sur les négociations, au moment du règlement définitif poursuivi à Udine et permettre au marquis de G allô, représentant de l'Empereur, de revendiquer pour son vrai maître le roi Ferdinand, le plus de concessions possibles (1).
Naturellement, le Directoire^ comme Bonaparte, avait trouvé fort extraordinaires les projets napolitains I Talleyrand, qui venait d'entrer au ministère le 16 juillet (2), écrivait à Canclaux le 24 juillet
d'une façon permanente que 2 vaisseaux de ligne et 4 frégates. On dépensait annuellement pour la marine 1,033,000 ducats, soit 4,092,000 francs.
Le revenu total du royaume était de 6,500,000 ducats, sur lesquels 4,203,000 étaient consacrés aux armées. Il ne restait plus que 2,290,000 ducats pour les autres dépenses. La maison royale coûtait près d'un million de ducats.
(1) Pour les négociations d'Udineetle rôle de Gallo, voir Clarke, IV et V.
(2) Le 4 thermidor (22 juillet), le nouveau ministre avait annoncé ainsi sa Jiomination à Ganclaux : « En acceptant des fonctions dont je connais l'importance, j'étais instruit du zèle avec lequel vous aviez secondé mon prédécesseur, et j.e n'ai pas peu compté
(6 thermidor), dans une de ses premières dépêches : « Nous n'avons rien à démêler avec la cour de Naples relativement à l'Italie supérieure et je ne vois pas de quel droit et pour quel motif elle prendrait une part active dans des arrangements qui lui sont étrangers... »
On sut d'ailleurs bientôt quelles étaient les concessions que Gallo était chargé de réclamer. Au moment des premières réunions des plénipotentiaires, le pape était fort malade et tous les États d'Italie songeaient à partager ses dépouilles. Au milieu d'août, Gallo demanda carrément à Clarke (qui se trouvait alors seul à Udine pour représenter la République) un accroissement de territoire au détriment des Etats de lÉglise, ou bien les îles Ioniennes, que la France venait d'occuper depuis quelques mois ! Acton parla également de ce projet à Canclaux et l'ambassadeur en prévint Bonaparte et le Directoire, à la date du io fructidor (30 août). En même temps, Canclaux signalait un nouveau rassemblement de troupes de quinze mille hommes, prévu pour le 8 septembre. Mais, — au dired'Acton, — ce rassemblement n'avait pour but que de protéger la personne royale. Ce jour-là, les souverains devaient se rendre en procession solennelle à une madone située au pied du Pausilippe (i) !
sur votre utile coopération. Je vou.s prie d'être assuré qu'après vous avoir transmis les instructions du Directoire, je me lerai constamment un devoir de lui faire connaître la manière dont vous les avez suivies. J'aurai soin de placer sous ses yeux les titres que vous continuerez d'acquérir à sa bienveillance et je m'estimerai heureu.x de vous en confirmer le témoignage. » (Arcliives Colbert).
(1) Canclaux à Talleyrand, 13 fructidor (30 août).
GANCLAUX ET BONAPARTE 197
Les visées de Naples sur les îles Ioniennes et les Etats du pape, racontées par Clarke après sa conversation avec Gallo, ne pouvaient qu'augmenter l'irritation du général en chef. Le 26 fructidor (12 septembre), Bonaparte envoie à Canclaux des phrases banales : « Assurez S. M. le Roi que la République française fera tout ce qui dépendra d'elle pour répondre à ses désirs... Quant à moi, la cour de Naples connaît l'empressement que j'ai toujours eu de faire quelque chose qui pût lui être avantageux... (1). » Mais, en même temps, il écrit au Directoire : « La cour de Naples ne rêve plus qu'accroissements et grandeur. Elle voudrait d'un côté Corfou, Zante, Céphalonie, Sainte-Maure, et de l'autre la moitié des États du pape et spécialement Ancône. Ces prétentions sont trop plaisantes! Je crois qu'elle veut en échange nous céder l'île d'Elbe (2)! »
Pendant que Bonaparte se plaint ainsi au Directoire des prétentions napolitaines, Canclaux, assez inconscient et insouciant, se contente d'envoyer des notes insuffisantes à Acton et n'obtient que des réponses évasivesou dilatoires. Toutes ses réclamations demeurent sans sanction. Les indemnités prévues par le traité du 10 octobre 1796 sont irrégulièrement payées. La cocarde nationale, arborée par certains français, n'est pas respectée dans les rues. Les détenus politiques favorables aux idées fran-
(1) Bonaparte à Canclaux, 26 Iructidor (12 septembre).
(2) Bojiapaite à Talleyiaud, 27 lïuctidor (13 septembre).
çaises, enfermés pour cause de libéralisme depuis 1792 ou 1795, continuent à gémjr dans les geôles de Castelcicala sans qu'une intervention en leur faveur ose se produire. Au dire du linioré porteparoles de la République, « Bonaparte seul a qualité de s'occuper de cette question des prisonniers dans ses arrangements italiens (1). » Espionné dans sa propre maison par un commis de la' légation, le ci-devant marquis de la Tourette, vendu aux émigrés (2), le général est d'ailleurs fort mal renseigné lui-même. Il n'apprend guère les nouvelles du royaume que par la Notice du monde ou par le Journal officiel que publie Acton !
Peu clairvoyant au point de vue politique et insuffisamment énergique dans ses revendications, Canclaux tient du moins assez correctement son rôle représentatif. Dès le 27 juillet, anniversaire du 9 thermidor, il réunit la colonie française dans une fête patriotique; « quarante citoyens et citoyennes y assistent ». Son équipage, attelé de deux magnifiques chevaux lombards donnés par Bonaparte, est cité parmi les plus élégants de la ville. Pour paraître dignement à la Cour, Mme de Canclaux emprunte au joaillier royal les plus belles parures (3)!
(1) Lettre du 13 août (26 Ihenuidoi-). Canclau.v à Talleyraiid. Un Franrai.«, Peyrantc, pri.sontiiei' depuis deux ans sans motif, fut cependant élargi en septembre.
(2) La Tourette était fort lié avec le comte de Cliastellux et l'abbé de Jons, représentants du comte de Provence. Par l'intermédiaire de Vannelet, il livrait au comte d'Antraigues la correspondance de Canclaux. Il continua son joli métier pendant l'ambassade de Garât. — Voir aux A. E. Naples, vol. i2o, le rapport de Couturier établi en fi-imaire an VII : la Vérité siir Naples, et le livre de Pingacd siu- le Comte d'Antraigues, 195.
(3) Arnault raconte très méciiamment (liv. XI, cli. i") cet
CANCLAUX ET BONAPARTE 19i>
L'affabilité et la bonhomie de l'ambassadeur lui procurent de véritables sympathies mondaines. De son côté, Mlle de Canclaux, qui est charmante, gagne par sa gentillesse l'affection de la petite princesse Marie-Amélie et devient sa compagne préférée. Quelques palais princiers osent bientôt ouvrir leurs portes aux Français et de courageux personnages se décident même parfois à franchir le seuil maudit de la légation républicaine !
Canclaux croit donc, très sincèrement, avoir pris une influence véritable et s'illusionne sur les sentiments des ministres et de la Cour. Il écrit assez naïvement le 26 thermidor (13 août) : «... Je ne manquerai pas de chercher à lixer la confiance du gouvernement napolitain, et j'ose me flatter d'y avoir réussi en partie en voyant la manière /rfmc^e, loyale, prompte et amicale avec laquelle les affaires se traitent vis-à-vis de moi... Je ne parle pas des honnêtetés que nous recevons et dont nous connaissons la valeur et la dénomination de politesses de cour... » Quelques jours plus tard, le 25 août, c'est à son ami Merlin de Douai que le général tient à envoyer ses excellentes impressions : « Citoyen ministre, je saisis Toccasion de l'envoi d'un récépissé du Bulletin des lois pour me rappeler à votre souvenir et pour vous offrir ainsi qu'à madame votre femme et à
emprunt au joaillier royal et insiste sur l'avarice de l'ambassadrice. Celle-ci, nous l'avons vu, était de condition modeste et ne semble pas avoir utilement secondé son mari qu'elle poussait à des économies exagérées.
Le traitement alloué par le Directoire, — soixante mille francs, — était du reste insuffisant. L'ambassadeur de Russie touchait, en 1801, 375,000 roubles! (d'Espinchal, Souvenirs, I, ()6.)
monsieur votre fils, tout mon attachement. Vous aurez su que mon voyage a été fort heureux, notre séjour ne l'est pas moins à tous égards, excepté que nous souffrons de la chaleur excessive qui dure depuis six semaines et qui menace de durer encore longtemps. Elle empêche même de jouir de la beauté du pays, car on peut à peine sortir de chez soi... Nous recevons d'ailleurs, et surtout à la Cour, assez de prévenances et de politesses. La cocarde tricolore commence à être vue à Naples sans effroi et même d'assez bon œil... »
Trouvé, cependant, qui ne recevait pas les mêmes « honnêtetés » et les mêmes « politesses de cour » que son chef, ne partageait pas son optimisme et sentait plus nettement la fausseté de la situation. Très lié, nous l'avons vu, avec La Révellière et aussi avec Vallée, secrétaire du directeur, il ne leur cachait pas ses déboires, ses dégoûts et son désir de changer de poste.
Cette correspondance de Trouvé fut sans doute signalée au ministre des Relations. Le i4 fructidor (31 août) (quatre jours avant la Journée du 18 fructidor), Talleyrand adressait à Canclaux une lettre où les reproches, dissimulés sous des fleurs, étaient cependant fort nets (1) : « Le Directoire a la plus grande confiance, citoyen, dans votre zèle et dans votre patriotisme, il connaît la pureté de vos intentions, mais il craint que vous ne donniez trop de confiance à des personnes qui ne vous fréquentent
(1) Dépêche du 14 fructidor. Le ministre au citoyen Canclaux.
que pour vous tromper, qui sont trop attachées à l'Autriche et à l'Angleterre pour être les amies de la France. Le Directoire exécutif m'a chargé, citoyen ministre, de vous inviter à mettre dans toutes vos démarches beaucoup de sagesse et de circonspection mais, dans toutes les circonstances qui intéressent l'honneur national, de montrer la dignité, de déployer l'énergie et la fermeté qui conviennent au représentant du premier peuple du monde, de ne point souffrir qu'on porte la moindre atteinte à ses droits et à ses privilèges ; de rappeler, lorsque l'occasion se présente, que le signe tricolore que portent tous les bons français a conduit les armées républicaines au delà des Alpes et des Pyrénées, et qu'un seul déni de justice, une insulte non réparée faite à un Français dans l'étranger, est un outrage pour la nation. »
Puis, lorsque Merlin nommé directeur, eût communiqué la lettre du 25 août précédemment signalée, Talleyrand écrivit de nouveau à, propos de la cocarde : « // ne suffit pas que la cocarde tricolore soit vue sans effroi dans le royaume de Naples. Le gouvernement attend de la sagesse et de l'énergie de ses agents en pays étranger qu'elle soit partout honorée. La journée du 18 fructidor, citoyen, doit hâter le moment où la République française jouira pleinement de la Considération que lui ont méritée ses victoires, sa modération et son attachement invincible à la Liberté... »
Ces semonces de Talleyrand attristèrent et surtout surprirent l'ambassadeur! Il crut se défendre
en insistant de nouveau sur les succès personnels «ju'il pensait avoir remportés : « Sauf l'ambassadeur de Russie (i), tous les membres du corps diplomatique sont pleins de provenances. Malgré la guerre, le chevalier Hamilton et sa femme ne manquent pas une occasion de nous prévenir (2), le ministre de l'Empereur m'aborde partout et vient se mettre à côté de moi, celui de Portugal est venu chez moi avant que la paix avec cette puissance ne fût déclarée. Il nous a priés, depuis, d'aller dîner chez lui à la campagne et nous y avons été. Je ne parle pas de ceux d'Espagne et de Sardaigne, je les vois presque tous les jours et pas un ne croit déplaire à la Reine en nous faisant des politesses qu'elle a, ellemême, recommandées à sa Cour... J'ai le sentiment de la gloire, de la réputation que j'ai acquise. Je n'y manquerai jamais, ni en paix, ni en guerre. Je ne manquerai point à la confiance dont le Directoire m'a honoré, à votre estime, citoyen ministre, à celle des honnêtes gens que j'ai su conserver au milieu des orages de la Révolution, ni au mépris que je dois à des inculpations qui ne peuvent atteindre ni ma conduite sagement mesurée, ni mon expérience à juger les hommes, ni ma fidélité aux principes républicains, ni mon zèle pour la prospérité, pour l'honneur de ma patrie, ni mon attachement à la Constitution de l'an III. »
(1) Golovkine, ambassadeur de Russie à Naples depuis 1772. II avait été longtemps eu correspondance suivie avec le comte d'Antraigues. C'était un ennemi acharné de la République.
(2) Hamilton atl'ectait. en effet, une très grande politesse a\ ce tous les Français. La belle ambassadrice d'Angleterre ne dédaignait pas de montrer elle-même aux voyageurs français les superbes collections de son mari.
Ainsi, dans son incorrigible optimisme, Canclaux continuait encore à manquer de clairvoyance, renseignait peu sur les armements et les préparatifs de guerre et prenait toujours pour des succès diplomatiques les politesses mondaines qu'il avait reçues !
Les Français de passage à Naples ne jugeaient pas de même. Monge (1), au commencement d'août, avait envoyé à Mombello des impressions attristées. Puis, le 20 août, le citoyen Arnault, après avoir rempli une mission aux îles Ioniennes comme commissaire du gouvernement, était arrivé à son tour, avait résidé quelques semaines à Naples et avait eu, avec l'ambassadeur, des démêlés assez sérieux qui avaient été racontés à Paris (2). Arnault, fort dépité, avait aussi prévenu Bonaparte, insistant sur le peu d'influence véritable acquise par Canclaux et sur sa condescendance exagérée pour la Cour.
Après avoir reçu ces difTérents renseignements, Bonaparte écrivit de Passariano au Directoire : « ... La cour de Naples est gouvernée par Acton. Acton a appris l'art de gouverner sous Léopold, à Florence. Et Léopold avait pour principe de remplir d'espions toutes les maisons pour savoir tout ce qui s'y passait... Je crois qu'une petite lettre de vous à Canclaux pour l'engager à montrer un peu plus de dignité, et une plainte à
(1) Monge, commissaire pour les arts en Italie, était Aenu à Naples avec Kreutzer. Celui-ci devait clioi.'^ir dans les dépôts du royaume les plus beaux morceau.x de musique inconnus en France et les l'aire copier. Canclaux dut l'aire une avance de 3,396 francs pour faciliter cette mission. (Note du 17 floréal an VI. Archives Colbert.)
(2) Souvenirs d'Arnaidl, liv. XI, cli. i et ii.
Ruffo (ambassadeur à Paris) sur ce que les négociants français ne sont pas traités avec égards, ne feront pas mauvais effet (1). »
(1) Corr. de A'., de Passariaiio, 27 Iructidor (13 septembre).
Affaires de Rome. — Bouchard part pour Udine. — Bonaparte demande le rappel de Ganclaux. — Nomination de Treilhard. — Lettre de Merlin de Douai. — Trouvé chargé d'affaires. — Dernière audience royale. — Départ pour Rome.
Pendant que les plénipotentiaires de l'Empereur discutaient, à Udine, avec Clarke puis avec Bonaparte, les événements avaient pris une tournure assez inquiétante en Italie centrale.
Afin de mieux diriger à son gré les affaires de Rome, le général en chef avait fait envoyer son frère Joseph auprès du vieux pape Pie VI, moribond depuis plusieurs mois. Au moment de l'arrivée de Joseph, à la fin d'août, le secrétaire d'Etat romain venait de prendre une mesure malencontreuse en confiant le commandement des troupes pontificales au général autrichien Provera. Celui-ci avait commandé deux des armées opposées à celle de Bonaparte dans le nord de l'Italie et avait été fait deux fois prisonnier. Sa désignation pouvait être considérée comme un acte d'hostilité véritable.
Dès qu'il connut l'arrivée de Provera à Trieste et son intention de gagner Rome, Bonaparte envoya à Joseph des instructions impératives. Le renvoi du
général autrichien devait être immédiatement demandé au gouvernement pontifical (1). Croyant du reste que le voyage de Provera coïncidait avec la formation d'une sorte de coalition italienne entre entre Rome, Naples et la Toscane, et plus irrité que jamais contre Ferdinand IV, le général en chef français écrivit alors au Directoire : « L'escadre de l'amiral Brueys me répond de la conduite de la cour de Naples; vous ne devez avoir aucune espèce d'inquiétude; ou, si elle agit, je détruirai sur-le-cliamp son commerce avec l'escadre, et, lorsque les circonstances le permettront, je ferai marcher une colonne pour lui répondre. Je verrai dans une heure M. de Gallo et je m'expliquerai avec lui en termes si forts que MM. les Napolitains n'auront pas la volonté de faire marclier des troupes sur Rome (2). » Bonaparte concluait qu'en cas de mort du pape (3), il était décidé à provoquer une révolution à Rome. Josepli serait chargé de la faire. Si, enfin, après cette révolution, le roi de Naples envoyait des troupes, Joseph devrait se porter audevant de l'armée napolitaine, négocier avec elle et l'empêcher à tout prix d'entrer dans la ville Éternelle.
(1) Malgré les assurances lornielles données alors à Joseph, Piovera arriva à Rojiie au cominujiccmeiit de novembre. Forcé de quitter la ville éternelle, il se rendit à Naples auprès de Marie- Caroline.
(2) De Passariano, 8 vendémiaire an V] (29 septembre 1797). Corr. de N.. 2266. — Quatre jours avant, le 25 septembre, le marquis del Vaste avait apporté au pape les promesses d'Acton. Un accord avait été conclu. (Voir Dufolrcq, le Régime jacobin en Italie, 45.)
(3) Il laut se l'appelei- que le pape était alors très malade.
De son côté, Canclaux reçut, de Bonaparte, l'ordre d'agir énerg-iquement sur le gouvernement royal et de lui faire peur. « J'apprends qu'il y a du mouvement sur la frontière de Naples en même temps qu'un général autrichien vient commander à Rome Je ne saurais penser que, si cela était, vous ne soyez pas instruit des mouvements et des desseins que pourrait avoir la cour de Naples et vous me les auriez fait connaître par un courrier extraordinaire. L'intention du Directoire n'est point que la cour de IN'aples empiète sur le territoire romain, soit que le pape continue à vivre, soit qu'il meure ou qu'il soit remplacé ou par un autre pape ou par une république. Vous devez déclarer, lorsque vous serez assuré que la cour de Naples a intention de faire des mouvements, que le Directoire ne restera pas tranquille spectateur de la conduite hostile du roi de Naples, et que, quelque événement qu'il arrive, la République française s'entendra avec plaisir avec la cour de Naples pour lui faire obtenir ce qu'elle désire, mais non pour l'autoriser à agir hostilement (1). »
Tardivement informé des mouvements de troupes, Canclaux n'avait pas attendu l'arrivée de cette lettre pour avertir enfin Bonaparte et s'était décidé à envoyer à Udine son ancien aide de camp Bouchard. Celui-ci devait renseigner complètement le général en chef, « lui ôter toute inquiétude au sujet de ce qui se passait sur les côtes (2) » et aussi expliquer
(1) Bonapai-te à Canclaux, 8 veudéniiaire (29 septembie 1697). Corr. de N., 2267.
(2) Caudaux à Talleyraiid, 4« jour coinplomentaire de l'an V (20 septembre 1797).
aux négociateurs quelles étaient les rectifications de frontière réclamées par Acton.
Parti à la fin de septembre, Èouchard n'arriva que vers le 5 octobre à Passariano. Impatienté de ne rien recevoir de Canclaux et d'être aussi mal tenu au courant des afï'aires de Naples, très énervé d'ailleurs par les discussions sans fin avec les plénipotentiaires autrichiens, Bonaparte avait, depuis cinq jours, envoyé ses plaintes motivées au Directoire! Après avoir raconté ses intentions sur Rome en cas de mort du pape, le général en chef avait ajouté dans une lettre du 10 vendémiaire (1" octobre) : « Nous avons à Naples un très brave homme, mais sans énergie, sans dextérité, sans pénétration et sans connaissances diplomatiques. Tous ceux qui viennent de Naples, même les Français les plus raisonnables, se louent de ses procédés en particulier, mais blâment sa conduite, son peu de dignité et sa tenue. Faipoult, ou Miot, ou même Clarke, serait beaucoup mieux placé là. Comme l'horizon politique peut se brouiller d'un instant à l'autre, et que les dispositions de la maison d'Autriche ne laissent pas de doute que c'est vers l'Italie que seront dirigés ses efforts, je pense qu'il est essentiel de mettre à Naples, un bon ministre et un ministre qui puisse y être rendu tout de suite... (1). »
Certains des reproches faits à l'ambassadeur étaient exagérés. Cependant, un tel jugement, porté par Bonaparte dans ces circonstances, devait forcément avoir une sanction. Le 20 vendémiaire (il oc-
(1) Bonaparte au Directoire. Corr. de N., 2271.
tobre), la lettre arrivait à Paris et trois jours plus tard le remplacement de Canclaux était discuté au Luxembourg-!
Très au courant des affaires de Naples par la correspondance de Trouvé, le président La Révellière se montra fort iiostile au général, ainsi que Barras et François de Neufchàteau. De leur côté, Rewbell et Merlin (1), bien qu'affectueusementliés avecl'ambassadeur, étaient fort désireux de donner satisfaction à Bonaparte! Ils ne firent donc rien pour défendre leur protégé. A la fin de la séance du 23 vendémiaire le rappel de Canclaux était décidé et aucune compensation ne lui était réservée. Le soir même, un arrêté désignait le citoyen Treilhard pour aller représenter la République fructidorienne auprès du roi Ferdinand.
Talleyrand informa très sèchement Canclaux de sa disgrâce. Plus généreux que le ministre, Merlin de Douai écrivait à son ami quelques jours plus tard : « Je n'ai jamais douté, citoyen général, de la pureté de vos principes et de la sagesse de votre caractère. Je vous ai vu dans l'exercice des plus difficiles fonctions et je sais que vous avez mérité l'estime et la confiance des amis de la liberté. Les circonstances accélèrent aujourd'hui votre rappel en France, mais les considérations qui déterminent le Directoire exécutif n'altèrent point les sentiments que vos anciens services ont inspiré à chacun de ses
(1) Rappelons que Merlin et François venaient d'entrer au Directoire après le 18 Iructidor.
membres. Vous pourrez vous en convaincre vousmême et je saisirai toujours, démon côté, l'occasion de vous en donner des preuves non équivoques (1). »
On remarquera l'expression de Merlin de Douai : ((Les circonstances accélèrent aujourd'hui votre rappel. » Évidemment, après le 18 fructidor, un remaniement dans les postes diplomatiques avait été préparé. Barras et Talleyrand, les grands vainqueurs, désiraient accentuer la politique du Directoire à l'étranger. Clarke, ami de Carnot, avait été disgracié dès le 19 fructidor, et le rappel de Canclaux devait déjà être décidé en principe quand la lettre de Bonaparte était parvenue (2).
L'arrêté du Directoire du 23 vendémiaire fut connu à Naples dans les premiers jours de brumaire, en même temps que la nouvelle de la paix conclue le 26 vendémiaire (17 octobre) à Campo- Formio. Ce gros événement donnait en somme raison, jusqu'à un certain point, à l'optimisme de l'ambassadeur. Dans une de ses dernières dépêches, Canclaux fît connaître la joie plus ou moins sincère ressentie par la cour napolitaine! Lui-même exprimait son enthousiasme « comme républicain, comme représentant d'une nation qui a vaincu tous les rois et qui, grande et magnanime, s'arrête au milieu de ses victoires pour consoler l'humanité. »
(1) Lettre du 5 brumaire au V[ (26 octobre). (Archives Coibert,)
(2) La disgrâce de l'érigaoïi, ambassadeur à Madrid, ennemi pcrsonnt'l de Barras, fut décidée le 17 octobre (26 vendémiaire), — trois jours taprès celle de Canclaux.
Le successeur donné par la République au général Canclaux était déjà un très gros personnage. Ancien membre de la Constituante et de la Convention,Treilhard avait été élu par dix départements au Conseil des Cinq-Cents et avait présidé cette assemblée. Très désireux depuis longtemps d'obtenir un poste diplomatique, il accepta d'abord très volontiers l'ambassade de Naples (1).
Cependant, quelques jours après cette désignation, la nouvelle du traité de Campo-Formio arri- A'ait à Paris. Ce traité terminait les laborieuses négociations poursuivies depuis trois mois avec l'Empereur, mais c'était à Rastadt que devaient se traiter les affaires avec l'Empire. La réunion des plénipotentiaires étant imminente, il était nécessaire de choisir immédiatement des représentants de la République destinés à seconder Bonaparte à Rastadt. Pour cette mission temporaire, le Directoire songea encore à Treilhard. Bonnicr, également conventionnel et régicide, lui fut adjoint (2).
En attendant qu'à son retour de Rastadt, Treilhard pût se rendre à son poste auprès du roi Ferdinand, l'intérim de Naples fut confié à Trouvé. Le secrétaire recevait le titre de chargé d'affaires. Un arrêté du 6 novembre (18 brumaire) lui allouait un traite-
(1) Treilhard à Talleyrand, 8 brumaire-29 octobre 1797.
(2) Treilhard et Bonnier partirent pour Rastadt le 15 novembre. Bonaparte y arriva le 25 du -même mois.
ment de vingt mille livres. Le chiffre et les papiers de l'ambassade devaient lui être immédiatement remis (1).
Le général avait accueilli avec beaucoup de dignité et de philosophie la nouvelle de sa disgrâce (2). Aussitôt qu'il connût les dispositions relatives à l'intérim, il commença ses préparatifs de départ. Le 2 décembre, il présentait officiellement Trouvé au prince de Castelcicala. Puis, ses propres lettres de récréance étant alors arrivées, il demandait pour les remettre, une audience royale (3).
La dernière entrevue avec les souverains fut fixée au 13 décembre et l'ultime discours de l'ambassadeur du Directoire dut être fort agréable à la Cour! « Sire, — disait Canclaux, ■ — les premières impressions que j"ai eu l'honneur d'adresser à Votre Majesté ont été celles du désir de bonne intelligence entre la nation napolitaine et la nation française. Mes dernières impressions sont les mêmes et
(1) Dépêche du 22 bniraaii'o (12 novembre 1797).
(2) Voir au chapitre 1" sa belle lettre à la Convention en 1793, au moment d'une première disgrâce.
(3) Voici le texte de ces lettres de récréance datées du 2 brumaire (23 octobre) : « Ayant trouvé convenable de rappeler auprès de nous le citoyen Caudaux, notre ministre plénipotentiaire près de Votre Majesté, nous reudons justice au zèle avec lequel il a rempli les fonctions qui lui étaient confiées, et nous sommes persuadés que sa conduite lui a également mérité l'estime de Votre Majesté; il est chargé de lui renouveler les assurances de notre désir d'entretenir et de cultiver la bonne intelligence entre les deux htats, et c'est pour ne laisser aucune interruption dans la correspondance à cet égard, que nous nous sommes empressés de nommer pour successeur du citoyen Canclaux le citoyen Treiliiard. Un des principaux objets de sa mission sera de saisir constamment toutes les occasions où il pourra e.xprimer a Votre Majesté les vœux que nous formons pour Elle. »
c'est ainsi que le Directoire exécutif récompense le zèle que j'ai mis à cultiver, à entretenir ces sentiments, lorsqu'on me rappelant dans le sein de la République, en me donnant ces lettres de récréance à présenter à Votre Majesté, il me charge d'en être encore l'organe près d'Elle et de l'assurer que mon successeur, que le citoyen Trouvé qui, en l'attendant, reste chargé des affaires, auront pour un des principaux objets de leur mission celui d'exprimer à Votre Majesté les vœux que le Directoire forme pour Elle. Mes vœux particuliers. Sire, et mes souvenirs resteront dans ce beau pais, près de Leurs Majestés, près de leur auguste famille, si vous daignez. Sire, agréer le tribut de ma reconnaissance et de mon respect profond. »
M. de Breteuil, ministre de Louis XVI à Naples vingt ans plus tôt, n'eutpas été plus courtois, en vérité, que le représentant de la République I Ce discours souligne l'erreur constante de Canclaux pendant les quelques mois de son ambassade. « C'était, — dit assez justement LaRévellière (1). — un homme qui avait fidèlement servi son pays, mais que la vue d'une cour ramenait à ses anciennes idées monarchiques, en lui rappelant ce qu'exigeait auprès des rois, son ancien titre de marquis... » Evidemment, l'accueil reçu à la Cour avait fait un peu perdre do vue à l'ambassadeur la délicate mission politique qu'il avait acceptée, La reconnaissance qu'il se croyait obligé de témoigner au roi Ferdinand IV
(1) Mémoires, H, 324. 11 ne Tant pas oublier que La Révellière était l'ami de Trouvé.
était inutile et maladroite et montre que Bonaparte avait de puissantes raisons de demander son rappel I
La cour de Naples sut du reste témoigner au général les regrets personnels qu'il laissait. Le Roi lui remit une lettre très flatteuse destinée au Directoire (1) et une tabatière d'or avec le chiffre royal entouré de brillants !
Partis de Naples le 5 nivôse (25 décembre), Fexambassadeur et les siens arrivaient à Rome trois jours plus tard, à l'heure même où l'infortuné général Duphot venait d'être assassiné. Le 29 décembre, à l'aube, Joseph Bonaparte se dirigeait sur la Toscane et c'était M. d'Azara, ambassadeur d'Espagne,
(1) « Citoyens directeiu-s, le général Caudaux, qui a résidé jus- ([u'à pi'éscnt auprès de moi dans la qualité de votre ministre plénipotentiaire, m'a remis les lettres que vous m'avez adressées en me taisant part de son rappel, et il s'est acquitté avec toute l'exactitude de la conuuission que vous lui avez donné de me i-enouveler les assurances de votre désir d'entretenir et de cultiver la bonne intelligence entre les deux États. Je ne doute point de son empressement à vous rendre compte des sentimouts que je lui ai manifestés dans cette occasion, on vous témoignant le désir aussi vif que sincère que j'ai d'être en bonne et parfaite intelligence avec la République française. C'est par une suite des mêmes sentiments de ma part que je verrai arriver auprès de moi le successeur que vous annoncez lui avoir destiné: et l'objet de sa mission que vous me désignez ne peut que m'êlre inliniment agréable.
« Je dois ici, citoyens directeurs, vous rendre le témoignage qui est dû à la prudence, à la bonne conduite du citoyen Caudaux et au désir de la paix qu'il m'a montré pendant tout le temps de son ministère. Ces qualités ne pouvaient que me le faire apprécier.
« Sur ce, je prie Dieu, citoyens directeurs, qu'il vous aye en sa sainte et digne garde.
Ferdi.nand.
Fait à Naples, le 19 décembre 1797.
qui se chargeait des intérêts français. Dans ces conditions, le séjour de Canclaux à Rome ne pouvait se prolonger. Sur le conseil de d'Azara (1), le général continuait sa route dès le 30 décembre. Il passait ensuite quelques semaines à Florence pendant que se décidait le nouveau sort de l'Italie et n'arrivait à Paris que le 17 février 1798. A ce moment, la situation de la péninsule s'était bien modifiée depuis le départ du 5 nivôse. Le meurtre de Duphot avait nécessité l'occupation de Rome et les colonnes de Berthier étaient signalées devant la ville éternelle !
(1) Canclaux passa la soirée du 29 décembre à l'aiiibas.sade espagnole.
Missions conliécs à Canclaux. — Mariage de sa fille avec le général Auguste Colberl. — 1813. — Pair de France. — Morl du général
Le général Canclaux avait plus de cinquante-sept ans au moment de « son rappel dans le sein de la République ». Après avoir rendu compte de sa mission à Talleyrand, il s'installa à Paris, rue Neuve Paul, n" 7, sans réclamer aucun emploi. Bientôt repris cependant par ses goûts militaires il demanda à son ami Merlin de Douai, devenu président du Directoire, de lui faire obtenir un poste d'inspecteur de cavalerie ou d'infanterie (1).
Favorablement apostilJée, la demande de l'exambassadeur fut envoyée à Scliérer. Le ministre de la guerre était parfaitement disposé pour son ancien camarade, mais il estima toutefois que sa grande érudition et son expérience seraient surtout utiles dans les Comités. Canclaux fut donc nommé presque aussitôt au « Comité directeur des armées. » L'année suivante, le nouveau ministre, Milet Mu-
(1) A. G., dossier Canclaux. Merlin était alors président du Directoire.
reau, l'appelait au « bureau militaire près le Directoire (1) » et lui proposait même peu après le commandement de la division militaire de Bayonne (2). Ne se souciant pas de quitter Paris, le général préféra rester au bureau militaire et continua ses fonctions pendant le passage au ministère de Bernadotte et de Dubois-Crancé.
En brumaire an VIII, deux ans s'étaient écoulés depuis la disgrâce. Les anciens dissentiments avec Bonaparte étaient déjà bien lointains. Le vieux soldat de Nantes applaudit très sincèrement à la création du Consulat, et son adhésion ne se fit pas attendre; elle figure au Moniteur du quintidi (25 brumaire) !
Nommé peu après au commandement de la 14' division militaire à Caen (3), puis chargé en août 1800 de l'organisation d'une armée de réserve dite armée des Grisons, en remplacement de Brune, le général exerça ensuite, à partir de 1801, les fonctions d' « Inspecteur des troupes à cheval ». A ce titre, il prit une part importante à la réorganisation de son arme d'origine et à la publication d'une nouvelle ordonnance parue en l'an XIII (4).
En récompense de ses services, il devenait grand officier de la Légion d'honneur le 25 prairial an XII
(1) Arrêté du 14 germinal an VII (3 avril 1799).
(2) Arrêté du 27 prairial an VII (15 juin 1799).
(3) La 14« division comprenait les départements de l'Orne, du Calvados et de la Manche.
(4) Cette ordonnance fut présentée le 9 prairial an XIII (25 mai 1805) au maréchal Berthier, ministre de la guerre. Le rapport était signé par Louis Bonaparte, Nansouty, Caudaux et le colonel Maurice. Les autres auteurs du travail étaient les généraux Bourcier, d'Hautpoul, Klein, Kellermann, Ordener et le colonel. Marx.
13 juin 1804) et entrait au Sénat le 21 octobre de la même année. Il demandait alors sa retraite (1) et recevait le commandement honorifique des gardes nationales de la Seine-Inférieure et de la Somme. Après l'avoir créé comte de l'Empire en 1808, Napoléon le rappelait cependant à l'armée en 1811 et l'envoyait à Francfort et dans d'autres villes d'Allemagne pour passer en revue les régiments de cavalerie de la Grande Armée avant leur départ pour la campagne de 1812.
Tous ces divers emplois et honneurs, toutes ces missions remplies sous le Consulat et l'Empire montrent en quelle estime était toujours tenue la valeur militaire du général. En 1811, au moment de son inspection à Francfort, il avait soixante-dix ans !
Des événements d'ordre privé l'avaient intimement rapproché de la famille de Bonaparte à la fin du Consulat. En décembre 1803, Mlle de Canclaux, — l'ancienne amie de la petite princesse Marie-Amélie de Naples, — avait épousé un brillant colonel de très illustre origine, Auguste Colbert. Ce Colbert avait été l'aide de camp de Murât en Egypte et son ancien chef voulut lui servir de témoin. La corbeille offerte à la jeune mariée fut choisie par Mme Murât, sœur du premier consul (2). Puis, dès le début de l'Empire, il fut question de Colbert pour la charge de grand écuyer. L'ancien aide de camp de Dubayet, Caulaincourt, lui fut préféré. Mais Mme de Col-
(1) 21 brumaire au XIII (11 iiovenihie 1804).
(2) Truditions et souvenirs, par le marquis de CoLUERT-Cn.\iiAN- NAis, m, 260.
bert devint une des dames du palais de l'impératrice Joséphine qui avait pour elle une très grande affection, et Napoléon fut le parrain de son fils(l).
Malheureusement, Colhert, que l'Empereur avait fait général de brigade en 1805 et qui n'avait cessé de se distinguer sur tous les champs de bataille, fut tué le 2 janvier 1809 en Espagne. Cette fin prématurée d'un des plus valeureux chefs de cavalerie de l'armée attrista profondément Napoléon (2). La nouvelle de la mort fut apportée à Mme de Colbert par le ministre de la guerre, lui-même. Par ordre de l'Empereur « il avait été défendu aux crieurs publics qui annonçaient dans les rues les bulletins de la Grande Armée de les crier danslarueoumême dans le quartier habité par Mme de Colbert (3j. »
Parmi les témoignages de sympathie reçus alors par le général comte Canclaux, une lettre du maréchal Ney, particulièrement touchante, mérite d'être reproduite : « Je ne saurais vous exprimer toute la part que je prends à la perte affreuse que vous venez de faire, — écrivait Ney à Canclaux. — La mort d'un fils ne saurait m'affecter davantage. Que d'espérances éteintes? que de belles qualités perdues pour ceux qui, comme moi, avaient pu les apprécier!
(1) Cet enfant devint le marquis de Colbert-Chabannais, l'auteur du livre cité.
(2) Bertiiier à Soult. 4 janvier 1809. — Napoléon a Clarlie. Con: de N., XVIII, 14647.
(3) Traditions et souvenirs, V, 350. — L'année suivante l'Empereur décida que la statue d'Auguste Colbert serait érigée sur le pont de la Concorde. Le projet ne fut jamais réalisé. Le marquis de Colbert-Chabannais a i^aconté (V, 446) la curieuse histoire de cette statue.
Je conserverai toute ma vie un douloureux souvenir de ce pauvre et brave Colbert. Je conçois, mon cher général, tout votre chagrin, et ces coups-là, quoique prévus par les militaires, n'en sont pas moins cruels à supporter. Mais je plains surtout madame votre fdle : comment y résistera-t-elle? Puisse du moins votre tendresse pour elle être assez ingénieuse pour lui cacher son malheur jusqu'au moment où sa santé sera raffermie. L'idée de sa douleur est déchirante. Quoique ce funeste événement ait eu lieu au corps du maréchal Soult, j'ai envoyé un de mes aides de camp pour recueillir ce que Colbert a laissé. Sa femme et ses enfants attacheront un jour du prix à avoir sous les yeux ce qui lui a appartenu. C'est d'ailleurs la seule et dernière preuve d'amitié que je puisse donner à ce brave jeune homme. Croyez, mon cher général, que vos peines ajoutent, s'il est possible, à mon attachement pour vous (i). »
Aux jours sombres de 1813, très convaincu du dévouement du général de Canclaux, l'Empereur lui confiait une dernière et importante mission.
(1) Après le divorce de rEmpereur, Mme de Colbert fut nommée dame du palais de la nouvelle souveraine Marie-Louise. Mais elle s'était attachée à Joséphine et supplia Napoléon de la laisser près de l'impératrice répudiée. Elle se remaria en juin d814 avec le colonel comte de Labriffe, qui avait été chambellan de l'Empereur et chez lequel avait logé Napoléon le soir de la bataille d'Arcissur-Aube, le 20 mars 1814. Le comte de Labrilîe devint plus tard maréchal de camp. — Le portrait reproduit dans ce livre m'a été aimablement prêté par M. le marquis de Labrifle, arrière-petit-lils de Canclaux. 11 représente le général quelques années avant la Révolution.
L'ancien défenseur de Nantes était renvoyé sur le théâtre de ses exploits de 1793, avec le titre de a commissaire extraordinaire en Bretagne. » Il devait ranimer le zèle et le loyalisme des cinq départements bretons, favoriser les levées d'hommes, faire accepter les sacrifices indispensables.
Dans cette mission, toute de dévouement, le « sénateur comte Canclaux » montra une fois de plus ses qualités d'organisateur et sa prodigieuse activité. La Bretagne de 1813 ne ressemblait guère, d'ailleurs, à celle de 1793! Tandis que, faisant le jeu de la coalition européenne, le duc de Berri, installé à Jersey, cherchait, sans aucun succès, à provoquer une réaction royaliste, les gardes nationales bretonnes, en costume du pays, mouraient héroïquement pour la France, à Montereau et à Brienne, aux cris de Vive l'Empereur !
Le « commissaire extraordinaire » était encore à Rennes au moment de la capitulation de Paris. Il ne prit aucune part aux événements et ne siéga pas à la séance du 3 avril où fut votée la déchéance. Ce ne fût qu'ultérieurement qu'il fit arborer le drapeau blanc à Rennes et qu'il envoya son adhésion au g-ouvernement provisoire.
Sa conduite, en avril 1814, fut donc parfaitement correcte. Mais, aussitôt arrivé à Paris, le général retrouvait des amis de jeunesse qu'il avait connus lorsqu'il était lui-même le brillant colonel des dragons Conti! Entraîné par eux, il revenait facilement à ses idées d'autrefois, acceptait immédiatement la Pairie et oubliait un peu vite les opinions
et les actes qui l'avaient poussé au premier rang... (1).
Redevenu royaliste, bien reçu à la Cour quoique ancien général en chef de la Convention, Canclaux apprit avec regret la rentrée de Napoléon aux Tuileries, en mars 1815. Sénateur de l'Empire depuis 1804, pair de France depuis 1814, il ne voulut pas entrer à la Chambre des pairs reconstituée par l'Empereur et envoya une lettre de refus au grand référendaire Sémonville. Aussi, au retour de Gand, retrouva- t-il tout de suite la faveur royale î
Agé et fatigué, il ne chercha d'ailleurs pas à jouer un rôle politique. Pour suivre la majorité de ses collègues de la Chambre des pairs il eut cependant, comme tant d'autres, la faiblesse de voter la mort du maréchal Ney ! A la fin de 1816, il prit deux fois la parole pour prononcer des éloges funèbres : ceux du comte dAboville, doyen de la chambre, et du général de Lespinasse. Ce furent ses derniers actes publics. Retiré dès lors presque complètement près de Corbeil, dans sa belle propriété du Saussay (2), le vieux général n'occupa plus que rarement son
(1) A la mort de Caudaux, le comte du Muy raconta ainsi la conversion du général : « Au milieu de l'allégresse qui ne formait du peuple français qu'une seule famille, pressée autour du Père Commun, M. le comte de Canc-lau.v se distingua par l'énergique expression de ses sentiments dont il trouvait la source au fond de son cœur... » (Séance de la Chambre des pairs du 8 janvier 1818.)
(2) Le château du Saussay venait de la famille maternelle du général. 11 appartient encore à ses descendants. Le général marquis de Colbert, arrièrc-petit-(ils de Canclaux, décédé en 1905, y j'ésidait presque constamment. C'est là que j'ai pu consulter les archives de la famille.
siège à Paris. C'est au Saussay qu'il s'éteignit le 25 septembre 1817, dans sa soixante-dix-huitième année. C'est là que repose encore aujourd'hui, dans la chapelle du château, l'ancien ambassadeur de la République.
Débuts de Trouvé comme cliarj^é d'alTaires. — Meurtre du général Duphotà Rome. — Désignation du général Brune comme ambassadeur. — Instructions envoyées à ncrtliier. — Nomination de Garât. — Son voyage en Italie. — Discours au.v souverains de Naples. — Intervention en faveur des prisonniers politiques. — Traité secret de Naples avec l'Antriche. — Démission de Garat.
Nous avons vu que Canclaux avait présenté Trouvé au prince de Castelcicala, comme chargé d'affaires, le [2 frimaire (2 décembre 17!)7j.
La situation inlt'rimaire de réprésentant du Directoire, à ce moment, n'était guère enviable! Cependant, très satisfait déjouer un rôle, le petit Trouvé, actif, nerveux et convaincu, semble avoir d'abord espéré tirer quelques résultats de sa mission. Là où Canclaux avait tenté de réussir par une condescendance exagérée, il eut, lui, la prétention de réussir par sa fermeté.
Les premières semaines, le nouveau cliargé d'affaires se fit, à son tour, beaucoup d'illusions. Quinze jours après son entrée en fonctions il écrivait triomphalement à La Révellière : « Depuis quelques
(1) Ce chapitre résume les événements de Naples depuis h; déjiart du général Canclaux, en décembre 1797, jusqu'à la noniin:'.tion du général Lacombe Saint-Michel, en juin 1798. Il m'a paru nécessaire pour l'elier l'iiistoire des deu.v ambassades militaires que je voulais sj)écialement raconter.
jours, je n'ai qu'à me louer des réponses que je reçois aux difierentes notes que j'ai envoyées. J'attribue cela autant à la manière ferme et mesurée que j'emploie qu'à la justice des clioses que je demande. Je sais que quelques courtisans me taxent d'être un homme orgueilleux et intraitable. Orgueilleux? Oui, sans doute, car je suis l'agent du gouvernement français, du gouvernement de la grande nation! Intraitable? Si c'est parce que je ne fais de courbettes à personne, je le suis, il est vrai... Au reste, le gouvernement napolitain me prouve par ses démarches qu'il commence à n'être pas si persuadé des préventions qu'on avait cherché à lui inspirer contre moi... »
Cet optimisme de Trouvé devait durer pendant deux mois ! Dès la fin de décembre, un événement imprévu, l'assassinat du général Duphot à Rome, allait du reste compliquer les affaires italiennes, et, par ses conséquences , faire peur à la cour de Naples et grandir momentanément le rôle du chargé d'affaires.
Le meurtre eut lieu le 28 décembre (1). Le lendedemain, l'ambassadeur français à Rome, Joseph Bonaparte, quittait la ville avec sa famille et la fiancée de Duphot, Désirée Clary (2). Aussitôt l'évé-
(1) Pour les détails de cette émeute des 27-28 décembre, consulter Bonaparte et les républiques italiennes, par Gafparel, et surtout le Régime jacobin en Italie, par Dufourcq, ouvrage uierveilleusement documenté. . ,
(2) Désirée, l'ex-flancée de Napoléon Bonaparte, était la sœur do Mme Joseph Bonaparte. Elle épousa Bernadotte six mois plus tard. (Voir Bernadotte, VI.)
nement connu à Paris, les vieilles haines jacobines contre la papauté se réveillaient. Le Directoire décidait immédiatement de ne pas se contenter des ex('uses officielles présentées par l'envoyé romain Massimi. Une intervention armée paraissait nécessaire pour rétablir le prestige de la République. Trente jours après l'assassinat, le 29 janvier, l'armée française d'Italie, commandée par Berthier, entrait en campagne.
Les ordres rédigés à cette occasion par Bonaparte portent la date du 22 nivôse (il janvier). Après le départ du général en chef pour Rastadt au mois de novembre, Berthier avait été provisoirement chargé du commandement de l'Italie. Il devait y rester jusqu'à ce que sa présence fût jugée nécessaire, comme chef d'état-major, à l'armée d'Angleterre, et devait être, à ce moment, remplacé au quartier général de Milan par Bernadette (1).
La désignation de Berthier pour diriger les opérations contre Rome était donc toute naturelle. « L'intention du Directoire, — disaient les instructions du 11 janvier, — est que vous marchiez sur-lechamp sur Rome dans le plus grand secret. La célérité dans votre marche est de la plus grande importance. Elle peut seule assurer le secret de l'opération. Dès l'instant que vous aurez assez de troupes à Ancône, vous les mettrez en marche... (2). »
Du côté de Naples, les inquiétudes du Directoire étaient grandes. Quelle conduite le roi Ferdinand
(1) Voir l'étude sur Bern.\dotte, I,
(2) Corr. de N., 2404.
allait-il tenir? Profiterait-il des circonstances pour envoyer des troupes vers Rome sous prétexte de garantir la liberté de Pie VI, et romprait-il ainsi la paix de 1796?
Si les troupes napolitaines ne bougeaient pas, la marche sur Rome devait forcément se présenter comme une sorte de promenade militaire. Au contraire, sans être bien redoutable, une intervention napolitaine eût forcément, en janvier 1798, étrangement compliqué la tâche du général Berthier. Si cette intervention se produisait, il fallait, à tout prix, prendre les mesures nécessaires pour la faire cesser.
Berthier reçut donc l'ordre, — dans le cas où les Napolitains l'auraient précédé à Rome, — d'envoyer à Naples, comme ambassadeur, le général Brune (1). Des directives spéciales, fort complexes, furent données par Bonaparte au nom du Directoire (2). L'ambassadeur Brune devait se rendre immédiatement a son poste, faire connaître au Roi l'injustice, l'inconséquence et le danger de la démarche qu'il venait de faire, et le sommer d'évacuer Rome surle-champ. « Lorsque vous aurez fait lesdites déclarations au Roi lui-même, au premier ministre et à M. de Gallo (3) confidentiellement, vous attendrez la première réponse. Trois jours après, vous insisterez et vous menacerez de vous en aller. .. Le Directoire compte sur votre dextérité, vos talents et votre fer-
(1) Il avait été d'abord question de Bernadotte pour cette mission.
(2) Corr. de N., 2403, 22 nivôse (11 janvier.)
(3) Gallo venait de rentrer à Naples. Il prit la direction des affaires étrangères le 16 janvier.
metc dans une circonstance si essentielle, et où il serait si avantageux à la République que le roi de Naples ne se mêlât point des affaires du pape. »
Pendant que Bonaparte rédigeait ces instructions, Barras, président du Directoire, signait le décret «uivant : « Le général Brune est nommé ambassadeur extraordinaire de la République française près Sa Majesté le roi des Deux-Siciles. Son traitement sera le même que celui du citoyen Canclaux. Il lui sera passé, pour frais de premier établissement, la moitié de ses appointements ([). » Les lettres de créance, semblables à celles qu'avait reçues Caudaux l'année précédente (2), furent aussi préparées dans la nuit. Le secrétaire général écrivit à Talleyrand pour l'en prévenir : « Le Directoire, citoyen ministre, vient d'arrêter que le général Brune serait envoyé à Naples au lieu du général Bernadotte et que celui-ci serait envoyé à Vienne. Les lettres de créance et les instructions du général Brune s'expédient en ce moment et vous seront adressées dans une ou deux heures (3). »
Ainsi, grâce à l'esprit de décision de Bonaparte, les mesures nécessitées par les événements du 28 décembre se trouvaient rapidement prises. Berthier n'eut heureusement pas besoin de remettre au général Brune les instructions préparées le 22 nivôse puisque, contrairement aux craintes du Directoire,
(1) Arcli. Nat., registre A F^ III, 177-1060.
(2) A. E. Naples, 126-99.
(3) A. £. Naples, 126-59. Oa voit quel petit rcMe fut joué f)ar Talleyrand pendant celte crise.
les troupes napolitaines n'avaient pas précédé les Français à Romel Le 10 février (22 pluviôse), l'ancien chef d'état-major de Bonaparte arrivait avec 12,000 hommes devant la ville éternelle, et cinq jours plus tard, la révolution était faite. Le général français entrait dans Rome par la voie triomphale, reconnaissait la « République romaine » et prononçait, au Capitole, sous un arbre de la liberté planté à la hâte, un discours plein de feu dans lequel il invoquait les mânes de Caton et de Brutus (1) !
En attribuant à la cour de Naples des projets d'intervention en faveur du pape, le Directoire avait fait trop d'honneur aux souverains napolitains ! Après les événements du 28 décembre, Ferdinand IV voulait bien intervenir, mais ce n'était pas pour défendre la papauté expirante! Ce qu'il voulait, c'était sa part des dépouilles prévues !
Escomptant déjà une offensive française en Italie, Acton avait cherché, dès le lendemain de l'assassinat de Duphot, à se rapprocher du Directoire. Trouvé avait pu signaler au commencement de janvier, ces dispositions nouvelles. Le 16 janvier, le prince de Castelcicala, dont la haine contre la France était
(1) L'occupation française fut malheureoisement troublée par une révolte militaire que je rappelle seulement ici : nommé officiellement chef d'état-major de l'armée d'Angleterre, Berthier dut partir le 20 février. Masséna le remplaça le 21. L'armée était sans solde, écœurée par les spoliations accomplies ; elle se révolta le 22 et les partisans du pape voulurent profiter de la discorde pour reconquérir le terrain perdu. Les révoltés se retrouvèrent alors derrière leurs chefs. Mais la position de Masséna était intenable; Gouvion-Saint-Cyr pi'it le commandement. Une constitution, élaborée en hâte, fut donnée aux Romains.
connue, cédait sa place de directeur des affaires étrangères au marquis de Gallo qui s'était acquis les sympathies de Bonaparte à Passariano et, tout de suite, les conversations devenaient beaucoup plus courtoises et cordiales. A la première entrevue, Trouvé pouvait constater le réel désir d'entente qui animait le nouveau ministre. Gallo reprochait avec raison au chargé d'affaires certaines fautes d'étiquette qui avaient irrité la Cour (1) ; mais ces reproches étaient faits de telle façon que Trouvé, malgré sa raideur et son arrogance, convenait de ses torts et que la conversation finissait par une accolade 1
Trois semaines plus tard, l'envoyé du Directoire, recevait un trophée des chasses royales ! Il écrivait alors à La Révellière (2) : « Que peut-on espérer d'un Roi qui va trois jours de suite à la chasse, dont cliaque partie lui coûte des cinquante mille ducats, puis revient en poste à Naples, convoque les Conseils de bonne heure afin d'être plus tôt libre pour recommencer de nouvelles courses? Ses chasses sont des boucheries, on y tire jusqu'à cent cinquante sangliers, on leur arrache les défenses qu'on fait monter en argent et les dépouilles opimes sont rangées dans une salle préparée pour cela. Quels trophées de roi! On pèse même les bêtes massacrées afin de savoir et de constater combien de livres de viande le souverain a couchées sur le champ de
(1) Trouvé avait commis la grossièreté de no pas se lever, au théâtre de S;m Carlo, à l'entrée des souverains, ainsi que le voulait l'usage.
(2) Lettre du 23 pluviôse (11 février).
bataille! Vous saurez, au reste, que j'ai eu ma part des dépouilles des vaincus et que Sa Majesté m'a envoyé un sanglier tout entier 1 »
Malgré cette petite gracieuseté royale et la courtoisie de Gallo, le chargé d'affaires démêla bien vite les véritables sentiments de la Cour. Pour prix de sa neutralité bienveillante, Naples entendait obtenir une compensation territoriale. Les petites principautés de Bénévent et de Ponte-Corvo étaient l'objet des convoitises royales, et Trouvé fut autorisé à causer avec Acton et Gallo de la cession désirée. En échange des territoires qu'elle abandonnerait, la jeune république romaine devrait recevoir une indemnité de vingt millions, et Ferdinand IV s'engagerait à renoncer à la possession du palais Farnèse à Rome (i).
Mais cette cession territoriale, consentie en principe par le Directoire au mois de mars (2), ne devait pas, malgré son importance, suffire pour contenter Marie-Caroline. Les regards de la reine restaient toujours tournés vers l'Autriche. « Nous sommes dans l'eau jusqu'au cou, — écrivait-elle le 29 mars à sa fille l'Impératrice, — nous attendons des nouvelles de Vienne comme le Messie... »
(1) Ce palais était depuis longtemps la propriété des Bourbons de Naples. Il avait été construit par le pape Paul III (alors qu'il s'appelait le cardinal Farnèse). Aujourd'liui, le palais Farnèse appartient à la France. C'est là que demeure l'ambassadeur près le Quirinal. Il est célèbre par ses superbes fresques d'Annibal Carrache.
(2) L'occupation de Bénévent par les troupes royales se fil à la fin d'avril.
L'accession de Gallo au pouvoir et les disposi lions conciliantes manifestées un moment par Acton avaient, nous l'avons vu, écarté tout prétexte à l'envoi du général Brune à Naples. Mais la présence d'un ambassadeur titulaire était nécessaire pour profiter de la situation nouvelle. Or, Treilhard, parti pour Rastadt, pouvait y résider longtemps encore. Trouvé, malgré ses puissants appuis, paraissait bien petit, au moral comme au physique^ pour remplir son rôle. La nomination d'un nouveau représentant était donc décidée le 3 février (lo pluviôse). Le choix du Directoire s'arrêtait sur le citoyen Garât, ancien ministre de la Convention.
Joseph-Dominique Garât était un homme de valeur reconnue, fort instruit et membre de l'Institut où il siégeait depuis 1795 à la Section des sciences morales et politiques (1). 11 s'était fait remarquer, comme orateur, à la Constituante et à la Convention, et semblait parfaitement capable de bien représenter la République. Mais, comme ministre de la justice nommé en remplacement de Danton, c'était lui qui avait dû lire la sentence de mort au roi Louis XVI en 17931 Sa désignation comme ambassadeur auprès de la sœur et du beau-frère de Marie-
(1) Garât était né à Bayonne en 1749. C'était l'oncle du chanteur Garât. Le mauvais quatrain de Rivarol sur les deux Garât est célèbre :
Deux Garat sont connus : Tun écrit, l'autre chante. Admirez, j y consens, leur talent que l'on vante. Mais ne préférez pas, si vous formez un vœu, La cervelle de l'oncle au gosier du neveu.
Antoinette était donc aussi maladroite qu'offensante et elle devait irriter profondément les souverains de Naples. A peine le décret du 15 pluviôse était-il connu, qu'une campagne de difTamation était organisée contre le nouveau diplomate français.
L'arrivée prochaine de Garât impliquait pour Trouvé un changement de poste. Le chargé d'affaires reçut l'ordre d'attendre son successeur puis de se rendre à Milan en qualité de ministre de France auprès de la République cisalpine. Lachèze, ancien consul à Gênes, fut désigné comme secrétaire d'ambassade à Naples.
Garât ne devait cependant arriver qu'au mois de mai! Malgré son grand désir de rejoindre Milan le plus tôt possible, Trouvé dut donc provisoirement rester à son ancien poste, dans une situation assez fausse, obligé qu'il était de rompre des lances pour tenter de faire accepter son remplaçant par la Cour! Dans une lettre du 18 ventôse (8 mars), il racontait la conversation d'ailleurs courtoise qu'il avait eue la veille avec Gallo au sujet de Garât : « Comme il me faisait des compliments de regrets sur mon propre compte» j'ai saisi cette impression pour relever une impression absurde autant qu'atroce que l'on cherche à accréditer dans le public contre le citoyen Garât. Jesais, lui ai-je-dit, les bruits qui courent, ils sont affreux. Le citoyen Garât est un des hommes qui, au plus grand talent, joint la plus parfaite moralité. C'est un penseur profond, un excellent écrivain, un caractère doux, un homme pur. Il est sorti de trois ministères aussi peu riche
qu'il y était entré. Qu'arrivera-t-il si vous suivez votre première passion? Se voyant négligé, fui, déconsidéré, l'indignation et l'humeur viendront, et l'on se haïra, et l'on se hrouillera, faute de se connaître. Ne m'avait-on pas, aussi, peint comme un monstre (1)? »
Bien convaincu maintenant de la duplicité de la Cour et du peu de sincérité du rapprochement simulé au moment de la marche de Berthier sur Romej Trouvé attendait son sucesseur avec grande impatience! Dans sa dernière lettre à La Révellière, datée du 1" floréal (20 avril), il lui confiait ses déhoires : « Oh ! que je voudrais un moment voir sur les lieux quelqu'un des membres du gouvernement pour le convaincre de toute l'étendue de nos griefs et de toute l'insolence napolitaine I Je crains que mes tableaux ne paraissent exagérés et cependant je vous proteste qu'ils sont au-dessous de la vérité. »
Les instructions données à Garât par Talleyrand ne lui cacliaicnt pas les difficultés de sa mission : « Le citoyen Garât ne doit pas s'attendre à trouver la cour de Naples bien disposée pour la République. Il n'y a peut-être pas de pays où l'on soit parvenu à exciter plus de haine contre les Français et leur Révolution que dans le royaume des Deux-
(1) A. E. Nai)lcs, d 26-94. — Garât est un des personnages de la Révolution qui a été le plus attaqué, surtout par les émigrés. Voir le portrait qu'en a tracé Rivarol. {Rivarol et la socicté française, par DE Lescire, 239.)
Siciles. Cette haine était d'autant plus facile à enflammer, qu'elle s'est toujours perpétuée depuis les Vêpres siciliennes et la conquête du royaume de Naples par Charles VIII.. » Après ce cours d'histoire... assez ancienne, les instructions ajoutaient très sensément : « Le citoyen Garât doit surtout se mettre en garde contre les pièges qu'on ne manquera pas de lui tendre à son arrivée à Naples. Il doit se méfier de ces dehors trompeurs et séduisants, de ces politesses de cour, si fort en usage, principalement dans celle-ci où il va paraître dans un si grand caractère. Le citoyen Canclaux n'a point assez observé cette règle de conduite pendant tout le temps de sa mission, et il en est résulté les plus grands inconvénients pour le service et le bien de la République. »
Le nouvel ambassadeur ne quitta Paris que le 1" germinal (21 mars). Il passa par Turin, par Milan et par P^lorence, et séjourna assez longuement à Rome. Bref, il ne rejoignit son poste que le 3 ma après s'être consciencieusement renseigné auprès des uns et des autres, en cours de route.
Monge et Daunou, commissaires à Rome, lui avaient expliqué la situation de la péninsule. Daunou venait de recevoir les impressions très pessimistes de Trouvé, datées du 19 avril (30 germinal). « Je persisterai toujours à croire, — écrivait Trouvé, — que le gouvernement français a mis trop de loyauté, trop de modération, avec une cour si perverse, si acharnée, si déloyale... »
Plus pondéré que Trouvé, plus juste aussi, Dau-
nou (1) venait de son côté d'écrire à La Révellière : « Ton ami Trouvé se désole à Naples. Reste à savoir si nous ne cédons pas un peu trop facilement, lui et nous, aux impulsions de ceux qui sont pressés d'entrer en guerre avec l'État napolitain. Il semble qu'il y a deux choses indispensables à faire : l'une, de ramener s'il est possible la cour de Naples à une conduite plus sage, plus mesurée et même moins offensante; l'autre, d'augmenter nos forces en Italie. »
Avant de quitter Rome, Garât était déjà très décidé à remplir de son mieux la première partie du programme tracé par Daunou. Il écrivit alors à Talleyrand (2). « Il résulte d'une lettre de Trouvé : 1° que le gouvernement de Naples est livré à la fois ou tour à tour à des accès de peur ou à des accès de fureur; 2° que les Français sont insultés à Naples et même que le chargé d'affaires de France croit ses jours en danger ; 3° que seize Napolitains, arrêtés depuis longtemps pour le seul crime de leur attachement aux principes français, vont être traduits devant un tribunal qui va les livrer aux bourreaux, lime paraît impossible de souffrir, que sous les yeux de l'ambassadeur de la République française, on fasse couler le sang de seize hommes qui ne sont accusés que d'aimer la République et ses principes. Il me paraît impossible de souffrir que
(1) Daunou, ancien {^rand-vicairc, avait .siégé <ï la Convention parmi les modérés et iaisait i>artic de l'Institut depuis l'an IV. Il était membre du Conseil des Cinq-Cents. C'était un liomme de grande valeur.
(2) 30 germinal (19 avril).
les Français soient insultés à Naples ; et si les insultes ne cessent pas, si nous n'obtenons pas des réparations suffisantes de celles qui ont été faites, on ne peut plus voir dans la puissance auprès de laquelle je suis envoyé qu'une puissance ennemie et déjà en état de guerre. Dans les deux cas, mes sentiments comme Français et comme ambassadeur me porteraient à m'éloigner de cette indigne cour, à sortir de Naples en annonçant à ses oppresseurs la justice et la vengeance de la République (\). »
Les projets de Garât étaient donc fort peu conciliants. Malgré l'antipathie que le nouveau représentant du Directoire inspirait d'avance aux souverains, le marquis de Gallo crut cependant habile de le recevoir avec égards. Les honneurs rendus habituellement aux ambassadeurs furent prodigués avec ostentation par les postes militaires tout le long de la route suivie. La première entrevue avec le directeur des alfaires étrangères fut d'une complète correction (2) et l'audience royale ne se fit pas attendre longtemps. Dès le 18 floréal (7 mai), Garât était reçu au palais royal.
Écrivain et orateur fécond, l'ancien ministre de la Convention lut au roi Ferdinand un discours d'une amplitude exagérée, de forme littéraire, mais inuti ement sentimentale et prétentieuse, qui dut faire sourire les courtisans du roi de Naples ! « Ce n'est point, — disait Garât, — parce qu'il m'a vu errer
(1) A. E. Naples, 126-176.
(2) Elle eut lieu le 5 mai. Trouvé partit le lendemain pour -Milan. Il devait y avoir de retentissants démêlés avec le général Brune.
SOUS les portiques de la faveur et de l'ambition que le Directoire a pu faire tomber, sur moi son choix pQur cette mission extraordinaire. Je n'ai guère vécu que dans le silence des campagnes, dans les lycées et sous les portiques de la philosophie, et lorsque les révolutions et une République m'envoient auprès de Votre Majesté, revêtu d'un titre et chargé d'une mission qui peuvent être utiles à plusieurs peuples, l'imagination rappelle ces temps de l'antiquité où, du milieu des Républiques de la Grèce, des philosophes, qui n'avaient un nom que parce qu'ils savaient penser, venaient sur ces mêmes bords, sur ces mêmes continents, sur ces mêmes îles, apporter leurs vœux pour le bonheur de l'espèce humaine... » Après huit grandes pages sur ce même ton, qui paraît aujourd'hui bien démodé et ridicule, Garât terminait ainsi : « Dans ces lieux où vous régnez au milieu des plus étonnants phénomènes du ciel et de la terre, sur ce sol, magnifique amas de débris entassés par les révolutions du globe, à côtés de ces volcans, dont les bouches, toujours ouvertes et toujours fumantes, font penser aux laves enflammées qu'ils ont vomies et vomiront encore, il me semble, Sire, que, sous quelque nom qu'on vive, sous celui de République ou sous celui de Roi, on doit être plus impatient de signaler par quelque bien durable fait aux hommes, une existence si fugitive et si incertaine... (1). »
Admis le lendemain devant la Reine, l'ambassa-
(1) A. E. Naplcs, 126-143. Lacretelle (II, 163) a écrit en parlant de ce discour.s : « La diplomatie ne se colora jamais d'un langage plus pompeux et plus fleuri. »
deur fit l'éloge de l'empereur Joseph II, frère de Caroline, qui, à un moment donné s'était vanté « d'avoir puisé ses lumières dans les écrivains philosophes de la France. » Il ajouta qu'il espérait que dans les communications pacifiques qu'il venait entretenir, « s'évanouiraient les préventions formées par des événements mal racontés dans la France même, et toujours plus défigurés par toutes les voix qui les ont répétés dans l'Europe... »
Garât fut assez mal accueilli par la Reine après ce discours! Mais il ne se rendit qu'imparfaitement compte de sa maladresse. Le 15 mai (26 floréal), il écrivait à son ministre : « J'ai vu sur la physionomie de la Reine et sur toute sa contenance, une femme accoutumée à n'avoir pour raison d'État que ses passions. Pour ne pas me montrer les mêmes senti^ments dans ses paroles, il a fallu qu'elle en prononça très peu. Sa douleur, si c'eût été de la douleur, m'aurait touché et aurait pu me gêner. Sa hauteur m'a mis fort à mon aise et je n'ai plus été occupé qu'à modérer devant une femme la fierté si naturelle aux républicains et aux républiques. »
De son côté , Marie -Caroline racontait aussi l'audience à l'un de ses correspondants habituels, le fameux comte d'Antraigues (1) : « J'ai vu le scélérat Garât. Son audience m'a rendue vingt quatre heures malade d'une forte attaque de nerfs. Le voir entrer, se présenter, haranguer — lui le ministre de la justice de son roi — manqua de me faire trouver mal.
(1) Lettre citée dans la Revue d'histoire diplomatique, 1888. Publication de M. Boulav de la Meurthe.
J'eus un tremblement universel. Il agit jusqu'à présent avec souplesse, douceur... Le chargé (Laclièze) est le même qui a été en 92 à Gènes, Naples, Sicile. Ses propos sont détestables et il serait heureux d'avoir ses papiers pour l'intimider et pour le contenir. Le peuple chez nous les abhorre et la police doit constamment surveiller qu'il n'arrive quelque accident... Gallo n'a ni ma conhance ni estime et ne sait, malgré d'être ministre, rien de moi que compliments. »
Après ces fâcheux débuts, il était bien difficile pour le scélérat Garât de désarmer la haine royale et de prendre de l'influence à la Cour! Il crut donc habile de se rapprocher ostensiblement du parti libéral avec l'espoir de se faire craindre et de pouvoir intervenir utilement à l'occasion. Ce parti libéral, récemment formé, avait alors pour chef le docteur Cirillo, l'ancien ami de Trouvé. Il comprenait une grande partie de la noblesse et des gens de classe moyenne, surtout des avocats, des médecins et des notaires. Tous ces libéraux affichaient de grandes sympathies pour les idées françaises et cherchaient volontiers l'appui du représentant de la République. Garât se fit le champion de leurs revendications et essaya très courageusement de défendre les prisonniers politiques dont le grand crime était, précisément, de sympathiser avec la France révolutionnaire.
Parmi ceux que la justice royale avait fait récemment enfermer, on citait des hommes de grande
noblesse : Médici, dont Acton se montrait spécialement jaloux, Gennaro, Canzano, Colonna, et aussi des écrivains connus, Pagano, Ciaja, Bisceglia et Monticelli. Le procureur général Vanni et le prince de Castelcicala, âme damnée du premier ministre, avaient cependant osé, au mois d'avril 1798, réclamer contre eux la torture la plus rigoureuse 1
Sous la pression très nette de Garât (1) et grâce aussi aux prières de Gallo, Ferdinand IV comprit que ce procédé de l'inquisition espagnole étonnerait un peu sous le doux climat de Naples ! Les accusés échappèrent donc à la torture et subirent un procès régulier en juin et juillet (2). Presque tous furent acquittés ou graciés. Vanni fut privé de sa charge et se tua. Mais l'infâme Castelcicala, d'abord remercié, devint peu de temps après ministre de la justice et les prisons se peuplèrent aussitôt de nouvelles victimes !
Cette intervention heureuse en faveur des prisonniers fut du reste le seul succès politique de Garât pendant son court séjour à Naples. Il était arrivé trop tard pour empêcher le Roi de conclure avec l'Autriche un traité secret qui devait avoir une si grande influence sur les événements.
Nous avons dit que, déjà à la fin de mars, Marie-
(1) Cette pression de Garât se manifesta à plusieurs reprises. Le 17 juin, — peu avant son départ, — il remit une sorte d'ultimatum qui semble avoir décidé le Roi. (A. E. Naples, 126-J60 et 127-299.)
(2) Voir à ce sujet le Moniteur du 18 thermidor an VI. L'ouvrage du général Colletta (II, 30-38) donne de nombreux détails sur ce procès extraordinaire qui ne se termina qu'après le départ de Garât.
Caroline atlendait « des nouvelles de Vienne, comme le Messie ». Quelques jours plus tard, les préparatifs maritimes de la France, signalés à Toulon et aux îles Ioniennes, l'avaient vivement inquiétée. Rien n'avait encore transpiré des projets définitifs de Bonaparte. Le bruit courut à Naples que les escadres françaises, avant de se rendre vers des pays d'orient inconnus, chercheraient, au passage, à s'emparer de la Sicile et y débarqueraient des troupes. A Paris aussi, d'ailleurs, à cette époque, on considéra comme possible ce débarquement en Sicile qui avait été étudié depuis longtemps (1). L'ambassadeur turc Esseid-Ali crut devoir prévenir de ce projet les ministres de la Sublime Porte (2). ■ Ces inquiétudes, relatives à la Sicile, avaient achevé de rapprocher Naples de l'Autriche. Une première entente avait été déjà ébauchée par le prince Marcolini, le 31 mars. A la fin d'avril, le duc de Campo-Chiaro partait pour Vienne, voyait à plusieurs reprises le baron de Thugut puis le comte Louis de Cobenzl, et une alliance défensive était décidée. L'article 1" du traité (qui fut tenu absolument secret) déclarait l'alliance étroite et indissoluble. L'Empereur s'engageait à conserver soixante mille hommes en Italie et dans le Tyrol, et, le Roi, trente mille hommes sur les frontières du royaume
(1) Des projets de descente en Sicile avaient été adressés, dés 1795, à la Convention. (A. E. Mémoires et documents, Naples, 3, 96.) Pendant les pourparlers de Bâle, il avait été aussi question de l 'occupation par la France de Trapani et de ses alentours. (A. E. Vienne, 366-27.) Les inquiétudes de la cour de Naples, en 1798, étaient donc assez légitimes»
(2) Voir AUBERT-DUB.WET, VIII.
les plus rapprochées des possessions autrichiennes... En cas de danger, le nombre des troupes à mettre en ligne devait être porté à quatre-vingt mille hommes par l'Autriche, et, par le roi des Deux- Siciles, à quarante mille hommes (1). La convention avait été signée le 19 mai. Ce jour-là, Bonaparte s'embarquait à Toulon pour conquérir l'Orient !
Bien qu'il n'ait pu soupçonner un rapprochement aussi complet entre Ferdinand et son gendre l'empereur d'Auchiche, Garât s'était tout de suite senti déplacé dans le milieu napolitain et avait compris très nettement l'inutilité des efforts qu'il pourrait tenter. Très persuadé de son propre mérite, il aspirait à jouer un grand rôle et les circonstances ne lui paraissaient pas suffisamment favorables pour que sa valeur pût s'affirmer pendant son séjour à Naples. Il trouvait, en outre, que le ministre des Relations extérieures, Talleyrand, le laissait sans instructions et sans appui. Tous ces motifs devaient vite l'amener à considérer sa mission comme essentiellement temporaire.
Il venait, du reste, d'être nommé au conseil de& Anciens par l'Assemblée électorale de Seine-et-Oise, et le prétexte d'un retour prochain était très plau-^ sible. Informé officiellement de son élection, vers le 25 mai, il annonça quatre jours plus tard à Talleyrand qu'il partirait de Naples « aussitôt qu'il aurait terminé quelques affaires commencées (2) » . Le ton
(1) Histoire des traités, de de Koch, V, 162.
(2) 11 s'agissait de l'affaire des détenus politiques, qu'il avaib
(le ses lettres laissant d'ailleurs percer une grande amertume : « Citoyen ministre, la première chose que doit faire un gouvernement qui veut être bien servi par ses ministres à l'étranger, c'est de leur donner des témoignages authentiques de sa confiance. Sans cela, rien n'est possible... » Quelques jours plus tard, le 29 prairial (17 juin), l'ambassadeur écrivait encore : « Si mon successeur n'est pas nommé, vous devriez bien, citoyen ministre, faire tous vos efforts pour diriger le choix du Directoire sur Maret. Il devait être ici mon prédécesseur, il a souffert pour cela une affreuse détention, dans laquelle, de l'aveu du Directoire, il a honoré son caractère. Ce serait encore un faible dédommagement de le nommer mon successeur. . . Maret entend très bien les affaires et il convient très bien à ce pays où il faut un certain mélange de politesse et de hauteur. »
Cette demande relative à Maret arriva trop tardivement à Paris. Aussitôt que Garât avait exprimé le désir de rentrer en raison de sa nomination au Corps législatif (1), le Directoire lui avait nommé
prise très à cœur. (Lettres des 29 cl 30 mai (10 cL 11 ptaiiial.) Le 11 pi-airial, Laclièze demanda également à quitter Naples.
(1) D'après M. Sciout et M. Albert Dufourcq, Garât fut rappelé sur la demande du marquis de Gallo. Évidemment l'antipathie de la cour de Naples contre Garât était réelle. Mais je n'ai trouvé aucune trace écrite de la demande de Gallo ou de l'intervention de Rullo à Paris. Garât, ce me semble, revint à Paris dès qu'il se rendit suffisamment compte des diiiîcultés de la situation. Voici ce qu'écrivait Daunou, le 27 prairial (15 juin), à La Révellière, après \m voyage à Naples : « Je veux te dire un mot de Naples... J'ai été témoin de l'arrestation de plusieurs jeunes gens pour la seule raison de leur chevelure noire à la française et sans aucun autre prétexte... L'ambassadeur et le consul de la République sont là en éternelle quarantaine... Toute la correspondance de l'ambas-
un successeur, Lacombe Saint-Michel, par arrêté du 26 prairial (i4 juin)! En même temps, il avait décidé de remplacer Lachèze par le citoyen Mangourit dont nous avons signalé le rôle en Espagne en 1796 (1).
Très écœuré et très dépité, Garât ne crut pas devoir attendre l'arrivée de son successeur et quitta Naples le l""^ juillet après avoir pris congé du Roi dans une audience officielle et reçu les politesses d'usage (2). Du reste, une éphémère détente venait de se produire. Depuis le 18 juin on connaissait la prise de Malte et, bien que l'occupation de l'île fût particulièrement désagréable pour Ferdinand (3), le roi avait cependant appris avec satisfaction que ce n'était pas vers la Sicile que le général Bonaparte voulait diriger ses troupes !
Lachèze prenait donc les fonctions de chargé d'affaires dans des circonstances relativement favo-
Scideur, active et passive, est arrêtée, décachetée et gardée dix à douze jours... Nous avions été tentés de croire que Trouvé mettait dans ses démarches un peu trop de verdeur, mais je suis persuadé que tout républicain franc et honnête que vous enverrez là, sentira, parlera, écrira, agira comme Trouvé. Garât a commencé sur le ton de la plus grande modération; il est maintenant affecté et disposé tout comme son prédécesseur. Il n'y peut plus lenir. »
(1) Arrêté du 26 prairial : « Le Directoire e.técutif, sur la proposition du ministre des Relations extérieures et d'après la démission du citoyen Garât, ambassadeur extraordinaire à Naples, arrête ce qui suit : Le citoyen Lacombe Saint-Michel, ex-législateur, est nommé ambassadeur de la République française à Naples. Son traitement sera le même que celui de son prédécesseur. »
« ... Le citoyen Mangourit, ci-devant chargé d'affaires de la République en Valais, est nommé secrétaire de légation et chargé d'affaires de la République française à Naples. »
(2) Voir sur les regrets — plus ou moins vrais — laissés par Garât, le Moniteur du 20 tliermidor an VI (7 août 1798).
(3) Dès le 12 messidor (30 juin 1798), Ruffb, ministre à Paris, pro-
rables. Il remit ultérieurement les lettres de récréance de Garât, signéesle 12 messidor (12 juin) (Ij. En réponse à ces lettres, le roi de Naples fit connaître au Directoire, suivant la formule ordinaire, qu'ila voyait avec grande satisfaction la nomination du citoyen Lacombe Saint-Michel et que sa présence ne pourrait que lui être fort agréable... (2). »
testa contre l'occupation de Malte, qui, soi-disant, appartenait en fait à la couronne de Naples. L'ile avait, en cfiet, étô accordée aux ciievaliers de Saint-Jean de Jérusalem par Charles-Quint. L'Ordie s'était engagé, en signe de tribut féodal, à envoyer tous les ans.., un faucon au roi des Deux-Siciles. Cet hommage, tombé en désuétude au dix-septième siècle, avait été réclamé de nouveau par Charles VII de Naples. (Colletta, I, 144.)
(1) A. N. A F* Ht, 177-1242. — A son retour en France, Garât joua un rôle important au Conseil des anciens et en devint président en l'an VU. Après Brumaire, il se rallia à Bonaparte, entra au Sénat, fut comte de l'Empire en 1808. Membre de la Chambre des Cent-joui-s en 1815, pour les Hautes-Pyrénées; exclu de l'Institut, par la Restauration, comme régicide, réintégré en 1832 à l'Académie des Sciences morales et politiques, il est mort en 1833, à quatre-vingt-quatre ans.
(2) A. E. Naples, 125-240. Lettre royale datée du 24 août 1798.
LAGOMBE SAINT-MICHEL
D'après un dessin de Vicar (1802), appartenant à M. le comte Primoli
Photographie Sauvanaud.
LAGOMBE SAINT-MICHEL
La carrière de Jean-Pierre Lacombe. — 1789 — Dans le Tarn. — Chevalier de Saint-Louis. — L'Assemblée législative. — La Coiivention. — Comités militaires. — Missions en Corse et à l'armée du Nord. — Au Comité de salut public. — Les deux mariages. — La famille du général.
L'arrêté du 26 prairial (14 juin 1798) nommant le successeur de Garât à Naples porte, pour Lacombe Saint-Michel ce seul titre : ex-législateur.
Lacombe était aussi, de cœur et d'allure, un véritable soldat qui avait déjà fait largement ses preuves, et c'est à cause de cette qualité de soldat que nous racontons ici sa courte ambassade auprès des souverains des Deux-Siciles. Mais il avait été membre de la Législative, de la Convention et du Conseil des anciens ! Aux yeux du grand public de 1798, les services législatifs du nouveau diplomate devaient donc forcément primer ses services militaires.
Jean-Pierre Lacombe était né le 3 mars 1753 (1) à Saint-Michel de Vax, près Gaillac, d'Eugène Lacombe, propriétaire, co- seigneur du dit Saint- Michel et de dame Marie Narcisse Antoinette de Bancalis. Baptisé le même jour par le curé Jalby, l'enfant eut pour parrain niessire Pierre de Bancalis de Pruines et pour marraine Mlle Cécile Lacombe (2).
Toute la première enfance de Jean-Pierre paraît s'être passée à Saint-Michel. Quelle éducation putil recevoir dans ce petit ^dllage (3)? Quels maîtres son père, modeste propriétaire d'une gentilhommière, puf-il lui procurer? Toujours est-il que le jeune Lacombe manifesta de bonne heure son goût des armes. Grâce aux démarches de son oncle M. de Bancalis, il obtenait à quatorze ans une place de surnuméraire dans le corps royal de l'artillerie et faisait ses débuts le 6 juin i7G7 au régiment de Toul (4).
Sa carrière s'était ensuite poursuivie régulièrement, sans grand éclat et sans grands espoirs. Travailleur, fanatique du métier, d'excellente conduite, Lacombe devint lieutenant en 1772 puis capitaine en 1779. L'année suivante, il faisait partie de l'ar-
(1) D'après les Arch. adni. G., c'est en 1751 que naquit le général. Cependant, l'acte de baptême qui m'a été communiqué, porte 1753. L'acte de décès confirme cette dernière date que je trois devoir adopter.
(2) Archives de Saint-Michel. Communication de M. Poital, archiviste du Tarn.
(3) La commune compte aujourd'hui 239 habitants.
(4) 11 avait quatorze ans d'après l'acte de naissance, — seize ans d'après les A. A. G.
mée de Bretagne rassemblée sur les côtes de la Manche en vue d'un débarquement en Angleterre et restait dans cette situation d'expectative jusqu'en 1783. Pendant un congé, il s'était marié, à la fin de 1782. Enfin, en 1786, il devenait commandant d'une compagnie de bombardiers.
En somme, au moment de la Révolution, le futur ambassadeur n'avait plus rien à attendre, malgré ses excellentes notes et ses bons services. Ni lesLacombe ni les Bancalis de Pruines n'avaient leurs entrées à la Cour! Après ving-deux années passées au service du Roi et dix ans de grade de capitaine, Jean-Pierre Lacombe n'était même pas encore proposé pour la croix de Saint-Louis !
Il comptait en 1789 au 7' d'artillerie que commandait le comte de Bellegarde. Par une chance inespérée, ce régiment fut appelé à Paris au mois de juin pour renforcer les troupes royales et le capitaine de bombardiers se prit d'un bel enthousiasme pour l'œuvre naissante de la Constituante. Il se fit tout de suite remarquer par ses idées libérales et généreuses et applaudit bruyamment au 4 août. Le 7" d'artillerie s'occupait d'ailleurs volontiers de choses politiques. Plusieurs des subordonnés du comte de Bellegarde, — dont Lacombe, — déclarèrent qu'ils étaient « décidés à faire défection si le gouvernement voulait employer la force contre le peuple de Paris. ».
Cette attitude incorrecte valut au régiment un ordre de départ immédiat, largement justifié. Un peu aigri, le bouillant Lacombe demanda alors un congé de semestre et s'installa à Saint-Michel de Vax,, Le
congé obtenu datait du 1" octobre 1789. 11 était valable jusqu'au 15 juin 1790.
M. Lacombe de Saint-Michel, le père, était mort depuis plusieurs années. La maison de famille avait été longtemps abandonnée et la présence du propriétaire eût été fort utile. Malheureusement, en janvier 1790, Lacombe eut la douleur de perdre sa femme (i). Très affecté, il s'établit à Albi et tenta d'oublier son chagrin en s'intéressant au mouvement politique! Avant l'expiration de son congé de semestre, il avait déjà pris une situation importante au chef-lieu du Tarn et ses compatriotes lui avaient confié la charge élective d'administrateur du département!
Ayant pris goût à ses nouvelles fonctions et très désireux de les conserver, le capitaine chercha à prolonger son congé. Il écrivit alors à son colonel : « La confiance de mes concitoyens m'a successivement élu administrateur du département du Tarn, membre du Directoire et vice-président de ce même Directoire. Le vœu de la nation paraissant être de rendre le citoyen militaire et le militaire citoyen, j'ai cru que les ordonnances nouvelles rendraient compatibles la place d'officier des troupes de ligne avec les fonctions momentanées d'administrateur... Je vous supplie de m'accorder votre agrément. Pendant la paix, je ne crois pas ma demande déplacée, daignez vous faire présenter mes notes, elles vous diront pour moy, que, ma place militaire étant marquée, je saurai, sans avertissement, quitter tout
(1) Pour son mariage, voir à la fin de ce chapitre.
emploi, toute fonction civile, lorsqu'à la guerre il faudra payer de ma personne... (1) »
Favorablement apostillée par M. Dor deLastours, président du Directoire du Tarn, cette demande fut agréée par le comte de Bellegarde et par le maréchal de camp de Beauvoir, inspecteur d'artillerie. Lacombe obtint deux nouveaux congés de trois mois .
Rappelé en janvier 1791 à son régiment, l'administrateur du Tarn dut cependant reprendre son métier de capitaine! Le 7" d'artillerie tenait garnison à Douai depuis son renvoi de Paris en 1789. M. de Bellegarde était fort bien disposé pour son ancien subordonné; il lui fit bon accueil et le proposa le 20 avril pour la croix de Saint-Louis. L'apostille était ainsi libellée : « La conduite, les mœurs irréprochables, le zèle avec lequel cet officier sert et l'ancienneté de ses services doivent lui mériter la grâce qu'il demande. » Le 29 mai suivant, la croix était accordée. Le brevet portait : M. de Saint-Michel.
Le nouveau chevalier ne devait pas rester longtemps à Douai. Au mois de septembre 1791, les électeurs du Tarn l'envoyaient à l'Assemblée législative. Dès le mois d'octobre il entrait au Comité militaire (2) et s'y faisait remarquer par l'exaltation
(1) A. A. G., dossier Lacombe, pièce 17.
(2) Les membres de. ce Comité étaient Lacombe Saint-Michel, Gouvion, Lacroix, Carnot Feulins, Dupetitbois, Dclmas, Louvet, Pérignon, Beaupuis, Albitte, Solières, Ritter, Jeournan, Choudieu, Gaspaiin Bezançon, Lacuce, Coustard, Aublier d'Aubeterre, Bellegarde, Dumas, Soubrany.
Lacroix fut-élu président.
2o4 LACOMBE SAINT-MICHEL
très sincère de ses sentiments patriotiques. Sur son. initiative, l'Assemblée votait un décret « punissant de mort les commandants des places assiégées qui les livreraient ». Le capitaine de bombardiers faisait aussi prendre des mesures rigoureuses contre les officiers de l'armée royale qui démissionnaient ou quittaient la France au commencement de 1792.
L'énergie que le représentant du Tarn montrait dans ses actes et dans ses discours avait attiré l'attention sur lui. A la fin de juillet 1792, Lacombe quittait Paris et se rendait, comme conmiissaire, au camp de Soissons. Il n'était donc pas à l'Assemblée au moment des événements du 10 août. Revenu le 20, il approuvait très nettement les événements accomplis et repartait presque aussitôt, toujours comme commissaire, à l'armée du Midi, commandée par Montesquiou. De là, il se rendait dans le Tarn. Le 20 septembre, il était élu à la Convention.
Le 24 septembre, sur la proposition de Danton, paraît le décret suivant : « La Convention nationale décrète que les citoyens Dubois-Crancé, Lacombe Saint-Michel et Gasparin se transporteront à l'armée du Midi et mettront à exécution selon leur prudence et selon les circonstances, le décret qui prononce la destitution du général Montesquiou, les autorise pareillement à prononcer la destitution soit de l'étatmajor, soit de tout autre officier et sous-officier qu'ils jugeront nécessaire et à en faire le remplacement et même faire mettre en état d'arrestation la personne qu'ils jugeront suspecte... » C'étaient
là de redoutables pouvoirs. Montesquieu semblait sacrifié d'avance. Les commissaires n'avaient que le choix de l'heure.
Arrivés le i" octobre à l'armée du Midi, les trois députés constatèrent que la présence du général en chef en fonctions était encore utile pour les opérations commencées. Refusant très courageusement d'exécuter les ordres reçus, ils demandèrent à la Convention de rapporter son décret du 23 septembre. Montesquiou fut ainsi provisoirement sauvé.
Au retour de cette mission, Lacombe, qui venait depuis trois mois, d'abord au camp de Soissons puis deux fois en Savoie, de reprendre contact avec l'armée, était nommé chef de bataillon à la date du 1" novembre. Cet avancement n'était pas excessif; le nouveau promu avait quarante ans et portait depuis plus de treize ans les galons de capitaine !
Dès la fm de septembre, un comité militaire, comme à la précédente assemblée, avait été constitué. Carnot, Lacombe et Dubois-Crancé avaient obtenu le plus grand nombre de voix (1). Le 17 octobre, un deuxième comité entrait en fonctions. Les vingt-quatre députés élus alors (2) s'appelaient Dubois-Crancé, Gasparin, Lacombe Saint-Michel, Merlin
(1) Après eux venaient Lacroix, Lctourneur, Laurent Lecointre, Rewbell, Albitte, Aiibry, Coustard, Delmas, Sillery, d'Espinassy, Delelier, Chateauneuf-Randon, Soubrany, Poultier. Milhaud, Bentabole, Treilliard, Fabre d'Églantine, Gardien et Rivaud ; comme suppléant, Merlin de Douai, Hecquet, Gaudin, Laurent, Dumont, Pliilibert Simon.
(2) Ils sont énuméiés ici d'après le nombre de \o\k obtenues. On a souligné les noms des conventionnels ayant fait partie du comité militaire de la Législative.
de Douai, Dubois de Bellegarde, Carnot, Clioudieu, Delmas, Sillery (de Genlis), Jean Debry, Carra, Albitte, Lacroix, Fabre d'Églantine, Coustard, Laurent Lecoinlre, Puyraveau, Goupilleau de Fontenay, Duquesnoy, Lidon, Dubois-Dubay, Châteauneuf-Randon, Olivier Gérente, Milhaud. Douze suppléants leur étaient adjoints : Boussion, Doulcet, Sallengros, Treilhard, Ferry, Dumont, Saint-Just, Delahaye, Geofi'roy, Alexandre, Humbert, Fockedey. Plusieurs des membres des premiers comités militaires de la Convention sont devenus célèbres. Le deuxième comité, celui du 17 octobre, comptait onze soldats ou anciens soldats : Dubois-Crancé, futur ministre de la guerre en 1799; Gasparin qui, à Toulon, devina le génie de Bonaparte; Lacombe Saint-Michel; Dubois de Bellegarde, ancien garde du corps et capitaine des chasses du comte d'Artois; Carnot; Delmas, officier de milice Toulousain; Sillery de Genlis, ancien capitaine de vaisseau puis maréclial de camp, qui devait payer de sa tête son attachement au duc Philippe Égalité ; Coustard de Massy, colonel Nantais que Carrier livra en 1793 au tribunal révolutionnaire; Dubois-Dubay (ou Dubais) qui, comme Pérignon, avait été capitaine et juge de paix avant d'entrer dans les assemblées; Châteauneuf-Randon, ex-marquis, page de Louis XV, qui devait finir sa carrière comme préfet des Alpes- Maritimes; Milhaud, le célèbre entraîneur de cavalerie de la Grande Armée (1).
(1) En dehors du comité militaire, la Convention comptait encore onze autres soldats : Aubry, Barras, Prieur de Vernois, Calon, Rovôre de Fontvieile. Letourneur (de la Manche), Sou-
Pour terminer cette longue statistique, rappelons qu'à la date du 1" janvier 1793, un nouveau comité dit de défense générale était formé par la Convention. Tous les anciens comités — guerre, marine, finances, diplomatique, etc., — devaient désigner trois de leurs membres pour entrer à ce Comité de défense nationale. Lacombe Saint-Michel, Dubois- Crancé. Doulcet de Pontécoulant étaient choisis par leurs collègues du Comité de la guerre (1). Trois mois plus tard, le 26 mars 1793, le Comité de défense générale se transformait en Comité de salut public.
La désignation répétée de Lacombe Saint-Michel pour les divers comités intéressant la défense natiodale, montre la notoriété dont il jouissait et l'influence très réelle qu'il avait su conquérir par sa compétence et son énergie. Organisateur consciencieux et érudit, il tenait très dignement sa place à la tribune, parlait facilement, d'une voix chaude, avec beaucoup de netteté et do courage. Pour donner idée de son genre d'éloquence, voici le
brany, d'Izarn de Fraissinet de Valady, d'Espinassy, Varlct de la Vaille, Talot.
(1) L'impoitanee du rôle de ces premiers comités de la Convention ne saurait être trop mise en lumière. Voici comment s'exprimait à ce sujet le duc de Castrics, marcclial de camp iran- <;ais émigré, dans une lettre d'avril lT9o : « ...Ce n'est ni la tactique ni le courage qui ont donné tant d'avantage aux Français dans cette guerre. Les alliés étaient supérieurs dans l'une et égaux dans l'autre. C'est dans l'ensemble, dans la partie du projet et dans la conduite de la guerre qne la supériorité des républicains s'est montrée. Ils ne doivent cette supériorité qu'à l'établissement d'un comité militaire auquel la Convention a eu le bon esprit de remettre une autorité entière, et qui, placé au <-entre des opérations générales, a le droit de donner des ordres absolus. »
début d'un de ses discours prononcé à la Convention le 11 février 1793. Il s'agissait de défendre, au nom du Comité militaire, des créations nouvelles alors fort discutées : « Lorsqu'on présente aux hommes une grande vérité, — disait Lacombe, — on doit en attendre de grandes contradictions. Heureux encore si celui qui les offre n'est pas persécuté. Il est facile, en effet, de sentir que les institutions utiles à la masse de la société doivent contrarier les vues particulières, et, comme ceux-là mêmes qui en jouissent, sont intéressés à maintenir les abus, ils savent les soutenir et les faire soutenir en les décorant du beau mot d'amour du bien public ; ils préparent toutes leurs armes; ils jettent un vernis de ridicule sur celui qui présente une idée nouvelle; ils l'appellent novateur ou systémate et taxent de désorganisateur celui qui n'olfre qu'une combinaison meilleure. Mais, les hommes courageux s'attachent imperturbablement aux vérités utiles qu'ils propagent; ils opposent le calme au tumulte; ils ne trouvent pas leur récompense dans les applaudissements, mais dans le bien qui résulte du fruit de leurs veilles... »
Un mois avant ce discours, Lacombe, dont les opinions se rapprochaient de celles de Danton, avait cru devoir voter la mort du roi sans appel au peuple et sans sursis! Il avait ainsi motivé son vote : « Dans mon opinion, le peuple ne doit sanctionner que la Constitution. Je crois que la mesure de l'appel au peuple serait affreuse par la guerre civile et les dissensions intestines qui pourraient en résulter. Je crois que si elle avait lieu, j'en serais responsable. Je dis non. »
Assez écœuré cependant de la politique, le député du Tarn désirait depuis longtemps reprendre sa place à l'armée. A la fin de février 1793, il obtenait une mission lointaine en Corse comme représentant de la Convention et quittait Paris avec des pouvoirs illimités.
Étant capitaine d'artillerie avant la Révolution, il avait reçu de M. d'Orbay, son inspecteur, les notes suivantes : « De la fermeté, de l'instruction, de l'activité. Bon officier, propre à être employé avec succès. Des mœurs et de la conduite. »
Sa mission en Corse devait justifier les notes élogieuses de M. d'Orbay. Fort instruit des choses de son arme, d'une santé de fer, le représentant de la Convention était un officier remarquable, plein d'initiative et de bon sens et d'une bravoure à toute épreuve. Le portrait placé en tête de cette étude le représente à cinquante ans, très fort et très grand. Les cheveux du colosse sont abondants, le regard énergique et loyal. L'ensemble de la physionomie est sympathique, respire la force et donne une impression de confiance. Très aimé de ses soldats, Lacombe reçut un jour un compliment qui est tout un éloge et toute une époque : « L'artillerie ennemie tonnait, — raconte le général Yung, — et les boulets causaient de grands ravages. Sous ce feu d'enfer, Laçombe Saint-Michel restait impassible. Représentant, — lui dirent les soldats après le combat, — nous sommes contents de toi. Nous avons regarde ton plumet, il n'a pas remué (1) ! »
(1) Yuwj, Dubois-Crancé, I, 200.
Parti pour la Corse avec son collègue Saliceti (1), Lacombe débarquait à Saint-Florent, près de Bastia, dans les premiers jours de mars 1793 et, pendant plus d'un an, jusqu'en avril 1794, supportait tout le poids d'une dure campagne contre les partisans de Paoli soutenus par un corps anglais. Les ressources mises à sa disposition pour organiser la défense de l'île étaient bien petites : quinze cents soldats commandés par Gentili (2) et Casabianca! Chef d'une activité dévorante, organisateur ingénieux, le « législateur » parcourut les vallées corses, faisant appel à tous les dévouements. Au mois de juillet, il écrivait avec ])onne humeur à la Convention : « Je me rends à Calvi... J'y apporte des grils à rougir les boulets. La garnison y est fort bonne et si les ennemis viennent nous attaquer, ils ne nous prendront pas, dussè-je faire sauter la place, et moi avec... Le mauvais air a fortement altéré ma santé. Mais je ne suis plus malade quand il faut servir la République. . . »
La garde de Calvi fut confiée au valeureux Casabianca. Malgré des ordres fermes venus de Paris, Lacombe avait refusé de le destituer et avait coura- .^eusement pris &a défense : « Il ne faut pas, —
(1) Pour Saliceti, voir Cl.\iike. II.
(2) Ciontili, né en Corse en ITol, lut lait général de brigade en îirumaii-e an II, en niônvo temps que Lacombe, et divisionnaire lannée suivante. 11 Ht la campagne d'Italie de 1796-1797 et mourut en 1798.
Ca.«abianca, né également en Corse, en 1738, était lieutcnaiitcolonel au moment de la Révolution. Il s'était fait lemarquer' aux armées du Nord et des Alpes. Brigadier en 1792, il devint divisionnaire après avoii- délendu Calvi (19 mais 1791), sénateur et comte de l'Empire. Il est mort en 1825.
avait-il écrit, — que la Convention envoie des commissaires avec des pouvoirs illimités si elle ne leur accorde aucun degré de confiance. Pardonnez, chers, collègues, à la rudesse de mon style, mais je croirai avoir rempli ma tâche si je vous ai dit la vérité... » C'est pendant ce séjour à Calvi que le commissaire extraordinaire devait rencontrer pour la première fois le jeune Napoléon Bonaparte alors^ fugitif (i).
Peu après son retour à Bastia, en récompense de ses services militaires, Lacombe était promu général de brigade. Dupin, alors adjoint au ministre de la guerre, l'en informait ainsi le 27 brumaire (17 novembre) : « Je te préviens, citoyen, que le Conseil exécutif provisoire, convaincu de ton zèle et de l'activité avec lesquels tu soutiens les intérêts de la République, a saisi avec plaisir l'occasion de t'en récompenser en te nommant générât de brigade à compter du 29 brumaire. Le ministre qui me charge de te donner avis de ta promotion à ce grade espère que ce nouveau bienfait te prouvera combien une nation généreuse et libre sait apprécier les services loyaux qu'elle a le droit d'attendre de tous les vrais patriotes (2). » Ce fut donc, comme général d'artillerie plus encore que comme représentant aux armées que Lacombe eût à diriger la défense de Bastia pendant les longs mois d'un siège fameux. Napoléon a fait allusion à
(1) Corr. de N., XXIL 474. Bonapai-te s'embarqua le H juin a. Calvi avec sa famille poui- la France. Après l'avoir mise en sûreté, il rejoignit la fraction du 4« régiment d'artillerie qui servait à l'armée d'Italie.
(2) A. G., dossier Lacombe. '
sa brillante conduite dans les Commentaires (J) : « ... Nelson et Paoli cernèrent Baslia. Lacombe Sainl-Micbel et Gentili défendirent la ville avec la plus grande intrépidité. »
Malgré la vaillance de ses défenseurs, la cbute de Bastia était inévitable. Au mois d'avril 1794, jugeant cette chute prochaine, Lacombe laissait le commandement effectif à Gentili (2), réussissait à forcer le blocus, débarquait à Gènes et rentrait à Paris pour reprendre sa place à la Convention. Le 19 juin (1" messidor), il devenait secrétaire de l'Assemblée, mais repartait presque aussitôt comme « commissaire » à l'armée du Nord et restait auprès des troupes jusqu'à la fin de l'année.
Lacombe avait été l'admirateur et l'ami du grand patriote Danton. Mais ses absences continuelles pendant dix-huit mois lui avaient heureusement permis de ne pas se trouver mêlés aux événements tragiques de la Terreur. Ayant cependant toujours déploré le règne de Robespierre, il put applaudir aux événements du 9 tliermidor. Son adhésion fut même pompeusement envoyée, de l'armée du Nord : « Si je n'ai pas partagé vos dangers, je partage du moins votre énergie, je la transmettrai aux armées, et c'est dans les terres étrangères, en attaquant l'infâme
(1) Vol. II, 151. Édition de riniprimcric iinpéiiali'.
(2) La garnisoa de Bastia dut capituler vingt-six jours après ce départ, après avoir consommé son dernier morceau de pain et biûlé sa dernière cartouclie. L'amiral anglais Ilood accorda des conditions honorables. (Voir Rapport sur l'Ile de Corse fait â la Convention par le représentant Lacombe Saint-Michel. Imprimé en pluviôse an IV (janvier 1795.)
coalition, que j^irai chercher les complices de Robespierre (1)1 »
Revenu définitivement à Paris en décembre 1794, le général était nommé peu après au Comité de salut public, le io pluviôse an III (3 février 1795), en même temps que le chimiste Fourcroy et Merlin de Douai. Il y restait jusqu'au 1 5 prairial (3 juin) , puis jouait un rôle plus effacé pendant les dernières semaines de la Convention.
Élu par le Tarn (2), le 22 vendémiaire (13 octobre 1795), après l'adoption de la Constitution de l'an III, il entrait, — à cause de son âge, — au Conseil des anciens. Mais le goût des voyages et des aventures n'était pas éteint chez le glorieux défenseur de Bastia. Au printemps de 1796,1e général faillit partir pour Constantinople avec Aubert- Dubayet son ancien collègue à l'Assemblée législative, nommé ambassadeur du Directoire près la Sublime Porte (3).
Les choses ne purent s'arranger. Dubayet ayant emmené le général Menant, Lacombe se consacra pendant deux ans à son rôle de législateur, s'occu-
(1) Lettre citée par Wallon, les Représentants en mission, IV,
(2) Cette élection fut particulièrement difficile, malgré la popularité personnelle de Lacombe. Sur cette élection, voir le livjc de SciouT, I, 397.
(3) Voir Aubert-Ddbayet. II. Lacombe continua à penser à Constantinople I 11 existe aux A. N. (Papiers de Merlin de Douai, A. F. III, 70-21*) un curieux mémoire écrit par lui au commencement de 1798 sur la Turquie. Il y explique « qu'il faut envoyer en Turquie un chef de mission qui soit militaire et apte à régénérer l'armée du sultan ». Dubayet venait de mourir et Laconibo Saint-Michel posait peut-être ainsi sa candidature!
pant spécialement des questions d'organisation militaire et d'affaires diplomatiques, (1). Six semaines après le 18 fructidor, il était choisi par le Conseil des "anciens comme président (22 octobre 1797 (!"' brumaire an VI).
Aux élections de l'an VI (mai 1798), le député du Tarn cessait de faire partie du Corps législatif alors que Garât, au contraire, était nommé représentant de Seine-et-Oise. Garât demandant à rentrer en France, Rewbell et Merlin songèrent immédiatement à leur ami Lacombe pour le poste qui allait devenir vacant. Mais Lacombe n'était toujours — depuis le mois de de novembre 1793 — que général de brigade ! Voulant grossir la situation de son envoyé, le Directoire commença donc par le faire divisionnaire h la date du 13 juin (2). Le lendemain, 14 juin
(1) Les (liscoui'.s imp7-iinés à pari, de Lacombe, sont très nombreux. Ils (iguienl au recueil des A. N. AD Wlll» 41. Ils portent sur la réorganisation de l'artillerie (3 mars 1792 et 12 pluviôse an III). sur la Cors(' (1"^ brumaire an IV), sur la désertion et l'embauchage (nivùse an IV), sur les conseils d'administration (frimaire an V), les conseils de gueri-e et la gendarmerie (pluviôse an V), sur l'armée d'Italie (floréal an V), les officiers réformés (fructidor an V). le budget de l'an VI, les victoires remportées en Suisse (ventôse an VI), l'Ecole polytechnique (floréal an VI), etc.
Tous ces discours, très étudiés, prouvent que Lacombe Saint- Michel était un grand travailleur et qu'il s'expiimait facilement, parfois même avec éloquence.
(2) J'ai adopté cette date du 13 juin 1798 parce qu'elle figure sur les états dô services officiels. Il est certain cependant que dès le mois de février, la nomination avait été demandée et annoncée. Le 26 pluviôse (14 février), Lacombe Saint-Micliel avait même remercié le ministre Schérer 1 « Je reçois à l'instant, citoyen luinistrc, la lettre que vous avez la bonté de m'écrire pour ui'annoncer ma nomination au grade de général de division. La confiance que me témoigne le Directoire acquiert un nouveau prix à mes yeux par la grâce que vous avez mis dans la démarche que
(2G prairial), paraissait le décret nommant 1' « exlégislateur » ambassadeur de la République auprès du roi Ferdinand.
Pour compléter cette esquisse biographique, il faut dire quelques mots de la famille du nouveau diplomate. Nous avons vu qu'il appartenait à un milieu modeste de très petite noblesse provinciale. Ayant perdu ses parents d'assez bonne heure, — vers 1780, — il avait hérité de la propriété de Saint- Michel dont il portait constamment le nom. La croix de chevalier de Saint-Louis avait été donné, en 1791, à M. de Saint-Michel ! Mais à partir de son entrée à la Législative, le député du Tarn avait signé d'une façon curieuse et la signature adoptée est reproduite jusqu'en 1799 sur toutes les pièces officielles :