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anonymes, mais non moins vaillants. Il pourra s'en trouver qui n’ont point porté l'uniforme, d'humbles paysans, d'humbles ouvriers, que dis-je, des femmes et des enfants qui, 4evant l'ennemi en force, ont su mourir pour la France ou la servir utilement, Soldats de France, ils le sont tous, qu'ils fussent revêtus de l’armure, d'un brillant uniforme ou de la blouse gauloise, avec ou sans broderies, avec où sans panache, et nous pouvons les réunir tous dans notre cœur, comme une même pensée, celle de la gloire de la patrie, les a réunis dans une commune destinée de sacrifice à l'indépendance et à l'honneur national. La plus grande partie de ma conférence sera composée, comme il convient en pareil sujet, d'extraits de nos grands historiens et de nos écrivains militaires les plus distingués. Mon seul mérite aura été d’avoir trié dans cette série si belle et si imposante de nos fastes guerriers, ceux qui m'ont paru de nature à vous frapper le plus, de les avoir reliés autant que possible les uns aux autres et d’y avoir ajouté, par ci par là, quelques réflexions personnelles. Je n’estimerai heureux si je parviens à réaliser la devise sursum corda ! haut les cœurs! et à vous faire voir qu'une nation qui a compté parmi les siens tant d'âmes héroïques, doit avoir confiance dans les revanches de l'avenir.
Je commencerai par une figure chevaleresque qui appartient à cette époque où les combats, entre féodalités diverses, ressemblaient plus à un tournoi ou à une passe d'armes qu’à un combat de nos jours, où, par suite de la nature des armes, la force corporelle jouait un rôle aussi important que la bravoure. Nous sommes à l’automne de 1188. Le roi Henri II d’Angleterre qui possède une grande partie de la France, pour venger un échec subi précédemment, rassemble l'élite de la chevalerie anglo-normande, se jette sur le Vexin français, brûle tout sur son passage et marche sur Mantes. Les marchands de cette vaillante commune, renforcés de quelques chevaliers, sortent en masse contre les envahisseurs. Philippe-Auguste accourt au secours des Mantois et Henri IT recule devant nous. A l’arrièregarde, pour protéger sa retraite, il place le comte &e Leicester,
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et ce fameux Richard Cœur de Lion, aussi célèbre par sa force et son adresse que par sa bravoure dans les jeux de la guerre. La nuit arrivait et Philippe-Auguste fit sonner le cor pour indiquer l’heure du repos. Mais cela ne faisait pas l'affaire de quelques-uns de nos chevaliers, surtout de Guillaume des Barres. ‘Qui viendra avec moi, ”” s’écrie-t-il, ‘‘ voilà que Richard nous provoque ; de sa bouche insolente, il blasphème le nom des Français. S'il ne trouve pas à combattre, il s’en ira avec une mauvaise opinion de nous, je vais voir cet homme de plus près.” Suivi de quelques autres chevaliers et de leurs écuyers, il s’élance vers les Anglo-Normands. Le comte d’Arondel et celui de Chichester l’attaquent à la fois. Il renverse le premier, ainsi que son cheval, d’un coup de lance et, du revers de son arme, précipite l’autre à terre, Richard n’est pas plus heureux ; après un furieux combat à la lance et à l’épée, il est jeté à bas de sa monture et l'honneur de la ir"rnée reste aux chevaliers de France. Plus tard, en Sic Jœur de Lion fut de nouveau vaincu et désarçonné dans les .uurnois par le chevalier des Barres, et il n’est pas douteux que la haïne qu’il manifesta dès lors contre les Français de France provenait en partie de ces échecs si humiliants pour son amour-propre. ‘Nous retrouvons Guillaume à la bataille de Muret, aux côtés de son frère utérin, le célèbre Simon de Montfort, le chef de la croisade contre les hérétiques du midi, les Albigeoïs que soutenait, en cette circonstance, le roi Pierre d'Aragon. Aragonais et méridionaux français, bien que plus nombreux, ne purent tenir contre les redoutables chevaliers du Nord de la France, hommes de fer habitués dès l’enfance à tous les exercices du corps, et furent mis en complète déroute. Le roi espagnol fut tué et Guillaume des Barres s’empara d’un étendard.
Un an plus tard, nous le retrouvons encore, mais dans une journée autrement importante et mémorable de notre histoire. La France n’est qu’à son aurore, et déjà elle excite les inquiétudes et les convoitises de nos voisins du Nord. Elle est cependant loin d’être unie. La plus grande partie du territoire appartient aux rois d'Angleterre ou à des seigneurs impatients
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du joug, et qui se dispensent le plus qu'ils peuvent des services qu’ils doivent à la couronne, mais, bien que divisée politiquement, la France est déjà une, Le grand brassage des peuples qui s’y sont mêlés à la suite de chocs divers .est accompli. Hommes des temps préhistoriques, Ibères et Ligures, Gaëüls et Kymris, Romains et Burgundes, Francs et Scandinaves ne forment plus qu'une seule famille, la famille française.
Nous sommes dans notre plaine du Nord, cette plaine immense qui, commençant chez nous, se prolonge jusqu'aux extrémités de l’ Asie. En face de nous sont les forces de la Cimmérie, tous ceux qui ont été, sont et seront peut-être toujours nos ennemis. Teutons de toutes les Teutonies, Anglo-Saxons, Allemands avec les Flamands comme trait d'union, ceux qui haïssent la France parcequ'ils la jalousent, tout en faisant profession de la mépriser, ceux qui lui en veulent pour son beau climat, son sol fertile, sa supériorité artistique, son cluir génie exempt de mysticisme et de cant c’est-à-dire d'hypocrisie, ceux qui préfèrent nos brunes sémillantes aux blondes hautaines du Septentrion et à leur lourde bière notre vin vermeil, ils sont tous là, flairant de leurs narines de loups notre terre plantureuse et avides de la piller. Mais ils en seront ce jour-là pour leurs haïines et leurs convoitises. Toutes les forces vives du Nord de la France sont là, ayant à leur tête Philippe Auguste, un des plus grands rois de la vieille monarchie, un des grands ouvriers de l’unité nationale. Noblesse, bourgeoïisie, artisans marchent d’un commun accord contre l’ennemi commun. Non loin des bannières de la chevalerie flottent celles des milices communales, car le beffroi de toutes les paroisses de l’ Artois, de la Picardie, de l’Ile de France et de la Champagne a donné le signal de la levée en masse, et comme le canon le fera en 1793 pour les descendants, le tocsin, voix vibrante de la patrie menacée, sonne pour les ancêtres la charge sur les ennemis de la France, Vétérans, mes chers camarades et vous tous Français de raissance ou d’origine qui m’écoutez, saluons avec une émotion filiale ces aïeux d'il y a huit siècles qui vont donner à nos enseignes leur premier baptême de gloire, à nos annales notre première grande
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victoire nationale, Nous sommes au 27 Août 1214 sur les champs de Bouvines.
Cent cinquante sergents à cheval, vassaux de l’abbaye Saint Médard de Soissons, tous roturiers, er gagent la bataille et chargent audacieusement les chevaliers de Flandre, Après cette première attaque commence entre les chevaliers des deux armées une effroyable mêlée, au cours de laquelle arrivent les milices de Corbie, d’ Amiens, d'Arras, de Beauvais et de Compiègne avec l'oriflamme, l’enseigne royale d’azur semée de fleurs de lis d'or. Elles dépassent toute notre chevalerie et se met tent entre le roi et Othon, empereur d'Allemagne. La gendarmerie allemande les charge furieusement, les rompt, sans leur faire lâcher pied, et pénètre jusqu’à l’escadron du roi. Les preux qui le composaient se jettent devant Philippe, mais pendant qu’ils combattaient les chevaliers ennemis, des sergents à pied allemands qui avaient poussé de l'avant, cernent le roi de France et le jettent à bas de son cheval avec des lances et des crocs de fer, Guillaumes des Barres tenait déjà l’empereur Othon par son heaume et le martelait de sa masse d'armes, lorsqu'il entend crier : ‘aux Barres! aux Barres! secours au roi!” Il lâche Othon et accourt, ‘faisant si grand place à l’entour, dit le chroniqueur. que l’on y pouvait mener un char à quatre roues, tant il éparpillait et abattait de gens devant lui.” Quand il arriva auprès de Philippe, celui-ci était déjà débarrassé de ses ennemis.
Je ne m'étendrai pas sur le reste de la bataille. Je ne citerai qu’en passant le brave évêque de Beauvais, Philippe de Dreux qui, de peur de transgresser les canons de l Eglise, se servait d'une masse d'armes en guise d'épée et assomma le général anglais, le comte de Salisbury, avec je ne sais combien de ses soldats, après quoi il recommanda à ses compagnons de dire que c'étaient eux qui avaient fait ce grand abattis, de peur qu’on ne l’accusât d’avoir commis une œuvre illicite pour un prêtre. Je tenais surtout à vous montrer mon héros, Guillaume des Barres, que nous retrouvons partout à cette époque. Pendant un quart de siècle, le bras terrible de ce fils de l'Ile de
France se signala par des exploits presque fabuleux pour l'honneur et la défense de son pays et de son roi.
Après l'hercule féodal, l'hercule populaire, mais les temps sont changés, Il ne s'agit plus de tournoi ni de victoire, La France est à un des plus tristes moments de son existence nationale, C'était après la défaite de Poiti: :, après la terrible révolte des paysans appelée la Jacqueie, Les Anglais sont partout, dans le Nord et le Midi de la France, le pays est complètement désorganisé, Alors, devant l'impuissance du roi et de la noblesse à le défendre, s'élève ça et là dans le cœur de celui que les gens d'armes nommaient Jacques Bonhomme, et dont ils disaient qu'il avait bon dos et souffrait tout, alors, dis-je, dans le cœur du pauvre paysan germa le sentiment de la nationalité et de l'esprit militaire, Devant nous va surgir une figure héroïque d'homme du peuple, révélation soudaine des redoutables énergies latentes dans les masses populaires et que, malheureusement pour nous, l’organisation militaire et sociale d'alors ne permettait pas encore d'utiliser méthodiquement. En 1358, se trouvait près de Compiègne, en un lieu assez fort, un village qui ‘dépendait du monastère de Suint-Corneille, et d'où les Anglais, s'ils s'en étaient emparés, auraient pu menacer tout le pays. Un certain nombre de paysans recrutés de tout le voisinage s'y établissent avec armes et vivres, après avoir choisi pour capitaine un des leurs, Guillaume aux Allouettes, qui avait lui-même auprès de lui un paysan d’une taille et d’une force colossales, mais humble d’esprit, qui s'appelait le grand Ferré. Ici je laisse la parole à notre grand historien Michelet dont le récit est emprunté à un de nos vieux chroniqueurs: ‘Ils s'étaient donc mis là deux cents, tous laboureurs où autres qui gagnaient humblement leur vie par le travail de leurs mains. Les Anglais qui campaient à Creil n’en tinrent grand compte et dirent bientôt, ‘‘ chassons ces paysans, la place est forte et bonne à prendre.’ On ne s’aperçut pas de leur approche. Ils trouvèrent les portes ouvertes et entrèrent hardiment. Ceux du dedans qui étaient aux fenétres sont d’abord étonnés de voir des gens armés. Le capitaine
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est bientôt entouré, blessé mortellement, alors le grand Ferré et les autres se disent : ‘‘ descendons, vendons bien notre vie, il n’y a pas de merci à attendre.” Ils descendent en effet, sortent par plusieurs portes etse mettent à frapper sur les Anglais, comme s'ils battaient leur blé dans l'aire ; les bras s'élevaient, s’abaissaient et chaque coup était mortel, Le Grand, voyant son maître et capitaine frappé à mort, gémit profondément, puis il se porta entre les Anglais et les siens qu'il dominait également des épaules, maniant une lourde hache, frappant et redoublant si bien qu’il fit place nette ; il n'en touchait pas un qu’il ne fendît le casque ou n’abattît le bras. Voilà tous les Angiais qui se mettent à fuir: plusieurs sautent dans le fossé ou se noient. Le Grand tue leur porte-enseigne, et dit à un de ses camarades de porter la bannière anglaise au fossé. L'autre Jui montrant qu’il y avait encore une foule d’ennemis entre lui et le fossé ; ‘‘ suis-moi donc,” ditle Grand, Et ilse mit à marcher devant, jouant de la hache à droite et à gauche jusqu'à ce que la bannière eût été jetée à l’eau. IL avait tué ce jour-là plus de quarante hommes. Les Anglais furent encore battus une autre fois par le Grand, mais cette fois hors des murs. Plusieurs nobles anglais furent pris qui auraient donné de bonnes rançons si on les eût rançonnés comme font.les nobles, mais on les tua, afin qu’ils ne fissent plus de mal. Cette fois, le Grand échauffé par cette besogne, but de l’eau froide en quantité et fut saisi de la fièvre. Il s’en alla à son village, regagna sa cabane et se mit au lit, non toutefois sans garder près de lui sa hache de fer qu’un homme ordinaire pouvait à peine lever. Les Anglais ayant appris qu’il était malade envoyèrent un jour douze hommes pour le tuer, Sa femme les vit venir et se mit à crier; ‘‘O mon pauvre le Grand, voilà les Anglais; que faire !....lui, oubliant à l'instant son mal, il se lève, prend sa hache et sort dans la petite cour: ‘‘ Ah ! brigands, vous venez donc pour me prendre au lit; mais vous ne me tenez pas encore.” Alors, s'adossant à un ur, il en tue cinq dans un moment ; les autres s’enfuient. Le Grand se remit au lit ; mais il avait chaud, il but encore de l'eau froide: la fièvre le reprit
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plus fort et, au bout de quelques jours, ayant reçu les sacrements de l’ Eglise, il sortit du siècle et fut enterré au cimetière de son village. Il fut pleuré de tous ses compagnons, de tout le pays ; car, lui vivant, jamais les Anglais n° y seraient venus.”
Quand nous lisons notre nistoire, une chose nous frappe d’abord, Pourquoi la France a-t-elle été si longtemps sans le principal élement de sa puissance militaire, sans cette infanterie nationale qui, dans les temps modernes, nous a valn tant de victoires. Pourquoi, jusqu’au 17e siècle, a-t-elle employé si souvent et en si grand nombre des mercenaires empruntés à toutes les nations qui l'environnaient, ‘‘Elle n’en aurait jamais eu besoin,’”” dit Henri Martin dans sa belle histoire de France, ‘‘ si les premiers développements de l'infanterie nationale n’eussent été systématiquement étouffés par la crainte et la jalousie des nobles.” Dès la bataille de Courtrai en 1302, où notre noblesse se fit stupidement battre par les gens des communes de Frandre, on voit poindre cette jalousie. Les archers et fantassins Ges communes françaises avaient commencé l'attaque ; mais les chevaliers craignirent que ces hommes de pied qui ‘‘ bien se comportaient,”” ne gagnassent, au détriment de la chevalerie, l'honneur d’une victoire qu'ils estimaient facile. Ils firent replier l'infanterie sur leurs flancs et, pour couronner cette belle idée, allèrent se précipiter au galop de charge dans le canal de la Lys qui couvrait le front ennemi et dont ils ne soupçonnaient pas l'existence. J'aurais aimé à vous donner un résumé du développement de notre infanterie, mais cela me prendrait encore trop de temps. Inaugurée sous Charles VII par la création des francs-archers, elle disparait à la fin du règne suivant, reparait sous Charles VIII pour disparaître encore. Il en fut de même au 16e siècle, malgré les services rendus par elle à Ravenne, à Marignan, dans la guerre de Savoie, à Cérisoles, à Renty où, sous les ordres du grand Coligny, elle débusqua d’un bois les arquebusiers espagnols et rendit ainsi possible une belle charge de gendarmerie qui renversa les Impériaux. Lorsque François 1er créa, en juillet 1534, sept légions provinciales, chacune de 6000 hommes. il décréta que les hommes qui
les composaient pourraient être anoblis, s’ils se distinguaient. Or ils se distinguèrent tous. Leur première épreuve fut une guerre de Savoie en plein hiver et le passage des Alpes. Ils firent tout plier devant eux. Cela ne faisait pas l'affaire de la noblesse. Elle se plaignit au roi en disant: ‘‘les vilains vont se faire gentilshommes et les gentilshommes se font vilains.”? Les contemporains connaissaient et savaient apprécier à leur juste valeur nos fantassins de ce temps-là. Un écrivain du 16e siècle nous dit qu'ils n'avaient pas leurs pareils pour les assauts, et pourtant il faut arriver au dix-septième siècle pour voir cette institution, si importante pour notre fortune militaire, s'affermir d’une manière définitive. La royauté, à ce moment, était trop puissante pour se laisser influencer par les jalousies de la noblesse. Notre grand Richelieu témoigne souvent de sa joie à voir que la France n’avait pas besoin, pour se defendre, de mercenaires étrangers. Nos milices mêmes sont animées d’un esprit martial. Celles du Languedoc contribuent puissamment en 1637 à la victoire de Leucate, remportée par le duc d'Halluin-Schomberg sur les Espagnols, en culbutant les milices d'Aragon, de Catalogne et de Valence qui leur étaient opposées.
LA destruction de la vieille infanterie espagnole par Condé à Rocroi port > à notre voisine du sud un coup matériel et moral dont elle ne se relève plus. Les prodiges accomplis par nos fantassins à Fribourz et à Nordlingen mattent le dernier sceau à leur réputation: : LA Francz a enfin trouvé l'instrument qui va la rendre redoutable aux autres nations, et sauver plus d’une fois son indépendance nationale. La première bataille où il soit fait mention d'une charge à la baïonnette est celle de Neerwinden, gagné en 1693 par le maréchal de Luxembourg sur l’armée de Guillaume d'Orange, formée, comme celle que nous avions vaincue à Bouvines, d'hommes de toutss les nations du Nord. Les gardes françaises, quand ils eurent épuisé leurs munitions, culbutèrent l'ennemi à l’arme blanche. A ce moment la baïonnette n’était qu’un coutelas qu’on enfonçait dans le canon du fusil après avoir tiré. Vauban n'avait pas encore
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imaginé de creuser la douille, de manière à utiliser l'arme nouvelle, sans empêcher le tir.
Enfin la même année, la bataille de la Marsaille consacre définitivement la gloire de la baïonnette française. Ce fut la première bataille où l'infanterie chargea la cavalerie, sans en attendre le choc. Escadrons et bataillons piémontais, allemands et huguenots français hélas ! sont enfoncés et mis en déroute complète et poursuivis la baïonnette dans les reins par nos intrépides fantassins, sous la direction de cet habile homme de guerre, Catinat, dont le caractère était à la hauteur du talent.
Au point où j'en suis arrivé, si je voulais vous prouver le courage, l'endurance, les qualités héroïques des aïeux du 17e siècle, où en trouverais-je des preuves plus éclatantes que dans l’histoire de la colonisation du Canada français. Mais de tels récits me feraient trop sortir du cadre que je me suis tracé, et je m'en tiens à la vieille France, dont les annales me fournissent trois anecdotes bien caractéristiques à cet égard. Dans la même annee 1637 qui vit la victoire de Leucate, le comte d’Harcourt qui commandait notre armée d'Italie, résolut de reprendre sur les ennemis les îles de Lérins, et principalement la plus importante d’entre elles, Sainte- Marguerite, cù ils s'étaient bien fortitiés. La difficulté était de prendre pied sur lîle. Au conseil réuni pour la circonstance, à bord d'un de nos navires, d’Harcourt demanda au lieutenant-colonel Daguerre ‘* eroyez-vous pouvoir descendre dans l’ile ? Monseigneur, le soleil y entre-t-il ?— pourquoi cette question ? —si le soleil y entre, mon régiment y entrera.” Et le brave Daguerre, à la tête de ses soldats, emporte les fortifications élevées par les Espagnols au bord de la mer.
Pendant l'hiver de 1674 à 1675, le comte de Sault fit lever le siège d’un petit château appelé Bliescastel que les Impériaux avaient attaqué au nombre de quatre à cinq mille. Il était défendu par un capitaine gascon, à la tête de sa compagnie, Quoiqu'il en eût perdu la plus grande partie, et qu’il n'eût plus de vivres, il était si peu disposé à se rendre, lorsqu’on le délivra, qu’il était prêt à manger sa servante, morte
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par accident, et que, pour cet effet, il avait mise dans un saloir. On vante beaucoup la ténacité des septentrionaux, mais je ne crois pas qu’on en trouverait beaucoup disposés à pousser le dévouement jusque là. Le marquis de la Fare qui raconte cette anecdote dans ses mémoires, ajoute que ce brave qui, malheureusement, était sans fortune et sans protecteur, au lieu d’être récompensé, comme il l’avait bien mérité, fut cassé l’année suivante par Louvois, parcequ’il ne put remettre sa compagnie en bon état.
J'emprunte une troisième anecdote à notre grand écrivain Racine. Au siège de Namur en 1692, un soldat du régiment des fusiliers qui travaillait à une tranchée, pose successivement trois gabions qui sont emportés l’un après l’autre par les boulets de l'ennemi. Le soldat rebuté s'arrête, mais un officier lui commande de continuer. Le soldat dit : ‘ J'irai, mais jy serai tué.” Il va déposer son quatrième gabion et, en le posant, a le bras fracassé d’un coup de canon. Il revient, soulevant son bras pendant avec l’autre bras et disant : ‘je l’avais bien dit.”? On lui coupe le membre atteint. Il souffre l’opération sans desserrer les dents, et quand c’est fini, il dit froidement: ‘‘Je suis donc hors d'état de travailler; c’est maintenent au roi à me nourrir.
Jusqu'à présent nous n'avons vu que des fragments, des épisodes de notre histoire militaire. Je vais maintenant vous présenter un morceau d’ensembie, une de ces journées au souvenir desquelles doit palpiter toute âme française, car le salut même de la patrie y était en jeu, une de ces journées libératrices qui surgissent dans l'histoire comme un rayonnant éclair, une journée dans laquelle la vaillance de notre infanterie et la tactique du glorieux Villars assurèrent l'indépendance nationale : j'ai nommé Denain. Je résume le récit qu’en a fait le marquis de Vogüé dans son histoire de Villars.
En l’envoyant aux frontières prendre le commandement de la dernière armée dont nous disposions, le vieux Louis XIV prononça cee belles paroles qui rachètent bien des'erreurs : ‘Si vous êtes vaincu, vous l'écrirez à moi seul ; je monterai à che-
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val, je passerai par Paris, votre lettre à lamain. Jeconnaisles Français. je vous menèrai 200,000 hommes et je m'’ensevelirai avec vous sous les ruines de la monarchie.” ‘T'ransportons-nous sur le terrain du combat dont j'ai tracé sur un plan (page 16) les grandes lignes.”
En face de notre armée, inférieure en nombre, se trouve le prince Eugène de Savoie-Soissons à la tête de cent trente mille Hollandais, Danois, Prussiens, Hanovriens, Autrichiens et Italiens ; le Prince Eugène, cet ennemi implacable du nom français et dont Louis XIV a eu la funeste idée de refuser autrefois les services ; Eugène, cetexterminateur, (comme l'appelle Michelet dans sa langue énergique) qui nous a vaincus à Hochstædt, à Turin, à Oudenarde, à Malplaquet. Ses lignes occupent une étendue de 12 à 15 lieues, de Marchiennes sur la Scarpe, où il a son dépôt. jusqu'à Landrecies qu’il assiège. Des balandres, grandes embarcations de mer, parties d'Anvers sur l’Escaut, dont la Scarpe est un affluent, lui apportent les grains, les munitions et le matériel de siège qu’il compte employer pour se rendre maître des places qu'il trouvera sur sa route : comme Valenciennes est occupée par les Français et empêche ses convois de remonter jusqu’à Bouchaïin qui ést en s62 pouvoir, il couvre et masque la première de ces places par tout un système de communications fortifiées. L'ancien camp que Villars avait fait à Denain est agrandi, complété et relié à Marchiennes par deux lignes d’épaulements entre lesquels les convois peuvent circuler sans craindre nos coureurs. A Denain, sous la protection du camp retranché, défendu par 13 bataillons hollandais et 30 escadrons sous les ordres du duc d’Albemarle, un Hollandais décoré d’un titre anglais, deux ponts traversent l’Escaut. Sur la rive droite du fleuve, une nouvelle ligne rejoint et suit la petite rivière de l’Ecaillon, dont la vallée mène directement au Quesnoy et à Landrecies. Parallèlement à l Ecaïllon, une autre petite rivière, la Selle, qui se jette dans l’Escaut, presque en face de Denain, offre à l’ennemi une seconde ligne de défense. Ces deux cours d’eau n’ont que quelques mètres de largeur, mais leurs eaux sont profondes et encaissées. Le pays est ou-
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