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Soldats de France [microforme]

donnée le 15 Décembre 1899 au Monument National, à Montréal, par le professeur FRÉDERIC deKASTN ER, au profit de la Société des Vétérans des armées de terre et de mer 1870-71.

Quand il s'agit d'une histoire militaire comme la nôtre,

l'embarras n’est pas de trouver de quoi glaner pour intéresser le lecteur ou l’auditeur, c’est de savoir ce que l’on choïsira et ce qu’on laissera de côté. Si je m'écoutais, je commencerais par vous montrer le Normand Taiïllefer, avançant à la bataille de Hastings entre l’armée venue de France et les Anglo-Saxons, lançant son épée en l'air et la rattrapant de la main droite, tout en chantant le fameux chant de Charlemagne et de Roland dont l’armée française répétait le refrain, puis enfin, se précipitant au milieu de la mêlée où il trouva une mort glorieuse, Je devrais vous montrer nos chevaliers de la première croisade, montant à l'assaut de Jérusalem et rétablissant le culte chrétien dans la ville sainte, car, bien que les autres nations de F Europe y eussent pris plus ou moins part, ce fut là aussi, avant tout, une expédition française, la France exécutant ce que nos aïeux considéraient comme la volonté divine, Gestæ Dei per Francos. Malheureusement, le temps dont je Étépont m'enferme dans un cadre dont je ne pourrais sortir qu’en courant le risque d’excéder les limites de votre bienveillante attention.

Il ne faut point que le titre de ma conférence vous fasse croire que j'évoquerai particulièrement devant vous les grandes figures militaires de notre pays. Non! celles là, l’histoire en a écrit les noms en lettres de feu sur ses tablettes, Qui ne connait les sauveurs de la patrie ou les srand vainqueurs qui l'ont couverte d'une gloire immortel >, Le Breton Dugueselin qui, sous Charles V, reconquit une grande partie du territoire national sur les Anglais ; Jeanne la lorraine qui commença le grand mouvement à la suite duquel ils en furent définitivement expulsés, comme si l’ouest de la France, ayant accompli la première partie de la tâche dévolue à notre patriotisme, l'est la reprenait à son tour pour la compléter ; François de Guise, devant qui l'armée de Charles-quint fondit comme neige sous les murs de Metz, et qui, par la prise de Calais, effaça le dernier vestige de la domination anglaise en France ; Condé et Turenne, sous la direction desquels l'infanterie française, succédant au x vaillants tereios de l’ Espagne, devint à son tour la reine des champs de bataille ; le maxéchai de Saxe enfin, ce fils adoptif de la France,

. qui la paya en victoires, et dont vous pourrez voir au temple

Saint-Fhomas, à Strasbourg, la statue de marbre foulant sous ses pieds les emblèmes des nations qu’il avait vaincues, le l60pard anglais, le lion de Hollande et l'aigle d'Autriche ; tous ces grands noms de l’ancienne monarchie, je n’en parlerai pas. Je m'abstiendrai également d'évoquer à vos yeux Masséna à

Zurich, remportant sur les Austro-Russes un des plus merveil-

leux triomphes qui aient jamais honoré un grand capitaine, on Brune culbutant avec 10,000 Français, 40,000 Anglo-Russes à Bergen. Et Napoléon, le soleil de gloire, celui qui vainquit dans 65 batailles rangées les rois de l’Europe, entrainant à sa suite, comme un astre le fait de ses sateilites, son éblouissant

cortège de maréchaux dont plusieurs comme Soult, Davoust,

Lannes, Suchet, étaient eux-mêmes de grands hommes de guerre. Non, dans cette histoire incomparable, sauf la bataille libératrice de Denain et la figure si française de Villars, je ne

. prendrai que dés glanures, des épisodes, je ne mettrai en scène

devant vous que des héros aux noms moins connus, ou même

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anonymes, mais non moins vaillants. Il pourra s'en trouver qui n'ont point porté l'uniforme, d’humbles paysans, d’'humbles ouvriers, que dis-je, des femmes et des enfants qui, devant l'ennemi en force, ont su mourir pour la France ou la servir utilement, Soldats de France, ils le sont tous, qu’ils fussent revêtus de l’armure, d’un brillant uniforme ou de la blouse gauloise, avec ou sans broderies, avec ou sans panache, et nous pouvons les réunir tous dans notre cœur, comme une. même pensée, celle de la gloire de la patrie, les a réunis dans une commune destinée de sacrifice à l'indépendance et à l'honneur national. La plus grande partie de ma conférence sera composée, comme il convient en pareil sujet, d'extraits de nos grands historiens et de nos écrivains militaires les plus distingués. Mon seul mérite aura été d’avoir trié dans cette série si belle et si imposante de nos fastes guerriers, ceux qui m'ont paru de nature à vous frapper le plus, de les avoir reliés autant que possible les uns aux autres et d’y avoir ajouté, par ci par là, quelques réflexions personnelles. Je m’estimerai heureux si je parviens à réaliser la devise surswm corda ! haut les cœurs ! et à vous faire voir qu’une nation qui .a compté parmi les sieus tant d'âmes héroïques, doit avoir confiance dans les revanches de l'avenir.

Je commencerai par une figure chevaleresque qui appartient à cette époque où les combats, entre féodalités diverses, ressemblaient plus à un tournoi ou à une passe d’armes qu’à un combat de nos jours, où, par suite de la nature des armes, la force corporelle jouait un rôle aussi important que la bravoure. Nous sommes à l’automne de 1188. Le roi Henri II d’Angleterre qui possède une grande partie de la France, pour venger un échec subi précédemment, rassemble l'élite de la chevalerie anglo-normande, se jette sur le Vexin français, brûle tout sur son passage et marche sur Mantes. Les marchands de cette vaillante commune, renforcés de quelques chevaliers, sortent en masse contre les envahisseurs. Philippe-Auguste accourt au secours des Mantois et Henri IT recule devant nous. A larrièregarde, pour protéger sa retraite, il place le comte de Leicester,

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et ce fameux Richard Cœur de Lion, aussi célèbre par sa force et son adresse que par sa bravoure dans les jeux de la guerre. La nuit arrivait et Philippe-Auguste fit sonner le cor pour indiquer l'heure du repos. Mais cela ne faisait pas l’affaire de quelques-uns de nos chevaliers, surtout de Guillaume des Barres. ‘ Qui viendra avec moi, ”” s’écrie-t-il, ‘ voilà que Richard nous provoque ; de sa bouche insolente, il blasphème le nom des Français. S'il ne trouve pas à combattre, il s’en ira avec une mauvaise opinion de nous, je vais voir cet homme de plus près.” Suivi de quelques autres chevaliers et de leurs écuyers, il s’élance vers les Anglo-Normands. Le comte d’Arondel et celui de Chichester l’attaquent à la fois. Il renverse le premier, ainsi que son cheval, d’un coup de lance et, du revers de son arme, précipite l’autre à terre, Richard n’est pas plus heureux ; après un furieux combat à la lance et à l’épée, il est jeté à bas de sa monture.et l'honneur de la journée reste aux chevaliers de France. Plus tard, en Sicile, Cœur de Lion fut de nouveau vaincu et désarçonné dans les tournois par le chevalier des Barres, et il n’est pas douteux que la haine qu’il manifesta dès lors contre les Français de France provenait en partie de ces échecs si humiliants pour son amour-propre. Nous retrouvons Guillaume à la bataille de Muret, aux côtés de son frère utérin, le célèbre Simon de Montfort, le chef de la croisade contre les hérétiques du midi, les Albigeoïs que soutenait, en cette circons-

tance, le roi Pierre d'Aragon. Aragonais et méridionaux fran-

çais, bien que plus nombreux, ne purent tenir contre les redoutables chevaliers du: Nord de la France, hommes de fer habitués dès l’enfance à tous les exercices du corps, et furent mis en complète déroute. Le roi espagnol fut tuéet Guillaume des Barres s’empara d’un étendard.

Un an plus tard, nous le retrouvons encore, mais dans une journée autrement importante et mémorable de notre histoire. La France n’est qu’à son aurore, et déjà elle excite les inquiétudes et les convoitises de nos voisins du Nord. Elle est cependant loin d’être unie. La plus grande partie du territoire appartient aux rois d’ Angleterre ou à .des seigneurs impatients

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du joug, et qui se dispensent le plus qu’ils peuvent des services qu'ils doivent à la couronne, mais, bien que divisée politiquement, la France est déjà une, Le grand brassage des peuples qui s’y sont mêlés à la suite de chocs divers est accompli. Hommes des temps préhistoriques, Ibères et Ligures, Gaëls et Kymris, Romains et Burgundes, Francs et Scandinaves ne forment plus qu’une seule famille, la famille française, Nous sommes dans notre plaine du Nord, cette plaine immense qui, commençant chez nous, se prolonge jusqu'aux extrémités de l’ Asie. En face de nous sont les forces de la Cimmérie, tous ceux qui ont été, sont et seront peut-être toujours nos ennemis. Teutons de toutes les Teutonies, Anglo-Saxons, Allemands avec les Flamands comme trait d'union, ceux qui haïssent la France parcequ’ils la jalousent, tout en faisant profession de la mépriser, ceux qui lui en veulent pour son beau climat, son sol fertile, sa supériorité artistique, son clair génie exempt de mysticisme et de cant c’est-à-dire d’hypocrisie, ceux qui préfèrent nos brunes sémillantes aux blondes hautaines du Septentrion et à leur lourde bière notre vin vermeil, ils sont tous là, flairant de leurs narines de loups notre terre plantureuse et avides de la piller: Mais ils en seront ce jour-là pour leurs haines et leurs convoitises. Toutes les forces vives du Nord de la France sont là, ayant à leur tête Philippe Auguste, un des plus grands rois de la vieille monarchie, un des grands ouvriers de l’unité nationale. Noblesse, bourgeoisie, artisans marchent d’un commun accord contre l’ennemi commun. Non loin des bannières de la chevalerie flottent celles des milices communales, car le beffroi de toutes les paroiïisses de l’ Artois, de la Picardie, de l'Ile de France et de la Champagne a donné le signal de la levée en masse, et comme le canon le fera en 1793 pour les descendants, le tocsin, voix vibrante de la patrie menacée, sonne pour les ancêtres la charge sur les ennemis de la France. Vétérans, mes chers camarades et vous tous Français de raissance ou d’origine qui m’écoutez, saluons avec une émotion filiale ces aïeux d'il y a huit siècles qui vont donner à nos enseignes leur premier baptême de gloire, à nos annales notre première grande

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victoire nationale. Nous sommes au 27 Août 1214 sur les champs de Bouvines.

Cent cinquante sergents à cheval, vassaux de l'abbaye Saint Médard de Soissons, tous roturiers, er gagent la bataille et chargent audacieuse ent les chevaliers de Flandre. Après cette première attaque commence entre les chevaliers des deux armées une effroyable mêlée, au cours de laquelle arrivent les milices de Corbie, d'Amiens, d'Arras, de Beauvais et de Compiègne avec l’oriflamme, l’enseigne royale d’azur semée de fleurs de lis d’or. Elles dépassent toute notre chevalerie et se met tent entre le roi et Othon, empereur d'Allemagne. La gendarmerie allemande les charge furieusement, les rompt, sans leur faire lâcher pied, et pénètre jusqu’à l’escadron du roi. Les preux qui le composaient se jettent devant Philippe, mais pendant quils combattaient les chevaliers ennemis, des sergents à pied allémands qui avaient poussé de l'avant, cernent le roi de France et le jettent à bas de son cheval avec des lances et des crocs de fer, Guillaumes des Barres tenait déjà l’empereur Othon par son heaume et le martelait de sa masse d'armes, lorsqu’il entend crier : ‘‘aux Barres! aux Barres! secours au roi!”” IL lâche Othon et accourt, ‘faisant si grand place à l’entour, dit le chroniqueur. que l’on y pouvait mener un char à quatre roues, tant il éparpillait et abattait de gens devant lui.” Quand il arriva auprès de Philippe, celui-ci était déjà débarrassé de ses ennemis.

Je ne m’étendrai pas sur le reste de la bataille, Je ne citerai qu’en passant le brave évêque de Beauvais, Philippe de Dreux qui, de peur de transgresser les canons de l’ Eglise, se servait d’une masse d'armes en guise d'épée et assommez le général anglais, le comte de Salisbury, avec je ne sais combien de ses suldats, après quoi il recommanda à ses compagnons de dire que c'étaient eux qui avaient fait ce grand abattis, de peur qu'on ne l’accusât d’avoir commis une œuvre illicite pour un prêtre. Je tenais surtout à vous montrer mon héros, Guillaume des Barres, que nous retrouvons partout à cette époque. Pendant un quart de siècle, le bras terrible de ce fils de l'Ile de

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