‹ Solesmes, les sculptures de l'église abbatiale, 1496-1553Chapitre 1 sur 39 · AYANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AYANT-PROPOS

Les sculptures qui ornent les deux transepts de l’église abbatiale de Solesmes sont connues depuis longtemps des touristes et des archéologues.

Pendant de longues années, les curieux ont pu les visiter à loisir, et les savants ont échangé bien des pages sur l’origine, le sens et la valeur artistique de ces remarquables monuments du passé.

C’est que, par leur date et plus encore par leurs caractères particuliers, les sculptures de Solesmes semblent se rattacher, dans la genèse historique de l’art français, à deux de ces époques dont l’étude est toujours aussi intéressante que délicate, deux époques de transition.

Peu d’œuvres, fussent-elles supérieures au Sépulcre du Christ, peuvent montrer aussi bien que lui l’influence italienne, s’exerçant avec réserve encore, auprès des traditions françaises, qui restent dominantes. Les deux écoles sont bien caractérisées, leur alliance n’en est que plus curieuse à observer. Elle se fait, comme partout , par l’ornement d’abord, et c’est là que l’art italien séduit et triomphe ; la statuaire est restée plus française, mais on sent déjà qu’à force de chercher la noblesse dans la nature , elle ira peu à peu, elle aussi, au grand courant italien. Le Sépulcre du Christ, exemple frappant de cette évolution, est daté de i4g6.

Dans la Chapelle de la Vierge, c’est autre chose ; nous sommes près de soixante ans plus tard, en i553. Ce qu’on pourrait appeler la syntaxe de l’ornementation italienne se trouve alors dans tous les cartons français ; la main de nos artistes s’est assouplie de son mieux à cette manière fine et plantureuse à la fois qu’ils avaient voulu s’approprier. L’école de Fontainebleau tenait la tête de cette seconde étape de notre Renaissance, mais l’atelier de province n’imite pas aussi bien quelle ; l’art qui règne est italien, le ciseau qui traduit est français. La statuaire, habile déjà, est bien loin du classique, elle est moins noble que dans le Sépulcre, naturelle presque toujours, naïve encore parfois. Le sentiment religieux n’est pas si pur que dans l’œuvre du xve siècle, il domine cependant, il trouve même ici et là quelque belle pensée. Les maîtres renommés, que les rois pensionnent, n’en sont plus là : ce n’est pas le moindre intérêt que la Chapelle de la Vierge présente, de faire constater et d’offrir à l’étude cette marche en seconde ligne des ateliers provinciaux, suivant non sans talent, mais à distance, les progrès hâtifs du jour et retenant, ce que les maîtres oublient, les coutumes et les goûts du terroir. Un caractère curieux de nos groupes du xvie siècle, c’est peutêtre l’imitation plus ou moins consciente des tableaux vivants qui attiraient le peuple à la représentation des mystères, caractère dont leur composition porte l’empreinte par l’action multiple et vive des personnages, comme par la profondeur des plans. Ils ont traduit « ad vivum » la thèse savante de Jean Bougler.

Si la critique d’art est enfin parvenue à s’éclairer sur les questions difficiles, il reste cependant deux lacunes à combler : les imagiers qui ont travaillé à Solesmes ne sont pas connus avec certitude ; les deux monuments, auxquels on accorde tant d’intérêt, n’ont jamais été reproduits d’une façon asse £ précise et asse ^ complète pour que les travailleurs ou les artistes puissent en profiter autant qu on le peut sans les voir.

Pour trouver les noms si utiles à connaître, les chercheurs laborieux n’ont pas fait défaut; depuis cinquante ans, on a fouillé maints dossiers aux Archives Nationales, au Mans, a Tours, à Angers. M. Cartier a poussé ses perquisitions jusqu’en Belgique et mis à contribution les archives d’Anvers, qui ne lui ont point renvoyé le nom de Vriendt-Floris. Dans un rayon moins lointain, nous avons nous-même, tout dernièrement, inventorié les minutes des notaires de Sablé, où l’on pouvait encore espérer quelque bonne fortune. Les documents péremptoires s’obstinent à rester cachés. S’ils existent encore, on les trouvera quelque jour ; peut-être aussi n’aura-t-on jamais à alléguer qu’une mention indirecte, aperçue par une chance heureuse, en tel endroit que nous ne pensons pas et que nous ne pouvons penser à explorer. Une pareille chance n’a pas d’heure, quel que soit le coup d’œil de celui qui cherche : s’offrira-t-elle demain ? V attendra-t-on longtemps encore ?

L’absence de certitude laisse le champ ouvert aux hypothèses ; celles-ci non plus n’ont pas fait défaut. Elles sont venues l’une après l’autre, réservées d’abord et mûries, pleines d’observations fécondes ; puis jaillissant avec enthousiasme de quelque système préconçu, poussant obstinément leur pointe, sans grand souci d’aligner des raisons; enfin vertement ramenées à des procédés plus sûrs, par des censeurs plus calmés, qui ont su présenter des vraisemblances et éliminer les fictions. Tous, dans une mesure diverse, ont concouru au but commun, et tel a parfois égaré les recherches, qui les faisait avancer sur un autre point. Combien de faits établis, de probabilités définies, d’erreurs mises de côté, par cet actif échange d’idées! La certitude, sans doute, ne nous est pas donnée, mais nous avons des vraisemblances sérieuses sur lesquelles il semble qu’on puisse rester pour attendre la découverte des documents. Aujourd’hui, de guerre lasse, les plumes savantes se sont ralenties ; attendrons-nous qu’un nouveau débat naisse d’une nouvelle hypothèse ? attendrons-nous, ce qui tardera davantage peut-être, que les précieux contrats soient enfin exhumés, avant de satisfaire au désir de ceux qui, ne pouvant voir par eux-mêmes, demandent des reproductions soignées et complètes, sur lesquelles ils puissent travailler ?

On a pensé que l’attente avait été asse ^ longue, et le plan de la présente publication s’est aussitôt dessiné. Il y a vingt-quatre ans qu’on se proposait, à Solesmes, de publier une notice « accompagnée de planches et de dessins (i) ». Il y a quinze ans que M. Cartier tentait un infructueux essai de gravure (2) ; il y a treize ans que M. le duc de Chaulnes mettait au service de cette tâche les puissants moyens dont sa libéralité et son file éclairé pour les arts pouvaient seuls disposer ; en i88y, enfin, M. Palustre a donné, dans son luxueux ouvrage La Renaissance en France, trois vues de nos monuments. L’eau-forte est bien toujours la reine des reproductions artistiques , mais parfois elle a trop à faire, et c’est ici le cas : les deux vues d’ensemble, notamment, sont très loin de la précision si nette du texte qui les accompagne.

Certes, nous ne nous flattons pas de donner cette « illustration digne des Saints de Solesmes » que M. Cartier désirait, et que M. le duc de Chaulnes voulait avec raison si parfaite. Nous

(1) « Le jour n’est pas éloigné où les moines publieront une notice complète sur Solesmes, accompagnée de planches & de dessins. » ( L'Abbaye de Solesmes, par A. Joubert, dans la Chronique de l’Ouest, 30 oétobre 1868.) Cet article rappelle qu’il fallait « une autorisation spéciale pour prendre le moindre croquis ».

(2) « Nous aurions voulu ajouter quelques planches à notre travail, mais l’essai a été infruétueux & nous craignons la trahison des graveurs, surtout dans le format que nous avons adopté. » (Cartier, Les Sculptures de Solesmes, 1877, in-8°, p. 3.)

connaissons l imperfection de nos planches , et nous en pouvons parler librement , car l’héliogravure est hors de cause : elle est l œuvre de M. Dujardin. L’imperfection vient des clichés , qui sont notre œuvre, et nos clichés auront peut-être une excuse dans les difficultés qu’il fallait vaincre, dont les moindres ne sont pas la profondeur des grottes où les scènes se cachent, un éclairage impossible, le ton jaunâtre de la pierre, estompé par la poussière de dowçe ans. Nous aurons moins bien fait, sans doute, que nos devanciers n’ont voulu faire; mais nous aurons du moins obtenu un résultat qui suffira peut-être aux travailleurs ; s’il en était ainsi, nous serions récompensé largement d’un labeur ingrat et pénible de tout point.

Un album de cent planches suffirait à peine , si l’on voulait reproduire nos deux chapelles jusqu aux détails. Était-il nécessaire d’aller si loin? Nous ne l’avons pas cru , parce que beaucoup de ces détails, répartis aux endroits moins en vue, ne sortent pas des données connues de l’une ou l autre période de la Renaissance française; on les trouve partout, et souvent plus soignés parce qu ils sont plus en évidence. A cela près, nous donnons tout. Même, pour faciliter autant que possible l étude de la statuaire, plus intéressante et plus neuve, peut-être, que celle de l’ornement, nous n avons pas craint de reproduire les principaux groupes à différents points de vue et de diverses grandeurs . On trouvera, après cette série d’ ensembles et de détails pris dans nos monuments, les Sépulcres ou autres sculptures qui ont été allégués en témoignage par les auteurs des précédents travaux ; et nous avons forcé la liste pour faire place h quelques œuvres du même genre qui semblaient intéressantes soit par la proximité locale, soit à cause de l’époque où elles ont vu le jour.

On a déjà, par tout ce qui précède, l’idée qui a inspiré notre ouvrage : donner l’état de la question et mettre à la disposition de ceux quelle intéresse un point d’appui et un instrument de travail. Comme point d appui, ils auront un exposé sincère de ce que les autres ont acquis, vraisemblance ou certitude, décompte fait des systèmes qui n’ont pas tenu devant la critique ; et les planches, asse £ exactes pour faire foi, seront leur instrument de travail. Nous croyons que les précédents efforts auraient produit davantage, si l’on avait eu sous la main les menus faits que chacun apportait à son heure, faute de grandes découvertes, et qu’il fallait ensuite colliger ça et là. Nous croyons aussi qu’il ne faut pas oublier ceux qui ont ouvert la route, qui ne travaillaient pas, comme nous, sur un terrain préparé ; c’est le moment de fixer ce que nos monuments leur doivent : quand les documents auront paru, si on les trouve, il sera trop tard, toute l’attention sera pour eux. Après une étude préliminaire des sources qui peuvent fournir quelque indication, et du cadre où les sculptures de Solesmes ont été placées, nous exposons la suite des recherches dont elles ont été l’objet. Les conclusions encore douteuses ne seront pas sans profit pour l’avenir ; nous les avons soigneusement coordonnées et discutées en vue de ce résultat. En face d’elles, enfin, nous placerons les monuments eux-mêmes, avec les observations que nous avons pu croire utiles. Ce procédé entraîne à quelques redites, mais il a aussi ses avantages, et nous n’avons pas su en trouver un meilleur.

Telles sont la fin et la forme de notre ouvrage : sa nature se définit du même coup. C’est un travail de seconde main; ce que nous y avons mis d’observations personnelles paraîtra peu dans l ensemble. Il répondra d’autant mieux à son but, qu’il exposera plus complètement ce que la science des autres a pu avancer ou découvrir.

Et nous, pour notre part personnelle, nous n’aurions pu accepter d’autre charge, car l’étude d’une œuvre de la Renaissance est nouvelle pour nous. Notre travail et nos espérances, qu’on nous pardonne le mot, ne sont pas là.

Nous sommes heureux, cependant, d’avoir été mis, comme par rencontre, en face de cette tâche, puisqu’elle nous a fait vivre, pendant un temps bien court, au milieu de tout ce qui restera notre plus cher souvenir.

Elle nous a été grandement facilitée par le bienveillant appui de quelques amis. La Société archéologique du Maine a bien voulu rendre possible cette coûteuse publication. A tous, nous exprimons ici notre reconnaissance, et en particulier à M. Triger, vice-président, et au secrétaire M. l’abbé Esnault.

L’an 1676, un moine de Solesmes, de la Congrégation de Saint-Maur, terminait ainsi sa notice sur notre prieuré : « Sed et orate pro omnibus hujusce cœnobii benefactoribus, et pro me peccatore, Congregationis Sancti Mauri monacho quamvis indigno. » C est presque un explicit du xne siècle, mais ce qu'il exprime ne peut pas être suranné. Comme le vieux chroniqueur, nous voulons rappeler, à ceux qui peuvent se souvenir, tous les bienfaiteurs qui ont aimé et embelli notre église et spécialement celui dont la foi l a sauvée des ruines pour la conserver à notre Ordre et aux arts. En témoignage de filiale gratitude, nous dédions cet ouvrage a la mémoire vénérée de dom Guéranger.

Solesmes, 25 janvier 1892.

Fr. M. Coutel de la Tremblaye

Membre de la Société historique & archéologique du Maine.

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