L'ÉVOLUTION
DU
Les tldiumés dépendent le§ tlhs dés autres: b'ëSi tâ litie Vérité tjlii hë date pas d'hier. Mais c'est hier seulement qu'il s'est élevé, sui' cette vérité, un corps de ductriné assez imposant polir qu'on créât, en son honneur, un barbarisme houveàii : le « solidarisme »
(1) Résumé d une conférence prononcée à la Faculté de Théologie protestante de Montauban. Nous avons utilisé, pour préparer cette conférence : L. Bourgeois, Solidarité, fa'é édition 1897, 3c édition aûgnientéë de plusieurs appendices, 1902. — Congrès de VEducûtion sociale (rapports et discussions) 1902.
— lissai d'une pniWèophie de la solidarité (conférences et discussions) 1902. — Marion," De la Solidarité morale. Essai de Psychologie appliquée, Ire édition, 1880, 2e édition, 1883. — Ch. Gide, Principes d'Economie politique, Ire édition, 1883, 7c édition, 1901. — Durkheim, De la Division du Travail sociéta ire édition, .1893, 2c édition, 1902. — Fouillée, la Science sociale contemporaine, 2e édition, 1885.
— IL Michel, l'Idée de VEtat, 1896 ; la Doctrine politique de la Démocratie, 1901.— E. Goblot, Justice et Liberté, 1902. — Revue de Métaphysique et de Morale, 1897 et 1898. Articles sur le Quasi-contrat social, de MM. Andler et Darlu.
est la plus récente conquête de notre philosophie sociale.
Il y a bien, à vrai dire, quelque vingt ans que la solidarité circule à travers les écrits de nos professeurs. C'est en 1880 que le plus fin de nos pédagogues, Marion, analysait déjà, à côté de ces enchaînements d'habitudes qui gouvernent la vie individuelle, les retentissements d'influences qui sont la loi de toute vie sociale. Dès la première édition de son Manuel, M. Ch. Gide, lepius humain de nos économistes, en proclamant le « grand dégel » du libéralisme orthodoxe, insistait sur les devoirs de fraternité qu'impose aux hommes, jusque dans leurs relations d'affaires, leur interdépendance essentielle. Plus récemment enfin, le plus objectif de nos sociologues, M. Durkheim, dans son ouvrage sur la division du travail, mesurait par une méthode nouvelle la part qui doit être faite, dans la constitution de nos sociétés, à la « solidarité mécanique » qui opprime l'individu, étala « solidarité organique » qui le libère. Ainsi, de divers côtés, s'élaboraient des formules directrices pour la doctrine nouvelle.
Mais tout ce travail se poursuivait dans l'ombre. Des discussions sur le sens ou les conséquences de la solidarité, l'opinion ne s'inquiétait guère : ce n'étaient que des pro-
fesseurs qui causaient entre eux. Il fallait, pour que l'attention publique en fût frappée, qu'un homme public prît l'idée en main, qu'un politique devînt philosophe. C'est de l'apparition du petit livre de M. Bourgeois : Solidarité, que date la curiosité qui s'est attachée à la doctrine. La chose est naturelle. Député, président du Conseil, délégué de la France au Congrès de la Haye, président de la Chambre, M. Bourgeois est une de ces personnalités dont la philosophie ne saurait nous être indifférente : ses idées sont de celles qui ont des chances de passer à l'acte. Elles ne resteront sans doute pas « en l'air », comme celles des professionnels de la réflexion : elles descendront sur la terre. Pluie fécondante ou orage dévastateur 7 La question vaut la peine qu'on y regarde.
Aussi ne faut-il pas s'étonner que le solidarisme ait suscité, en ces dernières années, les discussions les plus vivantes. Déjà à l'Exposition de 1900, c'avait été un 'des Congrès les plus féconds que ce Congrès de l'Education sociale, où l'on recherchait les divers moyens d'imprégner du sentiment de la solidarité tout le système de l'éducation, scolaire et postscolaire. Le public le plus heureusement mêlé y assistait. A côté de 24 hauts fonctionnaires (préfets, trésoriers généraux, magistrats) et de 12 députés et
sénateurs, on y comptait 100 membres de l'enseignement, 95 artistes, ingénieurs, banquiers, industriels. Signe plus important encore, 50 ouvriers et employés y prirent part, 20 sociétés d'instruction, 20 sociétés mutualistes, 40 syndicats, 30 coopératives, 20 associations diverses s'y firent représenter,
Il eût été dommage que ce mouvement intellectuel et moral disparût sans laisse r de traces, comme un remous dans la mer.
U Ecole des Hautes études sociales eut la bonne idée de recueillir la succession du Congrès; elle institua, sur la philosophie de la solidarité, des discussions périodiques et méthodiques. Les orateurs les plus autorisés menèrent les débats. Et ceux qui ont assisté à ces séances intimes où, alors même que les esprits s'affrontaient, les cœurs battaient à l'unisson, nous en font le tableau le plus séduisant. L un d'entre eux ne craint pas de comparer l'intérêt excité chez les auditeurs, et chez les femmes principalement, par le solidarisme, à l'intérêt excité naguère, au xviie siècle, par le cartésianisme.
Quoi qu'il en soit, tant de discussions, dont le compte rendu nous a été heureusement conservé, n'auront pas été inutiles à la nouvelle doctrine. Dans le court laps de temps qui nous sépare de la première édition du livre de.
SOLIDARISEE ET LIBÉRALISME 5
M. Bourgeois, elle s'est amplifiée et elle a mûri. Elle n'a pas ('tondu seulement le cercle de ses disciples, elle a modifié jusqu'à la disposition de ses idées directrices. Elle nous apparaît aujourd'hui sous des aspects nouveaux, agrandie, et comme « évoluée ».
Il nous a paru qu'il ne serait pas sans intérêt de comparer, à la forme actuelle, la forme primitive du solidarisme, de mesurer ce progrès, d'en indiquer les conséquences et les causes.
Comment s'explique le succès de cette sorte de programme de philosophie morale que M. Bourgeois esquissait il y a cinq ans?
C'est que ce programme semblait fait pour répondre exactement à ce qu'on appelle « les exigences de la conscience contemporaine ».
Elle est naturellement obsédée par les questions sociales. Aucune doctrine ne peut avoir prise sur elle qui ne lui promette un autre sort pour les prolétaires. Et elle attend des solutions qui ne soient pas reniement des exhortations vagues, mais des réformes précises, au service desquelles puisse se mettre la force. des lois.
ce II y a question sociale, remarquait jus-
tement M. Andler, quand un grand nombre d'hommes dans une société eommence à trouver qu'une part nouvelle de ce qui était, jusque-là, pur idéal moral doit passer dans la réalité des codes. » C'est pourquoi tant de gens, aujourd'hui, appellent instinctivement une philosophie impérieuse, qui sache nia nier les sanctions et mettre en mouvement l'appareil des lois.
Mais d'où lui viendra sa puissance de contrainte, sinon de la somme de vérité qu'elle contiendra ? Or quelle;; vérités peuvent rallier les esprits modernes, sinon les vérités scientifiques ? Pour demander le mot d'ordre à une religion, il est trop tard : la méthode d'autorité a fait son temps. Les métaphysiques à leur tour semblent hors de service : elles laissaient les esprits trop libres ; leurs châteaux de cartes ne pouvaient faire oublier les cathédrales. Nous avons placé notre confiance ailleurs, dans les mains d'une puissance plus modeste, mais plus tenace, et qui enchaîne, elle aussi, les intelligences, mais à l'aide de vérités objectives, de faits véritables : la science seule, du haut de ses constructions patientes, nous parait digne de dicter sa conduite à la société contemporaine. Nous voulons une morale scientifique dans ses principes et juridique dans ses conséquences : pour qu'elle puisse être
contraignante, il faut d'abord qu'elle soit évidente.
Or la morale solidariste paraissait justement préoccupée de s'assurer ces caractères.
Un esprit « essentiellement laïque »
lanime, et on la verra s'efforcer de distinguer aussi nettement que possible entre l'antique charité chrétienne, qui n'aime que les fidèles et ne les aime qu'en Dieu, et la solidarité véritable, qui unit directement tous les membres de la société par des chaînes que relève et soupèse la science même. Cette même morale s'efforcera aussi de se dégager de toute déviation ou compromission métaphysiques : dédaigneuse des « systèmes a priori », des « concepts sans réalité » elle prétendra laisser parler les faits et utiliser, pour la solution des problèmes sociaux, les plus récentes conquêtes des sciences positives.
Et, en effet, si la dépendance où les hommes sont tenus vis-à-vis les uns des autres a été de tout temps sentie, il faut reconnaître que le développement moderne des sciences offre de quoi confirmer et enrichir singulièrement ce sentiment spontané. La biologie nous a montré que les vivants sont eux-mêmes des sociétés, et que leur vie ne subsiste que par le consensus, la corréla-
tion, Faille mutuelle de lëûrs éléitlëtltS. Eil assimilant à leur tour les sociétés aux org&= riiëniëSj la sociologie biologique j'appelle à ritldiyidil qti'il n'est qu'ùhë cellule, et que son bien dépend étroitement du bien del'ëîiserftblë auquel il est incorporé.
D'ailleurs ^ ét iridëpëndammerit de bette métaphore, le progrès des sciences qui s'ënlplbiënt à l'observation directë des. faits sociaux apportait chaquejôur; de cette niênië vérité; iirlë iîltistrâtion hoùvëlïe. En concentrant et en coordonnant leurs résultats, la sociologie proprement dite signa lait des relations inédites entre les formes politiques ou les conditions économiques et la vie intellectuelle, religieuse ou inorale, entre le mouvement des idées et la distribution de la population : elle faisait saillir toutes les interdépendances inaperçues des phénomènes sociaux.
En ce sens M. Durkheim pouvait soutenir « qu'il n'était peut-être pas une seule proposition sociologique qui ne fut une démonstration, directe ou indirecte, de là solidarité ». Le sens social s'enrichit donc de tout ce que la science sociale tirëaujour. Eile nousrappelle de mille façons que tout se tient, et que tous se tiennent, L'individu isolé n'est qu'une abstraction, un fantôme saris réalité : ce n'est qtfe dans ët par la société qu'il arrive à la vie et à la pëilsée : l'homme doit vraiment
tout ce qu'il est à l'association humaine, Ainsi se précisait et s'élargissait ce sentir ment de la dette sociale que M. Bourgeois devait si éloquemment exprimer, en une page déjà classique :
« Dès que l'enfant, après l-allaitement, se sépare définitivement de la mère et devient un être distinct, recevant du dehors les aliments nécessaires à son existence, il est un débiteur; il ne fera point un pas, un geste, il ne se procurera point la satisfaction d'un besoin, il n'exercera point une de ses facultés naissantes, sans puiser dans l'immense réservoir des utilités accumulées par l'humanité.
(( Dette, sa nourriture : chacun des aliments qu'il consommera est le fruit de la longue culture qui a, depuis des siècles, reproduit, multiplié, amélioré les espèces végétales ou animales dont il va faire sa chair et son sang. Dette, son langage encore incertain: chacun des mots qui naîtra sur ses lèvres, il le recueillera sur des lèvres de parents ou de maîtres qui l'ont appris comme lui, et chacun de ces mots contient et exprime une somme d'idées que d'innombrables ancêtres y ont accumulée et fixée. Lorsqu'il lui faudra non pas seulement recevoir des mains des autre;; la première nourriture de son corps, et, de leurs lèvres, celle de son
esprit, lorsqu'il commencera à créer par son effort personnel les matériaux de son accroissement ultérieur, il sentira sa dette s'accroître envers le passé. Dettes, et de quelle valeur, le livre et l'outil qne l'école et l'atelier lui vont offrir : il ne pourra jamais savoir ce que ces deux objets, qui lui sembleront si maniables et de si peu de poids, ont exigé d'efforts antérieurs; combien de mains lourdes et maladroites ont tenu, manié, soulevé, pétri et souvent laissé tomber de lassitude et de désespoir cette forme de l'outil avant qu'elle soit devenue l'instrument léger et puissant qui l'aide à vaincre la matière; combien d'yeux se sont ouverts et longuement fixés sur les cboses, combien de lèvres ont balbutié, combien de pensées se sont éveillées, efforcées et tendues, combien de souffrances ont été subies, de sacrifices acceptés, dévies offertes, pour mettre à sa disposition ces caractères d'imprimerie, ces petits morceaux de plomb qui, en quelques heures, répandent sur le monde, par millions d'exemplaires, l'innombrable essaim des idées, ces vingt-quatre petites lettres noires où l'homme réduit et représente le système du monde ! Et plus il avancera dans la vie, plus il verra croître sa dette, car chaque jour un nouveau profit sortira pour lui de l'usage de l'outillage matériel et intellectuel créé par l'humanité. »
Mais comment, d'une pareille dette, même établie par la science, faire sortir des obligations non pas seulement morales mais juridiques? C'est ce que la morale solidariste devait montrer, pour satisfaire à la double exigence de la conscience contemporaine.
La démonstration pouvait, au premier abord, sembler difficile. Car comment, d'une simple situation de fait, extraire une obligation juridique valable aux yeux des modernes ?
' « Peu de propositions générales relatives an siècle où nous vivons, écrivait Sommer Maine, semblent devoir être plus promptement acceptées que celle-ci : la société de notre temps se distingue principalement de celle des générations précédentes, par la grande place qu'y occupe le contrat, » De plus en plus, les « arrangements d'autorité » le cèdent auxc< arrangements contractuels ». On tend à ne considérer les hommes comme valablement obligés que par ce qu'ils ont dûment voulu. Or est-elle l'œuvre de ma volonté, cette solidarité qui m'enveloppe dès ma naissance ? Si elle est un fait, constaté par la science, elle n'est pas un acte, décidé par ma conscience. Entre ceux dont je nais solidaire et moi-même, il n'y a pas eu contrat. Comment donc votre théorie delà dette