NATIONALISME
(( Le nationalisme, voilà l'ennemi! » C'est à ce cri, pendant cinq années, que nous avons rallié les républicains ; c'est à ce cri que nous avons mené un combat acharné.
Avons-nous bien fait de dépenser ainsi nos forces, et ferons-nous bien de les dépenser encore contre ce même ennemi ? En valait-il, en vaut-il la peine ?
Pour le savoir, il faut relire l'histoire d'hier — qui s'oublie si vite. Il faut dégager de ses journaux et de ses livres les idées directrices et les habitudes maîtresses du
(i) Résumé d'une conférence prononcée à l'Assemblée générale de la Ligne des Droits de l'Homme, de Bordeaux. Nous avons utilisé : M. Barrés, Scènes et Doctrines du Nationalisme. — J. Soury, Une Campagne nationaliste. — R. P. Gaffre, Paroles de foi et de patriotisme. — F. Brunetière, Discours de Combat. — G. Goyau, l'Idée de Patrie et l'Humanitarisme. — E. Fournière, WArti/ice natimtaliste. — F. de Presscnsé, l'Idée de Pairie. — La collection de Y Action Française, du Bulletin de la Ligne des Droits de l'Homme et de la Paix par le Droit,
• nationalisme. Il faut passer en revue les théories et les pratiques qu'il essayait, pour sa part, d'acclimater dans notre pays. Il faut dresser le bilan des ligues nationalistes. Ce sera dresser, par une méthode indirecte qui est ici la plus simple, le bilan de La nôtre, et déterminer par les faits à quoi elle a servi, à quoi elle peut encore servir.
Quelle est donc, d'abord, la doctrine du nationalisme ?
Il y a, comme Ton sait, des nationalistes qui revendiquent volontiers pour leur parti le privilège d'être un parti à doctrine. Le mot revient souvent dans leurs discours. Pour restaurer la chose publique, disait l'A ction frai /rai se, il nous faut une doctrine. Maurice Barrés en devait être le prophète. Dans son livre, où il raille dédaigneusement la philosophie médiocre de ses adversaires — «bagage pour Comices agricoles, orphéon démodé » — il ne prétend pas seulement décrire les scènes, mais définir les doetrwies du nationalisme.
Malheureusement, ce sont doctrines qui répugnent à la définition. Sitôt qu'on l'approche, on s'aperçoit que la philosophie nationaliste s'enveloppe volontiers d'ombre et
de mystère. Son premier trait, c'est la défiance à l'égard des idées claires et distinctes, et une sorte d'horreur mystique de la raison. Elle reproche aux intellectuels d'abuser de la logique. Elle se dérobe à la discussion par un appel aux « instincts sousjacents ». Ils dorment dans les profondeurs sacrées de l'inconscient. Gardons-nous d'y porter la lumière: ce serait imprudent et comme impie...
Avec une pareille méthode, il n'est pus étonnant que les nationalistes laissent dans le vague ce qu'il ^prétendent ajouter au patriotisme. Leur spécialité est de porter et d'entretenir le sentiment patriotique à l'état d'ébullition. Il se dégage de là beaucoup de vapeur, sans doute, mais peu de clarté. Le résultat qu'on nous promet de l'opération, c'est de l'extrait triple, de la quintessence et comme de l'alcool de patriotisme. De l'alcool, à coup sur, et plus propre à provoquer des gestes désordonnés que des démarches raisonnées... Et, en effet, il faut, suivant les nationalistes, raisonner le moins possible. Le patriotisme est et doit rester, sous peine de mort, (( irraisonné, » « irrationnel, » « anticritique ». Raisonner, ce serait déjà admettre la critique et le choix. Or, nous ne voulons pas choisir. La patrie est un bloc. Nous entendons n'exclure aucune des tradi-
tions de notre passé national ni aucun des instincts de nos âmes françaises, dans lesquels ces traditions se sont comme incarnées par une longue hérédité* Nous aspirons, dit M. Barrés, « à nous confondre avec toutes les heures de l'histoire de France, à vivre avec tous ses morts, à ne nous mettre en dehors (rancune de ses expériences, s Aimer toute notre patrie avec toute notre àme, voilà notre programme.
Et Ton comprend bien que ce programme est, suivant la formule de M. J. Lemaitre, « généreux et ample, capable d'émouvoir l'imagination et le cœur du peuple, et très propre à servir de ralliement et de drapeau ». Mais Ton s'aperçoit vite aussi combien il est malaisé de s'y tenir. Avec de pareils appels, on peut bien rassembler un moment les gens, mais non les orienter dans l'action. Car ^ n'en déplaise au fatalisme nationaliste : agir c'est choisir. Pour une nation, comme pour un individu, la vie est un choix incessamment renouvelé. Penchera-t-on à droite ou à gauche ? vers l'Orient ou vers l'Occident ? Pour ces décisions nécessaires, la doctrine nationaliste, telle qu'elle vient de se définir — ou plutôt telle qu'elle a refusé de se définir, est un guide manifestement insuffisant. En vain attendons-nous l'oracle du puits intérieur. Les morts qui parlent en nous y par*
lent plus d'un langage. Sur la terre natale plusieurs traditions ont passé. Dans notre âme française plusieurs instincts coexistent. A moins de nous immobiliser dans un quiétisme absolu, il faudra bien critiquer, il faudra bien choisir...
En fait, du moment où il a agi, le nationalisme a choisi. Il a servi et il a utilisé de préférence certains instincts spéciaux, certaines traditions déterminées. Et c'est pourquoi, si nous voulons le connaître enfin tel qu'il est, déchirant ce voile de mystère dont il trouve commode de s'envelopper, ce sont ces traditions et ces instincts qu'il nous faut traîner en pleine lumière.
Et c'est d'abord — à tout seigneur tout honneur — l'instinct antisémite. Il a été, dès la première heure, et il est encore à l'heure actuelle, le bras droit du nationalisme.
Et sans doute les grands parrains intellectuels du nationalisme, les académiciens de la, Pairie française n'étaient pas sans trouve]' l'alliance un peu compromettante ! M. Brunetière pouvait-il décemment enfourcher cette idée de race contre laquelle il avait si énergiquement bataillé ? Il se contentera d'indiquer que le nombre des israélites
occupant de hautes situations en France dépasse la proportion normale, légitime, convenable. Conception singulière, qui aboutirait à classer les citoyens français d'après leur race et leur religion, et à assigner d'avance le tant pour cent de liantes situations auxquelles chaque religion ou chaque race aurait droit... M . Lemattre, de son côté, dans le beau discours par lequel il inaugurait la Ligue de la Pairie française, protestait quïl ne saurait jeter Panathème à une race qui a donné Spinosa à (^humanité. Mais, dès ce moment, c'étaient les cris: « A bas les juifs! Mort aux juifs ! » qui lui répondaient. Ce sont ces cris qui scanderont tous ses discours eu province. En dépit de ses délicatesses, c'est sur les épaules de l'antisémitisme qu'il s'est laissé porter. Aussi bien les autres intellectuels notoires du nationalisme font-ils moins de manières. Ils n'y vont pas par quatre chemins. Ils adhèrent à l'antisémitisme en toute tranquillité de conscience. A la suite du savant dont M. Bârrès célébrait lyriqiiement la conversion au nationalisme, de Jules Sourv, ils adoptent volontiers la philosophie de l'histoire assez simple que Ton connaît : la nation française est malade parce que la race sémite s'est abattue sur elle ; débarrasson Sr-nous des juifs, et tout ira pour le mieux dans le plus pur des pays.
On a essayé, nous le savons, de donner une couleur scientifique à ce sentiment antisémite. Drumônt disait volontiers : « Nous
autre:; sociologues Mon prédécesseur
Taine » Et ii semblait que la science qui
cherche dan:; leur composition ethnique les misons de la destinée des peuples, que « l'anthroposociologie » vint à point pour confirmer sa théorie. Mais nous savons, aussi que l'illusion a peu duré. A mesure que la sociologie proprement dite s'est développée, l'idée de race a du battre en retraite. On a compris que si Ton peut expliquer la destinée des peuples, c'est bien plutôt par leur organisation sociale (pie par leur composition ethnique. On a rappelé que la nation française n'est pas une race, mais un amalgame de races diverses, et qu'aucun fait ne démontre la race juive incapable de s'assimiler à la nation française. On a prouvé enfin de vingt façons que l'antisémitisme n'avait de scientifique que le masque, qu'il exploitait des théories abandonnées par la science, qu'il vivait sur des cadavres.
Avec ses appels aux sentiments intimes et aux instinct profonds, la doctrine nationaliste arrivait à propos pour renforcer l'antisémitisme ébranlé. Si vous avez causé avec des antisémites, vous avez remarqué la nature de leur argument de réserve. Lorsque
vous avez méthodiquement réfuté leurs raisons et prouvé, les faits en main, qui! y a des juifs prolétaires, et des juifs loyaux, et des juifs courageux, ils vous répondent, on levant les bras au ciel : « C'est vrai, Tout cela est possible. Mais que voulez-vous ? c'est plus fort que moi : je ne peux pas sentir ces gens-là. » C est ce que Gyp exprimait d'une façon concise et élégante en réponse à un interviewer qui cherchait les raisons dernières de l'antisémitisme : g Affaire de peau, i Or, devantun instinct sous-jacent aussi fortement enraciné dans les âmes et dans les organismes mêmes, comment le nationalisme ne slnclinerait-il pas ? Il se trouve là en présence d'un de ces sentiments « plus forts que nous », qui nous mènent et doivent nous mener. Je sens que ces gens-là ne peuvent être de bons Français, et quiconque ne mit pas comme moi n'est pas un bon Français. Il n'y a rien à répondre à cette argumentation. Et le nationalisme n'y trouvera rien à reprendre. Ne fait-il pas appel aux plus profondes, aux plus irraisonnées, aux plu;; naturelles des impressions ? Bien loin de s'étonner qu'on se laisse guider par elles, M. Soury se plaindra qu'on n'en use pas assez. Il se plaindra de ce qu'il appelle « l'anesthésie ethnique » de ses contemporains, incapables, pour la plupart, de reconnaître ceux de leur race
à Codeur; « inférieurs eu cela, dit-il, à leurs chiens et à leurs chevaux, qui décernent avec un si sûr instinct les diverses races de leur espèce. » Par où nous voyons jusqu'où l'on descend, quand on se laisse emporter par cette défiance de la raison qui caractérise le nationalisme. Contre les droits de l'humanité raisonnable, ceux qu'il fait valoir ici avec tant de vigueur, ce sont tout simplement les droits de la nature animale.
A quelles pratiques on aboutit lorsqu'on s'abandonne à cette pente, noir; le savons de reste. Prêcher le respect et comme le culte des antipathies instinctives, c'est risquer de réveiller, en effet, l'animal dans l'homme et de restaurer le règne des impulsions brutales. Les Trublions, disait A. France, raniment tout ce qu'on croyait éteint chez l'homme civilisé et méditatif. Le vieux fond de barbarie et de férocité, ils le font remonter à la surface. Et ainsi avons-nous vu que les principales « scènes » du nationalisme furent des scènes de sauvagerie. Combien de fois le mot de Zola ne nous est-il pas revenu aux lèvres: « Ce sont des cannibales! » Rappelons-nous seulement la courageuse campagne de conférences menée au début par M. de Pressensé. A Avignon, les organisateurs des bandes nationalistes le désignaient ainsi à leurs coups : « Sur la tète blanche ! Frappez
sur la tète blanche ! » A Toulouse, à la sortie du Pré-Catelan, il lui fallut passer entre deux files de forcenés dont Jes matraques s'abattaient sur lui. Partout où ils ont pu, les nationalistes ont substitué ainsi Je hurlement à l'argument, et le coup à la parole. Et que leurs actions ne fussent rien encore auprès des intentions dont leur cœur est pavé, il est aisé de s'en rendre compte. Qu'on relise seulement ces « listes rouges »,où les souscriptions destinées à glorifier l lenrv sont accompagnées de devises significatives : « De l'or aujourd'hui, du fer demain! — Un groupe d'officiers qui attend impatiemment l'ordre d'essayer sur les 100.000 juifs qui empoisonnent le pays les nouveaux explosifs et les nouveaux canons. — Un prêtre infirme qui voudrait manier l'épée aussi bien que le goupillon. » Eugène Fournière nous invite avec raison, dans son livre sur Y Artifice nationaliste, à ne pas oublier ces documents de psychologie morbide. Ils non;' rappellent que depuis longtemps on n'avait vu s'abattre sur la douce France une tempête de bestialité aussi violente. C'est à cela que le nationalisme devait aboutir, en déchaînant les instincts furieux que foutre antisémite porte dans ses flancs. -
Mais le nationalisme ne seyante pas seulement de surexciter des instincts; il se préoccupe de ressusciter des traditions. Quelles sont donc celles qu'il ira chercher de préférence dans notre histoire, pour les faire passer au premier plan ?
Il en est une, d'abord, à l'égard de laquelle les nationalistes éprouvent une antipathie manifeste; c'est précisément celle qui est à nos yeux comme Je centre de notre évolution nationale, le point d'aboutissement de notre passé, le point de départ de notre avenir : c'est la ti a dit ion de la Révolution française. Les principes de 89 gênent ces nouveaux « patriotes ». Ils voudraient les rayer de nos papiers. Et tantôt ils consentent à reconnaître que ces principes sont l'expression du tempérament français : ils ajoutent alors que ce tempérament nous a ^ égarés; la tradition de 89 devient, à leurs yeux, ce que M. Bourget appelle « l'erreur française » par excellence. Plus souvent, se rappelant que leur doctrine leur commande de retenir toutes les traditions nationales, ils s'acharnent à démontrer qu'il ny a point, parmi celles-ci, de place pour l'idée des droits de l'homme. Il faut qu'elle soit venue du dehors: c'est dans notre organisme un corps
étranger. Et ainsi, continuant de s'appuyer fraternellement à l'antisémitisme, le nationalisme fait cette découverte admirable : Les principes de 89 sont l'œuvre d'Israël ; ils reproduisent les lointaines revendications de ses prophètes et favorisent les machinations actuelles de ses banquiers; ils sont les instruments de son règne. C'est ce que M.
Soury exprime en son langage scientifique, en s'étonnant que les Français ne se soient pas encore aperçus « du nez de tapir de Vignoble juive qui, sur les nouveaux timbres? poste, en son giron obscène, porte les Tables de la Loi, je veux dire la Déclara i ion de g Droits de l'Homme ». Dune manière moins brutale, M. Goyau développe un thème analogue lorsqu'il explique le renouveau de notre tradition révolutionnaire par un retour offensif du « messianisme juif ». Et c'est ainsi que, lorsque vous réclamez plus de liberté et plus d'égalité pour les hommes, le nationaliste aura vite fait de vous fermer la bouche. « Traditions judaïques ! » Cela dit tout et le dispense d'argumenter plus longuement.
Quelles sont donc, en face de ces traditions judaïques, les vraies, les pures traditions françaises ? « Les traditions autoritaires, » répondra M. Syveton, seules en harmonie avec la complexion propre de mon pays. Un autre universitaire, M. Vaugeois,
secrétaire de Y Action française^ est plus explicite encore. Il déclare qu'il est moralement obligé de sortir de l'Université, qu'il ne peut plus servir la République, car la République veut la légalité, ce et moi je n'en veux plus ». Combien de fois les nationalistes n'ont-ils pas ainsi, plus ou moins nettement, manifesté leurs préférences pour le césarisme ! Rappelez-vous quel « professeur d'énergie » leurs littérateurs se sont choisi, et comment on les a vus s'évertuer à chausser les bottes du conquérant. Quant au neveu, à rhomme de décembre, s'ils n'ont pas osé tout de même l'encenser à découvert, du moins ont-ils fait tout leur possible pour rabaisser ceux qui se sont dressés contre son crime, les exilés volontaires, les protestataires irréductibles. Vous vous rappelez de quels ricanements leur presse a accueilli les manifestations républicaines en l'honneur de Hugo ou de Quinet. Exagérations de rhéteur ! Obstinations de pasteur protestant ! C'est ainsi qu'ils expliquent l'attitude farouche de ces deux grands vengeurs du droit. Il leur manquait, ajoutent-ils, le sens des réalités politiques, des vrais besoins nationaux. De même que le 18-Brumaire fut, suivant F. Coppée, un « heureux attentat », ou plutôt un « événement providentiel », de même le coup d'Etat du 2 décembre ne fut,
suivant M. de Vogué, qu'une « opération de police un peu rude ». Des opérations pareilles, il en faut de temps à autre, au moins en France. Car le peuple de France n'est (prune femme nerveuse. Qu'on lui donne du panache, et au besoin du bâton! Qu'on lui impose une volonté, mais qu'on ne cherche pas à obéir à la sienne ! Car il est foncièrement incapable d'autonomie. Telle est l'idée méprisante que les nationalistes se font de la nation.
Mais comment, direz-vous, accorder avec cette idée le programme plébiscitaire auquel nombre de nationalistes se sont ralliés? C'est au nom de la volonté du peuple méconnue que les nationalistes plébiscitaires ont mené la campagne contre le régime parlementaire; ils réclament un régime qui permette à la souveraineté populaire de s'exercer plus directement. Certes, il ne nous appartient pas de défendre contre toutes les critiques le régime parlementaire, tel du moins qu'il est pratiqué aujourd'hui. Ce que vaut l'aune de sa moralité moyenne, nous sommes payés pour le savoir. Mais je me hâte d'ajouter que les attaques des nationalistes nous le feraient presque aimer. Nous voyons trop, disait encore A. France, qu'ils pensent à remplacer les parlementaires par des patrouilles de cavalerie, et que la liberté
n'y gagnerait rien. Il importe, en effet, de n'être pas dupe des déclarations démocratiques de nos plébiscitaires. Un régime démocratique rationnellement organisé est celui qui multiplie les institutions destinées à permettre au peuple de peser mûrement ses décisions, de contrôler fréquemment ses délégués, de réfléchir et au besoin de se ressaisir ; Un régime plébiscitaire simplifie, au contraire, les institutions pour permettre au peuple de passer la main, et peut-être, dans une heure de folie, de se lier les mains pour longtemps. En ce sens, ce régime travaille à restaurer le pouvoir personnel bien plutôt que la souveraineté populaire. La France ne fa pas oublié : le régime plébiscitaire n'est que l'antichambre du régime césarien. Et nos nationalistes plébiscitaires ne sont, vraisemblablement, que des césariens qui cachent leur jeu.
Au surplus, et plus clairement que leurs théories, leurs pratiques dévoilent l'état desprit commun aux nationalistes des diverses nuances. Nous les avons vus à l'œuvre. Nous savons qu'ils ne se sont pas contentés de faire l'apologie des coups d'État historiques ; ils ont lait tout leur possible pour recommencer cette histoire sanglante. Rappelons-nous la prière au glaive entonnée par le père Didon et reprise en chœur par toute la
presse très cli retienne. Rappelons -nous le Gaulois appelant de tons ses voeux g nn grand soir ronge », la Libre Parole pressant les généraux de montrer enfin « un peu de virilité », l'Action française préconisant « l'intervention chirurgicale ». Dans les dîners de F « Appel au soldat », M. Vaugeois s'expliquait ainsi : « Nous sommes tous d'accord ici, je l'espère, pour admettre la moralité, la légitimité de la méthode du fer. Nous n'avons point d'hypocrites, objections puritaines, n'est-ce pas, à opposer au principe ? Il nous parait qu'on a le droit de sauver son pays malgré lui. Il nous paraît qu'il y eut dans l'histoire de bonnes violences, et qu'il vaut mieux qu'on ensanglante un malade que de le laisser pourrir. » Et Barrés, à son tour, commentant cette expression (Y « appel au soldat », déclare: Nous y trouvons une amphibologie qui nous satisfait. Nos adversaires crachent sur l'armée ; au contraire, nous avons un certain plaisir à dire au soldat ; « Venez donc, soldat, vous, la force « matérielle, vous 1 epée du Brenn, venez de « notre coté. » Ce « pst! » plein d'élégance est révélateur. Il découvre cyniquement le sens des flatteries provocantes que nos adversaires prodiguaient à l'armée; il nous dévoile les réserves de violence que contient l'âme d'un plébiscitaire. C'est à un plébiscitaire
encore que devait revenir l'honneur de mener au combat ces troupes impatientes: c'est le malheureux Déroulède qui essaiera d'entraîner vers l'Elysée un cheval militaire avec tout ce qui s'ensuit. L'entreprise tourna mal; sans doute parce que, si elles s'entendaient pour détruire le régime républicain, les diverses fractions du parti nationaliste se disputaient d'avance sur la façon de le remplacer. Mais ce commencement d'exécution aura eu du moins le mérite, à nos yeux, de mettre en pleine lumière leur commun « état d'âme ». Et ainsi nous reconnaissons aisément, dans la psychologie du nationaliste, à Côté du caractère impulsif de l'antisémite, le caractère autoritaire du césarien.
-te *
Mais, pour lui restituer complètement sa physionomie, il faut ajouter un trait. Il y a d'autres traditions que les nationalistes ont voulu remettre en honneur. Et ce sont, pour les appeler par leur nom, les vieilles traditions cléricales.
On ne peut être bon Français si l'on n'est pas bon catholique : telle est, en effet, la thèse plus ou moins explicitement acceptée par les docteurs du nationalisme. Les israélites ne sauraient être de bons Français, cela va de soi. Mais les protestants non plus. M.
Talmeyr, jaloux des lauriers de M. Drumont, en a fait Ja découverte : ils constituent, eux aussi, une « race inassimilable ». Quant aux libres penseurs, on démontrera que ce sont « tes ennemis de l'âme française ». Tous ces gens-là sont, en effet, dira M. Soury, « des esprits libres, » sans attaches, sans racines dans le passé national. Si la France les suit, elle sort de sa mission divine. « Qu'est-ce que la France moderne? demande le R. P.' Gaffre dans ses Paroles de Foi et de Patriotisme : une société qui a rejeté volontairement La solidarité de son passé; une société qui a rayé de sa constitution... les droits de Dieu, qu'avait défendus le dévouement de treize siècles, pour ne laisser subsister que les droits de l'homme. » M. Brunétière déclare, de son côté, que « tout ce qui se iait contre le catholicisme se fait contre la France ». M. Bourget, s'adressant à Jean Monneron par la bouche de M. Ferrant I, lui dira : « Vous êtes un Français, cVst-à-dire Fhéritier dune longue lignée d'hommes et de femmes qui, pendant des siècles, ont été dés catholiques. Vous vous mouvez, vous respirez dans une société imprégnée de mœurs catholiques... Le catholicisme est en vous malgré vous; dans ce que les philosophes d'aujourd'hui appelleraient votre inconscient. » Ce serait donc, en vertu même
de la doctrine nationaliste, une sorte de péché mortel que d'essayer de résister à rinflûence catholique. M. Barrés reconnaît quelle est catholique, la culture « qui permit à mon arbre de me porter si haut, moi faible petite feuille », et, en conséquence, il se réjouit rétrospectivement de l'écrasement des protestants en Lorraine. M. Soury affirme enfin plus crânement : « Le cléricalisme est de l'essence même du nationalisme... Tout nationaliste doit être un fils de l'église, de foi ou de tradition, bref un clérical. Je le suis, encore qu'incroyant. » Cette dernière parole aussi est singulièrement révélatrice. La plupart de ces néo-catholiques pourraient la reprendre à leur compte. C'est dire qu'ils sont, en effet, des âmes cléricales, non des âmes religieuses. Ce qu'ils prisent dans la religion catholique, ce n'est pas sa vérité, mais sa force de compression sociale. Si leur nationalisme les ramène au catholicisme, c'est moins sans doute parce qu'ils sont des sincères en quête de clarté que parce qu'ils sont des autoritaires en quête de pouvoir.
Mais, direz-vous, n'existe-t-il pas des nationalistes qui, bien loin de jeter l'anathème, avec le Syllabus, aux principes libéraux, s'en réclament, au contraire, et s'y accrochent de toute leur énergie ? S'il y a un na-
tionalisme autoritaire, ne connaissons-nous pas aujourd'hui un nationalisme libéral? — Et il est vrai que sur ce point le nationalisme a subi des transformations surprenantes. Nombre de nationalistes aujourd'hui, qui naguère parlaient de tout « déeerveler », n'ont plus à la bouche que tolérance, justice, égalité. On en a vu qui invoquaient, sur des affiches, « la belle Déclaration des Droits de F Homme ». Que s'est-il donc passé? Nous avons le droit de chercher avec quoi coïnci» le, à quoi correspond cette conversion inattendue. Or, il est remarquable qu'elle se détermine au moment même où les milices de l'Eglise se sentent menacées. Les nationalistes ne s'étaient guère aperçus, jusque-là, des trésors de libéralisme cachés au fond de leur cœur. Ils n'avaient guère songé à défendre la liberté du professeur exprimant publiquement quelque opinion « subversive », — la liberté de l'ouvrier mené aux urnes par le grand patron, — la liberté du petit commerçant boycotté par la grande dame. Il a fallu, pour qu'ils puissent mesurer l'afléction qu'ils portaient sans s'en douter à la cause des libertés individuelles, que la liberté de ceuxlà fût directement menacée qui font précisément profession d'abdiquer toute liberté, à savoir : la liberté des congréganistes. Quoi qu'on pense sur le fond de cette question
particulière, on jugera la coïncidence étrange; et, si nous en croyions M. Soury, il y aurait là plus qu'une coïncidence. Quelques pagesaprès avoir déclaré que « l'idée de liberté n'est qu'une ànerie de l'école primaire », il avoue : « Ce vieux mot de liberté, de liberté civile, politique et religieuse n'est plus vague pour nous comme il l'a été si longtemps, depuis que nous avons vu les hommes de prière... Livrés, sous la troisième république, aux pires attentats contre les liions et les personnes... » 11 fallait donc que les moines fussent attaqués pour que le nationalisme s'aperçût que la liberté a du bon ? Nous avons le di'oit, s'il en est ainsi, de nous défier de sa volteface et de croire, jusqu'à nouvel ordre, que son libéralisme n'est ici que l'envers de son cléricalisme. En ce sens, pas plus que l'existence d'une variété plébiscitaire n'interdit de croire que l'espèce nationaliste est essentiellement césarienne, l'existence d'une variété libérale n'interdit pas de croire que le nationalisme est essentiellement clérical.
Au surplus, ici encore, les pratiques surtout sont révélatrices des affinités. Or, les méthodes de polémique préférées par le nationalisme rap pellent de singulièrement près celles qui furent employées par le cléricalisme de tous les temps.
C'est d'abord l'exploitation des « autori-
tés ». On se souvient de l'obstination avec laquelle ils ont, pendant ces cinq années, invité le public à croire sur parole, et essayé cl écraser, sous le prestige dos hommes, Ja valeur des arguments. Mais si le public inquiet ne veut plus croire sur parole, s'il lui faut des preuves, des textes, — qu'à cela ne tienne ! nous en fabriquerons pour calmer ses scrupules. On s'en souvient, il ne s'est pas seulement trouvé un homme pour agir ainsi; il s'est trouvé une presse pour louer son action. « La foule est une mineure », disait M. Maurras. On a donc le droit, dans un intérêt supérieur, de lui faire croire ce qu'on veut. La hauteur de la fin justifie la bassesse des moyens. Ne reconnaissez-vous pas là, dans toute sa splendeur, le raisonnement clérical par excellence ? C'est encore un procédé clérical, quand on est à bout d'arguments, que de salir systématiquement ses contradicteurs, et de calomnier à jet continu. Ce procédé, ai-je besoin de vous rappeler avec quel entrain en ont usé les nationalistes? N'ont-ils pas été chercher, pour nous la jeter à la face, l'injure la plus brûlante? Souvenez-vous de la sinistre clameur dont ils voulurent couvrir nos voix : « Vendus! Sans-patrie! Ils vendent la France à l'Allemagne. » Eh quoi! convaincus en notre âme et conscience qu'une affreuse injustice
avait été commise, nous réclamions la lumière au nom du droit moderne, au nom de la tradition française, au nom de l'honneur bien entendu de notre pays. Et c'est par ces infâmes accusations qu'on nous répondait! Dès ce jour, nous avons compris que nos adversaires feraient flèche de tout bois, et qu'ils empoisonneraient leurs flèches de tous les poisons.
Et je sais bien que, depuis, il y a des nationalistes qui ont prétendu nous rendre justice. Ils ont bien voulu reconnaître que nous avions pu, sans être dûment payés, avoir la conscience troublée... Il n'importe; malgré ces réparations tardives, il semble que Je nationalisme ait le mensonge dans le sang. Toutes les fois que son intérêt politique est en jeu, il se souvient qu'il est légitime, dans un but supérieur, de faire croire à la foule ce dont on a besoin. Il avait besoin de faire croire que notre président, M. Trarieux, était protestant; il a continué à colporter l'affirmation, alors que la fausseté en était démontrée. Il a besoin de faire croire que le Ministre de la Guerre a déserté son poste, en 70, sur le champ de bataille. Dix témoins affirment le contraire? Peu nous importe, nous continuerons à utiliser ce grief infâme et commode. De même, nous continuerons à répéter, envers et contre le témoignage for-
mel de M. de Freycinet, à Rennes, que M. de Freycinet a vu passera la frontière les >X) millions destinés à alimenter la caisse du Syndicat. Vienne une période électorale, de toutes ces insinuations savamment entretenues nous ferons une masse pour écraser L'adversaire; et c'est ainsi que nous ne craindrons pas d'affirmer, par nos affiches, que les républicains qui se présentent contre nous sont les « candidats de l'étranger »...
C'est donc en vain que M. Lasies se débattait à la Chambre contre l'étreinte puissante de Jaurès, et protestait que son parti n'est pas le « parti du mensonge et du faux ». Si quelque souffle magique avait pu soulever tOus les papiers noircis dé fausses nouvelle: , défausses preuves et de fausses accusations que le nationalisme a lancés sur le pays, s'ils avaient pu voler vers le Palais-Bourbon et s'abattre sur la tribune, l'honorable parlementaire aurait été enseveli vivant sous cette avalanche de contre-vérités.
Jaurès avait raison (rajouter : « Le pays a pu légitimement voir, dans cette politique, le produit d'une longue éducation jésuitique. » Rien n'éclaire mieux les dessous de la campagne nationaliste que la lecture des Provinciales. Les pratiques que nous avons relevées sont celles qu'on employait déjà au temps de Pascal ; elles s'expliquent par les
mêmes habitudes d'esprit; elles se justifient par les mêmes raisonnements. Il n'y a que des cléricaux, furieux contre les prétentions de la raison individuelle, sûrs de posséder seuls la vérité d'en haut, libres, par conséquent, d'employer sans scrupule les moyens les plus bas, pour montrer autant de tranquillité dans la perfidie.
Telles sont donc les habitudes, telles sont les traditions dont le nationalisme s'est servi, et que le nationalisme a servies. En définissant ses théories et en décrivant ses pratiques, nous avons mis à nu ses tendances essentielles. Nous l'avons forcé de sortir de l'ombre où il se complaisait, et nous nous sommes aperçus alors qu'il avait trois tètes, et (ju'elles nous étaient bien connues, et que nous ne faisions, en combattant le nationalisme, que continuer le combat depuis longtemps commencé pour l'honneur de la France contemporaine, contre les trois formes maîtresses de la contre-révolution : contre l'antisémitisme, contre le césarisme, contre le cléricalisme.
En même temps qu'elle définit avec netteté l'œuvre d'assainissement national à laquelle notre Ligue s'est jusqu'ici consacrée, cette analyse nous fait prévoir que la beso-
gne ne lui manquera pas de sitôt. Le moment n'est pas venu encore où elle pourra dormir sur ses lauriers.
Certes, à des indices nombreux on peut constater que le nationalisme est en baisse. Les récentes élections ont montré que Paris se ressaisit. Elles renvoient M. Barrés à la culture solitaire de son moi. MM. Drumont et Cassagnac pleurent sur la « débandade » qui commence. La coalition se dénoue. Le (( bonsoir, messieurs », est proche. A la prochaine consultation générale du corps électoral, il est probable que l'étiquette nationaliste ira rejoindre, au milieu des laissés pour compte, l'étiquette boulangiste.
Mais, lors même que l'étiquette aura disparu, nous savons trop bien qu'elles ne s'évanouiront pas du coup, comme par enchantement, les forces instinctives et traditionnelles qu'elle avait groupées. Nous savons trop bien qu'elles continueront leur œuvre, soit qu'elles cheminent chacune de leur coté, soit qu'elles se rassemblent sous une bannière nouvelle. Nous savons trop bien que la contre-révolution ne. fait que commencer et qu'il nous reste assez à faire si nous voulons incarner dans la réalité sociale, malgré la résistance désespérée des partis réactionnaires, l'idéal des Droits de l'homme.
Mais il fout aller plus loin. Il faut cons-
tater dans la vie politique actuelle des symptômes plus graves, et qui nous promettent une besogne plus délicate. Il faut regarder nettement, non pas seulement du coté des partis réactionnaires, mais du côté des partis avancés; de ceux-là mêmes qui ont combattu le nationalisme avec le plus d'ardeur. On reconnaîtra, alors, et non sans effroi, combien les plantes qu'il avait recueillies dans son champ sont vivaces, s'il est vrai qu'on les voit déjà, jusque dans le champ de ses adversaires, pousser des rejetons.
Et, en effet, ne se sont-ils pas parfois laissé aller, à leur tour, à user contre lui des méthodes violentes ?J.einaitre, dans ses conférences en province, n'a jamais été exposé aux mêmes guets-apens que Pressensé. Ses jours n'ont pas été en danger. Il n'en est pas moins arrivé que la salle où il donnait une réunion fut envahie et la réunion dissoute. Et je sais bien ce que pensait une partie du public-. A Toulouse, par exemple, lorsque le théâtre des Nouveautés, où les nationalistes devaient donner une conférence, eut été envahi, beaucoup de promeneurs disaient : « C'est bien fait. Pourquoi ont-ils assommé Pressensé au Pré-Catelan? Le parti qui a frappé par la matraque est frappé par la matraque! Ce n'est que justice ». Eh bien! non. Ce n'est là qu'une justice inférieure. C'est la
loi du talion, qui ne suffit plus à nos consciences. Contre les bandes nationalistes qui nous assaillaient naguère sous l'œil paternel de la police, non:; faisions bien, certes, de nous défendre par la force, e1 do toute:' nos forces; mais nul n'a bien fait, plus tard, de recommencer leur geste agressif, comme nul n'a bien fait d'imiter les injures et les provocations barbares de leur presse. Ch. Péguy a épingle dans un de ses Cahiers le passage suivant, extrait d'un journal qui se réclame de la raison : « Le prêtre, par la honte de son état, parla hideur infamante de son costume, vit en dehors de la loi commune de la solidarité. Contre lui, tout est permis, car la civilisation est en droit de légitime défense; elle ne lui doit ni ménagemont ni pitié. C est le chien enragé que tout passant a le devoir d'abattre, de peur qu'il ne morde les hommes et n'infecte le troupeau... Discuter avec ça? Non;, mais le museler, mais le mettre à mort; car la peine capitale, si odieuse qu'elle soit, n'est pas trop forte pour cet empoisonneur plus effrayant que Borgia, plus infâme que Castaing. Le respect de la vie humaine cesse envers ceux-là qui se sont mis volontairement hors de l'humanité. » Celui qui surexcite ainsi, au nom de la raison, les instincts de haine et de violence n'a plus rien à reprocher à la brutalité
nationaliste. Si « littéraire » que soit son style, nous le reconnaissons, c'est du style antisémite.
De même, ne s'est-il pas trouvé des républicains pour afficher, dans des discussions récentes, un mépris des formes qui les rapproche d'assez près, à leur corps défendant, de M. Vaugeois et de ses amis? On assure que l'autre jour, à la Chambre, une « voix républicaine » a déclaré : « Nous nous... moquons pas mal de la légalité. » Voilà une parole que nous ne saurions laisser passer sans protestation. C'est contre une illégalité que nous nous sommes dressés d'abord. C'est l'autel de la loi que nous avons embrassé. C'est donc notre premier devoir de reconnaître aux autres les mêmes garanties que nous réclamions pour nous-mêmes. Contre les adversaires de la République, nous devons invoquer la loi, toute la loi, rien que la loi. Les républicains qui se laisseraient entraîner à penser autrement deviendraient, à leur façon, des théoriciens de la raison d'Etat et des coups d'État : ils feraient du césarisme sans le savoir.
De même encore, ne glissent-ils pas sur une pente dangereuse, ceux qui font appel à la ] nain-forte de l'État contre des doctrines qu'ils jugent irrationnelles, et semblent le charger d'empêcher, non seulement toute
intervention de l'Église dans la société, mais toute introduction de la religion dans les âmes? Ce n'est pas sans inquiétude que nous entendons certains jeunes laïques railler à ce propos le libéralisme comme une coquetterie surannée. Clemenceau avait raison de nous en avertir l'autre jour au Sénat : un duel de la République avec la liberté pourrait être fatal à la République. Elle n'en sortirait, du moins, que meurtrie et comme diminuée à ses propres yeux. Il y a des missions qu'un Etat républicain ne saurait logiquement assumer. Prenons garde de le transformer à son tour en Église, et d'instaurer ainsi un cléricalisme à rebours...
On s'en rend donc compte; sur plus d'un point nous voyons affleurer, chez les adversaires du nationalisme, des instincts, des habitudes, des traditions qui rappellent de singulièrement près les traditions, les habitudes, les instincts que le nationalisme recouvrait. Et, sans doute, dans les partis républicains, de tels symptômes sont rares. Les traces de brutalité, d'autoritarisme ou d'intolérance que nous avons relevées témoignent d'entraînements individuels, non d'un état d'esprit général. Mais combien il importe, en effet, pour l'honneur de la République, que de pareils états d'esprit ne se généralisent pas, c'est ce que nous voyons
avec clarté, et c'est ce que nous devons proclamer avec énergie.
Restons donc, plus tenaces que jamais, à notre poste de combat. Nous avons là encore un beau rôle à remplir. Continuons, en surveillant la bataille, de dominer les partis républicains, prêts à seconder de tout notre effort ceux qui suivent les principes dont nous sommes les porte-drapeaux ; prétsaussi à rappeler à Tordre ceux qui s'en laissent détourner. Les partis, quels qu'ils soient, ne sont que trop portés à penser, dans réchauffement de la lutte, que la fin justifie les moyens, et qu'il faut frapper l'adversaire par ses propres armes, fussent-elles souillées et empoisonnées. La raison d'être de notre Ligue c'est d'opposer la rigidité des principes à cet entraînement des passions. Tandis que la devise des Ligues nationalistes est : « Abandonnez-vous à vos instincts; » la nôtre est : « Défiez-vous de vos instincts; dominez-les par la réflexion; élevez-vous à la raison. » C'est en gardant cette tenue dans toutes les occurrences, c'est en restant antinationalistes jusqu'au bout, envers et contre tous, que nous accomplirons l'œuvre la plus difficile, mais aussi la plus utile, — œuvre profondément patriotique en même temps que fidèlement républicaine.
LE SOCIALISME
ET
On nous dit quelquefois : Vos œuvres d'enseignement populaire sont mort-nées.
Elles ne vivront pas parce qu'elles ont contre elles, non seulement tout le poids de l'organisation économique actuelle, mais les tendances intimes de l'àme ouvrière. Si les ouvriers ne viennent pas aussi nombreux que vous le voudriez à vos « Foyers du Peuple », ce n'est pas seulement parce que la plupart sont harassés et déprimés par le
(4) Résumé d'une conférence prononcée à la Bourse du Travail de Toulouse. — Nous avons relu, en préparant cette conférence, la collection des Cahiers delà Quinzaine, de Ch. Péguy (notamment les cahiers qui contiennent les opinions de J. Guesde, de P. Lafargue, de H. Lagardelle, de Ch. Guieysse sur le socialisme, les U. P. et les intellectuels), Y Action socialiste et les Etudes socialistes de J. Jaurès, les Essais sur le mouvement ouvrier de D. Halévy, YHistoire des Bourses du Travail de F. Pelloutier, le Collectivisme et ÏEvolution industrielle de E. Vandervelde, le Manifeste communiste, traduit et commenté par Ch. Andler, les Paroles cV Avenir, de G. Renard (dans la collection des Annales de la Jeunesse laïque).
LE SOCIALISME
lourd travail du jour; ce n'est pas seulement à cause de la fatigue physique du grand nombre, qui entraîne presque fatalement après elle la torpeur morale ; non, c'est que ceux-là mêmes qui pourraient former le noyau de votre public, les plus éveillés, les plus énergiques, les plus capables de réflexion, ont déjà l'intelligence « préoccupée » tout entière : ils sont socialistes. Le mouvement socialiste et le mouvement ouvrier sont si bien ajustés l'un à l'autre que, dès qu'un ouvrier devient « conscient », sa conscience appartient, pour ainsi dire, au socialisme. Or, le socialisme n'aime pas vos universités populaires.
Ecoutez plutôt ce que disent les gardiens attitrés de ses traditions. « Les universités populaires, s'écrie M. Jules Guesde, elles ont autant d'importance que l'œuvre des petits teigneux. C'est avec de pareilles inventions qu'on amuse le peuple. » Et si encore on n'y faisait que l'amuser ! Mais on risque, ou peutêtre même on essaie de l'y endormir, et, pour tout dire, de « l'embourgeoiser ». Ce sont là les appréhensions qui percent au travers des articles et des conférences de M. Laforgue. Et c'est pourquoi il conclut avec énergie que l'ouvrier serait bien fou de prendre sur son loisir, déjà si mesuré, pour baguenauder à l'U. P. : « La seule
science dont les ouvriers aient besoin, c'est le socialisme. »
Entre les aspirations profondes du socialisme et les elïbrts des universités populaires, il y aurait donc opposition, antagonisme, contradiction? On comprend combien il importe que ce débat soit éclaire!, pour l'avenir de l'enseignement populaire. Car beaucoup craindraient, peut-être avec raison, qu'il ne fût bientôt arrêté s'il n'avait pas le socialisme en poupe.
Reconnaissons donc la force du socialisme. Admettons — ce que l'observation du siècle paraît bien confirmer — l'identité foncière du mouvement socialiste et du mouvement ouvrier, et que, comme disait Liebknecht, « tout salarié est socialiste ou en voie de le devenir ». Convenons en ce sens que la science la plus utile à la masse des prolétaires, à l'heure actuelle, ce serait le socialisme.
Mais ceci même n'implique-t-il pas, d'abord, que la science du socialisme ne devrait pas rester étrangère au prolétariat ? Et pour aider à rapprocher l'une de l'autre, les universités populaires ne pourraientelles pas, déjà, rendre d'appréciables services ?
LE SOCIALISME
Chacun sait qu'il existe, d'ores et déjà, un vocabulaire socialiste assez riche. « Lutte de classes », « Matérialisme historique », « Concentration capitaliste », « Socialisation des moyens de production » : de pareilles expressions, presqu'inconnues il y a trente ans, passent et repassent aujourd'hui dans tous les discours qui sont adressés aux foules ouvrières, dans tous les articles qui sont écrits pour elles, et jusque dans les conversations de l'atelier. Mais si ces expressions sont aujourd'hui extrêmement usitées, sont-elles toujours parfaitement comprises ! Ceux-là mêmes qui les répètent se représentent-ils avec netteté la multiplicité des faits et des tendances dont elles sont des résumés abstraits ? La facilité avec laquelle on frappe et refrappe sur ces mots, pour les faire résonner dans les réunions publiques, ne suffit pas à prouver qu'on en connaît bien le contenu. Ne pourrait-on soutenir, au contraire, que si on répète si souvent les mêmes expressions, c'est qu'on serait embarrassé pour y substituer l'énoncé des réalités historiques qu'elles condensent? Ce qu'il y a d'à peu près sûr, du moins, c'est que, parmi ceux qui professent ainsi le marxisme, bien peu le connaissent. Dans une grande ville comme Toulouse, se doute-t-on qu'il serait très difficile, soit en s'adressant aux diverses
bibliothèques publiques, soit en recourant aux particuliers les plus connus pour leur science du socialisme, de trouver seulement ce qui a paru en français des œuvres de Marx ? Ne sait-on pas encore qu'il serait trop aisé de prouver, par les registres des bibliothèques instituées dans les Bourses du Travail, combien sont peu demandés les livres qui enseignent la théorie ou l'histoire du socialisme ?
Imaginons donc que quelques conférenciers renseignés puissent, dans lés universités populaires, esquisser pour les ouvriers l'analyse et leur retracer la genèse des principales idées dont la synthèse constitue le socialisme ; qu'ils puissent leur décrire brièvement les faits auxquels correspond ce qu'on appelle la concentration capitaliste ou la philosophie de l'histoire matérialiste; préciser avec eux l'idéal qui s'exprime par les formules du « droit à la vie » et du « droit au travail », rechercher devant eux d'où nous vient la connaissance de ces faits et la conscience de cet idéal : ceux-là ne feraient-ils pas une œuvre utile et juste ? Si le prolétariat doit aller, en effet, au socialisme, n'est-il pas utile et juste qu'il sache où il va, et qu'il connaisse autrement (pie par quelques expressions toutes faites, la doctrine qui doit organiser son effort ? Ou
LE SOCIALISME
bien, osera-t-on avouer que cela n'est pas nécessaire, et que le peuple doit accepter fe socialisme les yeux fermés, l'acheter en quelque sorte « chat en poche », et, en deux mots, y croire sans le comprendre J
Avouée ou non, une pareille tactique serait d'autant plus scandaleuse que le socialisme contemporain revendique hautement, comme on sait, le titre de I scientifique », et se pare du prestige que les conquêtes audacieuses et méthodiques de l'esprit moderne ont assuré à la science. Il s'oppose lui-même au socialisme antérieur, comme la science à l'utopie. Au»»i nous présente-il ses conceptions directrices, non plus comme tombées du ciel dans le cerveau d'un penseur de génie, mais comme jetées à nos pieds par le fleuve même de l'évolution. Les vues qu'il nous olïre sur l'avenir, il prétend les avoir obtenues en prolongeant purement et simplement les lignes qu'il a relevées dans le passé. C'est en dégageant de l'histoire la loi suivant laquelle, par l'opposition des classes, les formes sociales se chassent l'une l'autre, qu'il nous prédit l'avènement prochain d'une société qui fera enfin disparaître toutes les classes. C'est, en un mot, des entrailles
mêmes de la réalité qu'il pense avoir fait surgir son idéal.
S'il en est ainsi, comment les socialistes ne souhaiteraient-ils pas l'élargissement des esprits par l'extension des connaissances ? Mieux la réalité sera scientifiquement connue, et plus, à leurs yeux, l'idée socialiste, doit s'imposer. La connaissance de l'évolution des sociétés ne peut que hâter les dernières phases de cette évolution même.
Les travailleurs sentiront croître leur confiance dans leur propre cause, « en se sentant portés par la dialectique même de l'histoire ».
Placés plus haut, embrassant un horizon plus large, jetant des regards plus pénétrants sur le monde, ils comprendront plus nettement la place et le rôle de l'humanité dans la nature, du prolétariat dans l'humanité, et mesureront mieux, par suite, la grandeur de leur mission historique.
En un mot, ce n'est pas seulement par la souffrance, c'est encore et surtout par la science que le prolétariat deviendra « conscient. »
Un socialiste convaincu du caractère scientifique du socialisme doit donc appeler de tous ses vœux l'extension intellectuelle sous toutes ses formes. S'il croit que « toutes les sciences aboutissent au socialisme »
LE SOCIALISME
comme les fleuves à la mer, il ne peut que se réjouir de voir jaillir, un peu partout, ces sources de vulgarisation scientifique que sont nos universités populaires. M doit être persuadé que quiconque travaille à ouvrir et à munir les esprits prépare, qu'il le veuille ou non, les voies au socialisme. En dédaignant cette attitude, pourtant la seule logique, que nos zélateurs du socialisme orthodoxe prennent garde: qu'ils prennent garde qu'on ne les accuse à leur tour d'avoir peur de la lumière, de confisquer la pensée, de préparer enfin un cléricalisme nouveau, à qui il ne manquerait ni les dogmes, ni les conciles, ni les papes. Ce serait un mauvais calcul que d'étioler le socialisme pour sauvegarder sa pureté; à vouloir le cultiver dans une chambre obscure, on arrêterait sa croissance. Ses admirateurs convaincus et conséquents doivent penser qu'il n'aura jamais trop d'air et de lumière, qu'il lui faut, pour se dévolopper, le grand soleil de la science et le grand vent de la liberté spirituelle.
Que le plus grand nombre possible de vérités soient connues par le plus grand nombre possible d'hommes, tel est donc le premier Vœu du socialiste logique. Mais, plus encore
que le nombre des vérités connues, la qualité des habitudes d'esprit contractées par le peuple devra lui importer. On pourrait soutenir que l'expansion des méthodes et de l'esprit scientifiques apparaît comme une des conditions préalables de l'instauration d'un régime socialiste.
Quelle que doive être, en effet, la forme - si malaisée à prévoir dans le détail — d'un pareil régime, il est clair qu'il serait caractérisé par la moindre part qu'il laisserait au hasard, à l'accident, aux crises, à tout ce qui résulte de ce que les socialistesappellent auj ourd' hui l'anarchie économ ique . Le socialisme ne voud rait plus que l'industrie produisit à l'aveuglette, sans tenir compte des besoins réels, risquanl ainsi d'accumuler des produits qui s'avilissent, de provoquer de ces crises périodiques où l'on voit, suivant l'expression de Fouiïer, la pauvreté naître de la surabondance même. 11 voudrait, en un mot, qu'on pût prévoir davantage afin qu'on organisât mieux.
Or, il est trop clair aussi qu'un pareil résultat ne saurait être obtenu sans un développement considérable de la raison humaine, et de son aptitude à constater et à interpréter les faits. Si fataliste que l'on soit, on ne dira cependant pas sans doute que les choses se prévoiront toutes seules. Il faudra
LE SOCIALISME
des hommes, et nombreux, pour enregistrer, comparer, annoncer les variations des phénomènes économiques auxquelles on voudra parer rationnellement. L'activité actuelle des Bourses du Travail ou des Unions de métiers, essayant de centraliser des renseignements concernant le nombre des produits demandés ou des bras offerts, peut donner sur ce point une faible idée de ce que devrait être celle des organes économiques de la société future. Elle devra faire, entre autres choses, une énorme consommation de statistiques.
Il faudra donc que la classe ouvrière, qui aura à organiser cette société, trouve en son sein les hommes nécessaires pour rassembler, confronter et interpréter les faits sociaux de toute nature. Il faudra même, pour quelle puisse soutenir et contrôler ses « secrétaires », qu'elle soit apte, dans son ensemble, à comprendre et à suivre au besoin ce travail. Il faudra, en un mot, qu'un nombre aussi grand que possible de prolétaires soient habitués à mater les passions par la réflexion, à discuter avec méthode, à raisonner avec rigueur, à observer avec impartialité. Qui oserait dire que ces qualités sont aussi répandues, dès aujourd'hui, qu'on pourrait le souhaiter, que le peuple est, dès aujourd'hui, armé de pied en cap et prêt à gouverner les réalités économiques ? Qui ne
reconnaîtrait, au contraire, qu'il lui reste, sur ce point, une profonde transformation et comme une révolution intellectuelle à accomplir ? Et qui blâmerait, en conséquence, ceux qui voudraient dès maintenant, préparer, ou pour mieux dire, commencer, en eux-mêmes et autour d'eux, dans la mesure de leurs moyens, cette mue nécessaire ?
Une « révolution sociale » ne durerait pas, c'est-à-dire, n'aboutirait à rien, si elle n'était soutenue par une rénovation mentale de la classe ouvrière. Et c'est pourquoi, si paradoxal que cela puisse paraître, les socialistes les plus pratiques, ceux qui préparent le plus utilement l'avènement du socialisme, sont peut-être encore ceux qui donnent le meilleur de leurs forces à l'enseignement populaire.
Faut-il ajouter qu'en agissant ainsi ils rehaussent d'ailleurs singulièrement aux yeux de quiconque est attaché à la cause de la civilisation, le prestige de leur doctrine et de leur parti ? Ce ne sont pas, on le sait, des quantités négligeables que ces « impondérables » . Le parti surtout qui prétend représenter les intérêts de « l'immense majorité » ne saurait être indifférent aux sentiments
LE SOCIALISME
qu'il peut inspirer dès à présent à celte majorité même. Il aura besoin de son concours. Il a besoin de son estime.
Et c'est pourquoi les socialistes s'élèvent d'ordinaire avec énergie contre quiconque tend à déprécier leur doctrine en la rétrécissant. Combien de fois ne nous ont-ils pas répété que rien d'humain n'était étranger au socialisme ? qu'il saurait mettre en valeur tous les terrains que la « bourgeoisie défaillante » laisse dès à présent en jachère, et promouvoir dans tous ies sens, en l'étendant, la civilisation véritable ? Et ce ne sont pas seulement ceux qu'on appelle les opportunistes du socialisme qui s'expriment ainsi: ce sont des intransigeants, ce sont des « purs ». C'est un Liebknecht, par exemple, qui écrivait : « Le peuple doit éprouver que le socialisme n'est pas seulement la réglementation des conditions du travail et de la production ; qu'il ne se propose pas seulement d'intervenir dans les fonctions économiques de l'Etat et de l'organisme social, mais qu'il a en vue le développement le plus complet de l'individu et de l'individualité; qu'il considère l'éducation comme un des devoirs essentiels de l'Etat, et qu'il fait consister l'idéal civil et social à réaliser en tout homme autant que possible l'idéal de l'humanité. » Comment les socialistes prouveront-
ils que ce haut idéal les obsède eu effet, sinon eu secondant, dès aujourd'hui, toute oeuvre qui tend à entretenir et à attiser, au milieu même du peuple, la flamme de l'esprit !
Ainsi, pour peu qu'ils aient quelque conscience des caractères distinctifs de leur doctrine et des intérêts propres de leur parti, quelque souci de la logique et de la pratique socialistes, les socialistes doivent être, dans tous les pays, les partisans les plus convaincus de l'enseignement populaire.
Aussi bien les répugnances de quelquesuns de nos socialistes à l'égard des universités populaires seraient-elles littéralement inexplicables, s'ils ne pensaient sans doute au personnel qu'ils y voient enseigner plus qu'à l'œuvre d'enseignement même. La plupart des universités populaires ne sont-elles pas des « nids d'intellectuels » ? Au moins en province, ce sont surtout des professeurs qu'on y entend : c'est-à-dire des bourgeois. Ils appartiennent à la classe ennemie. Ils ne peuvent venir au peuple qu'en ambassadeurs, et peut-être en espions.
Nous devons, au nom même des principes de la lutte des classes, lui dénoncer les
LE SOCIALISME
(( compromissions », les « déviations » auxquelles un pareil contact pourront l'entraîner.
Quels arguments opposer aux sentiments ainsi surexcités ?
On pourrait d'abord plaider les circonstances atténuantes, rappeler que la redingote ne fait pas le bourgeois, et que l'intellectuel peut revendiquer sans doute, lui aussi, le titre d'ouvrier. La science aussi a ses mineurs et ses maçons, ses charpentiers et ses sculpteurs. Ils ne volent pas le pain qu'ils gagnent, eux aussi, à La sueur de leur front. Il vivent, eux aussi, de leur travail. Et c'est ce que le peuple, à mesure que son imagination s'élargit et qu'il use de concepts plus généraux, comprend de mieux en mieux.
Mais il est trop clair que, d'un autre côté, l'intellectuel le plus délivré garde toujours un pied dans la bourgeoisie. D'abord, il est presque toujours plus ou moins privilégié lui-même, et par la nature de son travail, souvent plus libre, plus agréable, moins harassant, que celui de l'ouvrier, et par la nature de son salaire, ordinairement plus élevé, du moins plus fixe et singulièrement mieux garanti. Et puis, il tient par plus d'un fil au monde des privilégiés ; si ce n'est pas par les capitaux auxquels il participe,
c'est par les relations qu'il contracte, par les habitudes de toutes sortes qu'elles impliquent, par les respects même qu'elles imposent. L'instinct populaire a donc raison de se refuser à assimiler complètement le travailleur intellectuel et le travailleur manuel. Au vrai, l'intellectuel vit entre deux mondes. Il tient de la nature de l'une et de l'autre classe. C'est un amphibie.
En conclurons-nous que ni l'une ni l'autre classe n'a rien à apprendre de lui, et que tous doivent s'en délier comme d'un faux frère, prêt à crier, selon les gens : « Vive la bourgeoisie! vive le prolétariat ! » Nous remarquerons, au contraire, que cette indécision, cette ambiguïté, cette indétermination de là, situation économique favorise heureusement l'exercice de la fonction proprement intellectuelle. « L'intellectuel, dit Ch. Guieysse, est un homme qui, aimant la liberté de l'esprit pour elle-même, veut très naturellement la donner aux autres ». Son rôle est de tenir à la disposition de la société un instrument de recherches qui soit aussi peu faussé que possible par les préjugés courants, et qui reste apte à transmettre aussi exactement que possible l'empreinte de la réalité même. S'il en est ainsi, il est heureux que l'intellectuel n'ait ordinairement pas, dans la lutte des classes, d'intérêt per-
LE SOCIALISME
sonnel à défendre. Il y a plus de chances pour qu'il n'y apporte alors que des passions désintéressées, et garde, jusque dans la poussière du combat, la capacité de discerner le vrai.
L'intellectuel qui comprend les devoirs de sa fonction et sait profiter des avantages de sa situation peut être ainsi, non pas, certes, un « homme d'État hors cadre s», mais mi homme libre hors classe; et c'est par cette liberté même, soigneusement sauvegardée, qu'il peut seconder le plus utilement le progrès du prolétariat.
Mais, c'est cette liberté même que l'on conteste. M. Laforgue nous laisse entendre que nous sommes à la merci de la bourgeoisie : elle fabrique des intellectuels comme elle fabrique des chaussures, - à son pied. Elle sait, au besoin, imposer aux savants de falsifier la science, quand l'exigent ses intérêts de classe. Ce sont ces intérêts qui ont déterminé les grands mouvements intellectuels. C'est parce que la bourgeoisie avait besoin de la liberté du . commerce que les intellectuels du xvie siècle ont réclamé la liberté de penser. C'est pour préparer son triomphe sur l'aristocratie et le clergé que ceux du xvnie siècle ont
sapé consciencieusement tous les dogmes.
Ce sont enfin ses préoccupations alternantes qui, tantôt, ont écarté, tantôt ont rapproché du darwinisme ceux du XIXe siècle. Le progrès scientifique est en un mot à la remorque des intérêts de classe.
Si la philosophie de l'histoire matérialiste devait s'enfermer dans de pareilles affirmation^ il faut avouer qu'elle serait singulièrement étroite, et que la réalité historique la déborderait infiniment. Car, s'il est vrai que le souci de connaître est déterminé originellement par des hesoins pratiques, s'il est vrai encore que les préoccupations sociales de ceux qui avaient en main le pouvoir ont longtemps tenu la pensée serve, il reste qu'une fois libérée, aucun souci pratique ne saurait borner, aucun respect social ne saurait arrêter la pensée. Une fois mise en train par lesforces économiques, la force intellectuelle marche toute seule, elle a son moteur et sa direction propres. Car ceux qui la manient ont compris que c'est seulement de cette façon, dégagée de toute pression extérieure, quelle peut remplir son office et centupler les connaissances humaines ; ils savent qu'il faut, en d'autres termes, le plein air de la liberté à l'intelligence pour qu'elle monte vers la vérité. Ainsi a été réalisé ce pro-
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grès scientifique qui est la marque et la gloire de notre civilisation contemporaine. C'est donc méconnaître la loi de ce progrès et la nature même de la science que de parler d'une « science bourgeoise » à laquelle on voudrait substituer une « science ouvrière ». La science est ou n'est pas. Si elle est, elle ne connaît pas de classes. Elle est une et identique ; elle est faite pour tous les esprits, d'où qu'ils viennent.
Et j'entends bien que la science parfaite n'est qu'un idéal, comme n'est qu'un idéal aussi la pleine liberté de l'esprit. Ceux-là mêmes qui collaborent au progrès scientifique ont toutes les peines du monde à empêcher de se fausser ou de se rouiller, dans la vie ordinaire, l'instrument de leurs recherches. Il n'importe : telle- quelle, la méthode qu'ils appliquent a fait ses preuves. L'effort dont ils donnent l'exemple ne saurait être stérile ; et le jour où beaucoup se plieraient l'intelligence à leurs disciplines, la vérité serait plus près de la terre. Parce qu'ils n'ont jusqu'ici pratiqué ces disciplines, dépensé cet effort, appliqué cette méthode qu'à l'ombre du « privilège bourgeois », ira-t-on commander au peuple de se priver des services qu'ils peuvent rendre dès aujourd'hui, et de boucher ses oreilles à leur enseignement ?
Ce serait la plus imprudente des politiques, car la prétention du socialisme n'est sans doute pas de créer un monde nouveau de toutes pièces, mais bien plutôt de capter et de détourner, pour le profit de l'humanité tout entière, toutes les forces de progrès de l'ancien monde. A vouloir agir autrement, la classe ouvrière se dessécherait dans l'impuissance....
POUR ET CONTRE 1
LE
Ln question de la liberté de renseignement s'impose à la réflexion publique. Dans les journaux quotidiens, dans les revues politiques ou philosophiques, à la tribune des Chambres, à la tribune des Congrès, à la
(1) Conférence prononcée à l'Assemblée générale de la Ligue de V Enseignement, à Toulouse. Nous avons utilisé : E. Rourgeois, la Liberté d'Enseignement : Un sièele d'histoire. — A. Hue, la loi Falloux : le Cléricalisme et l'école. — R. Jacob, Pour l'Ecole laïque. — P. Lapie, Pour la Raison. — F. Ruisson, la Religion, la Science et la Morale, et leur conflit dans l'Education. — G. Séailles, les Affirmations de la conscience moderne. — E. Lavisse, l'Ecole laïque; l'Education de la Démocratie (conférences et discussions). — Ostrogorski, la Démocratie et l'organisation des partis politiques; la Re^ vue politique et parlementaire (1902-1903, discussions sur le Droit d'enseigner et la Crise de l'anticléricalisme). — La Revue de Métaphysique et de Morale (1902-1903, discussions sur la Crise du Libéralisme). Citons enfin, comme particulièrement instructive parmi les polémiques de presse, la discussion qui s'est poursuivie dans la Dépêche de Toulouse entre Pierre et Paul, et M. Clemenceau.
POUR ET CONTRE
table des banquets, les arguments ponton contre passent et repassent, s'entrecroisent et se heurtent. 11 faut prêter l'oreille à ce tumulte, et essayer d'en dégage^ les éléments dune opinion raisonnée.
Pour éclaircir le débat, commençons par une distinction philosophique, un peu obscure. Lorsque nous agissons, nous trouvons d'ordinaire dans notre conscience deux sortes d'idées pour accompagner notre action. Ce sont d'abord les idées « de derrière la tête », celles qui nous formulent à nousmêmes notre tendance intime, celles qui nous désignent le véritable but que nous visons, par exemple l'ennemi que nous voulons abattre, ou les terres que nous voulons conquérir. Ce sont ensuite les idées qu'on pourrait appeler les idées « de devant la tête », celles que nous portons devant nous, comme des drapeaux, pour les agiter devant les autres et leur démontrer qu'il est légitime d'agir comme nous agissons. Les premières marquent à nos propres yeux notre but; les secondes, aux yeux des autres, justifient notre droit. Appelons les premières, idéespassions; et les secondes, idées-principes.
Quelles sont donc les idées-passions, et quelles sont les idées-principes qui se trouvent aux prises dans la grande discussion qui nous occupe ?
Pour les idées-passions, leur base d'opérations n'est pas difficile à découvrir. Elles se groupent autour de deux idées centrales : nous voyous d'un côté l'idée religieuse avec toutes ses conséquences, — d'un autre coté, avec toutes ses conséquences, l'idée antireligieuse. Il y a, en effet, un certain nombre d'esprits qui continuent de penser que hors la religion, point de salut pour la France, et que notre enseignement, s'il n'est imprégné de catholicisme, ne saurait assurer l'homogénéité des croyances morales ni la continuité des traditions nationales. Ils feront sans doute cette concession au siècle qu'un peu de science1 est nécessaire à l'homme : il faut bien qu'il ait quelque notion du inonde extérieur au milieu duquel il se trouve jeté. 11 faut qu'il puisse s'y reconnaître et tirer son épingle du jeu. Les « lois », — toutes superficielles d ailleurs, — les rapports constants que la science découvre, fournissent à son action des recettes utiles. Mais si la science à ce titre est nécessaire, on se bâtera d'ajouter qu'elle est totalement insuffisante. Elle reste muette devant les « énigmes de l'univers », devant les problèmes dont la solution nous importerait le plus : elle ne nous livre
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ni le pourquoi des choses, ni le pourquoi de notre action. Elle est donc impuissante à résoudre les questions sociales, puisque celles-ci sont en leur fonds des questions morales, c'est-à-dire dans leur tréfonds des questions religieuses. Telle est « l'équation fondamentale » à laide de laquelle M. Ferdinand Briinetière continue de démontrer mathématiquement la banqueroute de la science.
Au vrai, le mal moral dont nous soufrons, — l'épanouissement de l'individualisme égoïste et l'effeuillement des sentiments collectifs, l'afïirmàtion du « moi » et la négation du « nous » - s'explique par les illusions dont les découvertes des savants ont enivré l'humanité, par les ambitions de l'esprit que « cet intellectuel, ce névropathe de René Descartes » a déchaîné sur notre civilisation occidentale, - et qui n'est autre que l'esprit critique. Sur la foi du progrès des sciences, l'esprit critique a cru que l'heure avait sonné de déclarer la guerre à la foi et de rompre délibérément avec les traditions les plus sacrées. Et c'est ainsi, par le rationalisme délirant de la Révolution, (pie la France a été coupée en deux. Il était donc urgërit de restaurer, comme dit le R. P. Gàfïrë, les droits de Dieu en face des droits de l'Homme, et M. do Mùh avait raison do
donner le signal de la croisade moderne, de la contre-révolution, en déclarant hautement, il v a quelques aimées, que le Syllabus serait son drapeau.
Nous savons bien qu'aujourd'hui on met plus volontiers ce drapeau dans sa poche et qu'on fait attendre les droits de Dieu dans la pénombre. Mais, si nous voulons la preuve que, sous des formules plus prudentes, le même état desprit subsiste, rappelons-nous seulement que le nationalisme n'est pas un vain mot. Nous lavons démontré vingt fois : le nationalisme est, entre autres choses, un avatar du cléricalisme. Les nationalistes ont passé leur temps à affirmer, ou à insinuer, que la France a le catholicisme dans le sang, et qu'en somme on ne peut pas être bon Franrais si on n'est pas bon catholique. Les preuves en pullulent dans leur littérature. Rappelons seulement ces déclarations de M. Jules Soury, — un des plus brillants c< intellectuels » du parti, — qui en résument beaucoup d'autres : « Le cléricalisme est de l'essence même du nationalisme... Tout nationaliste doit être un fils de l'Eglise, de foi ou de tradition, bref un clérical. » Et il ajoute cette parole d'or : « Je le suis, encore qu'incroyant, » Ne vous étonnez donc pas que le nationalisme se soit attaché désespérément à des traditions dont beaucoup de
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nationalistes, pour leur compte personnel, se sont définitivement détachés, Ce sont des incroyants, peut-être, mais des incroyants héroïques; ils font, sur l'autel de la patrie, le sacrifice de leur raison; et leur troupe va grossir l'armée des âmes fidèles, qui communient dans la défiance, dans une espèce d'horreur sacrée à l'égard de la science et de l'esprit critique.
En face de cette armée, en voici une autre qui grossit à son tour, animée d'un esprit tout opposé. « Hors de la religion, point de salut pour la nation », tel était le mot d'ordre de la première. « Point de saint pour la nation, si nous ne boutons la religion dehors », c'est le mot d'ordre de la seconde. Il est vrai, pensent ses chefs, que la France est coupée en deux, et que l'unité morale est à refaire : il y a « deux jeunesses » qui se déchirent et déchirent leur mère-patrie.
Mais la faute en est à la religion, qui ne songe qu'à rassembler et à reconcentrer contre les volontés de l'avenir toutes les forces du passé. La faute en est à la religion, disonsnous, et non pas seulement à la mainmise des pouvoirs ecclésiastiques sur l'Etat, mais à la mainmise des croyances théologiques sur les âmes : ce sont ces croyances qui rendent une moitié de la nation à jamais réfractaire aux bienfaits de la raison moderne.
A chaque effort que nous faisons pour émanciper l'esprit national, l'Eglise s'a rc-boute, se roidit contre, et fait retomber sur lui la pierre de ses dogmes. Rejetons donc, d'un coup d'épaule décisif, cette pierre sépulcrale. Levez-vous et marchez. Le salut est en vous. La lumière est dans vos maint;. Et cette lumière, ce n'est pas à quelque incertaine révélation divine que nous lavons allumée; c'est à cette révélation humaine, progressive et sûre d elle-même, qui s'appelle la Science, La Science en effet n'est pas seulement nécessaire, elle est suffisante. Pour qui n'a pas l'esprit troublé par les billevesées théologiques, la Science suffit à résoudre tous les problèmes dont la solution importe. La Science ne nous livre pas seulement quelques rapports constants, quelques recettes commodes : elle recule autour de nous tout l 'horizon, elle renouvelle toutes nos idées sur l'origine et les destinées de l'univers; elle nons off re une théorie du monde et une conception de la vie. Il n'y a pas seulement une philosophie, il y a une morale strictement scientifique. Et notre démocratie n'aura beroin, pour retrouver la santé sociale, que de lire le seul livre sacré qui soit digne de foi, — le livre de la nature déchiffré par la Science.
Qu'est-ce en effet, devant la science, que
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ces traditions auxquelles on nous renvoie, sinon des rêves risibles ou des cauchemars terribles, de véritables hallucinations collectives? Les recherches historiques et psychophysiologiques du dix-neuvième siècle ont vérifié sur ce point les intuitions géniales du dix-huitième. M. Maurice Allard nous démontre que Diderot avait raison de classer les croyants parmi les malades, et leurs pasteurs parmi les charlatans. Il faut désormais le déclarer franchement : la religion, répéteront M. Gustave Téry et quelques autres, est « au moral de la société ce que la peste, le choléra ou la tuberculose sont à son physique ». Il est même permis de la comparer à une maladie honteuse qui ronge les esprits, d'autant plus dangereuse qu'elle est moins apparente. Contre de pareilles contagions, les mesures qui s'imposent ne sont pas seulement de salut public, mais de salubrité publique. Et imprudent, ou hypocrite, quiconque s'en tient en cette matière au distint} ko classique, et déclare combattre le cléricalisme sans en vouloir à la religion. Le cléricalisme n'est que l'épée; c'est le bras qui tient l'épée qu'il faut couper; c'est l'esprit qui meut le bras qu'il faut anéantir. Proclamons-le désormais sans ambages, c'est bien la religion qu'il s'agit de détruire : Delenda est religio.
On le voit, ces troupes elles aussi communient (Unis une défiance, dans une espèce d'horreur sacrée : seulement ce n'est plus la science et l'esprit critique qui la leur inspirent, c'est la religion et l'esprit croyant. Les sentiments des deux masses en présence sont de même nature et d égale intensité, mais de sens exactement contraire. Et il n'est que trop facile de deviner, lorsqu'on écoute les défis qu'elles se lancent, que le noble vœu de G. Séailles au Congrès des libres penseurs de Genève, n'est pas près d'être exaucé : « Au nom de la libre pensée, écrivait-il, demandons qu'il n'y ait plus d'opinions suspectes ou privilégiées : qu'on puisse être athée sans être traité de scélérat, et croire en Dieu sans être traité d'imbécile. » Nous sommes loin de compte : tant les deux idées-passions que nous venons de présenter sont animées et comme exaspérées Tune contre l'autre.
Quelles sont maintenant les idées-principes qui ; ont mises en avant dans la bataille ([ni se livre autour de renseignement ? « La liberté avant tout ! déclare un des deux partis. Que chacun soit libre d'enseigner ce qui lui plaît. Que surtout le père de famille soit libre de diriger comme il lui plaît l'éducation
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de son enfant. La liberté d'enseignement est intimement soudée à la liberté de réunion et à la liberté de parole. La Déclaration des Droits de l'homme Je reconnaît implicitement; la Révolution l'a proclamée formellement : toutes ces libertés forment un bloc dont on ne peut rien distraire sans tout désagréger. »
Or, quels sont ceux qui professent ce libéralisme intransigeant?
Le spectateur impartial constate avec surprise que ce sont précisément ceux dont le Syllabus devait être le drapeau, ceux qui devaient tenir la liberté de penser, quelque forme qu'elle revête, pour une invention diabolique, ceux qui invoquaient à tout propos, contre l'esprit de la Révolution, la tradition, la religion, l'autorité. C'est bien le parti de l'autorité qui parle ce langage. Seulement, comme le faisait remarquer M. Clémenceau, c'est le parti de l'autorité en détresse. On commence à comprendre qu'on ne sera pas toujours les plus forts. On sent que les milices de l'Eglise, si bien organisées pour endoctriner la jeunesse, sont menacées dans leur privilège séculaire. Et alors on découvre qu'on brûle, qu'on a toujours brûlé, pour la sainte liberté, d'un amour éperdu. On est bien forcé d'être libéral quand on ne peut pas faire autrement... Pour beaucoup de ré-
publicains, il serait inutile de pousser plus loin notre enquête. La cause est entendue. L'affaire est jugée. Nous avons levé le masque et reconnu l'ennemi. Entre les idéesprincipes et les idées-passions des partisans de la liberté de renseignement, nous avons dénoncé une contradiction essentielle. A quoi bon pousser plus avant une discussion où les principes ne seraient que des prétextes? Le libéralisme n'est plus que l'avocat de l'idée cléricale. Laissons-le pérorer, et passons outre.
C'est aller un peu vite en besogne. Nous priverons-nous, demandait l'autre jour M. Buisson, de chanter la Marseillaise, si cela nous plaît, parce qu'il plaît aujourd'hui à quelques réactionnaires de la chanter à leur tour? Rejetterons-nous, comme désormais souillé, un bouclier précieux parce qu'il aura servi quelque jour à nos adversaires? Et suffira-t-il que du cléricalisme se soit un jour collé, si je puis dire, aux principes libéraux pour que ceux-ci nous répugnent à tout jamais? Nous connaissons l'imprudence de cette méthode impulsive, qui bornerait notre attention aux rencontres du moment. Et si légitimes que soient nos défiances, nous nous devons de soupeser d'abord en eux-mêmes, et quelle que soit la main qui les lance, les arguments historiques
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ou philosophiques jetés dans le débat.
Mais quiconque s'est livré à cet examen impartial sera obligé de le reconnaître : après la discussion qui s'est poursuivie devant l'opinion, le libéralisme absolu, — tant sur le terrain de l'histoire que sur celui des principes, — parait décidément en recul.
On invoquait l'histoire en exhumant quelque décret de telle assemblée révolutionnaire, qui proclamait sans restriction le droit d-enseigner. Mais il faut bien savoir qu'on découvrirait, dans les mêmes procès-verbaux de ces assemblées, des résolutions d'esprit contraire, destinées à restreindre ce même droit. En réalité la doctrine des hommes de la Révolution semble avoir varié sur ce point suivant les occurrences politiques, et surtout suivant les situations économiques. Si l'on voulait dégager le vœu public en 1789, on constaterait que les cahiers réclament énergiquement l'organisation de l'enseignement, et semblent souhaiter que la nation se charge de ce service, puisque jusque-là les particuliers n'avaient pu l'assurer. Mais ces vœux mêmes, plus qu'ils ne posent des principes, expriment les nécessités contingentes. Au vrai, il n'y a rien de clair à tirer, pour la question qui nous préoccupe au-
jourd'hui, de cette jurisprudence nationale.
Au surplus, ce sont les arguments philosophiques qui importent : logiquement, nous dit-on, toutes les libertés forment un bloc. Si le droit d'enseigner à sa guise n'est pas expressément inscrit dans la fiéelarcition des Droits, il y est virtuellement : c'est l'inévitable corollaire des principes posés. Le droit d'enseigner est une partie intégrante du corps des droits naturels.
C'est là le nœud du débat, et c'est sur cq point qu'il nous faut avouer un recul de l'idée libérale. Le droit d'enseigner est-il un droit naturel, c'est-à-dire un de ces droits que la conscience sociale d'un temps et d'un pays met en dehors de toute discussion et à l'abri de toute atteinte? un de ceux que l'État a le devoir de- faire respecter, mais sur lesquels il n'a aucun droit d'entreprise? A la question ainsi posée, peu de gens oseraient aujourd'hui répondre «oui » sans restriction.
On a justement fait observer, en effet, que le problème du droit d'enseigner était le plus souvent mal posé. Ce n'est pas du droit d'enseigner qu'il faut se préoccuper d'abord, c'est du droit d'apprendre. Le véritable titulaire du droit en la matière, celui dont l'intérêt doit tout primer, celui dont la liberté veut être avant tout sauvegardée, ce n'est pas le père ou le maître, c'est l'enfant,
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Or quiconque, dans cette discussion, ne perd pas de vue l'enfant, sa nature spéciale, et la disproportion fatale qui subsiste entre ses droits et ses pouvoirs, celui-là peut-il supporter que l'on continue de suspendre la liberté d'enseignement à la liberté, reconnue à tous les citoyens, de se communiquer leur opinion les uns aux autres? Proposez toutes les idées que vous voudrez aux hommes : ils sont vos égaux, leurs facultés naturelles ont donné leur mesure; libre à eux de résister à votre influence. Mais, dans le cas de l'enfant, la résistance est-elle possible? L'enfant, disaient déjà les Pères de l'Eglise, est un osier flexible, une cire malléable : à votre volonté, et même sans le vouloir, vos affirmations déposeront sur son esprit des empreintes ineffaçables. N'est-il donc pas juste que cette frêle et chetive liberté, cette liberté toute en puissance et manifestement incapable de se roidir pour se défendre elle-même, soit protégée contre les abus d'autorité possibles? En vérité, entre le droit de discuter avec des électeurs et le droit d'endoctriner des bambins, il n'y a pas de commune mesure; et il n'y a aucune contradiction, pour une société, à brider l'un tout en débridant l'autre.
Mais, dira-t-on, cette faiblesse sacrée de l'être encore inachevé, quelqu'un n'est-il
pas là, placé par la nature, pour monter la garde autour d'elle? La protection de toutes les puissances de l'enfant n'est-elle pas la fonction naturelle du père? — Sans aucun doute, mais qui dit fonction naturelle ' ne veut pas dire fonction dérobée à toute surveillance sociale. Cette mission tutélaire, il importe que le père s'en acquitte en conscience, sans abuser des pouvoirs que la • nature lui confère, et il est juste que la société y tienne la main. Et de quel droit protesteriez-vous ici contre une immixtion qu'en d'autres matières vous acceptez docilement ou réclamez énergiquement ? La loi n'interdit-elle pas au père de priver son enfant de son patrimoine ? de le séquestrer dans une cave ? de lui couper bras et jambes ? Ce qui est vrai de l'ordre matériel est vrai, et à plus forte raison, de l'ordre spirituel. Il doit être interdit au père de mutiler son fils intellectuellement, de le séquestrer dans une doctrine, de l'empêcher, d'une manière ou d'une autre, de prendre sa pleine part de ce trésor incomparable qui est la science. Entre l'impuissante liberté de l'enfant et la toute-puissante autorité du père, il n'est que juste que la collectivité s'interpose et intervienne.
Sous quelle forme interviendra-t-elle ?
En lait, nous le savons, pendant longtemps
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c'est l'Église qui a organisé ou réorganisé, dans notre civilisation, les divers modes de l'action collective. M. Buisson le rappelait l'autre jour : ces grands offices sociaux grâce auxquels les droits des individus peuvent être sauvegardés, c'est elle, après l'écroulement du vieux monde romain sous la poussée des Barbares, qui les a peu à peu reconstitués. C'est elle qui a, la première rendu à la société une justice, des finances, un état-civil, des établissements d'enseignement et d'assistance. 11 ne faut pas l'oublier. Mais il ne faut pas oublier non plus que notre histoire de France est précisément l'histoire d'une sécularisation continue et progressive. L'Etat français se pose en supposant à l'Eglise. Au fur et à mesure qu'il prend conscience des droits que lui confère, des devoirs que lui impose son caractère laïque, le pouvoir civil reprend au pouvoir religieux les offices sociaux que celui-ci avait monopolisés. La réforme aujourd'hui instante n'est donc que l'aboutissant logique de dix siècles d'histoire. L'heure a sonné, enfin, où, après tant d'autres services publics, l'Etat laïque doit reprendre à l'Etat théocra tique le service public de l'enseignement.
Est-il besoin d'ajouter qu'à mesure que notre Etat prendra une conscience plus
nette de sa nature démocratique, cette obligation luiparaitra.de plus en plus pressante ? Un Etat démocratique est un Etat dont la destinée dépend de la raison des citoyens : suivant que celle-ci est bien ou mal éclairée, il monte aux sommets ou glisse aux abîmes. C'est donc pour lui un intérêt vital, c'est un droit primordial de veiller à ce qu'une égale lumière soit distribuée dans toute la nation. Bien plus, c'est un devoir essentiel, s'il est vrai que la profonde raison d'être d'un Etat démocratique soit d'aider les personnalités humaines à s'élever, et de favoriser, par la propagation de la science, la multiplication de ces petits foyers qui sont les consciences autonomes. Et ainsi, par la convergence de diverses raisons, parce que notre Etat moderne est laïque et parce qu'il est démocratique, le soin de veiller sur l'instruction publique doit passer au premier plan de ses préoccupations; et puisque l'Eglise contrarié son effort, puisqu'elle dresse le plus d'esprits qu'elle peut contre l'idée laïque et l'idée démocratique, il appartient, il incombe à l'Etat de prendre l'enseignement en main, et de reconstituer contre l'Eglise l'unité morale de la nation.
Jusqu'ici l'argumentation des critiques de
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la liberté de l'enseignement est assez cohé* rente, et elle semble se concilier en effet avec les principes constitutifs de l'Etat feA publicain. Toutefois, n'apparait-il pas (tèfo gué, dans la pratique et par certains CÛtés, elle nous conduirait à heurter ces mômes principes? Il appartient à Y Etat , venons-imus de conclure, do reconstituer l'unité morale de là nation. Qu'est-ce à dire? Et comment une unité morale peut-elle se reconstituer, sinon autour d'une même idée <|iii lui serve de noyau? Il faudra donc que cet enseignement, unificateur des âmes, leur inculque une même concept ion du monde et de la vie. Cette conception, il faudra que l'Etat la détermine. Doctrine d'Etat, dogme d'Eglise, cela se ressenti )le et se touche. Vous affublez l'Etat laïque d'une mitre et d'une crosse. Par peur du papisme, vous l'intronisez pape à son tour. Politique de Gribouille... En tous cas, il vous semble difficile d'invoquer désormais les principes républicains, « Une foi, une loi, un roi » c'est la devise dé l'ancien régime. Mais le régime nouveau fait place, sous une même loi, à toutes les fois, — ou à toutes les absences de foi. Par définition il laisse les citoyens égaux penser tout ce qu'ils veulent. Il s'interdit d'avoir une opinion qui jugerait leurs opinions. Il ne saurait uni-
lier les âmes sans se contredire lui-même, La difficulté n'est peut-être pas insurmontable, si Ton veut bien se rappeler quelle sorte d'unité est seule désirable ou seule toi érable, dans notre temps et notre pays. An point de civilisation où nous en sommes, personne ne peut pins rêver de refaire une unité par l'uniformité. Trop de diversités ont poussé dans tous les sens : nul ne rabattra jamais plus cette végétation exubérante. Une nation moderne perdrait l'amour de ses enfants en essayant de les contraindre à l'unité. Leur harmonie n'exclut plus, mais implique au contraire la variété des tendances. Que chacun cherche sa voie et se taille son idée; c'est en restant libres que tous sont égaux. Tel est désormais le seul terre-plein stable pour le ralliement des esprits. C'est ce qu'on exprime en disant que la cause du patriotisme se confond aujourd'hui avec celle du libéralisme, et que le dernier pilier* de l'unanimité nationale, c'est le souci, le respect, le culte des libertés individuelles.
Mais, s'il en est ainsi, on comprend que l'Etat républicain puisse échapper à la contradiction où on voulait l'acculer, et rester enseignant sans redevenir dogmatique. Il n'a pas besoin d'une doctrine uniforme pour l'imposer aux esprits : qu'ils, développent
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pleinement, et chacun à sa façon, leurs tendances diverses, il l'accorde; bien plus, il le vent, s'il est vrai que la libération des personnalités est proprement sa raison d'être. Qui donc craignait que l'école d'Etat fut une prison d'idées? Dieu au contraire, nous venions que les fenêtres en soient grandes ouvertes sur les aspects changeants du monde, que tous les souilles de l'esprit y circulent, que toutes les conceptions de la vie y défilent, afin que l'enfant, sans pression d'aucune sorte, y puisse faire un choix vraiment libre. Et comment, si tel est notre idéal, peut-on nous accuser de vouloir transformer nos professeurs en distributeurs automatiques de dogmes estampillés? Bien an contraire leur indépendance nous sera plus que jamais sacrée. Ils seront les « magistrats du vrai ». Leur premier droit, leur premier devoir sera de dire leur opinion en toute sincérité. Il faudra seulement que l'impartialité complète cette sincérité même, et qu'après avoir exposé sa vérité, le professeur donne leur tour de parole à la vérité des antres. L'Etat seul, indépendant de toutes les doctrines, a en soi l'impartialité nécessaire pour assurer cette impartialité des maîtres. Seul il peut organiser un enseignement, nullement dogmatique, mais sincèrement « éclectique »,
Garantie de la variété, et non pas réduction à l'unité, tel sera le monopole de l'Etat républicain. Et si nous ne nous soucions plus de la liberté de l'enseignement, c'est que ce qui nous importe avant tout, c'est « l'enseignement de la liberté ».
Et ainsi nous trouvons-nous acheminés yèrs la théorie du « monopole libertaire ». La fin qui s'impose à renseignement, dans une civilisation consciente, c'est d'assurer l'absolue liberté de l'enfant. Pour réaliser cette fin l'autorité absolue de l'Etat est nécessaire; car seule elle est capable d'assurer la liberté relative des maîtres, limitée seulement par leur objectivité en matière de fait et leur impartialité en matière d'idéal. Notre système n'oublie donc aucune des nécessités de la vie spirituelle dans les temps modernes : il n'use de l'autorité que pour la plus grande gloire de la liberté; il remet seulement, — par d'exactes définitions de ce qui est fin en soi et de ce qui est moyen relatit, - a chaque liberté à sa place ».
Tel est l'édifice. Il fait honneur aux logiciens du monopole libertaire. Il « se tient ». Les parties en sont harmonieusement agencées.
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Toutefois la beauté même de l'édifice peut nous mettre eu défiance. Il n'est pas rare, quand on est si logique, qu'on fasse bon marché des nécessités pratiques. De merveilleux plans d'architectes omettent des détails essentiels. Cherchons donc, d'abord, si on n'aurait pas oublié ici quelque chose ou quelqu'un.
Tout le monde est content, nous dit-on, chaque liberté est a sa place. !l y en a pointant une dont nous cherchons vainement la place dans le système : c'est la liberté du père de famille. — Mais vous l'avez abandonnée ! Vous avez reconnu qu'elle était limitée parle droit de l'enfant d'une part, et d'autre part par le droit de la société! Non:; avons établi qu'elle était limitée sans doute. Mais qui dit limiter, dit-il éliminer? L'enfant n'est plus la chose du père; il n'appartient à personne , précisémerit parce qu'il estime personne. Nous avons renoncé pour jamais à la conception romaine, barbare à nos yeux, de la patria po lestas. Vis-à-vis de l'enfant, nous ne reconnaissons plus au père que des devoirs. — . Accepté ! mais qui dit devoirs à remplir, dit droit de les remplir, dit responsabilité, initiative, choix possible. Or. dans votre système, une fois l'éducation monopo-
lisée, quelle marge est laissée aux décisions du père de famille? Pourra-t-il encore choisir, entre les types et les modes d'enseignement, celui qui lui paraîtra le mieux convenir aux facultés de son enfant? Ne se trouvera-t-il pas en face d'une grande machine qui lui prendra ses fils, qu'il le veuille ou non, et les lui rendra façonnés suivant un certain moule, sans que lui ait eu son « mot à dire » ? Or, remarque avec bon sens M. Jacob, pour limité que soit le droit du père de famille, « il a sûrement son mot à dire sur l'éducation qu'il convient de donner à son fils : et, s'il en est parmi nous pour qui cette vérité a cessé d'être claire, je suis convaincu qu'elle brillerait à leurs yeux de la plus éclatante évidence le jour où ils subiraient l'obligation de confier leurs enfants à des congréganistes ». Autrement, remarquez la situation singulière qui serait faite au père de famille : bon pour engendrer, bon pour alimenter, bon pour promener ses mioches, il n'aurait plus la moindre influence à exercer sur l'orientation de leurs promenades dans le champ des idées, sur la composition de leur alimentation spirituelle. Dès qu'il s'agit d'esprit, l'Etat lui donne congé et se charge de tout. Situation d'autant plus bizarre, remarque Spencer, que le même homme à qui l'on
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refuserait ainsi, en tant que père, toute compétence pour ce qui concerne l'instruction de son enfant, on lui accorderait, entant qu'électeur, la compétence suprême pour ce qui concerne l'instruction de tous les enfants.
En réalité cette annihilation des initiatives individuelles n'a-t-elle pas quelque chose d'excessif, et ne risque-t-on pas, en résorbant ainsi toute la responsabilité paternelle, de dessécher quelque fibre vitale de la nature humaine ? Ne devons-nous pas souhaiter, en conséquence, qu'il subsiste assez de variété dans les établissements d'enseignement pour que les parents aient encore quelque décision à prendre, quelque acte de tuteurs à accomplir ?
Nous reconnaissons à l'Etat le droit de contrôler l'enseignement : qu'il inspecte tous les établissements ; qu'il exige de tous les maîtres, et sans exception, cela va sans dire, les mêmes garanties de capacité et de moralité ; qu'il aille même, pour plus de précautions, jusqu'à exclure de l'enseignement ceux qui se sont exclus eux-mêmes de la vie et se sont mis, par les associations illicites qu'ils forment, en dehors du droit commun. Mais que l'Etat ne pousse en aucun cas son droit de contrôler, comme il le ferait dans le monopole, jusqu'à enlever au père toute faculté d'exercer son droit de choisir >
L'objection, dira-t-on, cache un sophisme. Vous avez peur d'une grande machine qui prendrait tous les enfants et les rendrait façonnés suivant un même moule. Vous continuez de raisonner comme si le monopole devait être fatalement une fabrique de produits uniformes. Mais n'avons-nous pas démontré qu'à l'intérieur de notre monopole toutes les diversités du monde pourraient se jouer librement ? Votre opinion y sera représentée comme toutes les autres. Eclectique, disent Pierre et Paul, et nullement dogmatique, tel doit être un enseignement respectueux de toutes les libertés. Impartial et nullement autoritaire, voilà la première qualité de l'Etat républicain. N'est-il pas, comme le disait Jaurès, « la puissance collective organisée au service de la justice ?» « Parce qu'il est, par définition, ajoute M. G. Téry, la synthèse des idées et des volontés de tous, parce qu'il est équilibre et harmonie, l'Etat démocratique sera le moins autoritaire, le moins dogmatique des maîtres. » Libertés inquiètes, dormez tranquilles ; puisqu'on vous promet que l'Etat, qui vous remplace, ne sera qu'une impartialité vivante.
Belles promesses. Mais le moindre grain de garanties ferait mieux notre affaire. Il est vraisemblable que notre système politique est mieux combiné que les systèmes
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antérieurs pour arrêter les tyrannies d'Etat. Il n'empêche que l'Etat, pratiquement, c'est un parti au pouvoir; et qu'un parti au pouvoir, c'est un syndicat d'hommes' qui n'ont rien de plus pressé que de faire à leurs semblables précisément ce qu'ils ne voulaient pas qu'on leur fit à eux-mêmes : tant qu'ils sont en bas de la plateforme, ils crient à l'injustice sous les coups qu'ils reçoivent ; dès qu'ils sont dessus et se sentent le manche en main, ils frappent à leur tour avec la même conscience. Voilà ce que l'expérience nous a appris, et voilà pourquoi, à qui nous vante l'impartialité de l'Etat, nous ne pouvons nous empêcher de répondre : « A d'autres ! nous n'y croyons plus. » C'est ce qui explique que tant d'esprits réfléchis, et parmi les plus convaincus des inconvénients du régime antérieur de l'enseignement, refusent d'adhérer au monopole. « L'idée d'un monopole de cette sorte, dit M. Lavisse, me blesse et m'inquiète. Car il serait un monopole intellectuel et moral ; rien que l'accouplement de ces mots me fait peur. » Après avoir reconnu qu'en théorie le monopole pourrait se défendre, M. Lanson ajoute : « Notre histoire condamne le monopole pour longtemps, peut-être pour toujours, à être un instrument d'oppression et de tyrannie intellectuelles. » Et M. Aulard à son tour : « Si je ne suis pas
partisan du monopole, c'est parce que je crois que par la force des choses le monopole amènerait, en dépit des meilleures intentions du monde, la création d'une doctrine d'Etat; et je redoute cette tyrannie. »
Que valent en effet, en face des tendances naturelles des partis, les bonnes paroles des apôtres du monopole libertaire ? ((Abandonnez-nous toute l'autorité, semblent-ils dire, et nous vous octroierons toute la liberté. » Mais depuis quand cette générosité surhumaine est-elle la règle des partis ! Cela ne s'est jamais vu. Et il est probable que cela ne se verra pas dès demain. Lë simple bon sens indique, comme le disait Clemenceau, que si ou réclame le monopole, c'est pour s'en servir. En fait, les mêmes journaux qui nous assurent que le monopole ne saurait restreindre l'initiative des maîtres, nous expliquent : « L'Etat ne sera jamais aussi sûr de la loyauté des professeurs que lorsque ces professeurs, nommés et payés par l'Etat , se trouveront immédiatement sous sa coupe. » Nous reconnaissons la tendance, et nous savons jusqu'où l'on va, lorsqu'on recommence à brandir la formule fameuse : « Ce gouvernement qui vous paie. » Si l'on veut que les jeunes automobilistes n'aillent pas trop vite, qu'on ne leur mette pas en main des machines capables de « faire du cent vingt » .
POUR ET CONTRE
Car on sait bien que la jeunesse fera toujours le maximum de la vitesse. Tout de même, ne mettons pas aux mains des partis des machines à compression trop perfectionnnées; car nous savons bien qu'ils feront toujours le maximum d'autorité.
Au surplus, et indépendamment de ces raisons générales, peut-on sincèrement espérer l'impartialité du monopole, quand on a une fois exploré jusqu'au fond l'état d'âme des partis qui le réclament ? C'est ici le moment de nous rappeler, derrière les idéesprincipes qu'ils mettent en avant, les idéespassions qui les animent, Et celles-ci apparaissent si impatientes d'agir, si ardentes et comme si hurlantes déjà, qu'on se demande instinctivement quel maître-piqueur serait capable de les retenir, une fois qu'elles auraient le champ libre.
Emportés par cet élan, n'arrive-t-il pas dès ajourd'hui à certains groupes politiques de dépasser les principes mêmes qu'ils avaient posés d'abord ? C'est au nom de la liberté de l'enfant qu'ils demandaient à absorber la liberté de l'enseignement : c'est pour sauvegarder sa faiblesse sacrée qu'ils faisaient appel à la force de l'Etat. Or, analysons les résolutions adoptées d'enthousiasme par le Congrès radical de Marseille. Nous voyons qu'il ne s'agit plus d'enfants seulement, cl
qu'on veut monopoliser jusqu'à renseignement supérieur. Une « voix du fond de l'Auvergne » s'exprimait de la sorte : « Quant à l'enseignement supérieur, le laisserionsnous fonctionner libre ? Qui ne voit l'absurdité à laquelle nous aboutirions ainsi ! Nous laisserions les virginités d'âmes de jeunes gens sous l'emprise d'éloquences puissantes qui les pétriront danâ l'erreur ! » Raisonnement un peu honteux pour les Facultés.
Professeurs, on a l'air de croire que notre « éloquence », puisque éloquence il y a, a peur de la concurrence. Etudiants, on a l'air de croire que nous sommes livrés, pieds et poings liés, au premier orateur qui passe. En réalité, quiconque se représente notre public habituel d'étudiants, dont beaucoup ont barbe au menton, dont plusieurs sont plus âgés que tel de leurs maîtres, s'étonnera qu'on veuille défendre, avec cette chevalerie inattendue, la virginité d'àme de ces « pauvres petits ». Et il commencera à comprendre que les futurs ministres qui parlent ce langage sont moins préoccupés, peut-être, de défendre l'enfance que d'attaquer, avec la force de l'Etat, certaines idées qui leur sont antipathiques,
Et lorsque les mêmes hommes, pour prouver que tous les individus appartiennent à l'Etat, viennent jeter dans le débat l'auto-
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rité d'Aristote, — c'est-à-dire d'un philosophe qui, malgré la grandeur de son effort intellectuel, considérait avec son temps l'institution de l'esclavage comme chose toute naturelle et nécessaire, - - lorsqu'ils invitent nos Etats à réaliser « dans le tout », et par conséquent « dans les parties », une « harmonie idéale » dont ils empruntent le modèle à la Cité antique, passant ainsi l'éponge sur les vingt-cinq siècles d'histoire qui séparent la « liberté des anciens » de la « liberté des modernes », oubliant le respect que s'est conquis peu à peu, mais pour jamais, la dissidence des consciences, méconnaissant cette possibilité de varier sans laquelle il n'est plus aujourd'hui d'harmonie possible — nous ne pouvons nous empêcher de constater qu'ils semblent faire bon marché des gains les plus précieux de l'individualisme, qu'ils semblent abandonner les principes mêmes autour desquels les partis républicains, jusqu'aux socialistes inclusivement, s'étaient jusqu'ici groupés ; nous ne pouvons nous empêcher de douter que des étatistes de cette trempe laissent vraiment les porte:', de l'école grandes ouvertes à tontes les idées, quelles qu'elles soient et don qu'elles viennent.
Et comment çspérer qu'il en serait autrement, si l'on se rappelle avec quelle énergie
les nouveaux anticléricaux dénoncent en particulier les idées religieuses ? Maladies contagieuses et honteuses, contre lesquelles toutes les opérations chirurgicales ou prophylactiques apparaissent comme légitimes, — telles sont les comparaisons qu'ils développent à satiété. Est-il vrai que la thèse ainsi illustrée exprime le verdict même de la science, et que les recherches du dix-neuvième siècle confirment sur ce point les intuitions du dix-huitième ? Il y aurait beaucoup à dire. M. Buisson, prévoyant que ces excès ne tarderaient pas à provoquer une crise de V anticléricalisme, rappelait Fautre jour, en termes qui dépassent les polémiques courantes, que notre science n'épuise pas tout le réel, pas plus que notre conscience n'épuise tout l'idéal, que le sentiment de l'infini, le souci du mystère, la curiosité de Tau delà sont des traits primitifs et peutêtre des traits éternels, en tous cas des
traits originaux de la nature humaine
Mais, sans suivre la philosophie religieuse jusqu'à ces cimes, il est permis de constater facilement la fausseté, l'injustice essentielle des métaphores médicales à laide desquelles on veut justifier, en la matière, la mainmise de l'Etat. La mainmise de l'Etat se justifie pleinement partout où la conscience sociale est unanime sur les fins à poursui-
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vre, et la science, sûre des moyens à employer. C'est le cas des maladies épidémiques on contagieuses : personne ne désire contracter la tuberculose, Je choléra ou la peste bubonique ; d'autre part les savants s'accordent sur les effets probables de telle ou telle mesure sanitaire. En est-il de même dans le cas de la contagion religieuse ? D'abord personne ne peut prévoir ici, avec la moindre apparence de certitude, l'effet des mesures que prendrait l'Etat. D'autant que personne n'ose guère proposer sérieusement les « grands moyens », les « mesures décisives », les seules en tous cas qui seraient absolument logiques, comme l'interdiction de de tout enseignement religieux, sous quelque forme que ce soit. Ensuite, et surtout, est-il permis de soutenir que tout le monde s'accorde, ici, dans le désir d'éviter cette peste ? Est-il permis d'oublier que, pour un nombre respectable de consciences (probablement encore la majorité chez nous), la religion, bien loin d'être une maladie, est le remède suprême ? Elles se trompent, dites-vous. C'est votre opinion. Et vous avez le droit, certes, bien plus, vous avez le devoir d'aller prêchant cette opinion parmi les foules, et d'essayer d'y convertir, par toutes les démonstrations ' qui seront en votre pouvoir, la conscience publique de
votre temps. Mais si, dans cette lutte d'opinions, vous cherchez à mettre de votre côté, par le monopole de renseignement, la force même de l'Etat, c'est alors que l'injustice commence et que la liberté proteste.
Aussi bien la pente est-elle glissante.
Le mécanisme d'intolérance, une fois déclanché, vous entraînera plus loin que vous ne l'étiez fixé d'abord. Dès aujourd'hui, pour combattre plus sûrement la religion, vous voici (pli dénoncez la philosophie on tout au moins une certaine manière de philosopher. Les Annales dr la jeunesse laïque représentent l'Université comme pourrie de métaphysique, et, de même que I alcoolisme fait le lit de la tuberculose, ces jeunes gens diraient volontiers que la métaphysique fait le lit de la religion. Avec tant de distinctions critiques, pensent-ils, on nous prépare encore des générations de croyants, il faut barrer plus soigneusement toutes les avenues qui pourraient ramener les âmes au bercail du mysticisme. C'est pourquoi le jeune auteur d'un traité de morale laïque s'étonnait l'autre jour, s'indignait presque, qu'il y eût encore des philosophes pour croire à l'existence d'un « principe pensant » qui ne se confondrait pas avec les fonctions propres du corps, qui aurait sa nature, ses lois, ses fins originales. Le jour va bientôt
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venir où l'on nous présentera ainsi tout idéalisme comme une espèce de folie douce. Et nous voyons fort bien ce qu'on veut mettre à la place de ces traditions surannées ; c'est un vague mélange d'évolutionnisme, de positivisme et de matérialisme, où il entre certes d'excellentes choses, mais aussi que d'ingrédients frelatés ! Et l'on appelle cela la « science » ! C'est le cas de répéter : « Pauvre science, que de sottises on émet en ton nom ! » Les conceptions philosophiques auxquelles on aboutit par ce chemin sont certes aussi défendables que beaucoup d'autres. Il importe seulement de se rappeler que dans telle métaphysique avouée, avec ses tendances religieuses, il y \ peut-être autant de vérité relative que dans cette métaphysique qui se cache ou s'ignore, avec ses prétentions scientifiques. La seule chose insupportable, c'est que ces opinions personnelles, on nous les présente aujourd'hui comme la « vérité scientifique » dont on voudrait faire — pour demain peut-être, dans ces Déclarations des connaissances humaines qui doivent faire pendant, nous dit-on, à la Déclaration des Droits, - - une nouvelle vérité légale.
Nous avons donc quelques raisons de penser que le monopole libertaire resterait dans l'utopie, et que dans la réalité, le dog-
matisme des partis chercherait à s'inféoder les établissements de l'Etat. Si encore les partis ne devaient nous demander que d'enseigner certaines théories ! Mais il y a tout lieu de craindre qu'ils utilisent ces moyens nouveaux de contrôler notre « loyauté », pour exiger de nous certains services. Il y a tout lieu de craindre que le monopole soit exploité, non seulement pour faire triompher des idées, mais pour satisfaire des intérêts.
On sait quelle fâcheuse influence l'organisation des partis peut exercer sur la moralité de la vie politique. Lisons par exemple les volumes consacrés par M. Ostrogorski à la démocratie américaine. On verra non seulement à quel escamotage des volontés populaires, mais à quel étouffement des initiatives individuelles, à quel avilissement général des caractères les partis risquent d'aboutir, dans leur lutte « pour les dépouilles ». Ne reconnaissons-nous pas là, agrandis et comme projetés sur une plus grande échelle, les phénomènes qui commencent à se montrer chez nous ? Et pour ne pas chercher plus loin nos exemples, ne savons-nous pas ce que souffre déjà l'enseignement primaire, de l'inquiète et incessante pression des politiciens qui s'appuient sur lui ? Nous nous rappelons les courageuses doléances du délégué des instituteurs au Conseil de l'instruction
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publique, et ce qu'il a dit de l'existence misérable et malsaine qu'ils sonttrop souvent obligés de mené]', dans l'atmosphère de la cuisine électorale. Et c'est pourquoi nous restons méfiants lorsqu'on réclame de nouveaux moyens de contrôler à leur tour les professeurs dans leur « loyauté civique », et de leur mesurer ce qu'on appelle les <r faveurs gouvernementales » à la pureté de leur républicanisme.
C'est qu'il y a lieu de distinguer, malheureusement, entre Je républicanisme de surface et le républicanisme de profondeur, entre les gestes et l'esprit républicains. Le fonctionnaire vraiment républicain n'est-ce pas celui qui, sa tâche professionnelle scrupuleusement accomplie, est assez soucieux de la liberté pour sauvegarder en lui-même et respecter chez les autres l'indépendance du caractère ? celui encore qui est assez soucieux de l'égalité pour ne pas se prêter aux « combinaisons » équivoques que le système éhonté des recommandations institue aujourd'hui autour de la moindre place ? Est-ce celui-là pourtant qui sera, aux yeux des politiciens en mal de réélection, le bon républicain ? Ici encore, si nous consultons, à travers leur presse, l'état d'es] >rit des partis, nous avons lieu d'être inquiets. Nous avons présente à l'esprit l'enquête
menée par certains journaux sur « l'Université cléricale ». Des faits étonnants, certes, et qu'il était utile de révéler, ont été mis au jour. Mais à côté de ceux-là que de misérables potins de concierges ! Et, dans les « documents humains » procurés par tant d'honorables anonymes, quel déballage de petites rancunes ! Comme on voit bien avec quelle sorte d'affirmations et d'insinuations, le plus souvent invérifiables, se fait et se défait la réputation républicaine d'un éducateur ! Si de pareilles influences doivent présider aux conseils du gouvernement, lorsqu'il nommera et paiera tous les professeurs sans exception, n'est-il pas à craindre qu'elle ne soit par là singulièrement rapprochée, cette ère de la « domestication universelle » que Jaurès prévoyait naguère et maudissait d'avance ? Par la méthode des certificats, brevets, gages et serments de civisme, qu'on prenne garde d'assurer, comme le disait l'autre jour M. Croiset, une prime à Tartufe, qui ne manquera pas de se faire républicain, et une prime à Basile, qui ne manquera pas de dénoncer ses collègues ! Qu'on prenne garde surtout de décourager et de dégoûter les âmes un peu flêres,qui sont, après tout, celles dont l'exemple et les leçons importent le plus à l'avenir de notre démocratie !
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Et en tout ceci, nous faisons encore l'hypothèse la plus favorable. Nous raisonnons comme si les partis triomphants, qui auront à manier l'instrument de compression qu'on est en train de fabriquer, devaient sûrement être les partis favorables à l'expansion de la démocratie. Mais si ce sont les autres qui triomphent et qui prennent en main la direction de la machine ? Ne seront-ils pas trop heureux d'en user à leur tour pour réaliser leurs idées-passions, pour servir leurs intérêts ? Se considéreront-ils comme liés par vos belles promesses de modération et d'éclectisme ? Ne donneront-ils pas libre cours, sur le terrain aplani par vos soins, à leur instinct d'autorité ?
On nous dit : « Vous êtes bien bons de vous préoccuper ainsi de ce que les cléricaux, anciens ou nouveaux, pourront bien faire demain avec les instruments que vous fabriquez aujourd'hui. Demain, s'ils étaientles plus forts, ils enverraient vos fils à Arcueil ou à Sorrèze, et vous à Cayenne. Marchez donc pendant que vous avez la lumière. Cognez pendant que vous avez la matraque, — sûrs que si vos adversaires avaient le dessus, ils ne vous manqueraient pas... »
J'ose avouer que j'attache plus d'impor-
tance aux contre-coups possibles de mes propres principes. Si mes idées doivent être muselées demain, je veux pouvoir crier que c'est injuste, et il me déplairait de me sentir la bouche scellée par les cachets que j'aurais préparés pour d'autres. Si je dois être jugulé, je ne veux pas avoir tressé de mes mains la corde qu'on me passera au cou.
Et l'on comprend que les partis qui tiennent ou pensent tenir demain le pouvoir, que les partis triomphants, enfiévrés par la jouissance même de l'autorité, soient peu sensibles à la crainte des lendemains. Mais les partis encore militants, et demain peut-être persécutés à nouveau, comment ne craignent-ils pas de se lier les mains eux-mêmes en remettant tout l'enseignement aux mains de l'Etat ? Comment un parti socialiste n'hésite-t-il pas à confier le cerveau des enfants du prolétariat à un Etat qui n'est encore, suivant la théorie, qu'un Etat de classe, tout pétri de préjugés et tout entêté d'intérêts bourgeois ? Ne sont-ils pas plus logiques, et aussi plus prudents ceux des socialistes qui déclarent qu'un monopole d'Etat, dans ces conditions, leur est aussi suspect qu'un monopole d'Eglise ? Et le premier devoir d'un parti révolutionnaire, bien loin de s'occuper à boucher les fissures où la liberté peut encore se glisser, ne serait-ij
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pas d'en profiter au contraire, de les élargir*, et d'enfoncer ainsi, jusqu'au cœur de la bourgeoisie, le coin de l'initiative prolétarienne ? Nous avons visité en Belgique la Nouvelle Université libre, où des professeurs socialistes, jugeant que leurs collègues de l'ancienne Université n'étaient pas assez libres en effet, enseignent leurs théories et appliquent leurs méthodes propres. Nous avons visité encore l'Institut industriel, subventionne par les coopératives socialistes, où le prolétariat essaie suivant des principes nouveaux — en substituant les humanités « techniques » aux humanités « classiques » — de former ses cadres par lui-même et pour lui-même, et d'élever les capacités destinées à servir ses intérêts de classe. Dans un pays ou l'enseignement sera monopolisé, — du primaire au supérieur — des essais aussi intéressants pourraient-ils encore se faire jour ? Et n'avions-nous pas quelque raison de dire que les esprits « avancés » qui s'en remettent à l'Etat, s'arrachent à eux-mêmes des facultés d'initiative que, demain peutêtre, ils regretteront amèrement ? Si grande est leur hâte pour murer le passé dans son tombeau qu'ils ne s'aperçoivent pas qu'ils risquent, peut-être, d'écraser leur propre avenir dans son berceau...
La prévoyance la plus élémentaire com-
mande donc, nous semble-t-il, de ne pas mettre aux mains de l'Etat des instruments de coercition mentale trop perfectionnés. L'expérience nous convainc que ces instruments seraient vite mis eux-mêmes à la disposition, non seulement des idées, mais des intérêts d'un parti. Théoriquement, l'Etat est en elîet la « puissance collective au service de la justice ». Pratiquement, c'est trop souvent la puissance collective au service de l'injustice des partis — et non seulement de leur dogmatisme, mais, qui pis est, de leur népotisme. Voilà pourquoi nous continuons de souhaiter qu'en matière spirituelle, on n'induise pas le pouvoir en tentations irrésistibles, en aiguisant imprudemment les armes dont il dispose.
Voilà, dira-t-on, des défiances qui portent loin. Et il semble bien que vous faites, pour la plus grande joie de la réaction, le procès de notre régime. Peut-être même attentez-vous au dogme de la souveraineté populaire ? Vous commettez un crime de lèse-majesté démocratique ! — D'abord, dans une démocratie, il n'y a plus de crime de lèse-majesté. C'est seulement en cachant ce qu'ils pensent que les citoyens pourraient léser la majesté bien entendue de la démocratie. Or, en attirant l'attention sur le dogmatisme et le népotisme des partis, je ne dis
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pas seulement ce que je pense, je dis ce que pense la majorité des Français de toutes les opinions. Et ce n'est pas manquer de respect à l'idée de la souveraineté du peuple. — tout au contraire, — que de regretter que, par la faute de telles ou telles « machineries », ses volontés soient si mal interprétées, et si bien exploitées. Au surplus, les partisans des anciens régimes se réjouiraient à tort de ces critiques. Elles se retournent trop facilement contre eux. Il serail trop aisé de montrer que lorsque nous déplorons ainsi les tendances des partis actuels, c'est contre les survivances des anciens régimes que nous nous insurgeons. La tendance à imposer, par des appels aux pouvoirs constitués, ses idées aux autres, n'est-elle pas une survivance de l'esprit clérical? Le besoin de clients, de vassaux, d'hommes-liges, prêts à rendre des services de toutes sortes et payés par des faveurs de toute nature, n'est-ce pas une survivance de l'esprit féodal? Aussi n'est-ce nullement au régime républicain que nous en avons, mais tout au contraire à ce qui subsiste, en luimême, des régimes antérieurs.
Mais, trêve à ces discussions d'attributions historiques : nous reconnaissons volontiers que les tendances que nous dénonçons, dogmatisme et népotisme, sont sans doute
elles aussi des traits universels et éternels de la nature humaine. La conclusion que nous en voulons tirer c'est que, sous tous les régimes — et même sous le régime où nous pouvons tous dire « l'Etat, c'est nous » — il importe de prendre ses précautions contre ces tendances dominatrices. Dans une société républicaine, il ne s'agit pas seulement de bien organiser la souveraineté nationale, il faut continuer à s'inquiéter de tout ce qui menace les libertés proprement individuelles.
Soucis de professeur, dira-t-on. Au fur et à mesure que votre argumentation se déroule, on voit vos idées-passions à vous aussi, ou vos idées-intérêts transparaître. Et c'est le philosophe en vous qui proteste contre un dogmatisme possible; parce que les doctrines vers lesquelles tendent vos adversaires ou vos amis s'accordent insuffisamment, sans doute, avec la vôtre. Et c'est surtout le fonctionnaire, qui défend, contre la mainmise des représentants de la nation, l'indépendance de la corporation enseignante; vous voulez, par-dessus tout, être « maîtres chez vous », dans vos classes et vos cours : c'est là que le bàt vous blesse. Le soin de votre indépendance propre, voilà le secret de vos défiances systématiques...
A quoi je répondrai : peut-être! On ne