ET LA
L'objet propre (Finie fête laïque, ce doit être moins, sans doute, de surexciter les passions collectives que de provoquer les réflexions personnelles ; en conséquence, on orateur laïque qui respecte son rôle ne voudra pas se borner à déchaîner facilement avec l'aide des <*M Ici t motive déjà classiques, L'enthousiasme populaire 2 ; et, loin d'esquiver les questions gênantes, il se plaira an contraire à les aborder de front, afin de fournir à ses auditeurs une occasion d'éprouver leurs idées. C'est avec cet esprit que nous désirons aujourd'hui célébrer l'anniversaire de la fameuse pétition lancée au lendemain de 70, par la Ligue de l'Ensei-
(1) Résumé d'une conférence prononcée au théâtre de Montpellier le 19 juin 1904, pour la fête de l'école laïque.
(2) V. à ce propos, dans « Pages libres » (1er août 1903), les amusantes et troublantes réflexions de Ch. Guieysse : Ex-trait du journal secret d'un ministre.
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gnement, pour réclamer l'institution d'un enseignement laïque, obligatoire et gratuit.
Demandons-nous donc si la fête que nous avons organisée remplit bien son programmé, si elle sera vraiment une « fête nationale », destinée à manifester la reconnaissance du pays tout entier pour les maîtres et son culte pour les idées directrices des écoles publiques. Nous n'aurons pas de peine à relever, dans ces formules, d'évidentes exagérations oratoires. Il est trop clair, en elfet, que si beaucoup de nos compatriotes participent avec joie à cette cérémonie, beaucoup aussi y verront on ne sait quoi de vexatoire et de blessant. Au ton que prennent les polémiques de presse, nous pouvons nous attendre à ce que certains journaux nous accusent demain d'avoir comploté, dans ces « messes laïques », quelques vêpres anticléricales analogues aux vêpres siciliennes. Sans aller jusqu'à ce pessimisme dramatique, nombre de gens appartenant à « l'élite » penseront du moins, dans leur for intérieur, que de pareilles mobilisations font trop d'honneur à l'Ecole, trop de bruit autour d'elle, et que tout cela va échauffer encore, de la manière la plus dangereuse, les ambitions de ses maîtres et de ses élèves...
Avouées ou cachées, tapageuses ou mélancoliques, comment s'expliquer ces résistances.
Pour Je comprendre, il nous faut nous représenter quelles idées l'école laïque incarne, et quelles causes ces idées servent ou desservent.
La pétition du 19 juin 1874 réclamait, disons-nous, un enseignement laïque, obligatoire et (frai ait . Que signifient ces trois mots? Quels devoirs rappellent-ils à la société ?
Nous réclamons un enseignement gratuit. — C'est dire que nous n'admettons plus que le pauvre, parce qu'il naît pauvre, reste fatalement privé des avantages que l'instruction assure aux hommes. Pauvreté n'est pas vice, dit-on. Nous ne voulons pas non plus que pauvreté soit infirmité. Or, dans la société civilisée où nous devons vivre, celui qui n'a pas reçu un minimum de culture, celui qui ne sait lire ni écrire, celui qui ne connaît rien de l'histoire de son pays et des principes qui le régissent, celui-là n'est-il pas une manière d'infirmé, à la fois aveugle et paralytique ? Ces espèces d'organes supplémentaires que l'instruction donne au civilisé, et sans lesquels on n'est désor-
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mais qu'une moitié d'homme, il importe que la société s'impose les sacrifices nécessaires pour qu'aucun de ses membres n'en reste démuni. Il importe qu'elle fasse valoir, par l'organisation d'un enseignement accessible à tous, les droits essentiels des déshérités.
Mais pourquoi demandez-vous que l'instruction soit obligatoire? — C'est que s'il plaisait au père d'isoler son fils dans une ignorance systématiquement maintenue, et de le retrancher ainsi de la société civilisée, nous entendons défendre au besoin le fils contre le père. A celui-ci nous ne reconnaissons pas plus le droit de séquestration intellectuelle (pie le droit de séquestration matérielle. En cette matière, c'est le droit d'apprendre qui prime tout. Et il ne s'agit nullement d'enlever à la famille pour donner à l'Etat la propriété de l'enfant. L'enfant n'appartient plus à personne, précisément parce qu'il est une personne. Mais, parce que c'est une personne encore en puissance et incapable de faire valoir ses droits elle-même, il n'est que juste que la loi de la collectivité intervienne pour sauvegarder ces droits contre tout arbitraire.
Que voulons-nous dire enfin en déclarant que cet enseignement doit être laïque ? — Nous rappelons que le temps n'est plus où une religion pouvait espérer, en enserrant
dans une même tradition consacrée toutes les pensées individuelles, fournir ses cadres à l'unité nationale. Nul ne peut plus dire qu'en dehors de telle ou telle religion, il n'y a pins de salut pour le pays. Qu'ils adhèrent à des confessions différentes ou refusent d'adhérer à aucune confession, les citoyens gardent la même valeur devant l'Etat. En leur demandant de collaborer à l'œuvré Commune, la nation n'entend plus tenir compte de leurs convictions religieuses ou irréligieuses, désormais « affaires privées ». Celui qui s'évade des enceintes sacrées n'est pas mis pour autant hors la loi nationale. Son incroyance a autant de droit au respect que les croyances des autres". Son enfant doit pouvoir être élevé sans scandale au milieu des autres enfants. Dans renseignement commun, les religions qui séparent les familles n'interviendront pas. Il importe en un mot que cet enseignement reste laïque pour que soient sau vegardés les droits de la pensée libre.
Droit de la pensée libre, droit de l'enfant, droit du pauvre, — voilà donc ce (pie rappelaient à la société les trois mots de notre pétition, voilà les revendications qui ont amené à la vie et comme fait sortir de terre nos écoles publiques. Par où l'on sent à quel point ce régime scolaire est étroite-
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ment apparenté, en effet, à l'esprit du régime républicain. Sous les réclamations que nous venons ne résumer, c'est dans ses lignes maîtressses la doctrine même de la démocratie que nous reconnaissons.
En proclamant ainsi le droit à l'instruction, n'assignons-nous pas comme fin à la société le développement des personnalités égales et libres ? Elles ne peuvent, pour se développer, se passer les unes des autres et toutes ont besoin pour croître de secours extérieurs. La raison ne fleurit que sur les alluvions des siècles ; l'individu ne saurait se constituer en se détachant de la société. Mais puisque les individus sont égaux en droit, la société devra s'efforcer de mettre à la disposition de tous, pour que chacun esssaie ses facultés et donne sa mesure, un même minimum d'outillage ; sans pouvoir assurer l'égalité au point d'arrivée, elle travaillera du moins à diminuer les inégalités du point de départ.
D'un autre côté, elle reconnaîtra l'indépendance idéale de ses pupilles. Contente de mettre à leur portée le capital intellectuel — instruments et matériaux de toutes sortes dont elle a la garde — elle laissera chacun en user à sa guise, chercher son point de vue, y bâtir à son tour sa demeure. Elle entend coordonner les raisons sans les jugu-
1er ; aider à leur mouvement, niais non les condamner à une immobilité mortelle. Sauvegarder pour chacun la possibilité de différer, ce sera donc à ses yeux une tache primordiale. En d'autres termes, à travers la fraternité, c'est à l'expansion des égales libertés qu'elle tend. Telle est la doctrine génératrice de la Déclaration des Droits de l'homme, telle est bien aussi celle qui a donné naissance à l'école laïque.
Et peut-être, au fur et à mesure que nous retrouvons les idées qui composent cette doctrine, sommes-nous frappés surtout de leur évidence et comme de leur simplicité. Peut-être comprenons-nous plus difficilement que jamais pourquoi l'on résiste à leur puissance. Elles nous paraissent à la fois naturelles et rationnelles, universelles et nécessaires. Et il nous semble que pour être forcé de s'incliner devant elles, il n'y ait en quelque sorte qu'à ouvrir sa conscience.
Toutefois qu'il y ait là une grande part d'illusion, un moment de réflexion suffit à nous en avertir. Jetons seulement les yeux sur le globe terrestre, et mesurons le domaine (pii appartient à ces idées. Cela suffira sans doute pour nous convaincre qu'elles
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sont moins simples et qu'elles s'imposent moins aisément que nous pouvions le croire aux consciences publiques.
Et en effet, il serait loisible de montrer bien des terres où cette notion, qu'il faut orienter l'organisation sociale tout entière vers le libre développement des personnalités égales, ferait l'effet d'un paradoxe incompréhensible. Là, où règne par exemple le régime des castes, comment concevrait-on la nécessité de mettre à la portée de chacun, avec un minimum de savoir, la possibilité d'essayer ses facultés et de chercher sa fonction ! La race et le métier sont ici accouplés pour l'éternité. Le fils du laboureur n'a besoin que de savoir diriger la charrue; le fils du guerrier, manier l'épée ; aux seuls fds des brahmanes, il importe de recevoir une instruction proprement dite. La culture intellectuelle est leur charge propre, leur monopole exclusif. Comment le principe du droit égal de tous à l'instruction pouvait-il germer dans des sociétés ainsi hiérarchisées, dont toutes les institutions essentielles proclament l'inégalité des hommes ?
De même, et a fortiori, l'idée qu'il faut laisser les individus chercher par euxmêmes, se faire leur opinion, rompre au besoin avec des traditions séculaires, cette
idée répugne à la constitution même de beaucoup de sociétés. Les crimes les plus cruellement punis y sont les crimes de lèse-croyance ; l'audacieux qui se détourne «les idées reçues, n'attire-t-il pas sur le peuple entier les colères divines ? La conscience collective pèse en un mot de tout le poids des traditions consacrées sur les consciences individuelles et leur interdit les divergences. On n'entend pas, dans ces pays, l'espèce de bourdonnement d'abeilles que font les esprits chercheurs en quête de leur butin. La vie spirituelle y est immobilisée et comme pétrifiée dans le prestige de l'autorité.
(( L'autorité spirituelle est nécessaire » ; « les inégalités sociales sont légitimes » ; — • on peut dire que ces deux idées, directement contraires à celles que nous évoquions tout à l'heure, régnent sur un domaine beaucoup plus étendu. D'une manière générale, presque tout l'Orient leur appartient. Et il apparaît ainsi que les principes dont nous louions la simplicité et l'universalité n'ont pu se faire jour qu'à l'extrémité d'une des parties du globe : ils ne s'épanouissent que sur l'Occident.
Et pour s'épanouir ainsi, combien de siècles ne leur a-t-il pas fallu ! Ce qui est vrai dans l'espace est vrai dans le temps.
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Comme elles ne s'établissent que sur certains points de la terre, les idées libérales et égalitaires ne se développant qu'à un montent donné de révolution. Kilos ne trouvent pas leur placé dans notre moyen âge. CVstdire, connue on l'a bien des fois observé, que le passé de nos sociétés ressemble étrangement au présent des sociétés autoritaires et anti-égalitaires. Pendant une longue période, la terre occidentale est recouverte et comme submergée par L'esprit oriental.
Et sans doute, dès ses premières phases, la civilisation de l'Occident montre des tendances originales. Sur la terre qui lui appartient passe un souffle tiède et doux, qui laisse les âmes attendries et comme dilatées. L'esprit chrétien révèle aux hommes leur communauté d'essence : si différents qu'ils soient par leur costume, leur race, leur situation sociale, ils sont comme les fils d'un même père, ils appartiennent à une même société idéale ; le principe invisible, l'être intérieur de chacun d'eux possède une valeur infinie ; il faut donc leur reconnaître à tous une égale dignité. Il y avait là des paroles dont l'Occident ne devait pas oublier la résonnance : il les répétera, le moment venu, pour autoriser ses efforts émancipateurs.
C'est en ce sens que les républicains de 48 se plaisaient à présenter l'esprit démocratique comme une sorte de réincarnation de l'esprit chrétien. Un des ancêtres de l'école laïque, Quinet, a précisément signalé ce qui transparaît, à travers la Révolution, de ta doctrine de Jésus. Et, à en croire Louis Blanc, le socialisme même n'aurait été que y l'Évangile en action»....
Mais en fait, combien vite les tendances égalitaires de l'Évangile ont été contrariées et comme déboutées par le progrès même de l'organisation religieuse, on le sait de reste. En s'installant sur la terre et en prenant sa part de la puissance publique, la religion se trouvait rejetée du côté des puissants. Elle mettait ses prestiges et ses dogmes, toutes ses forces de persuasion et de contrainte au service des hiérarchies consacrées. Et l'on s'aperçoit que l'idée qu'elle se faisait de la vie éternelle dans l'autre monde avait le grand avantage d'enrayer, comme inutiles ou même comme impies, les efforts destinés à réorganiser, dès ce bas monde, les conditions de la vie humaine. Notre séjour ici-bas est-il autre chose qu'un court passage, et la terre, une vallée de larmes vite traversée ? A quoi bon s'évertuer pour améliorer son sort dans la société ? S'il y est misérable, remerciez plu-
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tôt la mystérieuse bonté de Dieu : les pauvres gagnent plus aisément le ciel. Ainsi, jetait-on dans la balance de la justice le poids de l'éternité! On compensait, on contrebalançait, on annulait eu quelque sorfe, par la confiance en la justice céleste, l'aspiration vers ta justice terrestre.
C'est contre ce détournement de l'espérance humaine que proteste le socialisme. Il est essentiellement un effort pour ramener cette espérance du ciel sur la terre, pour substituer, à la préoccupation du salut individuel dans l'autre monde, le souci du salut collectif ici-bas, pour élargir la vallée de larmes en plaine ensoleillée, où chacun, avec sa part normale de travail, aurait sa part légitime de bien-être et de joie. Et c'est pourquoi beaucoup pensent aujourd'hui, contrairement aux premiers théoriciens du mouvement démocratique, que le socialisme et le christianisme sont orientés en sens inverse, et qu'entre leurs manières d'entendre l'égalité des hommes, l'histoire même a révélé un antagonisme radical.
Et ce que nous disons des tendances égàjitairès de la religion qui a dominé l'Occident, nous pouvons le redire, toutes choses égales d'ailleurs, de ses tendances libérales. On a souvent remarqué en effet — et un antre ancêtre de l'école laïque, Guizot, a
insisté sur cette remarque — qu'en distinguant ce qui revient à César et ce qui appartient à Dieu, en établissant, au delà et au audessus des royaumes terrestres, un royaume qui n'est pas de ce monde, en séparant, en un mot, l'ordre spirituel et le temporel, le christianisme intimait à la société le respect du « for intérieur » et excitait l'individu à réclamer, envers et contre tous, la liberté de conscience.
Mais ici encore, avec quelle rapidité cette tendance a tourné court ! Le ehristianisme persécuté n'a-t-il pas, dès qu'il l'a pu, pris la hache et la torche du persécuteur ? Dès qu'elle a senti que la force était à son service, l'Eglise n'a pas résisté à la tentation d'en user à son tour, pour garder la haute main sur les consciences .Et peut-être cet autoritarisme brutal était-il logique, en effet. Peut-être, entre les deux « respects » — celui que doit la créature humaine aux vérités révélées, et celui que la pensée libre se doit elle-même — entre le devoir de croire et le devoir de critiquer, subsiste-t-ii une contradiction profonde ? C'est en ce sens qu'on a pu soutenir que, plus encore que l'idée socialiste, l'idée libérale répugne au christianisme collèrent, qu'ainsi le Syllabus est en germe dans l'Evangile, que ce fruit de douceur cachait le noyau amer et rude
l'école laïque
d'oîi devait sortir, pour le malheur de l'Occident, non pas l'arbre de vie, mais l'arbre de mort, celui dont l'ombre froide paralyse et tue, l'arbre envahissant de l'intolérance dogmatique,
Tl est donc vrai que, malgré ses caractères primitifs et originaux, notre civilisasation avait laissé s'installer chez elle les institutions les pins antiïibérales aussi bien que Jes plus antiégalitaires. Il est vrai que sur ce soleil des esprits qui se lève à l'Oceiçent, le nuage oriental avait gagné. Pour prendre conscience d'elles-mêmes et imposer des transformations à l'organisation sociale, nos idées ont donc dû livrer des batailles longues et acharnées. Bien loin que la notion du droit égal des personnes humaines nous ait été donnée toute faite, il a fallu la conquérir pied à pied, de hante lutte. En ce sens, la fondation de l'école laïque apparaît comme le dernier acte d'un drame séculaire. Pour que les notions sur lesquelles cette école repose fussent amenées au jour, il a fallu, pendant de longues générations, les efforts conspirants des penseurs et des foules.
Nous avons donc quelque droit d'être émus, en effet, si nous regardons avec les yeux de l'esprit les murailles de nos écoles. Ce ne sont pas seulement des maçons de
ehair et d'os qui les ont dressées : (Tin visibles constructeurs travaillaient avec eux. Et non pas seulement ceux qui ont nommément réclamé l'institution d'un enseignement laïque, les Jules Ferry et les Paul Bert, les Macé et les Duruy, les Quinet et les Guizot; mais bien tous ceux qui, au xvme, au xvuc, au xvic siècle, ont osé regarder en face les préjugés et les privilèges, déchirer quelque voile, dénoncer quelque tyrannie : tous ceux-là, si solitaires parfois qu'ils aient vécu, apportaient leur pierre pour la maison d'école de la démocratie. Et si toutes ces pierres ont été rapprochées, assemblées et cimentées, si l'effort de ces penseurs n'a pas été perdu pour la société, c'est que, peu à peu, leurs idées sont descendues jusqu'au sein de la masse; elles se sont faites peuple. La foule a pris sous son patronage la liberté et l'égalité ; elle-même a gâche le plâtre ; et c'est ainsi qu'elles se sont élevées sur tous les points du territoire, ces humbles maisons qui sont en vérité, les asiles et les bastions de la civilisation occidentale.
Nous comprenons maintenant quelles résistances la fête de l'école laïque devait fatalement rencontrer. Au fur et à mesure que nous nous représentons plus claire-
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ment l'histoire des idées qu'elle incarne, nous apercevons aussi, dans toute leur ampleur, les traditions et les intérêts que leur progrès contrarie. Malgré tant de terrain gagné depuis le moyen âge, nous sentons que ces idées ne sont pas encore maîtresses chez nous. En réalité, le drame continue L'Occident n'a pas achevé de vaincre l'Orient. Il y a aussi, en ce sens, un « péril jaune » intérieur. Nous avons encore parmi nous trop d'âmes asiatiques, ou plutôt, nous avons tous, plus ou moins, l'âme trop asiatique, pour peu que nous jouissions, dans Tordre actuel, de quelque part des privilèges. Dès lors, les exigences libérales et égalitaircs nous paraissent aisément effrayantes ; et nous pensons volontiers qu'on va trop vite ou trop loin dans le sens de la laïcité et de la gratuité....
Et comment, en effet, les tenants de l'ancienne discipline ne seraient-ils pas exaspérés de tant de progrès subversifs ?
Essayons seulement de nous mettre dans l'état d'esprit d'un catholique convaincu. Son Église, naguère, régnait sans conteste sur la nation. La plupart des fonctions que l'État a successivement assumées, elle les exerçait primitivement. Du moins, pendant de longs siècles, avait-elle forcé les pouvoirs publics à lui réserver une place à
part, à lui montrer des égards tout spéciaux. Est-il étonnant, dès lors, que chaque fois qu'on touche à quelques-uns de ses privilèges antiques, elle soit tentée de crier au voleur ? L'idée qu'elle devrait rentrer dans le droit commun est, en réalité, une idée insupportable et comme incompréhensible à nombre de ses fidèles. Nous avons été témoins que, lorsqu'on les rappelle au respect de la loi de leur temps, ils crient sincèrement qu'on leur arrache le cœur et les entrailles, comme à de simples Arméniens.
Ce même état d'esprit explique leur attitude à l'égard de l'enseignement laïque. Ils vont répétant que notre école n'est, en réalité, qu'une machine de guerre contre leur cathédrale, que tout ce que nous demandons à l'instituteur, c'est d'affirmer sur tous les tons l'absurdité de leur croyance, qu'il n'est et ne saurait être autre chose qu'un (( anticuré », un « curé d'athéisme ». Et ainsi, notre libéralisme ne serait qu'une façade. Nous mentirions à la neutralité promise. Pour mieux étouffer des adversaires politiques, nous foulerions nousmêmes tous nos principes aux pieds.
Quelles équivoques se cachent sous cette argumentation, nous l'avons dénoncé vingt fois. Elle est bien le fait d'hommes dont la
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croyance a possédé naguère le monopole de l'éducation, et qui restent persuadés que cette croyance est encore aujourd'hui le fondement nécessaire de l'unité nationale. Incapables de comprendre qu'on puisse enseigner Ja morale en dehors de leur religion, ils ne s'aperçoivent pas que, dans la nation moderne, la variété des croyances et la multiplication des incroyances nous font précisément une loi de délimiter, en dehors de toute religion, le champ de la morale commune. Nous organisons cette morale contre votre Dieu ? Non pas ! nôtre libéralisme nous Je défend. Mais sans votre Dieu, pourquoi pas ? Le même libéralisme nous le commande. Sur l'édifice des connaissances acquises et des règles reconnues, toutes les croyances religieuses restent libres de planter leur bouquet ; mais il n'appartient désormais à aucune de poser solennellement, comme naguère, la première pierre des édifices publics.
Au surplus, le vrai débat n'est peutêtre pas là. Si l'on s'alarme des progrès de l'idée laïque, c'est peut-être moins, comme le remarquait M. Clemenceau, à cause des croyances qu'à cause de la puissance compromise!, — à cause des intérêts de classe menacés. De tout temps, les privilégiés ont compris que rien n'était plus dangereux, pour
Tordre dont ils jouissent, que l'instruction des déshérités. Qu'on se rappelle les pénalités sévères édictées par les planteurs américains contre quiconque tenterait d'apprendre aux nègres à lire et à écrire.
Toutes choses égales, nos « classes supérieures » éprouvent, en voyant la masse tout entière monter vers [la science, une inquiétude de même qualité que celle des planteurs. Si elles s'effraient tant de l'incroyance religieuse, c'est que celle-ci, pensent-elles, ne précède que d'un pas l'impatience sociale. Plus le peuple devient « conscient », plus il est apte à comprendre sa situation et sa fonction dans le monde et dans l'histoire, plus sont nombreux ses moyens d€ réflexion et d'action, — et plus aussi sera-t-il nécessaire de compter avec lui ; moins aisément, il subira les contrats léonins ; il faudra désormais traiter réellement d'égal à égal. Dès lors, comme on dit dans les salons, « la vie devient impossible, on ne pourra plus trouver de bons domestiques ». Un armateur en Bretagne m'exprimait naïvement ces sentiments de crainte. « Nos Islandais aussi commencent à prendre conscience de leurs droits, les misérables! Bientôt, le métier d'armateur ne vaudra plus rien. » De même, combien de propriétaires, dans le Midi, ne tremblent-ils pas
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quand ils voient les ouvriers des champs faire effort pour s'organiser et discuter collectivement avec eux les conditions de travail : « Les syndicats agricoles, ce sera la plaie, du siècle. » En deux mots, comme en cent, le jour où le peuple « saura », tout le monde a le sentiment que les temps seront proches où les pauvres, suivant l'énergique expression de Renouvier, ne se laisseront plus « manger par les riches ».
C'est sans doute la perspective de ces transformations économiques qui trouble le sommeil de la bourgeoisie bien pensante ; et c'est pourquoi aussi on voit ses « intellectuels » attitrés, dans une espèce d'agitation fiévreuse, faire flèche de tout bois contre la démocratie, substituer, pour l'atteindre plus sûrement, la machine de guerre des découvertes scientifiques à celle des traditions religieuses, et s'efforcer de river le prolétariat à sa chaîne, non plus au nom des volontés divines une fois révélées, mais au nom des lois de la nature patiemment épelées. On se rappelle Y Etape de M. Paul Bourget. Tous les malheurs imaginables fondent sur un pauvre homme, d'ailleurs le plus honnête homme du monde; mais il a eu l'audace, lui fils de paysan, de
devenir, à la force de son cerveau, professeur dans un lycée de Paris. Il s'est élevé trop haut et trop vite : il a brûlé l'étape ; il a contrarié les « continuités » naturelles. Il était donc fatal, il était juste qu'il fût puni. Et à qui la faute, sinon, sans doute, à l'école laïque, qui l'a découvert, poussé, lancé hors du sillon paternel ! Et que dire alors de ces institutions par lesquelles l'école essaie aujourd'hui de prolonger et d'approfondir son œuvre, les cours d'adultes, les universités populaires ? Autant de poteaux indicateurs propres à dévoyer les esprits, en les jetant à la poursuite d'un idéal chimérique. Ne dit-on pas que la démocratie s'eflbrcant d'assurer ainsi la participation de tous à la vie spirituelle, c'est « l'arbre tout entier voulant devenir Heur » ? Vœu manifestement absurde, contraire aux lois les mieux établies de la différenciation.
A quoi il faut répondre que nous n'avons jamais nié ni l'inégalité naturelle des facultés, ni la diversité nécessaire des fonctions. Nous soutenons seulement, d'abord, que pour que la société obtienne la meilleure adaptation possible des fonctions aux facultés, il est utile qu'elle mette à la disposition de tous les individus le minimum indispensable des moyens de développement. Nous ajoutons que la division du travail dans
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l'humanité ne comporte pas la même rigidité que la différenciation dans la nature Une fois accompli leur service social de chaque jour, pourquoi ne serait-t-il pas donné à tous les hommes de « cultiver leur jardin », d'élever leur esprit, de faire aussi leur métier d'homme ? Déclarer a priori m programme irréalisable, c'est annuler d'un trait toute la distance qui sépare la civilisation de la nature et les sociétés humaines des organismes.
C'est par la même distinction qu'on répondra à ceux qui opposent à l'effort de la démocratie pour améliorer la condition de la masse, non plus les lois de la différenciation, mais les lois de la concurrence. Vous essayez, nous disent-ils, de limiter le « laissez-faire », de réglementer « l'anarchie économique », et d'en atténuer les contre-coups. Mais prenez garde de vous heurter aux lois qui commandent le progrès de tous les êtres vivants : Darwin ne vous a-t-il pas rappelé que ce progrès n'est qu'une résultante de la lutte pour la vie ? A quoi Renouvier encore avait riposté par avance : « Hommes d'Etat, qui vous efforce cez de nous gouverner, si vous croyez en « l'aveugle fatalité, si la force est votre « Dieu, le hasard votre loi, si l'homme vous « semble fait pour suivre la morale de la
« haleine et du lion, l'état de la société doit « vous sembler légitime autant que naturel. « Mais alors cesser de nous vanter votre « civilisation : ce n'est qu'un habit pailleté « qui recouvre la pourriture. Cachez-nous ce bien aussi ce grand nom de République, « puisque tout ici-bas sera toujours pour «. quelques-uns ! »
Par ces paroles sévères le philosophe dénonce non seulement le manque de sympathie, mais le manque de clairvoyance de ces savants conservateurs. Occupés à invoquer les lois de la nature, ils n'oublient qu'une chose : les nécessités de l'histoire, la force des choses humaines, la logique des idées et des événements. Ils ne voient pas que, pour que la République devienne en elTet la chose de tous, aux réformes politiques des transformations économiques devront nécessairement s'ajouter; que cet enchaînement de réparations est logique ; qu'il est contradictoire, comme le disait déjà Tocqueville, que le peuple soit ce à la fois misérable et souverain », et qu'il est naturel qu'il use de plus en plus de sa souveraineté pour se garantir de la misère. C'est donc le cas de répéter: « Ils ont des yeux et ils ne voient point; ils ont des oreilles et ils n'entendent point. » Ils n'entendent pas, ils ne voient pas la vague qui vient
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de si loin, et qui s'enfle et qui écume pour l'assaut des derniers moles. Et ainsi ils commettent l'erreur capitale, on pourrait presque dire le péché mortel, qui est de ne pas comprendre, et par suite de ne pas aimer sort siècle. En vain ils tendent les bras vers les temps bénis où toutes les autorités étaient respectées et toutes les inégalités consa^ crées. Vous êtes embarqués. La barque qui porte la fortune de l'Occident vous entraine irrévocablement vers d'autres rives. Et plutôt que de vous lamenter inutilement il serait sage de monter à votre tour dans la mâture, de seconder le. dessein du pilote, de prendre votre part de la manœuvre.
Et, en effet, lorsqu'on se trouve en présence de forces collectives aussi puissantes, c'est folie sans doute de vouloir les contrecarrer. Mais c'est sagesse d'essayer de les éclairer, et sinon de dépenser ses elforts pour leur imposer une direction — ce qui serait peut-être encore trop ambitieux — du moins de les aider à se diriger elles-mêmes. Qu'elles deviennent de plus en plus « conscientes » et réfléchies, qu'elles conçoivent de plus en plus clairement, avec le but auquel elles tendent, les moyens pratiques qui les y conduisent, et peut-être les trans-
formations qu'elles imposent au monde occidental lui imprimeront-elles moins de dangereuses secousses. Ces transformations seront plus efficaces, sans doute, et leurs résultats plus durables — il faut le souhaiter — mais au moins leur mode opératoire sera-t-il moins coûteux, moins sanglant. On fera peut-être, à force de lumière répandue, des économies d'explosions. C'est à cela, en préparant dès aujourd'hui une société plus éclairée en même temps que plus juste, que l'instruction universelle travaille.
Et c'est ici que se manifeste le plus crûment l'aveuglement étrange de nos détracteurs-jurés. Ils accusent nos écoles de déchaîner, sur tout le territoire, le torrent dévastateur de l'envie populaire. Ils ne voient pas qu'au contraire ce sont peut-être elles qui permettront, en organisant dans tous les cantons le reboisement moral de la France, d'éviter la ruée des eaux, de canaliser leur énergie, de transformer leur fureur en forces motrices utilisables. Macaulay se demandait naguère si l'entrée en ligne des masses ouvrières ne serait pas pour la civilisation occidentale comme une nouvelle invasion de barbares, derrière laquelle il faudrait tout reconstruire à frais nouveaux. Ch. Gide au contraire fait prévoir que, sans doute, les révolutions futures seront moins dramati-
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ques; elles s'opéreraient sous la pression raisonnée de la démocratie, par les soins d'hommes nouveaux, tenant à la fois du légiste et du technicien, connaissant les réalités de la vie ouvrière et sachant dans quelle inesure, en portant sur quels points, l'organisation juridique les peut modifier. Si les choses doivent se passer ainsi, si la civilisation occidentale doit développe]* sans cataclysme sa logique propre et aller rationnellement jusqu'au bout de sa destinée, c'est sans doute au développement de l'enseignement laïque qu'en reviendra l'honneur.
Et nous savons bien qu'en lui assignant cette mission, en le présentant coin me le régulateur désigné des transformations; exigées par la démocratie, nous senihlons esquisser un programme bien ambitieux. Tl est de fait que pour accomplir toute sa, tâche, pour éliminer progressivement tout ce qui subsiste d'oriental jusque dans la constitution de nos sociétés, renseignement laïque devra élargir son domaine, et assouplir ses méthodes. Il importe seulement de noter dès à présent qu'en cette matière, comme en beaucoup d'autres, les procédés qui font le plus de bruit ne sont pas toujours ceux qui font le plus de besogne, et que, pour combattre ce c< péril jaune » auquel nous
faisions allusion, les plus actifs ne sont pas toujours les plus brutaux, les plus « directs ».
A cet égard les maîtres n'auront pas trop peut-être de tout leur sang-froid pour résister aux suggestions de l'état de lutte fiévreuse où nous vivons. A bien entendre certains « amis de l'école », ne semblerait-il pas en effet (pie la tâche essentielle du maître consisterait à démontrer de toutes les façons que tous les croyants sont des imbéciles, et tous les possédants des égoïstes ? Nous estimons qu'une pareille tactique, outre qu'elle sci ait difficilement conciliable avec les principes libéraux que nous devons d'abord respecter nous-mêmes, n'est pas non plus la mieux faite pour bâter la réalisation des idées égalitaires. Pour les faire vivre et s'incarner enfin dans les mœurs et les codes, il ne s'agit point de s'attarder aux négations. Préférons un esprit plus positif. Fournissons aux enfants une alimentation de plus en plus riche, pour le plus grand développement de la pensée libre et la meilleure organisation de faction sociale. En même temps que nous leur ouvrons le monde des livres, apprenons-leur à observer la réalité sociale qui les touche, à en distinguer les tenants et les aboutissants, à discerner sur quels points, pour la modifier suivant le vomi de la démocratie, il fuit peser avec en-
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semble et avec méthode. C'est par ces détours patients que se préparent les émancipations durables. C'est ainsi, peut-être, sans écroulement et sans tumulte, que les pierres moussues des préjugés et des privilèges se trouveront descellées une à une et remplacées, au fur et à mesure, par les granits neufs que le peuple aura équarris...