‹ Solidarisme et libéralismeChapitre 8 sur 10 · PATRIOTISME · texte numérisé non relu

PATRIOTISME

C'est un devoir, pour celui qui est chargé (renseigner la morale aux élèves de nos écoles, de tenir sa conscience individuelle en communication avec la conscience sociale, c'est-à-dire de rechercher, au milieu même des polémiques quotidiennes, les principes qui paraissent s'imposer à tous et que personne n'oserait publiquement désavouer. S'il ne réussit pas, à propos de toutes les questions, à dégager ces principes communs, il lui restera d'être impartial, c'est-à-dire, d'unir la tolérance à la sincérité, et de mettre en valeur l'opinion des autres aussi bien que son opinion particulière. Mais avant de s'arrêter à cette attitude dubitative, il fera du moins tous ses efforts pour délimiter et sauvegarder les champs d'idées sur lesquels les opinions des contemporains, même divergentes, peuvent se rencontrer encore. Pour faire œuvre positive, il ne se contentera pas d'ob-

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server scrupuleusement l'impartialité, il s'attachera d'abord, consciencieusement à l'unanimité.

Il semble que la méthode ainsi définie doive être d'une application particulièrement aisée lorsqu'il s'agit d'enseigner le patriotisme. L'amour de la patrie ne planet-il pas au-dessus des querelles particulières ? Et ne s'apaisent-elles pas comme par enchantement sitôt que, à l'annonce d'un danger national, il se rapproche de terre pour rallier les âmes ! Telle a bien été, en effet, au xixc siècle, la fonction réconciliatrice du patriotisme. Et c'est cette même fonction qu'il exercerait demain encore, si l'unité nationale se sentait réellement menacée.

Toutefois, si nous cherchons présentement, pour les mieux enseigner, à préciser les sentiments qu'inspire la patrie, et si, pour savoir comment ils se définissent à l'heure actuelle, nous prêtons l'oreille aux polémiques instituées à ce sujet, nous éprouverons une surprise pénible. Nous n'entendrons d'abord qu'un tumulte de voix discordantes et injurieuses. Et nous nous apercevrons vite que jamais on ne s'est battu avec

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plus de violence et de perfidie qu'aujourd'hui, autour de « l'autel de la patrie ». Que si nous essayons de dégager le sens des arguments que se lancent les partis adverses, nous constaterons qu'en effet ils ne s'entendraient nullement sur la manière dont nous devrions orienter notre enseignement du patriotisme: les uns prêchent avant tout un patriotisme concret et réaliste, les autres, un patriotisme idéaliste. Ceux-ci souhaitent (pie l'amour de la patrie soit réfléchi et raisonné, ceux-là le préfèrent instinctif et irrationnel. « Qu'il soit.compréhensif et accueillant » disent les uns, « qu'il soit exclusif », disent les antres : « il y a des mots et des idées qu'on n'entend jamais d'une manière trop étroite ». Devant cette diversité d'injonctions, n'est-ce pas une ironie que de nous renvoyer aux idées (t unanimes » qui doivent servir de points de repère à notre enseignement ?

Il importe cependant de se demander si ces opinions sont aussi irréductibles qu'il le semble au premier abord, et si leur opposition même n'est pas souvent, pour les besoins des polémiques, exagérée comme à plaisir. Dans l'ardeur de nos luttes politiques, beaucoup sont préoccupés avant tout d'excommunier leur adversaire, de le discréditer à jamais. Aussi sont-ils portés à employer

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couramment les procédés de grossissement, sinon de < I éfo rmation systé matique . Ils ] etiei idront les formules de défi lancées par quelque franc-tireur pour en rendre tout un parti responsable, ils isoleront soigneusement une phrase de son contexte pour jeter le ridicule ou l'odieux sur toute une doctrine. Ils jugeront et exécuteront un homme, non sur ce qu'il a dit précisément, mais sur ce qu'il a dû vouloir dire : pour le flétrir plus commodément, ils prétendront formuler eux-mêmes ses pensées intimes. Avec de pareils procédés, on exaspère toutes les différences, on élargit tous les fossés. C'est le résultat ordinaire de la méthode « journalistique ».

Mais il est clair que la méthode de l'éducateur laïque doit être précisément l'inverse de la méthode du journaliste. S'il est vrai, comme le disait Quinet, que notre rôle est d'accorder ensemble des mondes dont la loi est de s'exécrer mutuellement, nous devons nous garder par-dessus tout de la manie de l'excommunication. « Les juifs, à cause de leur race — les catholiques, à cause de leur pape — les socialistes, à cause de l'Internationale, sont incapables de servir la France ? » Si nous partageons l'une quelconque de ces convictions, notre mission nous sera difficile : nous risquerons de manquer à ce respect

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des divergences qui est la loi originale des sociétés modernes en même temps que le principe générateur de l'école laïque. Bien plutôt devons-nous, en cette matière comme en toutes les antres, « chercher ce qui nuit et non ce qui divise ». Plusieurs conceptions du patriotisme sont en présence ? Travaillons à discerner leurs points de réconciliation. Demandons-nous si, en remettant à leur plan et en présentant à leur moment les diverses tendances que ces patriotism.es représentent, nous ne pourrions pas retenir dans notre enseignement le meilleur de chacun d'eux.

Et, sans doute, cet elïort de classification conciliatrice implique déjà un choix. Il est clair qu'en vertu même de notre méthode, nous allons pencher vers les conceptions eompréhensives et raisonnées plutôt que vers les conceptions exclusives et instinctives du patriotisme. Mais d'abord, cette inclination dérive sans doute nécessairement des principes qui s'imposent à l'enseignement laïque ; nous ne pourrions la renier sans faillir, en même temps qu'à la loi de tolérance sociale, à la loi de sincérité intellectuelle qui doit gouverner tout cet enseignement. Et puis, il est vraisemblable que nos préférences inévitables ne nous empêcheront pas de rendre justice à ceux mêmes

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dont nous nous détacherons, et d'utiliser plusieurs de leurs conseils.

Il ne s'agit nullement, par e\emple,de méconnaître la fonction des sentiments spontanés dans ta formation du patriotisme, ni de nier q'ue notre enseignement, s'il veut collaborer à cette formation, n'ait tout d'abord qu'à imiter les procédés inconscients dé la vie.

On dit à bon droit de l'amour de la patrie qu'il est un sentiment naturel, s'il est vrai qu'il n'est qu'un prolongement et qu?un élargissement de la sympathie qui attache l'enfant à ses parents et à son foyer. Les choses et les êtres que ses regards rencontrent, qui l'entourent et le soutiennent, i] les aime sans effort et sans calcul. Le décor familier qui lui fournit ses premières impressions — qui lui fournira ses derniers souvenirs — ne sert pas seulement de fond à son développement; il en est une partie constitutive; il s'incorpore à la personnalité naissante. Au furet à mesure que cette personnalité grandit, quelle voit plus loin, qu'elle prend contact avec pins d'êtres et de clîoses, à mesure aussi s'allonge le rayon de ces « amitiés » spontanées. Et c'est ainsi.

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progressivement, par un travail silencieux d'assimilation qui, chaque jour, englobe des éléments plus nombreux, que rameur du foyer se dilate en amour de la patrie.

On aperçoit ici en quel sens renseignement prolonge et élargit la vie même. Il met à la disposition de l'enfant ma4 connaissance scientifique de son pays; et cette science, par cela même qu'elle étend le cercle de son expérience, donne de l'élan à ses sympathies premières. La géographie et l'histoire ne sont autre chose que deux formes de l'imagination collective qui se déploie dans l'espace et dans le temps, et entraîne hors de ses limites naturelles l'imagination de l'individu. Par leur entremise, Tentant est comme enlevé et porté sur la, montagne. On lui tait voir au loin, non pas seulement les mouvements du terrain et la distribution des eaux, mais les pérégrinations des tribus, rétablissement des cités, la coordination des provinces ; on lui découvre les assises du sol qui le porte, les racines des institutions qui l'ombragent, les sources des idées qui l'alimentent. On lui rend le lointain prochain et le passé présent. On accroît ainsi le nombre des choses qui lui sont familières, entre lesquelles tous ses souvenirs circuleront sans effort, et que sans effort, il préférera toute sa vie,

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La méthode ainsi employée est réaliste.

Elle part des faits; elle nourrit le patriotisme d'impressions; elle se fie, pour transformer en obligatioi is ces im] >ressi< >ns mêmes, à la chimie obscure des sentiments. On peut dire quelle est doublement naturelle : en ce sens que le maître remploie spontanément, et qu'il ne fait, en remployant, que seconder un travail qui, sans lui, s'ébauchait spontanément chez Télève.

Est-ce à dire que cette méthode soit suffisante, et que nous ne devions pas nous préoccuper d'ajouter des raisons à ces impressions, ni de soumettre ces sentiments eux-mêmes à l'épreuve de la critique ? On sait combien il est imprudent d'abandonner les rênes à l'inconscient. La foule des « instincts sous-jacents » est toujours mêlée, et il n'est pas rare, si l'on veut à toute force garder un bandeau sur les yeux, qu'on se laisse mener par les plus brutaux, les plus contraires aux intérêts mêmes de la patrie, les plus hostiles aux principes vitaux des sociétés modernes. C'est ce que parait avoir suffisamment prouvé l'expérience nationaliste. Et puis, si rigides que l'on veuille conserver les tendances instinctives, la crise de la réflexion vient tôt ou tard. Dans une civi-

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lisation comme la nôtre, elle est désormais inévitable. C'est pourquoi, — sans parler des devoirs spéciaux que nous impose le souci de la sincérité intellectuelle, — une prudence élémentaire nous conseille de préparer des réponses aux questions qui ne manqueront pas de se formuler.

Confrontons donc, avec l'idéal qui parait s'imposer à la conscience sociale de notre époque, les sentiments que la vie a déposés dans notre conscience individuelle, et demandons-nous en quel sens cet idéal les justifie, en quel sens il tend à les orienter.

L'idéal qui parait s'imposer à la conscience sociale de notre époque, celui qui coin mande au mouvement des institutions et que peu de gens oseraient publiquement désavouer, s'exprimerait assez clairement, scmble-t-il, par la synthèse de deux idées (pli se font antithèse, qu'on a longtemps opposées comme irréductibles, et qui, dans la réalité, peuvent fort bien s'adapter l'une à l'autre : l'idée individualiste et l'idée solidariste. Nous souhaitons que le plus grand nombre possible d'individus deviennent des personnes humaines dignes de ce nom, qu'ils puissent exercer des activités autres que des activités purement mécaniques, et satisfaire des besoins autres que les besoins purement organiques; qu'ils arrivent enfin, par la pos-

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session, non pas seulement du nécessaire physique, mais du nécessaire moral, à une liberté véritable. Mais nous savons que cette libération progressive ne saurait être réalisée sans une coopération incessante, que selon là par o le de Fichte lui-même , « l'homme n'est qu'un être raisonnable et libre parmi les. hommes », et les efforts conspirants de tous sont nécessaires pour sustenter, non seulement la vie matérielle, mais la vie spirituelle de cl lacune. C'est en ce sens que le solidarisme nous apparaît an soubassement même de l'individualisme.

Mais comment le solidarisme nous ramène au patriotisme, c'est ce qu'il n'est pas difficile de montrer. En dénombrant — du pain au langage, et de l'outil au livre, — les instruments et les capitaux de toutes sortes qui sont les conditions nécessaires de notre survie, il insiste sur la dette dont chacun de nous doit se libérer. Mais envers qui ? Ceux qui ont accumulé pour nous ces capitaux, ceux qui ont façonné ces instruments ont disparu à jamais : les ancêtres sont des créanciers qui se dérobent à tout paiement. Il reste que nous reportions sur leurs œuvres les soins que nous voudrions leur rendre à eux-mêmes. Cultivons avec amour le sol qu'ils ont défriché ; élevons plus liant l'édifice dont ils ont posé la première pierre;

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sauvegardons, pour ceux qui ne sont pas encore, le patrimoine légué par ceux qui ne sont plus. Insérer notre effort personnel dans cette vie collective, c'est le seul moyen que nous ayons de ne pas recevoir sans donner, de ne pas jouir sans produire, de ne pas détériorer l'ensemble et nous dégrader nous-mêmes par cette injustice essentielle qui s'appelle l'ingratitude.

.Mais, dira-t-on, le solidarisme apparaît aujourd'hui tourné vers l'avenir bien plutôt que vers le passé. Il est plus préoccupé de réformes que de traditions. Plus que la voix des morts qui parlent en nous, il écoute la voix de ceux qui proclament leur droit à la vie. Par cela même qu'il désire, pour le [tins grand nombre possible d'individus, d'égales possibilités de libre développement, et le nécessaire moral aussi bien que le nécessaire physique, il ne tolérera pas qu'on laisse faire les lois naturelles : il exigera de nouvelles lois sociales. A la solidarité du fait, il entend superposer une solidarité de droit, grâce à laquelle les droits égaux des personnes humaines seraient enfin réellement sa respectés: c'est tout un plan de réorganisation que le socialisme porte dans sa doctrine.

Sans doute, mais c'est pour lui une nouvelle raison de nous rattacher à la patrie.

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Elle nous apparaît, de ce point de vue, connue l'indispensable instrument de la justice sociale. Il nous est difficile, sans doute, de nous représenter la forme précise des institutions par lesquelles les risques et les avantages collectifs devront être mutualisés, et les individus assurés contre le manque de travail aussi bien que contre les accidents de travail, contre la vieillesse aussi bien que contre la maladie. Mais ce que nous pouvons dès à présent prévoir, c'est qu'il y faudra une énorme dépense <F « administration », et tout un jeu nouveau de règlements et de contrôles, d'inscriptions et de versements. Que le soin d'organiser ces services revienne à l'Etat même ou soit confié à des groupements partiels — syndicats, mutualités, coopératives — qui coordonnent leurs activités, toujours est-il que cet effort devrait nécessairement prendre son point d'appui dans les cadres de la nation. Pour tendre cette multiplicité de fils protecteurs, ce ne serait pas trop de tous les poteaux dont son territoire est jalonné. Un droit nouveau ne peut naître là où les hommes n'ont pas à leur disposition tous les moyens nécessaires pour s'entendre, former une opinion publique et la faire peser sur les institutions. Pour qu'ils inscrivent dans la réalité juridique un progrès quel-

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conque, encore leur faut-il des organes de délibération et d'action collectives. C'est dire que les réformateurs les plus hardis ne sauraient se passer de l'unité nationale, seule capable d'améliorer en le maintenant l'état de droit qu'elle a institué entre ses membres. Il ne faut doue pas seulement aimer sa patrie parce qu'elle est le lieu des souvenirs communs, mais parce qu'elle est le lieu des communes espérances. C'est le souci même de la justice qui rend nécessaire le maintien de l'unité nationale.

Que d'ailleurs, inversement, le souci de l'unité nationale rende nécessaire le progrès de la justice, il importe de ne pas l'oublier. A celui qui est hors du droit, peut-on demander d'aimer la société ? Y a-t-il un patriotisme de l'esclave ? Se donne-il volontiers à la chose commune, celui qui ne s'appartient pas à lui-même ? Il importe du moins de distinguer du loyalisme, qui attache des sujets à un souverain, le patriotisme proprement dit, qui attache les citoyens à la cité, le peuple à lui-même. En ce sens, il n'y a pas de patriotisme sans une certaine dose de démocratie.

Nul doute que nous possédions cette dose dès longtemps, puisque notre droit ne reconnaît plus de classes et érige tous les individus en membres du souverain. C'est pour-

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quoi on ne saurait, sans outrance et sans paradoxe, soutenir qu'aujourd'hui encore, la patrie n'abrite que les privilèges d'une minorité de gouvernants et de possédants. Là où l'égalité des droits est reconnue, tous les hommes sont également c'ouverts par le bouclier national, et ils ont tous un égal intérêt à ce qu'il soit tenu droit et ferme. Mais combien il importe alors que la réalité sociale ne vienne pas choquer et contrarier perpétuellement l'esprit des droits ainsi reconnus, on le sait de reste. Les contrecoups de notre régime économique ne risquent-ils pas de diviser ce que nos institutions juridiques unifient, et de reconstituer les catégories qu'elles prétendaient effacer ? Si l'on analyse ces institutions juridiques elles-mêmes, ne s'aperçoit-on pas que, multipliant les précautions pour la défense des biens « réels », elles prennent singulièrement moins de souci des biens purement « personnels », et semblent moins jalouses de sauvegarder la dignité, la sécurité, la santé du non-possédant ? Rien n'est plus urgent, sans doute, que de combler ces lacunes. S'il est vrai qu'il existe, de par notre organisation économique, toute une classe d'hommes qui donne beaucoup plus qu'elle ne reçoit, « créanciers éternellement impayés », rien n'est plus urgent que de

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répartir plus justement le poids de la dette sociale. A mesure que le prolétariat, plus nombreux, deviendrait plus « conscient », le sentiment de cette injustice perpétuée dissoudrait d'avance les arguments par lesquels le solidarisme essaie de rattacher, au nom de la justice même, tous les individus à la terre maternelle. Multiplier les liens de droit qui y rattachent effectivement jusqu'aux niasses déshéritées, c'est donc pour la patrie la plus avisée en même temps que la plus généreuse des politiques. Et, dans cette conception du patriotisme qu'on accuse d'idéalisme, on peut montrer que l'idéalisme conduit à un utilitarisme supérieur.

Aussi bien, que vaut, dans notre pays, cette opposition qu'on introduit entre le patriotisme idéaliste ou abstrait et le patriotisme concret ou réaliste ? Suspendre notre patriotisme à l'idée de l'égalité des droits personnels, on dirait que c'est le détacher brutalement de notre sol et le placer, par un effort paradoxal, en dehors des lignes de notre histoire. On raisonne toujours comme si les idées qui s'imposent un jour à la conscience collective tombaient en quelque sorte des nues, alors que, le plus souvent, elles sortent, après un travail séculaire, des entrailles mêmes de la société. L'esprit qui réclame aujourd'hui une sorte de « socia-

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lisâtion du droit » n'est autre que l'esprit de la Révolution française, aux prises avec l'expérience économique. Mais date-t-il seulement de 89? Et n'a-t-on pas pu montrer que la tournure rationaliste de notre littérature classique, le sentiment chrétien de régale dignité des âmes, les pratiques mêmes de notre royauté unificatrice et niveleuse contribuaient à la formation de ce même esprit ? En cédant à ses injonctions, nous sommes donc bien loin de renier notre passé national. Nous nous montrons, au contraire, les plus fidèles à la tradition française, s'il est vrai que la meilleure fidélité aux traditions est la fidélité active : non pas celle qui se borne à contempler leurs racines, mais celle qui travaille à leur faire porter tous leurs fruits. Cette philosophie de l'histoire « réconciliatrice », capable de marier nos sentiments traditionnels aux exigences de notre raison en quête de justice, et de jeter le pont entre le passé et l'avenir de notre nation, n'est-elle pas digne d'inspirer notre enseignement public ? Et nous entendons bien qu'il se trouvera des esprits pour y refuser leur adhésion, ët que, dans ce mouvement qui nous emporte et auquel nous voulons collaborer, ceux-ci ne verront que l'effet d'on ne sait quelle conspiration « judéoprotestante », tandis que ceux-là y dénonce-

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ront, une fois de plus, une résultante des « classiques erreurs françaises ». Ceux qui s'arrêtent à de pareilles interprétations de notre histoire, nous ne pouvons que les plaindre. Ils se sentiront exilés dans leur temps et leur pays. Ils détesteront, sans pouvoir coopérer à son progrès, la vie de leur siècle. Le moins que nous puissions dire, c'est qu'on est sans doute mal préparé, par un tel état desprit, pour former la jeunesse dont la France d'aujourd'hui a besoin : aimant le présent, capable d'y trouver des raisons d'agir, et sachant extraire son idéal de la réalité vivante.

La même méthode qui réunit le réalisme à l'idéalisme, nous permettrait peut-être d'ajuster de meilleure façon à l'amour de la patrie le respect de l'humanité.

Il est clair, d'abord, que par ce qu'elle retient de l'individualisme bien entendu, elle oriente nos sympathies vers l'homme même. Offrant comme centre à notre vie morale le respect des personnalités également libres, elle nous incite à ne pas traiter en choses les personnes, où qu'elles se rencontrent et de quelque costume qu'elles soient revêtues. Sous la diversité de ces costumes, elle nous fait retrouver une même

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cuirasse invisible, qui est l'idée dn droit humain. Elle nous apprend à dégager systématiquement, de toutes leurs enveloppes clin 1 1géantes, les ressemblances essentielles qui rapprochent les êtres raisonnables. Par cela même qu'elle fait appel à la raison pour justifier les sentiments naturels qui nous unissent au prochain, elle leur donne de l'élan pour aller plus loin. Les principes qu'elle invoque nous inclinent à un patriotisme ouvert et accueillant, plutôt que fermé et comme hérissé.

Les faits qu'elle met en lumière nous poussent dans le même sens. On nous rappelle que nous sommes tous créanciers et débiteurs les uns des autres, et que sans la solidarité des services réciproques, aucune personnalité ne saurait se soutenir et s'élever. Mais la solidarité ainsi comprise s'arrète-t-elle aux frontières ? Nul doute que nous ne dépendions plus étroitement de ceux-là mêmes qui nous touchent de plus près : c'est à l'intérieur du cadre national que s'organisent, avec les contacts incessants, les incessants échanges. Il n'en reste pas moins que l'échange déborde infiniment le cadre des nations. Et il est remarquable que, plus la civilisation se perfectionne, et plus s'accroît leur mutuelle dépendance. En ce sens, les trains qui passent les frontières,

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les navires qui traversent les océans sont comme des navettes qui tissent infatigablement la solidarité de l'univers. Ils ne portent pas seulement des denrées, mais des idées. Ce ne sont pas seulement les aliments du corps, mais ceux de l'esprit que, de plus en plus, les nations diverses élaborent en commun . On a souvent cité, pour prouver l'extension de la coopération scientifique, les paroles du Français Roux invitant l'Académie à récompenser en même temps que lui l'Allemand Behring, dont les travaux, disait-il, avaient seuls rendu les siens possibles. Les arts, sans aucun doute, tiennent plus entièrement que la science à la terre natale. Et cependant, combien de rayons de beauté les foyers nationaux ne se renvoient-ils pas l'un à l'autre ? De plus en plus, par la force des choses, il se mêle de la vie internationale à la vie la plus personnelle.

Si ces remarques sont exactes, on comprend de quel côté il est utile et juste d'orienter les sentiments spontanés des enfants. Dans quelle mesure le respect du semblable étranger correspond-il à un sentiment naturel? C'est ce qu'il est difficile de fixer. Il semble qu'il nous soit plus naturel de craindre et d'envier, c'est-à-dire de détester plus ou moins ouvertement ceux-là que

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nous connaissons mal et ne comprenons qu'avec peine. Mais, ce qu'on peut affirmer avec sécurité, c'est que ces impulsions d'antipathie ou tout au moins de défiance primitive ont été jusqu'ici renforcées comme à plaisir par les soins de l'éducation, ('lia que nation n'a-t-elle pas cru bon jusqu'ici d'inculquer à ses enfants le mépris de toutes les antres 7 Les pages de notre histoire sont enluminées d'azur et d'or; sur celles du voisin, il n'y a que du sang et de la boue. C'est à peu près le thème que les nations, chacune de leur côté, se sont consciencieusement appliquées à développer dans leurs écoles. Ne serait-il pas temps de renoncer a ces pratiques, et d'en choisir qui fussent mieux adaptées, tant à l'idéal qu'aux réalités mêmes que nous venons de rappeler? Ici encore, n'est-il pas du devoir de l'éducateur de chercher ce qui unit plutôt que ce qui divise ? Et puisqu'en fait les nations collaborent de plus en plus à un même progrès, puisque leurs eaux se mêlent dans le lleuve qui nous porte, n'est-il pas juste que nous signalions à l'enfant l'apport de chacune d'elles, et que nous lui apprenions à paver à chacune d'elles, pour les bienfaits dont profite la civilisation tout entière, son légitime tribut de reconnaissance? Par la il ne s'agit nullement de nier

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les vocations propres et comme les missions des nations. Chacune prétend représenter une face de l'humanité ; chacune pense promouvoir de préférence une des œuvres civilisatrices. Nous n'aurons garde de nier cette grandiose division du travail humain. Nous essayerons de faire comprendre et apprécier cette spécialisation des génies nationaux. Elle est un principe de vie. Elle peut entretenir pour le bien de l'humanité une émulation féconde. Mais il importe de ne pas confondre, avec un enseignement ([iii respecte méthodiquement ce qui distingue, un enseignement qui insiste systématiquement sur ce qui oppose. Si le premier % réchauffe d'utiles rivalités, le second attise les animosités destructives. Il ranime, il récrée perpétuellement et lance de par le monde ces haines aveugles qui sont les meilleures pourvoyeuses de la guerre.

Le mot décisif est lâché, dira-t-on. Vous détestez la guerre ? Vous êtes donc de ceux qui rêvent de désarmer leur pays. Dans l'intérêt de l'humanité, vous faites bon marché de ses intérêts propres. Vous abaissez l'organisme social bien vivant devant le nuage et la poussière. A la réalité concrète vous préférez la plus vague des abstrac-

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tions. C'est sans doute que les devoirs qu'on se reconnaît envers celle-ci se bornent à des manifestations platoniques, tandis que ceux qu'impose la patrie sont prochains et précis. Ce généreux internationalisme n'est peut-être que le bouclier de l'égoïsme. — Et c'est à un pareil esprit que vous voulez ouvrir la porte de renseignement !

C'est sur ce point sans doute que les polémiques dont nous pal lions ont entassé le plus d'équivoques. Nous ne savons s'il a jamais existé nulle part un pacifiste, même « fanatique », pour prêcher sérieusement à son pays la non-résistance au mal, et par suite le désarmement préalable. Il est trop clair, en tout cas, que de pareilles prédications ne sauraient trouver leur place dans un enseignement national.

Mais, de quel droit, au nom de quelle logique, essaie-t-on d'acculer à ces thèses extrêmes ceux qui souhaitent et veulent préparer l'organisation de la paix ? Depuis quand le souci d'une idée à réaliser, d'une tendance à favoriser, nous oblige-t-il à nier aveuglément l'existence des forces qui leur sont contraires ? Nos principes nous invitent à ne jamais oublier les caractères spéciaux à l'homme et communs aux hommes, racines de leur dignité égale. Nierons-nous pour autant que ce fond commun soit souvent, en

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fait, difficile à dégager ? Oublierons-nous qu'il reste enveloppé d'une carapace, non pas seulement d'habitudes qui isolent, mais de sentiments qui opposent ? Et si, pour notre part, nous refusons d'entretenir à tout prix, en faussant l'histoire même, ces animosités traditionnelles, ne savons-nous pas que d'autres nations peut-être, et pendant longtemps encore, ne s'en abstiendront pas ? Ce qui ne veut pas «lire heureusement que nous serons obligés de répondre en écho, par une éducation de la haine, à cette éducation de la haine. Mais ce qui nous rappelle que nous devons, en tout état de cause, préparer notre nation à se défendre contre les impulsions de la haine par la force maîtresse d'elle-même.

Et d'ailleurs, la haine elle-même fut-elle enfin chassée du monde civilisé, nous n'ignorons certes pas que le souci de leurs intérêts vitaux, bien ou mal compris, peut encore lancer les nations les unes contre les autres. Leur solidarité économique, disions-nous, croît tous les jours : de plus en plus elles dépendent étroitement les unes des autres. Malheureusement, qui dit dépendance étroite ne dit pas toujours entente intime, et la solidarité peut croître sans amener sur tous les points une complète harmonie des intérêts. La sociologie de Spencer, qui semblait démontrer, en opposant aux sociétés mili-

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taires les sociétés industrielles, que l'industrie éliminerait automatiquement la guerre, est réfutée brutalement par l'histoire contemporaine. Cette sociologie ne parta* geait-elle pas Fillusion optimiste de l'ancienne économie politique, qui se plaisait à admirer en tout et pour tout l'harmonie spontanée des intérêts ? L'expérience nous a appris que pour les harmoniser en elïét, et non seulement pour réglementer les procédés, mais pour atténuer les contre-coups de la concurrence, il faut tout un réseau d'institutions protectrices. A chaque nation, sur son territoire, il est loisible de travailler au développement de ce réseau, précisément parce que l'unité nationale met la puissance publique au service de la justice intérieure et fait régner entre les individus un « état de droit. » Mais, entre les nations, cet état de droit est-il près d'être organisé ? La société qu'elles forment en est encore à la période anarehique. Or, en anarchie, que chacun se tienne sur ses gardes et en derniers recours compte sur sa force. C'est pourquoi la nation la plus éprise de justice ne saurait cesser d'aiguiser son épée. C'est pourquoi l'éducateur le plus pacifiste ne saurait manquer d'enseigner d'abord le respect du devoir militaire.

Est-ce à dire qu'il lui soit interdit, tout

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en obéissant ainsi aux nécessités du présent, de préparer un meilleur avenir? Cet état de droit qui n'est pas organisé encore, ne pouvons-nous, par des elforts raisonnés, en hâter la constitution ? Déjà les linéaments de ce droit se dessinent. Pour de grands objets d'intérêt humain, les nations ont multiplié déjà les conventions et les congrès. Au cours du dernier siècle, elles ont soumis plus de cent de leurs litiges à des arbitres. Peu à peu la pratique de l'arbitrage se généralise et se régularise. Sous nos yeux, plusieurs nations limitent méthodiquement, par des engagements réciproques, le champ des casus belli. Continuerons-nous, devant ce progrès, à tourner en dérision l'effort des pacifistes ? N'essayerons-nous pas bien plutôt de faire comprendre aux jeunes générations qu'elles se trouvent là en présence d'un idéal qui peu à peu s'incarne dans les faits, et qu'il leur appartient sans doute de hâter cette incarnation, si elles savent perfectionner les mœurs publiques en même temps que le droit international, et, — tout en se tenant prêtes à résister à la brutalité des autres — si elles se montrent capables de maîtriser, dans le peuple auquel elles appartiennent, les survivances de la brutalité collective.

Par cette double éducation des volontés, qui unirait la prévoyance de la guerre à l'es-

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péranee de la paix, et s'efforcerait de satisfaire à la fois aux nécessités du présent et aux vœux de l'avenir, ne réussirait-ou pas à former un peuple à la fois fort et juste, sans reproche en même temps que sans peur, toujours prêt à résister au mal, mais désormais incapable de déchaîner le mal, gardant à portée de la main l'épée luisante, mais maniant cependant la truelle et gâchant le mortier pour les fédérations futures ?

En tous cas Je peuple qui dresserait ses instincts vers cet idéal, et qui saurait, cuirassé et casqué, respecter les institutions et garder les mœurs de la paix, ce peuple-là donnerait un noble exemple, il ouvrirait un sillon fécond, il mériterait bien de l'humanité. En imprégnant notre enseignement de cet esprit, qui oserait dire encore que nous manquons à nos devoirs envers la patrie et que nous travaillons à l'abaissement de la France ? Nous ne faisons qu'élever plus haut, pour l'adapter aux exigences de la conscience contemporaine, l'effort de son génie traditionnel. Nous lui préparons des gloires nouvelles, qui ne pâliront pas devant ses gloires passées.

L'ÉCOLE LAÏQUE

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