‹ SolidaritéChapitre 24 sur 28 · SUITK DU GH. TI · texte numérisé non relu

SUITK DU GH. TI

fragment d'une de ces morales qui font le tour du MONDE, la morale du diyin Fénélon, ami des hommes et des dieux, oracle des saines doctrines de la simple nature. Voyons, dans cette courte analyse, à quel de^ gré de folie les dogmes de modération peuvent conduire l'esprit humain.

Après avoir décrété de quelle couleur les 7 classes de citoyens seront habillées àSalente, et avoir assigné aux dernières classes les couleurs rose, jaune et blanc. Mentor continue par le décret suivant, qui serait assez mal accueilli dans notre siècle mercantile.

(( On ne souffrira jamais aucun cbangeMont, si pour » la nature, ni pour la forme des habits ^ car il est in- » digne que des hommes destinés à une vie sérieuse et » noble s'amusent à inventer des parures affectées )) (voilà le €on^ de réforme pour les fabricants et )) ouvriers de mode) ^ ni qu'ils permettent que leurs ^ femmes , à qui ces amusements seraient nM)ins n honteux , tombent jamais dans cet excès. y>

Le décret est galant : ainsi , Mesdames, quand vous songez à vous parer d'un coliGchei, votre époux, s'il est ami des saines doctrines , doit vous défendre tout changement dans les parures et vêtements-, jamais ni schall^ m bouetde nouveau goût^ aksi l'exige la morale douce et pure du divin Fénélon.

(1 II d^eèdit toutes les marchandises des pays élran- » gers, qui peuvent introduire le luxe et la moUesse. )>

Qu'il se garde bien de prêcher cette morale auxfahricants de Paris et de Lyoo, ainsi qu'à ceux d'Angleterre, tous gens fort jaloux de yendre leurs coquilles à Téti^nger.

« Il régla de même k liourrîture des citoyens ! ! ! » Ceci devient intéressant : le sieur Mentor ya nous prescrire et limiter nos mets à perpétuité. Quelques-uns se plaignent déjà du carême, qui établit eette gêne pendant six semaines : ici la philosophie va pluis loin ^ elle yeut régler la nourriture pendant tout le cours de Tannée. Mais voyons ses statuts en cuisine.

«Qudte honte, dbait^l, que les hommes les plus )) élevés fassent ooiisister leur grandeur dans les ragoûts )) par lesquels ils amollissent leur âme et rainent in- )) cessaornieut la santé de leur corps ! Il faut donc , )) ajoute Mentor, borner vos repas aux yiande>s apprê- D tées sans aucun ragoût; c'est un art pour empc^ôn- » ner les hommes. » Tout doux, seigneur Mentor'; on vous cit^a tels individus qui ne peuvent se iMiurrir que de ragoût, même à déjeuné. Yoilà bien les mordistes : ils veulent non-seulement soumettre à leurs caprices tous les esprits, mais, qui {hs est, tous les estomacs.

c( Le roi Idoménée (en vrai ami des saines dodirines) » retranche donc tous les ragoûts, et Moilor retranche » ensuite la musique molle et efféminée qui corrompait )) toute la jeunesse. 11 borne la musique aux f^s, dans )> les temples, pour y chanter les louanges des dieux et

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» des héros* » Voilé do saines doctiines rouaicales : défendons tous ces cfaaaCs efféminés des Grétry, des Sacchini : n'admettons que les musiques mAles, oonune la Carmagnokei le Tragala^ si nous voulons être au ton de la morale douœ et fiure*

« Il défendit très- sévèrement U magnificence des »> maisons, et voulut que chaque maison un peu grande » eût un péristyle. 9 Y penset-^vous, seigneur Fétiélon? un péristyle est une magnificence très-^coûteuse. Voilà bien les moralistes : coûte qui coûte, ite veulent que chacun se ccnforme à leurs goûts, et un philosophe qui aura bâti un péristyle, ordonnera à tout citoyen d'en bâtir autant. Celui^^ci veut n que chaque maison » ait de petites chambres pour les personnes libres. » Pourquoi dans un pays très-Chaud comme Salente ( état de Naples) ne pas permettre les grandes chambres saluhres et bien aérées ? Mais notre o^raliste aime les petites chambres^ il faudra que chacun se confine comme lui dans un réduit, tout en faisant Ténorme dépose d'un péristyle, qui suppose colonnes onpilastres.

L'article d^oû j'extrais ces sornettes, ne s'étend^ qu'à une huitaine de pages, ce qui rend les ccMitradictiens d'autant plus plaisantes , qu'elles ne sont souvent qu'à un feuillet de distance, comme les suivantes, fort dignes de l'attention des commerçants et des éeor nomistes.^

cvtATim, 279

(( Il faut régler l'étendue de terre que ebèque Ta- » mille pourra posséder-, il ne faut permettre à chacun , » dans chaqtâe classe , que l'étendue de terre ABSO^ » LUMENT NÉCESSAIRE pour nourrir le nombre de

» personnes dont elle est composée yf (C!est la hi

agraire f Tarriére^-secret de la morale dou6e et pure.)

c Si Ton a planté trop de vignes , il faut qu'on les » arrache-, le vin est la source des plus grands maux » parmi les peuples. Que le vin soit donc conservé » comme une espèce de remède, ou comme une liqueur » très-rare, qui n'est employée que pour les sacri- )) Gces. (Et ailleurs il dit) qu'on n'admette que le vin » du pays. »

Ne garder du vin que pour les burettes t!l Voilà un moraliste bien endiablé contre les ragoûts et le vin : comment s'accordera-t^il avec Horace et Auacréon, et même avec les sacrificateurs ou prêtres, qui ne sont poiiit d'avis qu'on limite aux burettes l'ij^age du vin ; ils aiment assez à voir du vin sur taUe : mais procé' dons au recueil des contradictions que notre moraliste va articuler, dès les pages suivantes, contre «on précepte de loi agraire et destruction des vigneis.

(( D'ailleurs, la liberté de commerce était entière à » Salente : bien loin de le gêner par des ini^dts , on )) promettait une récompense à foui marchand qui » pourrait attirer à Salente le commerce de quelque » nouvelle nation. »

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Eh , sur quoi commercerait-on dans un pays qui , ne cultivant que la quantité de terre absolument nécessaire pour nourrir son peuple , n'a pas de superflu à exporter? Un pays qui arrachant les vignes et n'admettant que les vins du cru, ne peut acheter ni vins étrangers, ni liqueurs, également prohibées, et qui défend toutes marchandises de pays étrangers , pouvant introduire le luxe et la mollesse; un pays où. le savant politique Mentor u retrancha un nombre prodigieux )) de marchands qui vendaient des étoffes façonnées » des pays^ éloignés^ des broderies, des vases d'or et » d'argent, avec des figures de dieux, d'hommes* et )) d^nimaux^ des parfums, de beaux meubles, etc. » (Mentor a ordonné plus haut de rassembler tous les meubles somptueux et de les vendre aux Peucétes, pour éviter la corruption et la renvoyer charitablement chez les voisins.)

Âpres tant de prohibitions, je ne vois pas sur quoi on pourra commercer dans une contrée qui ne veut rien acheter de l'étranger, et qui, n'ayant que les cultures absolument nécessaires, n'a rien à donner ea échange, rien à livrer au commerce extérieur.

Cet obstacle n'embarrasse pas itotre moraliste, et il va d'un irait de plume créer dans,Salente un commerce plus immense que celui de Londres : écoutons.

<( Ainsi les peuples y accoururent bientôt en foule » de toutes parts : le commerce de cette ville était sem-*

GITATIOIV. 281

» blable au flux et reflux de la mer : les trésors y en- » traient comme les flots viennent Tun sur l'autre ; la » franchise y la banne foi, Uk candeur semblaient, du » haut de ces superbes tours, appeler les marchands » des pays les plus éloignés-, chacun d'eux vivait » paisible et en sûreté dans Salente. »

Holà, seigneur Fénélon! vous avez dit plus haut qu'on retranchait, c'est-à-dire qu'on excluait et pourchassait tous ceux qui vendai^t les étofies de pays éloignés, les vins, liqueurs, parfums, vases, meubles étrangers : qv^ pouvaient donc faire à Salente ces marchands qui apportaient les trésors comme les flots viennent F un sur l'autre? Les marchands ne viennent pas pour la promenade, et ne livrent leurs trésors qu'à bonnes enseignes. Ils ne pouvaient pas vendre aux Saleiitins des subsistances , puisque Mentor avait pris des précautions four que chaque famille ^i produisit le nécessaire : on pouvait encore moins vendre aux Salentins des étofies, même d'utilité, puisque Mentor avait employé aux arts nécessaires, comme draperie et toilerie, tous les ouvriers qui servaient aux arts pernicieux : ces navigateurs ne vendaient pas des épices dans un pays qui proscrivait les ragoûts*, ainsi que toutes les productions lointaines et riches : le pays ne buvait que du vin du cm : sur quoi donc commerçaient ces légions de marchands qui apportaient les trésors comme les flots viennent l'un sur foutre? Venaient-ils

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faire empletle de yerUis? de là franchise, la sonne FOI, LA CANDEUR, qae Meator pltce au haut des tours de SaAenfteP Ces denrées morales o'eot riea cfui fmîsse tenter les marchands : U faut laisser la franchise, la bonne foi et la candeur an'^dessus des tours sitperbes ; si efles en descendaient pour Tenârilaèourse, elles se trouveraient funensenent dépaysées.

Singulière scieiiice que la morale ! Quel étrange prtyiHge que celui J'ensagner gravement des inepties, des eonU^adietions stupides qu'un enfant de 10 ans rougirait d'avoir frites? Horace dit cfne les peintres et les poètes peuvent tout Mer : il me aeinble que les moralistes usent largement de œ droii. iQuel dommage qu'on ne rencontre plus de ces rois dociles, comme Jdoménée, à qui un moraliste pourrait dire : « Change )) les passions, rédîme ta table : point de ragoûts, ils » amollissent rtme ^ pointde vins étrangers, tb ruinent » le corps ^ point de sucreries, ni café, ni liqueurs; » point de beaux meubles ni de beaux appartemmits : )) borne-loi à une petite celiule, selon le sage Mentor : » point de couverts d'argent ni de vaisselle plate ^ )> mange dans une cuiller* de bois, selon la morale » douce et pure de Salente, qui défend les vases et » meubles d'argent ; obéis ltv«uglément aux ordres des » philosophes; réprime tous tes désirs; fais arracher » les vignes ; bouiev erse ies cidtures et les propriétés^ » établis la loi agraire, et tu seras digne du beau nom

GlfficTION. â83

)) de Roi pUloBophe. » Votià m résumé la morale que Mentor fait adopter au Jbon prince Idoméoée : bonne pâte de roi -, on n'en fait plus de eeftte trempe !

« Aussitôt Idoménée régla sa table , où il n'admit » que du paifi excellent (pourquoi si bon? le pain bis » serait plus moral ) -, du TÎn du pays, qui est aj/réalde » et fort, av^ec des viandes sinfies. Personne n'osa «e » piaiiMke d'une RÈGLE que le Roi s'imposait lui- » même , et chacun se corrigea ainsi de la profusion et » de la délicatesse où Ton 'OommeuçaU à se plonge » par les repas. »

Ladite règle prescrite et pratiquée par le 9m ne s'accorde guère ayee la règk prèeédenie, qsà veut qu'on réserre le vin pour les sacri&ees et les médieamenls^ qu'on n'en cultive que le néci^saire pour ces deux emplois. Voilà les Salentins réduits, selon l'usage moral , à opter entre plusieurs règles contradictotres : cdle de Mentor, qui ne veut pomt de vin à table, et celle du Roi qui«e fait servir sur table du vin agréable et fort y comme exemple à suivre. Ici les Salentins se rangeront à l'avis du Roi, et avec d'autant plus de raison que Mentor, afurès avoir dit d'une part qu'il faut arracher les vignes , parce (pie le vin est la source des plus grands maux, dit, aux précédentes pages, qu'il faut en cultiver beaucoup : voici le texte.

<( Mettez des taxes, des amendes, sur ceux qui né- )) gligent leurs cultures ^ et Bacchus foulant sous ses

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