S76 SUITK DU CH. TI
fragoneDt d'une de ces morales qui font le tour du MONDE, la morale du divin Fénélon, ami des hommes et des dieux , oracle des saines doctrines de la simple nature. Voyons, dans cette courte analyse, à quel degré de folie les dogmes de modération peuvent conduire l'esprit humain.
Après avoir décrété de quelle couleur les 7 classes de citoyens seront habillées àSalente, et avoir assigné aux dernières classes les couleurs rose, jaune et blanc, Mentor continue par le décret suivant, qui serait assez mal accueilli dans notre siècle mercantile.
« On ne souffrira jamais aucun changement, ni pour )) la nature , ni pour la forme des habits *, car il est in- » digne que des hommes destinés à une vie sérieuse et )> noble s'amusent à inventer des parures affectées )) (voilà le congé de réforme pour les fabricants et )) ouvriers de mode) ^ ni qu'ils permettent que leurs Tt femmes , à qui ces amusements seraient moins » honteux , tombent jamais dans cet excès. »
Le décret est galant : ainsi, Mesdames, quand vous songez à vous parer d'un colifichet, votre époux, s'il est ami des saines doctrines, doit vous défendre tout changement dans les parures et vêtements^ jamais ni schall, ni bonnet de nouveau goût*^ ainsi l'exige la morale douce et pure du divin Fénélon.
tt II défendit toutes les marchandises des pays étranygers^ qui peuvent introduire \e\w^^ qV.\^ mollesse. »
Qu'il se garde bien de prêcher cette morale aux fabricants de Paris et de Lyon, ainsi qu'à ceux d'Angleterre, tous gens fort jaloux de vendre leurs coquilles à l'étranger.
(( Il régla de même la nourriture des citoyens ! ! ! )> Ceci devient intéressant : le sieur Mentor va nous prescrire et limiter nos mets à perpétuité. Quelques-uns se plaignent déjà du carême, qui établit cette gêne pendant six semaines : ici la philosophie va plus loin ^ elle veut régler la nourriture pendant tout le cours de l'année. Mais voyons ses statuts en cuisine.
« Quelle honte, disait^il, que les hommes i les plus )> élevés fassent consister leur grandeur dans les ragoûts )> par lesquels ils amollissent leur àme et ruinent in- » cessamment la santé de leur corps l II faut donc , » ajoute Mentor, borner vos repas aux viandes apprê- )) tées sans aucun ragoût-, c'est un art pour empoison- » ner les hommes. » Tout doux, seigneur Mentor^ on vous citera tels individus qui ne peuvent se nourrir que de ragoût, même à déjeuné. Voilà bien les moralistes : ils veulent non -seulement soumettre à leurs caprices tous les esprits, mais, qui pis est, tous les estomacs.
<( Le roi Idoménée (en vrai ami des saines doctrines) » refranche donc tous les ragoûts, et Metftor retranche )) ensuite la musique molle et efféminée qui corrompait )> toute la jeunesse. 11 borne la musique aux fêtes, dans )> les temples, pour y chanter les louantes de^ dÂfi»x.^v.
378 StlTE M GH. VI.
» des héros. » Voilà de saines doctrines musicales : dé- Tendons tous ces chants efféminés des Grétry, des Sacchmi : n'admettons que les musiques mÂles, comme la CarmagnoU et le Tragala , si nous voulons 6tre au ton de la morale douce et pure.
ce II défendit très-^sévérement la magnificence des » maisons, et voulut que chaque maison un peu grande M eût un péristyle. > Y pensez-vous, seigneur Fénélon ? un péristyle est.une magnificence trés-coûteuse. Yoilà bien les moralistes : coûte qui coûte, ils veulent que chacun se conforme à leurs goûts, et un philosophe qui aura bâti un péristyle, ordonnera è. tout citoyen d'en bâtir autant. Celui-ci veut « que chaque maison » ait de petites chambres pour les personnes libres. » Pourquoi dans un pays très- chaud comme Salente (état de Naples) ne pas permettre les grandes chambres salubres et bien aérées ? Mais notre moraliste aime les petites chambres^ il faudra que chacun se confine comme lui dans un réduit, tout en faisant Ténorme dépense d'un péristyle, qui suppose colonnes oa pilastres.
L'article d'où j 'extrais ces sornettes, ne s'étencT qu'à une huitaine de pages, ce qui rend les contradictions d'autant plus plaisantes , qu'elles ne sont souvent qu'à un feuillet de distance, comme les suivantes, fcMTt dignes de l'attention des commerçants et des éeonomistes.
GfTÀTiON. 27ft
(( Il faut régler l'étendue de terre que chaque fa- )) mille pourra posséder ; il ne faut permettre à chacun, » dans chaque classe , que Niendue de terre ABSO- » LUMENT NÉCESSAIRE pour nourrir le nombre de » personnes dont elle est composée..... » (C'est la loi agraire f Tarriére-secret de la morale douce et pure.)
c Si Ton a planté trop de vignes , il faut qu'on les » arrache ; le vin est la source des plus grands maux » parmi les peuples. Que le vin soit donc conservé » comme une espèce de remède, ou comme une liqueur » très-rare, qui n'est employée que pour les sacri- » fices. (Et ailleurs il dit) qu'on n'admette que le vin » du pays. »
Ne garder du vin que pour les burettes !!! Voilà un moraliste bien endiablé contre les ragoûts et le vin : comment s'accordera-l-il avec Horace et Anacréon , et même avec les sacrificateurs ou prêtres , qui ne sont point d'avis qu'on limite aux burettes l'usage du vin ^ ils aiment assez à voir du vin sur table : mais procédons au recueil des contradictions que notre moraliste va articuler, dès les pages suivantes, contre son précepte de loi agraire et destruction des vignes.
(( D'ailleurs , la liberté de commerce était entière à )) Salente : bien loin de le gêner par des impôts , on » promettait une récompense à tout marchand qui » pourrait attirer à Salente le commerce de quelque » nouvelle nation. »