SUITE BU CH« VI
£h , sur quoi commercera-t-on dans un pays qui , ne cultivant que la quantité de terre absolument nécessaire pour nourrir son peuple , n'a pas de superflu à | exporter? Un pays qui arrachant les vignes et n'admettant que les vins du cru, ne peut acheter ni vins étrangers, ni liqueurs, également prohibées, et qui défend toutes marchandises de pays étrangers ^ pouvant introduire le luxe et la mollesse; un pays où le savant politique Mentor « retrancha un nombre prodigieux )) de marchands qui vendaient des étoffes façonnées » des pays éloignés^ des broderies, des vases d'or et » d'argent, avec des ligures de dieux, d'hommes et )) d'animaux ^ des parfums , de beaux meubles , etc. » (Mentor a ordonné plus haut de rassembler tous les meubles somptueux et de les vendre aux Peucëtes, pour éviter la corruption et la renvoyer charitablement chez les voisins.)
Après tant de prohibitions, je ne vois pas sur quoi on pourra commercer dans une contrée qui ne veut rien acheter de l'étranger, et qui, n'ayant que les cultures absolument nécessaires r n'a rien à donner ea échange , rien à livrer au commerce extérieur.
Cet obstacle n'embarrasse pas notre moraliste, et il ^a d'un trait de plume créer dans Salente un commerce plus immense que celui de Londres : écoutons.
« Ainsi les peuples y accoururent bientôt en foule de toutes paris : le commerce de celle ville était sem-
)) blable au flux et reflux de la mer : les trésors y en- )) traient comme les flots Yieunent l'un sur l'autre : la » franchise y la bonne foi, la candeur semblaient, du )) haut de ces superbes tours , appeler les marchands » des pays les plus éloignés ^ chacun d'eux vivait )) paisible et en sûreté dans Salente. »
Holà, seigneur Fénélon! vous avez dit plus haut qu'on retranchait, c'est-à-dire qu'on excluait et pourchassait tous ceux qui vendaient les étofies de pays éloignés , les vins , liqueurs , parfums , vases , meubles étrangers : que pouvaient donc faire à Salente ces marchands qui apportaient les trésors comme les flots viennent l'un sur l'autre? Les marchands ne viennent pas pour la promenade, et ne livrent leurs trésors qu'à bonnes enseignes. Us ne pouvaient pas vendre aux Salentins des subsistances , puisque Mentor avait pris des précautions pour que chaque famille en produisît le nécessaire : on pouvait encore moins vendre aux Salentins des étoffes, même d'utilité, puisque Mentor avait employé aux arts nécessaires, comme draperie et toilerie, tous les ouvriers qui servaient aux arts pernicieux : ces navigateurs ne vendaient pas des épices dans un pays qui proscrivait les ragoûts, ainsi que toutes les productions lointaines et riches : le pays ne buvait que du vin du cru : sur quoi donc commerçaient ces légions de marchands qui apportaient les trésors comme les flots viennent Tun sur X wiXx^^^^^sa^is^!^^^
S8â SUITE DQ CV. VI.
faire emplette de vertus? m la franchise ^ la bonne FOI, LA CANDEUR, quo MeotOT piace au haut des tours de Salente? Ces denrées morales a'oAt rieo qui puisse tenter les marchands : il faut laisser la franchise, la bonne foi et la candeur au*-dessus des tours superbes^ si elles en descendaient pour venir à la bourse, elles se trouveraient furieusement dépaysées.
Singulière science que la morale ! Quel étrange privilège que celui d'enseigner gravement des inepUes, des cmitradictions stupides qu'un enfant de 10 ans rougirait d'avoir écrites? Horace dit que les peintres et les poètes peuvent tout oser : il me semble que les moralistes usent largement de ce droit. Qael dommage qu'on ne rencontre plus de ces rois dociles, comme Idoménée, à qui un moraliste pourrait dire : u Change » tes passions, rédime ta taUe : point de ragoûts, ils » amollissent l'âme *, point de vins étrangers, ils ruinent )) le eorps^ point de sucreries, ni café, ni liqueurs )) point de beaux meubles ni de beaux appartements )> borne-toi à une petite cellule, selon le sage Mentor )) point de couverts d'argent ni de vaisselle plate » mange dans une cuiller de bois, sdon la morale » douce et pure de Salente, qui défend les vases et » meubles d'argent; obéis aveuglément aux ordres des » philosophes; réprime tous tes désirs; fab arracher A^ /es vignes ; bouleverse les cultures et les propriétés ; >^ éiablis la loi agraire, et ta s^raâ ^\ii^à»L\s^%». w^\sl
CtTATiON. 383
» de Roi philosophe. )> Yoilà en résumé la morale que Mentor fait adopter au bon prince Idoménée : bonne pâte de roi f oû n'en fait plus de cette trempe !
(( Aussitôt Idoménée régla sa table , où il n'admit » que du pain excellent (pourquoi si bon? le pain bis » serait plus moral ) ^ du vin du pays, qui est agréable » et fort y ayec des yiandes simples. Personne n'osa se » plaindre d'une RÈGLE que le Roi s'imposait lui- )) même , et chacun se corrigea ainsi de la profusion et » de la dtiicatesse où l'on commençait à se plonger » par les repas. »
Ladite règle prescrite et pratiquée par le Roi ne s'accorde guère avec la règle précédente, qui veut qu'on réserve le vin pour les sacrifices et les médicaments ; qu'on n'en cultive que le nécessaire pour ces deux emplois. YoHà les Salentins réduits, selon l'usage moral , à (^ter entre plusieurs règles contradictoires : celle de Mentor, qui ne veut point de vin à table, et celle du Roi qui se fait servir sur table du vin agréable et fort y comme exemple à suivre. Ici les Salentins se rangeront à l'avis du Roi, et avec d'autant plus de raison que Mentor, après avoir dit d'une part qu'il faut arracher les vignes , parce que le vin est la source des phis grands maux, dit, aux précédentes pages, qu'il faut en cultiver beaucoup : voici le texte.
« Mettez des taxes, des amendes, sur ceux qui né- » gligent leurs cultures*^ el ^k^^^ws» VsqS»s!X %^îî5s& v<ss