‹ SolitudeChapitre 2 sur 29 · REVE1\1E PREMIERE · texte numérisé non relu

REVE1\1E PREMIERE

Ce (^iuie.

C'était par une froide et sombre matinée de décembre. Je me levai du doux fauteuil où j'étais enfoncé, et le feu que je ranimais sans cesse tout en rêvant, et dont je faisais jaillir mille étincelles, pétilla moins vivement dans l'âtre. Je restai debout un instant, puis je commençai avec distraction la revue de quelques marines assez jolies dont les murs de ma chambre étaient ornés. J'arrivai ainsi jusqu'à une gravure que je conteni plai long-temps avec je ne sais quel tendrp intérêt. Elle représentait le cabinet de tra-

vail de Voltaire et me rappelait le charmant voyage pédestre que j'avais fait en Suisse et ma visite à Ferney, retraite immortelle consacrée par le génie. Je quittai enfin cette image bien qu'à regret, et me rapprochant peu à peu de la place d'où j'étais parti, mes veux se dirisjèrent involontairement vers une branche de laurier suspendue au-dessus de ma glace et qu'un coup de sabre avait détachée de sa tige , non loin du temple d'Esculape , à Épidaure. Souvenir deux fois saint qui me retraçait tout ensemble la Grèce et un ami !... En ce moment, une clarté plus vive brilla dans l'appartement, je regardai le ciel , et prenant une résolution soudaine, je me mis à ranger les livres qui chargeaient ma petite table recouverte d'un tapis et surmontée d'un pupitre vert; j'étageai sur la Bible saint Augustin et J.-J. Rousseau , sur Homère Shakespeare et Gœthe , et , laissant à l'écart Dante et Milton , je glissai fraternellement,entre lord Bvron et Lamartine, le simple chansonnier dont la France aime tant les ballades do uloire et de liherté.

Après avoir disposé en ordre ma bibliothèque de prédilection, je couvris ma tête d'un berret fourré, el m'enveloppant dans mon manteau je sortis rapidement.

J'avais long-temps marché sur une route neigeuse que je frayais le premier , lorsque ie pénétrai dans le lieu ie plus saisissant. Au pied d'une longue colline, une superbe avenue plantée d'un double rang d'érables et de peupliers s'ouvrit devant moi, comme ces beaux portiques de marbre blanc dont [e génie antique semait l'abord des temples et qui faisaient pressentir la demeure des dieux. Je m'arrêtai religieusement. La nature se présentait à moi sous un aspect que je ne lui avais jamais vu, et mes regards surpris parcouraient avidement une parure et des charmes qui avaient pour moi tout l'attrait de la nouveauté. Des peupliers couverts dégivre s'élançaient légèrement, semblables à d'élégans obélisques ornés d'arabesques et d'hiéroglyphes innombrables. De majestueux érables montaient en spirale, s'arrondissaient en voûte et , s'élevanl en ogive, se

rejoignaient pittoresquement à ïeursommeL Les rameaux flexibles, fuyans, échevelés ^ qu'argentait une poudre d'albâtre, couraient çà et là , s'entrelaçaient avec amour et formaient en s'embrassant des figures bizarres et des dessins capricieux. Architecture magique qui tenait à la fois du songe et de la veille, de la réalité et de la fiction , et qui semblait comme un jeu fantasque de ces «racieux esprits de l'air auxquels l'imagination rattache spontanément toutes ses décevantes idées d'enchantement et de féerie ! J'atteignis le terme de l'avenue et je gravis la colline qui la dominait. Des haies , d'où se dressaient de blanches girandoles, se prolongeaient des deux côtés du chemin. Une loufle de saules jetée à l'écart ombrageait une fontaine dont les bords étaient glacés, et leurs branches d'un rouge foncé projetaient des teintes pareilles à la couleur de la bruyère sauvage. Quelques sapins verts se détachaient en pyramides , et leurs larges palettes retenaient de beaux flocons de neige suspendus comme des fruits et scintillans comme

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(les cristaux. Je m'avançai jusqu'au faîte de la colline. Alors que ne vis-je pas?... Le ciel était d'un pâle azur; une petite chaumière, dont le toit lançait une épaisse fumée, se distinguait vers le nord; deux châteaux, dont l'un paraissait le suzerain de l'autre, se dessinaient près d'elle avec leurs tours gothiques; une plaine immense de neige vierge à peine effleurée par les pas timides du lièvre, et que rasait l'aile noire du corbeau, s'étendait au loin ; et les montagnes qui bornaient l'horizon, en se courbant en demicercle, ressemblaient à un arc d'ivoire dont la lisière d'une forêt de chênes qui avaient conservé les feuilles de l'automne formait la corde dorée. Le soleil étincelant dans l'espace et faisant resplendir mille rubis donnait un air de fête à ce magnifique spectacle, et animait ce paysage givré en répandant çà et là sur la crête des monts et dans la profondeur des vallées une lumière admirable et de sublimes reflets.

Je tombai peu à peu dans une méditation profonde et, sans l'interrompre, je m'éloi-

gnaide la place que j'occupais pour m abriter dans un lieu plus relire sous un petit arbre que je connaissais bien. C'était un frêne léger à l'ombre duquel j'avais éprouvé les joies et les douleurs du premier amour, et senti en des replis obscurs l'essor inquiet de ma pensée naissante. Arbre doublement chéri qui me racontiez les deux âges de ma vie, que de merveilles ne me révéliez-vous pas?... Naguère j'aVais observé vos feuilles d'une nuance tendre, puis leur couleur s'était rembrunie, et je les avais vu successivement pâlir et tomber. A votre aurore, vous faisiez entendre de suaves harmonies, vos rameaux recelaient un nid de rossignols dont les chants ne tarissaient pas, et maintenant vos branches sont nues et désertes et vous êtes silencieux comme l'hiver. La nature sur le sein de laquelle vous vous balancez avec tant de grâce a suivi les mêmes métamorphoses, parcouru les mêmes phases que vous. Le genre humain aussi a eu sa douce enfance, et, si on le reprend par ses origines, si l'on remonte à son bjerceau, on le trouvera à co

moment de spontanéité, de religion et d'innocence , s'enivrant d'abord d'amour , de musique et de poésie ; et puis il prend la robe virile, et puis, lorsque vient son heure de philosophie et de réflexion , vous disparaissez, songes charmans , décevantes illusions du malin du monde... et l'horizon paraît alors bien dépouillé. L'homme individuel n'a pas d'autre destinée. Mais ne peut-on pénéirer plus loin?... Sous votre écorce livide, arbre aujourd'hui fané, dort une sève active et fraîche qui plus tard circulera dans vos veines, et l'œil enchanté vous verra rajeunir et reverdir. La nature rejetant son manteau de frimas ne reprendrat-elle pas aussi sa parure du printemps? Le genre humain ne cacherait-il pas de même sous des traits devenus plus sévères une seconde jeunesse supérieure à la première?

N'aurait-il pas grandi au lieu de se flétrir? Tous ses changemens à travers les siècles ne seraient-ils pas des progrès depuis le sceptre noueux d'Abraham, depuis la pesante framée de Clovis, jusqu'au vaisseau majestueux de

Colomb , jusqu'aux tables de la loi sauvées du grand naufrage de la révolution française et brillant dans les cieux après la tempête? Et l'homme ! sa décrépitude ne couvre-t-elle pas une amélioration? le temps qui ride son front chauve lui apprend la sagesse , et une espérance immortelle se joue dans la barbe blanche du vieillard, angélise son sourire et lui imprime je ne sais quel caractère touchant à la fois et sacré. Ainsi , tout naît et meurt pour revivre , commence et finit pour recommencer; tout passe, change, se renouvelle, se transforme, tout, excepté Dieu, ame de ce qui est, unité immuable à la surface de laquelle les accidens, les phénomènes , les expressions innombrables de l'existence universelle s'agitent légèrement sans en troubler le calme profond, la paisible et éternelle sérénité.

Toute pensée donc, si humble qu'ellesoit, poussée à bout, monte jusqu'à Dieu et le prouve. Lever phosphoriquequi brille dans l'obscurité, le moucheron qui bourdonne dans l'air, le ruisseau limpide et murmurant

LE OIVRR 11

qui court au travers de la prairie , la tleur champêtre qui épand son parfum sur la rive humide, le proclament. 11 éclate dans les mugissemens du tonnerre , dans la voix imposante des fleuves ; il apparaît dans le bleu miroir des lacs, sur la cime flamboyante des montagnes, et la voûte étoilée du firmament et la nappe immense et profonde de l'Océan achèvent de le révéler. Qui ne reconnaît son doigt puissant dans l'histoire? Depuis Eden jusqu'à nos jours , quelle grande époque de l'humanité qui ne l'ait manifesté à sa manière? Quel peuple qui n'ait à son tour, dans le temps et dans l'espace , soulevé un coin du voile qui couvre sa face auguste? Quelle nation dont l'œuvre n'ait été, ne soit de le connaître de plus en plus, en s'élevant par toutes les directions du juste, du beau, du saint et du vrai jusqu'à lui qui en est le centre immortel? Et l'homme ! interrogez-le, qui ne l'a senti en soi? Qui ne s'en est fait un soutien et un refuge? Qui n'a frémi sous ses ailes de feu? Qui ne s'en est inspiré? Où est le héros.

l'écrivain , l'artiste dont il n'ait été la muse? Qui ne s'est recueilli en lui pour aimer et pour savoir, et surtout pour souffrir et pour prier?... 0 vous, ses arais, ses favoris, ses interprètes et ses missionnaires; savans , les découvertes que vous faites sont des [secrets qu'il vous apprend; jugesde la terre, si vous dictez des arrêts, c'est sa justice qui tient la balance droite en vos mains ; poètes, si vous chantez, c'est son souffle qui fait résonnervos lyres d'or; prêtres, si vous prononcez des paroles de tolérance et de paix, c'est son esprit qui reluit au fond de vos cœurs et qui consacre votre voix sainte; philosophes, si vous veillez à la lueur de votre lampe nocturne, c'est lui qui vous illumine et vous révèle la vérité que vous redirez au monde!... Nature, peuples, hommes, que vous le sachiez ou non, vous le réfléchissez en vous, et de votre sein s'échappe incessamment l'hymne éternel qui s'élance jusqu'à Dieu, d'où lout vient, où tout retourne, le créateur et le conservateur de cette vie universelle dont il est l'ame et le sublime couronnement.

J étais depuis long-temps absorbé dans ma rêverie. Ces trois faits harmonieux . l'homme, la nature et Dieu, avaient d'abord parlé à mon arae comme une mélodie profonde, sourde et lointaine dont les sons en se rapprochant m'avaient saisi et ravi. Et maintenant cette musique intérieure avait cessé. Je sentis alors l'impression pénétrante du froid , je m'élançai du lit de neige sur lequel je m'étais posé dans ma préoccupation radieuse, je secouai les frimas de mon manteau et je redescendis lentement la colline. Le soleil avait disparu , le givre était tombé des arbres sous le souffle impétueux de la bise, et il ne me resta plus du magique spectacle de la matinée qu'un vif et ineffaçable souvenir. Je pressai le pas et me hâtai d'arriver à ma demeure où m'attendait, surprise charmante, un ami qui, mollement couché dans mon fauteuil, la tète inclinée sur ma petite table , les jambes négligemment croisées sur un coussin, feuilletait un livre el attisait le feu tour à tour.

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