Solness le constructeur
Ce drame n'est pas une simple tentative artistique. C'est une œuvre de courage et de sincérité. Elle n'est point difficile à comprendre, et les symboles qu'on y rencontre sont assez transparents.
Maître Solness, c'est le poète lui-même.
Hilde, c'est la jeunesse, et c'est aussi l'imagination qu'il est dangereux d'écouter.
Mme Solness, c'est le passé avec sa tristesse et ses puérilités.
Le vieux Brovik, c'est la routine que Solness a détruite.
Le jeune Brovik, c'est l'utilitarisme
moderne longtemps refoulé par l'Idéal, par l'Art, et triomphant enfin lorsque l'Art, entraîné sur la pente des rêves, emporté par un vent de folie, s'élance vers les
nuages.
Puis, si l'on passe aux idées, les églises que Solness construisait au début de sa carrière, ce sont les drames philosophiques d'Ibsen, et, en général, les œuvres religieuses ou mystiques par lesquelles ont commencé tant de poètes de son pays ; les demeures familiales qu'il s'est mis à bâtir plus tard, après une crise de désespérance et de révolte, ce sont les tendances humanitaires qui, à l'époque où Ibsen, dans ses drames modernes, essayait de réformer la société par le théâtre, achevaient de triompher, en Scandinavie, de la vieille foi mystique. Celle-ci, en disparaissant, leur a légué le culte de l'Idéal et l'amour du Beau dont tous les mouvements sociaux de ces contrées,
même le mouvement ouvrier actuel, portent invariablement l'empreinte.
C'est ainsi que Solness donne aux demeures qu'il construit une vague apparence de temple.
Enfin, la résolution qu'il prend de ne plus jamais bâtir que des châteaux enchantés, mais de les faire reposer sur de fortes assises, symbolise la dernière évolution du génie d'Ibsen, et peut-être de celui de notre siècle.
Ne voit-on pas, depuis quelque temps, le goût du mystère et du rêve s'introduire peu à peu dans tous les domaines, sans que l'esprit renonce aux méthodes positives et aux procédés réalistes?
Cependant, Ibsen ne paraît voir là qu'un phénomène passager, un crépuscule, non une aurore. La race, comme Solness, est incapable d'arriver aux sommets qu'elle vise. Elle n'a pas l'esprit assez dégagé du passé. Elle ne peut s'élever à une certaine
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hauteur sans retomber, prise de vertige. Elle périra, et nos rêves avec elle.
Déjà, nous voyons poindre un avenir dont l'idéal ne sera pas le nôtre, qui n'aura que faire de nos systèmes.
Pour l'humanité en marche, il ne faut que des pied-à-terre. A quoi bon construire autre chose?
En somme, le progrès, qui détruit tout ce que nous imaginons, tout ce qui nous enthousiasme aujourd'hui, paraît à Ibsen une chose triste et effrayante pour les réformateurs.
\ussi n'est-ce pas sans un mélancolique regret qu'il pense maintenant à ce passé dont il a tant souhaité la destruction, alors qu'il croyait encore à la beauté des horizons nouveaux, et qui a emporté dans sa chute, à côté de choses mortes ou futiles, des objets chers à son cœur.
La maison qui a brûlé et dont Solncss parle à Hilde, ce sont les traditions, les
mœurs, les vieux usages, tout ce que pleurent les cœurs humbles et timorés conu celui de Mme Solness, tout ce dont les fières volontés, comme celle de son mari, appelaient la destruction, et qui a disparu même sans leur concours et autrement qu'ils ne se Tétaient figuré.
Mais, à la suite de cet incendie, sont mortes des idées nationales, objets de foi, d'espérance et d'amour. Il n'est pas défendu de supposer qu'Ibsen, jadis ardent panse and inavide et ami de la Suède, a pensé au triste sort de l'Union, détruite, si ce n'est en réalité du moins dans l'affection des deux peuples-frères.
Minée par la destruction de l'ancien ordre de choses, par l'avènement de tendances nouvelles, par le cosmopolitisme envahissant, la vieille idée Scandinave ne représentait plus qu'un beau passé ; elle n'avait plus d'avenir.
Le maître-constructeur en arrive à se
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reprocher ce désastre. Bien qu'il n'ait fait que le concevoir en idée, sa conscience le tourmente. Cette conscience inquiète et débile est celle du chrétien, en général, ou plutôt de l'homme né chrétien, ayant cessé de l'être et ne pouvant cependant tuer en lui ce sentiment de culpabilité que le christianisme implante dans les âmes, et redevenir jeune et fort comme un viking païen.
Je ne dois pas oublier, en résumant les idées incarnées dans ce drame, la figure du médecin. Elle fait penser à ces observateurs myopes, à ces critiques bornés, à tous ces sages qui, guidés par ce qu'ils appellent le simple bon sens, ne savent ni interpréter le passé, ni prévoir l'avenir, ni comprendre ce qui se passe sous leurs yeux. Ce sont eux cependant dont on réclame l'assistance en cas de danger, c'est à eux qu'on demande de retenir dans leur élan les fous que l'amour de l'Idéal ou
le rêve d'un grand avenir fait courir à leur perte.
Ainsi, le naïf docteur s'approche, avec son imperturbable sourire, de l'être étrange et complexe, du phénomène humain dont il est incapable de se rendre compte. Il interroge, il écoute, il interprète à sa manière les confidences qui lui sont faites. Et, plus tard, il assiste, impuissant, à la catastrophe qu'il n'a pas su ni pu empêcher, n'ayant rien pris au sérieux jusqu'au dernier moment.
Aussi, lorsque ses yeux se dessillent devant l'évidence du danger, manque-t-il absolumentd'autorité pour arrêter les folies et les étourderies qui précipitent le terrible dénoûment.
On a dit qu'il y avait, dans Solness le Constructeur, « plusieurs couches de symboles superposées », ce qui signifie apparemment plusieurs idées que la marche du drame, le dialogue et les caractères éveil-
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lent en même temps : telle scène, telle image nous suggérera à la fois de soudains aperçus politiques ou sociaux et le tableau des révolutions intimes qui ont pour tre l'âme ou le cerveau d'un poète Fixer et analyser toutes ces suggestions serait aussi difficile et aussi fastidieux que de décrire, par exemple, les images et les pensées de divers ordres que telle ou telle autre symphonie de Beethoven évoque en nous, et qui, elles aussi, se superposent en quelque sorte. J'aime mieux faire trêve à cette exégèse, et, après avoir parlé des idées que représente le dernier drame d'Ibsen, dire quelques mots de l'inspiration qui semble l'avoir dicté.
Est-ce vraiment un besoin pour toutes les imaginations, de revêtir d'idées concrètes les dispositions qu'une œuvre d'art fait naître en nous ?
Peut-être les vrais initiés se contententils d'en jouir sans penser à rien. Il est per-
mis de supposer que certains lecteurs ou spectateurs s'intéresseront à l'aventure de Maître Solness et de la petite Hilde qu'il a ensorcelée jadis et qui vient l'ensorceler à son tour et le perdre, sans chercher aucun symbole dans cette fantaisie dramatique.
La pauvre Mme Solness, qui se soumet pieusement aux décrets de la Providence quand il s'agit de la perte de ses enfants, en songeant seulement qu'ils sont plus heureux qu'elle, mais qui, en revanche, se sent détruite « par les petits deuils de l'existence », qui ne peut se souvenir sans déchirement de ses vieilles poupées, victimes de l'incendie, rappellera certainement à plus d'un quelque âme féminine puérile et désemparée qu'il a connue. Ceux-ci se soucieront médiocrement de savoir qu'Aline représente les charmes flétris du passé. Ils se contenteront d'admirer la délicieuse scène où elle dévoile à Hilde son âme naïve et souffrante.
D'autres, qui aiment l'espèce de férocité avec laquelle Ibsen s'acharne contre les influences débilitantes que recèle la morale vulgaire, applaudiront le passage cruellement satirique où la malheureuse femme, ne sachant à quel devoir se vouer, court, affolée, au plus futile.
Pour aller recevoir des visites, elle abandonne à Hilde le soin d'arracher son mari à un danger de mort, vers lequel celle-ci le pousse, au contraire, plutôt que le voir faible ou lâche.
Et Solness, lui-même? Que l'on confie ce rôle à un artiste de talent, capable de faire valoir la belle étude psychologique qu'il contient. Avant tout, il nous montrera le germe de folie qui gît au fond de ce cerveau tourmenté.
Dans la première scène avec Kaia, on verra l'influence troublante qu'exerce, sur cette fille chétive et hystérique, une nature étrange qu'elle ne comprend pas, mais
dont elle sent, avec une sorte d'extase, la puissance dominatrice, l'irrésistible volonté, à laquelle elle cède, pleine d'une adoration soumise.
Qui n'a rencontré dans sa vie, surtout dans les milieux où règne le mysticisme, des cas d'affolement qui lui feront comprendre le personnage de Kaia Fosli? Qui ne s'intéressera à la représentation scénique d'une de ces ténébreuses relations?
Il suffit qu'elle soit rendue avec le sentiment de la réalité que le poète avait en la décrivant, que l'hypnotiseur et l'hypnotisée trahissent, l'une et l'autre, l'état pathologique où ils se trouvent, que le phénomène apparaisse entouré de tout le mystère qui plane réellement sur le sujet si magistralement effleuré par Ibsen, pour que cet épisode produise, dès le début, une impression puissante, en harmonie avec le caractère de l'œuvre.
En tout cas, il préparera on ne peut
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mieux aux scènes où la folie naissante de Solness se dessine plus clairement, à son dialogue avec le médecin et à sa conversation avec sa femme : dans l'un comme dans l'autre, l'architecte, tout en niant cette folie avec la violence habituelle des individus qui se croient suspectés, épie les paroles, les gestes de ses interlocuteurs, tremblant d'y lire un arrêt, et animé cependant de l'envie fébrile de savoir la vérité coûte que coûte. Et surtout il s'étudie, il s'épie lui-même, il plonge ses regards jusqu'au fond de son âme et de son cerveau, et ce qu'il y trouve, que ce soit du bien ou du mal, il l'en retire, il l'étalé, il demande à l'un et à l'autre ce qu'ils en pensent, car il est arrivé à cet état où l'on ne peut plus vivre avec soi-même, où l'homme silencieux, passionné et génial, se sent étouffé par un engorgement de sentiments et d'idées inexprimées qui fermentent en lui, où il crache et vomit, en quelque sorte.
tous les mystères de son esprit, de son cœur, de sa conscience, intuitions lumineuses, rêves prophétiques, superstitions, faiblesses, lâchetés même, tout cela pêlemêle, sans rien pouvoir retenir et quoi qu'on doive penser de ce spectacle.
Ces confessions, faites souvent au premier venu, alors que l'àme est trop pleine, plus d'un de nous en a entendu de pareilles, et cela dans les mêmes conditions, à la génialité près. Et encore — si je m'en rapporte à mes propres souvenirs, — que manquait-il à quelques-uns de ces maiheureux pour être des génies ? Du caractère, je crois, justement ce qui fait défaut à Solness : Hilde le lui dit et le lui prouve bien. Si ce sont des artistes, leurs productions révèlent souvent, par certaines étrangetés, une idée folle — ou peut-être sublime — qui les possède en secret.
Quiconque a approché de tels êtres et examiné leurs œuvres, ne verra plus dans
les hautes tours que Maître Solness ajoute à ses constructions, une simple image dont le poète se sert pour dire qu'on ne doit pas reléguer l'Idéal dans son domaine spécial, religieux ou autre, qu'il faut le répandre dans la vie. Oui, un artiste comme Solness est possible ; il est vrai, il n'est même pas trop rare, et on peut le faire comprendre sur la scène, pour peu que l'interprète du rôle soit un observateur intelligent, et qu'il ait connu de tels hommes.
Encore une fois, il n'est pas si difficile d'en rencontrer. Que l'acteur fouille dans sa mémoire et qu'il y trouve l'image de quelque halluciné, de quelque mystique convaincu, passionné et violent, qui ait foi en son art et qui lui ait tout sacrifié. Qu'il suppose que cet homme regrette son sacrifice et que, d'un autre côté, après avoir eu du succès, de la célébrité, il se sente dépassé et s'attache en désespéré à la posi-
tion conquise (tout cela est-il vraiment si rare?), il comprendra et rendra intelligible le déséquilibre de son esprit, sa folie, la conscience qu'il en a, la peur qu'elle lui inspire, enfin ce qu'il y a de tragique et ce qu'il y a de vrai dans la figure de Halvard Solness. Il faut, en un mot, que l'artiste chargé de ce rôle oublie son côté symbolique, qu'il ne fasse pas de philosophie, qu'il ne fasse que de l'art.
Demain, Solness le Constructeur sera donné à Copenhague, à Berlin, à Vienne. Nous verrons l'effet qu'il produira.
Quant à moi, j'ai la conviction que cette œuvre, contrairement à la plupart des drames philosophiques, a besoin de la scène pour se bien faire valoir. Voici mes raisons pour le croire.
Si Ibsen, pour nous raconter son âme et tout ce qui s'y presse, ses espérances, ses regrets, ses aversions, ses tristesses, nous parle en langage symbolique, c'est que ce
langage est, d'après lui, le seul capable de nous communiquer, sous forme de drame, l'impression totale que lui fait la vie, sa manière de la comprendre, la vision qu'il a du temps où nous vivons.
C'est par ce moyen seulement qu'il croit pouvoir nous entraîner à penser avec lui, à sentir avec lui, à deviner ce qu'il aime, ce qu'il hait, ce qu'il veut, à l'aimer, à le haïr, à le vouloir avec lui. Il espère, en un mot, agir sur nous comme Solness agit sur Kaia Fosli. Car cette œuvre reflète étrangement, et comme malgré lui, tout ce qu'il pensait en l'écrivant. Il commencera donc par évoquer lui-même avec tant d'intensité, tant d'obstination, les figures qu'il fera défiler et agir devant nous, qu'elles deviendront pour lui une réalité.
Qu'on se souvienne de ce qu'il dit des aides et des serviteurs qui accourent à son appel, et des démons qui viennent l'obséder. Il déchaînera, si vous voulez, dans
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son propre cerveau, une folie qu'il sait contagieuse, afin qu'elle s'empare de plus d'un d'entre nous.
Il veut que nous vivions avec lui dans le rêve où il sera plongé, et il traduit sa pensée en langage de rêve, c'est-à-dire par l'intermédiaire de figures obsédantes et précises. Elles accomplissent des actes dont on ne saisit pas de suite l'enchaînement, mais nous les voyons si actives et douées d'un tel relief, que nous ne pouvons en détacher les yeux et que nous les comprenons à la fin, par intuition.
De temps en temps seulement, un personnage exprime la pensée du poète en quelques mots, ou même en un seul mot qui, dans ces conditions, fait l'effet d'un trait de lumière. N'est-ce pas de la même façon que les choses se passent en rêve? Un mot, la façon dont il est prononcé, dont il frappe nos oreilles ne nous découvret-il pas tout un abîme de pensées, dont
nous ne gardons, en nous réveillant, qu'une vague souvenance. Quelquefois, pourtant, l'impression qui nous en reste est assez forte pour influencer non seulement notre esprit mais même nos actions. J'exprime imparfaitement, je le sais, ce que je veux dire. Mais peut-être quelques personnes me comprendront-elles et sauront-elles mieux formuler des idées qui se rapportent directement au dernier drame d'Ibsen.
Car la pensée du poète norvégien s'est vraiment incarnée dans un rêve, dans une hallucination qu'il tâche de nous communiquer en la reproduisant aussi fidèlement que possible. Cette reproduction est même si fidèle, qu'elle nous fait comprendre la théorie psychologique d'après laquelle nos rêves sont des dramatisations de notre moi. 11 se dédouble, se multiplie, nous apparaît sous plusieurs formes à la fois, chacune d'elles se présentant avec des
mobiles souvent contradictoires, dont la résultante nous fait penser et agir. C'est ainsi que dans nos rêves, nous assistons, pour ainsi dire, au drame de notre conscience. Ce drame est-il susceptible d'être transporte sur la scène? Ibsen a pensé que oui ; il a voulu le prouver, et, comme tel héros de la science, il a expérimenté d'abord sur lui-même.
Cette expérience c'est Solness le Constructeur. Le théâtre peut-il donc servir, comme la poésie, comme la musique, à objectiver notre moi ? Le poète atteindrat-il son but suprême (qui est de communiquer aux autres sa disposition d'esprit) non par la persuasion mais en se mettant lui-même en scène avec une entière franchise, sans même voiler ses défaillances — afin de créer de la sorte, entre lui et ceux à qui il s'adresse, un courant sympathique qui les force à l'imitation ? Les avis, làdessus, peuvent être partagés. Ce qu'on ne
saurait nier, en tout cas, c'est que ce procédé, qu'on dirait emprunté aux pratiques de l'hypnotisme, est nouveau, hardi et d'un intérêt passionnant.
Il est certain, maintenant, que le langage usuel ne suffit pas à une âme qui veut se dévoiler dans toute sa complexe vérité. Je n'ai pas besoin d'insister sur l'impossibilité où nous sommes d'expliquer clairement, par la parole, ce que nous pensons, ce que nous sentons, ce que nous sommes. Il faut d'autres moyens pour communiquer son état d'âme à son entourage. Il faut lui suggérer ses propres idées, et cette suggestion ne peut s'exercer que sur des imaginations qu'on arrache au milieu dans lequel elles vivent, pour les transporter dans un milieu tout différent, dans son milieu à soi.
Ibsen vit dans le rêve ; il nous transportera donc dans le rêve. Dans sa tête de dramaturge les idées se revêtent d'images,
tout un monde la peuple, et, ce monde, il nous y entraînera à sa suite. Par quelle force accompliitt-t-il ce miracle ? Je Tai déjà dit, en nous présentant ses figures et ses milieux symboliques avec une extrême précision, ainsi que cela se passe dans les rêves et dans les hallucinations. De là, la minutie des détails de la mise en scène lés, pour Solness le Constructeur, en vue des mouvements, des attitudes, ainsi que pour bien préciser la vision, telle qu'elle s'est présentée à l'imagination de l'auteur.
Ainsi le langage parlé étant insuffisant pour exprimer l'idée, il a pour premier complément une action qui la représente, c'est-à-dire un symbole. En outre, il est corroboré par l'impression que nous fait le milieu où cette action se passe. Enfin, les intonations, les gestes, les mouvements contribuent puissamment à cette sorte d'initiation.
Voilà pourquoi j'affirme que, dans une pièce comme Solness, l'interprétation a une énorme importance. Elle seule peut donner à ces personnifications de la vie célébrale du poète l'obsédante netteté avec laquelle elles se présentent à son imagination. Ses interprètes doivent comprendre en outre que le rêve d'Ibsen est un rêve d'artiste où tout a du relief, où tout est plein non seulement de vérité mais de charme. 11 en donne involontairement jusqu'aux figures les plus effacées et à celles que leur rôle devrait rendre antipathiques.
Si Maître Solness, Aline, Kaia Fosli et les autres personnages de la pièce ne doivent nullement nous être présentés comme des êtres de raison, s'il est essentiel de les faire vivre sur la scène d'une vie réelle, inquiétante même, jusqu'à un certain point, par son intensité, cette condition s'impose encore plus quand il s'agit deHilde. L'auteur asoindefindiquer,
par la façon dont il expose le caractère de la petite Wangel, dès son entrée. Il multiplie les détails qui nous la font connaître, avec une profusion qui peut paraître oiseuse, quelquefois même ridicule. Il la fait parler de ses jupons, de son linge sale, dans une espèce de slang norvégien fleuri d'expressions comme celle que j'ai rendue par zut , et qui est beaucoup trop libre dans l'original pour pouvoir être traduite littéralement, bien qu'elle fasse partie du vocabulaire héroïque et qu'il arrive même de l'entendre dans les Parlements.
Et le coup de théâtre qui fait apparaître la jeune fille, dans son éblouissante fraîcheur, au moment même où Solness, qu'elle subjuguera du premier coup, exprimait sa peur d'entendre, d'un moment à l'autre, la jeunesse frapper à sa porte, et demander qu'il lui cède de la place, comme l'auteur semble préoccupé d'effacer ce qu'il peut y avoir là de trop fantastique 1