‹ Solness le constructeurChapitre 2 sur 14 · NOTICE SUR · texte numérisé non relu

NOTICE SUR

Nous apprenons aussitôt que Hilde est une ancienne connaissance du médecin.

Ils évoquent ensemble des souvenirs communs, un petit tableau dévie ordinaire, qui sert, en même temps, à nous révéler le caractère libre et espiègle de la jeune fille, sa coquetterie, son insouciance. Puis son entrée dans la maison de Solness est expliquée par une circonstance toute naturelle. Au cours de ses pérégrinations, cette infatigable touriste a également rencontré la pauvre Aline, qui faisait une cure d'air sur leshauts plateaux, et Mme Solness, par devoir de politesse (toujours ces malheureux devoirs !) l'a invitée à venir la voir un jour.

Quanta la figure même de Hilde Wangel, que la Dame de la Mer nous avait déjà fait connaître, elle n'est pas faite pour étonner, de prime abord, quiconque a rencontré de ces jeunes Norvégiennes aux allures indépendantes, vives et prime-sautières, qui

voyagent seules, comme les misses américaines, mais se distinguent de ces dernières par je ne sais quel enthousiasme dans l'àme, que leurs yeux traduisent. Il n'y a pas jusqu'à cette expression vague et énigmatique qu'on voit passer de temps en temps sur les traits de Hilde, qui ne soit copié d'après nature. Ce n'est souvent, chez les jeunes filles de son pays, qu'un artifice de coquetterie. Mais cela peut être aussi, comme chez elle, un symptôme de névrose, de folie latente couvant sous une apparence de vigueur et de santé.

Cette folie s'accentue peu à peu au contact de celle de Solness. Elles se comprennent, s'attirent et se stimulent l'une l'autre, et voilà qu'Ibsen nous montre, une fois de plus, dans un drame charpenté à l'antique, l'action inexorable d'une de ces lois absolues et cruelles qui remplacent, chez lui, l'aveugle fatalité des anciens.

K peine cette loi est-olle en œuvre, que

nous voyons se précipiter ses effets, sans que rien puisse les enrayer. Il ne nous reste qu'à constater l'impuissance des tentatives faites dans ce but, au nom de la raison ou de la morale, la vanité des influences étrangères et des résistances du cœur.

Ainsi que Solness ne peut échapper aux « serres » de Hilde, le poète ne se dérobe pas à son génie, ni le siècle à l'esprit qui le mène. Car Hilde, on l'a compris, personnifie la puissance fatale, irrésistible, torturante de l'inspiration, quelquefois généreuse et naïve comme un enfant, quelquefois subversive et folle. Au fond, elle n'a d'autre fonction que de se satisfaire elle-même. Le personnage de Hilde incarne ce qu'il y a, dans l'âme d'Ibsen, de hardi et déjeune. Il l'a tiré, pour ainsi dire, de sa propre substance. A la faveur de ce dédoublement, il a vu clairement tout le danger qu'un tel élément fait courir à son intelli-

gence pleine encore d'idées empruntées au passé.

N'importe, il écoute la voix qui le pousse à oser, malgré sa faiblesse, et, si le vertige le prend, s'il succombe, tant pis î II ne pouvait agir autrement. La voix de Hilde est comme une voix intérieure. Il faut le faire sentir dans la partie du dialogue où elle devine et achève la pensée de Solness» et dans celle où Solness adopte sa pensée à elle et ne voit plus que par ses yeux, dût-il voir, comme elle, une réalité dans ce qui n'est qu'un rêve. On doit marquer, par moments, que les deux ne font qu'un, qu'ils sont indissolublement liés l'un à l'autre. Ce sont les seuls passages du drame où le jeu des artistes doit nous révéler la pensée secrète du poète. Cela suffira pour nous donner l'intuition de tout ce qui est enfermé dans cette œuvre.

On a dit qu'Ibsen était indifférent au succès. Ce n'est pas exact. Mais le succès

qu'il vise ne se traduit pas en applaudissements.

Quand un homme comme lui nous ouvre son cœur et son âme, on ne l'applaudit pas, et souvent on ne le comprend même pas. Mais, de ceux qui le comprennent, quelques-uns rentrent en euxmêmes et trouvent au fond de leur propre nature les forces et les faiblesses, les élans et les amertumes dont ils viennent de recevoir l'émouvante confidence.

C'est là le charme de ces confessions et le genre de succès qu'elles appellent.

Solness est, je crois, la première confession qu'un poète nous ait faite au théâtre.

Ceux qu'elle intéressera, pour la raison que je viens de dire, sont-ils assez nombreux pour constituer un public? Je compte sur les cérébraux de tous les pays, qui composent la clientèle spéciale d'Ibsen, et

dont les rapports intellectuels avec ce poète me font penser à ceux de l'architecte avec Hilde Wangel.

Page 1