SOI
mademoiselle ! (Elle s'approche de Hilde et lui tend la
main.) Vous voici donc dans notre ville?
SOLNESS
Mlle Wangel vient d'arriver et elle demande à passer la nuit chez nous.
Chez nous? J'en serais charmée.
SOLNESS
Tu comprends... pour avoir le temps de mettre ses vêtements en ordre.
MADAME SOLNESS, à Hilde.
Je tâcherai de vous aider de mon mieux. C'est le moins que je puisse faire. On apportera sans doute votre malle?
HILDE
Je n'ai pas de malle.
MADAME SOLNESS
Enfin, cela s'arrangera, j'espère. Mais attendez-moi un peu chez mon mari. Je tâcherai de vous préparer une bonne chambre.
SOLNESS
Ne pourrions-nous pas donner une des chambres d'enfant? Elles sont toutes prêtes.
MADAME SOLNESS
Oh ! oui. Il y a là plus déplace qu'il n'en faut. (A Hiide.) Asseyez-vous et reposez-vous un peu.
(Elle sort par la droite. — Hilde, les mains croisées derrière le dos, se promène dans la chambre, regardant tantôt un objet, tantôt un autre. Solness, les mains également croisées derrière le dos, la regarde faire, debout près de la table).
HILDE, s'arrêtant et le fixant du regard.
Vous avez plusieurs chambres d'enfant, vous?
SOLNESS
11 y a trois chambres d'enfants dans la maison.
HILDE
Tant que cela? Vous avez donc toute une masse d'enfants ?
somsift
Non, nous n'avons pas d'enfants. Mais
96 SOLNESS
vous nous en tiendrez lieu un moment.
HILDE
Oui, cette nuit. Vous ne m'entendrez pas crier J'essaierai de dormir comme une souche.
SOLNESS
Vous êtes bien fatiguée, je pense.
HILDE
Pas du tout! mais cela n'empêche pas... C'est si bon de rêver, couchée dans son lit.
SOLNESS
Vous rêvez donc quelquefois la nuit?
Bien sûr! Presque toujours.
SOLNESS
Et à quoi rêvez-vous, en général?
HILDE
Je ne vous dirai pas cela ce soir. Une autrefois... peut-être.
(Elit se remet à parcourir U chambre, s'arrête devant le
pupitre, feuillttte négligemment les livres et regarde lei papiers.)
SOLNESS, s'approchant d'elle.
Vous cherchez quelque chose?
HILDE
Non, je regarde. (Se tournant vers lui.) On n'en a pas» le droit, peut-être?
SOLNESS
Si, faites toujours.
HILDE
C'est vous qui écrivez dans ce grand registre ?
SOLNESS
Non, c'est la teneuse de livres.
HILDE
Une femme?
SOLNESS, souriant.
Apparemment.
HILDE
Une femme qui est, comme ça, à votre service?
98 SOLNESS
SOLNESS
Oui.
HILDE
Elle est mariée, cette femme?
SOLNESS
Non, elle est demoiselle.
hilds Ah ! très bien.
SOLNESS
Mais elle va probablement se marier bientôt.
HILDE
Je l'en félicite.
SOLNESS
Mais on ne peut pas m'en féliciter, moi, Car cela me privera de son aide !
Vous ne pouvez trouver personne qui la vaille?
SOLNESS
Voildi .iez-vous prendre sa place et (.enir mes livres?
HILDE, le toisant.
Ah! bien, oui!... Merci, n'y comples pas.
(Elle recommence sa promenade et finit par s'asseoir dar.^îa chaise à bascule. Solness reprend sa place près de la table.)
HILDE, comme si elle continuait la phrase.
... Car j'ai bien autre chose à faire.
(Elle le regarde en souriant.) N'êtes-VOUS pas du
même avis?
SOLNESS
Naturellement. D'abord vous devez faire le tour des magasins pour tâcher de vous équiper.
HILDE, gaîment.
Non, je préfère m'en abstenir.
SOLNESS
Pourquoi ?
HItDB
C'est que, voyez-vous, j'ai dépensé mon dernier sou.
SOLNESS, souriant.
Ainsi, pas plus d'argent que de malle!
BîBUOTHECA
100 SOLNESS
HILDE
Non. Mais, zut!... je m'en moque à présent.
SOLNESS
Savez-vous que vous me plaisez ains
HILDE
Seulement ainsi?
SOLNESS De toutes les façons, (tl s'assied dansle fauteuil.)
Votre père vit-il encore ?
HILDE
Oui, mon père est en vie
SOLNESS
Et vous venez probablement étudier ici?
HILDE
Non, je n'y ai jamais songé.
Mais vous comptez y demeurer quelque temps, je pense?
HILDE
Cela dépend des circonstances.
(Elle se balance quelques instants, en regardant Solness tantôt sérieusement, tantôt en réprimant un sourire. Puis elle ôte son chapeau et le dépose sur la table).
HILDE
Maître Solness?
SOLNESS
Quoi?
HÏLDE
Vous êtes bien oublieux, n'est-ce pas?
SOLNESS
Oublieux ? Pas que je sache.
HILDE
Alors vous ne voulez pas que nous recausions de ce dont nous avons parlé là-haut?
SOLNESS, un instant interloqué.
Là-haut ? A Lysanger ? (Avec indifférence.) Il
n'y a pas de quoi parler, me semble-t-il.
HILDE, avec un regard de reproche.
Voyons ! pourquoi dites-vous cela ?
102 SOLNESS
SOLNESS
Eh bien ! Parlez-m'en vous-même.
HILDE
Quand la tour fut achevée, il y eut grande fête chez nous.
SOLNESS
Oui, c'est un jour que je n'oublierai jamais.
HILDE, souriant.
Vraiment ? C'est gentil à vous J
SOLNESS
ientil ?...
HILDE
Iî y avait musique devant l'église, et des centaines, des centaines de gens. Nous autres fillettes de l'école, nous étions vêtues de blanc et chacune de nous tenait un drapeau.
SOLNESS
Ah ! oui, ces drapeaux, je m'en souviens bien 1
Vous montâtes sur l'échafaudage, jusqu'en haut, tout en haut. Et vous teniez une grande couronne de feuillage à la main. Et, cette couronne, vous la suspendîtes à la girouette.
SOLNESS, l'interrompant d'un ton bref.
C'était mon habitude, en ce temps-là, une vieille tradition.
IIILDE
Cela faisait un tel effet de vous voir ainsi, d'en bas. « S'il allait tomber, lui, le constructeur ! »
SOLNESS, avec une certaine répugnance.
Oui, oui, oui, cela aurait bien pu arriver. Car un de ces diables de petites filles en blanc se démenait tant et criait si fort en me regardant...
HILDE, avec une joie exubérante
« Vive maître Solness !» Oh ! oui
104 SOLNESS
SOLNESS
Et agitait si bien son drapeau que je... que j'en eus presque le vertige.
HILDE, gravement, baissant la voix.
Ce diable de petite fille... c'était moi.
SOLNESS, la regardant fixement.
J'en suis sûr, maintenant. C'était bien vous.
HILDE, s'animant de nouveau.
C'est qu'il y avait là quelque chose de si beau, de si émouvant ! Je ne croyais pas qu'il y eût un autre constructeur, dans le monde entier, qui pût bâtir une aussi haute tour. Et de vous voir là, tout en haut ! en chair et en os ! Et de voir que vous n'aviez pas le plus petit vertige ! C'est cela surtout... c'est cela... qui était vertigineux.
SOLNESS
Mais comment pouviez-vous être sûre que je...
HILDE, l'arrêtant du geste.
Ah bien ! Par exemple ! Je le sentais intérieurement. Comment auriez-vous fait, autrement, pour chanter là-haut ?
SOLNESS, la regardant avec étonnement.
Pour chanter ? J'aurais chanté moi ?
EILDE
Certainement.
SOLNESS, secouant la tête.
Je n'ai jamais chanté de ma vie.
HILDE
A ce moment-là, vous avez chanté, on entendait dans l'air des accords de harpe.
SOLNESS, pensif.
Tout cela est bien étrange.
HILDE, après un instant de silence, regarde Solness et dit d'une voix contenue :
Mais c'est après cela,... c'est après cela qu'est venu l'essentiel.
SOLNESS
L'essentiel ?
106 SOLNESS
HILDE, les yeux pétillants.
Il est inutile que je vous le rappelle, n'est-ce pas ?
SOLNESS
Si, si, rappelez-le-moi un; u.
HILDE
Vous devez vous souvenir du grand dîner qu'on vous donna au cercle ?
SOLNESS
Je m'en souviens très bien. C'était le même soir, sans doute, puisque je suis parti le lendemain.
HILDE
Vous étiez invité à passer la soirée chez nous, après le cercle.
SOLNESS
Parfaitement, mademoiselle. C'est étonnant comme tous ces petits faits se sont gravés dans votre mémoire.
HILDE
Ces petits faits ! Vous êtes bon, vous !
C'est peut-être un petit fait aussi que je me sois trouvée seule dans la chambre quand vous êtes entré ?
SOLNEsS
C'était donc vous ?
HILDE, sans répondra.
Cette fois-là vous ne m'avez pas appelée diable de petite fille .
SOLNESS
Non, je me serais gardé de le faire. .
HILDE
Vous me dites que j'étais délicieuse dans ma robe blanche et que j'avais l'air d'une peu le princesse.
SOLNES3
Cela devait être vrai, mademoiselle Wangel. Et puis, je me sentais, ce jour-là si joyeux, si libre.
HILDE
Et vous avez ajouté que, lorsque je serais grande, je serais votre princesse.
SOLNESS, avec un demi-sourire.
Tiens, tiens, j'ai dit cela aussi?
HILDE
Oui, vous l'avez dit. Etquand je vous demandai combien de temps je devais attendre, vous me répondîtes que, dans dix ans vous reviendriez, comme un troll, pour m'enlever, pour me conduire en Espagne, ou je ne sais où. Une fois là, vous me promettiez de m'acheter un royaume.
SOLNESS, avec le même sourire qu'avant.
Oui, après un bon repas on est très généreux. Mais est-ce donc vrai que j'ai dit tout cela !
HILDE, avec un sourire discret.
Oui. Et vous avez même dit le nom de ce royaume.
SOLNESS
Vraiment?
HILDE
Il devait s'appeler le Royaume d'Orangia.
SOLNESS
Un nom très appétissant, ma foi [
Il m'a déplu. Vous aviez l'air de vous moquer de moi.
SOLNESS
Et ce n'était certes pas le cas.
HILDE
Non, on n'aurait pu le croire après ce que vous avez fait ensuite.
SOLNESS
Qu'ai-je donc pu faire, grand Dieu?
HILDE
Il ne manquerait plus que vous l'eussiez oublié ! On se souvient de pareille chose, à ce qu'il me semble.
SOLNESS
Oui, oui, mettez-moi un peu sur la voie et il est probable que... Voyons?
110 SOL.NL. ^
HILDE, le regardant fixement.
Vous m'avez prise dans vos bras et vous m'avez embrassée, monsieur Solness.
SOLXESS, ouvrant la bouche et se Jevant.
Comment ? J'ai fait cela?
HILDE
Vous l'avez fait; parfaitement. Vous m'avez prise dans vos deux bras, penchée en arrière et embrassée je ne sais combien de fois.
SOLNESS
Voyons, chère mademoiselle Wangel!..,
HILDE, M levant.
Vous n'allez pas nier cela, au moins?
SOLNESS
Si, je le nie absolument !
HlLDfi, le regardant d'un air railleur.
C'est parfait.
(Elle lui tourne le dos, s'en va lentement jusqu'au poêle el reste là, immobile, le3 mains derrière le dos, sans se retourner. Un court silence.)
SOLNESS, la suivant avec hésitation.
Mademoiselle Wangel? (mide se tait et ne bouge pas.) Ne restez donc pas là, comme pétrifiée. Ce que vous venez de dire, il faut
que VOUS l'ayez rêvé. (Posant la main sur le bras
d'Hiide.) Écoutez-moi.
(Hlde fait du bras un mouvement d'impatience.) SOLNESS, comme frappé d'une pensée.
Ou plutôt... Attendez donc!... Il y a là quelque chose de plus mystérieux. Vous allez voir !
(Hilde ne bouge pas.) SOLNESS, sourdement, mais en appuyant sur les mots.
11 faut que j'aie pense tout cela. Il faut que je l'aie voulu, que je l'aie désiré, que j'en aie eu envie. Et alors... Ne serait-ce pas ainsi que cela s'est passé?
(Hilde continue à se taire.)
SOLNESS, avec impatience.
Eh bien, oui! le diable m'emporte! Je l'ai fait) voilà !
HILDE , tournant à demi la tête sans le regarder.
Vous avouez donc?
112 SOLNESS
SOLNESS
Oui. Tout ce que vous voudrez.
HILDE
Que vous m'avez prise dans vos bras?
SOLNESS
Oui, oui.
HILDE
Que vous m'avez penchée en arrière ?
SOLNESS
Presque jusqu'à terre.
HILDE
Que vous m'avez embrassée
Oui, je vous ai embrassée.
HILDE
Plusieurs fois?
SOLNESS
Autant de fois qu'il vous plaira.
HILDE, se tournant vivement vers Solness, les yeux brillants de joie comme avant.
Vous voyez bien que j'ai fini par vou? faire tout avouer.
SOLNESS, souriant,
Et dire que j'ai pu oublier une chose pareille!
HILDE, de nouveau un peu boudeuse, s'éloignant de lui.
Oh ! vous en avez tant embrassé dans votre vie, j'imagine !
S0LNES3
Non, vous méjugez mal.
(Hilde s'assied dans le fauteuil. Solness se tient debout, ea. s'appuyant sur la chaise à bascule.)
SOLNESS, la regardant attentivement.
Mademoiselle Wangel?
HILDE
Eh bien?
Voyons! que s'est-il passé ensuite? Comment tout cela a-t-il fini... entre nous?
114 SOLNESS
HILDE
Il ne s'est plus rien passé. Vous le savez bien. Les invités sont venus et alors... Non!
SOLNESS
Oui, c'est juste ! Les invités. Dire que je Pavais également oublié.
HILDE
Allons donc! Vous n'avez rien oublié.
Vous avez un peu honte, voilà tout. Pareilles choses ne s'oublient pas, que je sache.
SOLNESS
Non, on ne devrait pas les oublier.
HILDE, avec une nouvelle animation, regardant Solness*
Auriez-vous également oublié la date de ce jour?
SOLNESS
La date?
Oui. la date du jour où vous avez sus-
LE CONSTRUCTEUR ili
pendu la couronne en haut de la tour? Allons ! dites-la vite!
SOLNESS
Hem!... la date même, je l'ai oubliée.
Je sais seulement qu'il y a dix ans de cela. C'était vers l'automne.
HILDE, inclinant la tête à plusieurs reprises.
Il y a dix ans. Le 19. septembre.
SOLNESS
Oui, c'est à peu près cela. Vous vous en souvenez, vous! (Frappé.) Mais attendez donc!... Oui, c'est bien le 19 septembre aujourd'hui.
HÏLDE
Oui, c'est le 19 septembre. Et les dix ans sont écoulés. Et vous n'êtes pas venu, comme vous l'aviez promis.
SOLNESS
Promis. Vous voulez dire comme je vous en avais menacée, pour vous effrayer.
116 SOLNESS
HILDE
Il n'y avait pas là de quoi m'effrayer, que je sache.
Eh bien ! Pour me moquer de vous, si vous aimez mieux.
HILDE
Était-ce là tout ce que vous vouliez?
Vous moquer de moi ?
SOLNESS
Ou plutôt plaisanter un peu. Aussi vrai que j'existe, je ne me souviens pas de tout cela. Mais cela doit s'être passé ainsi. Vous n'étiez qu'une enfant à cette époque.
HILDE
Oh! peut-être pas si enfant que cela.
Pas le bébé que vous croyez.
SOLNESS, la regardant d'un air scrutateur.
Avez-vous pu sérieusement croire, tout ce temps, que je reviendrais?
BILDE, dissimulant un sourire à moitié moqueur.
Oui, bien sûr! Je croyais que vous reviendriez.
SOLNESS
Que je reviendrais près de vous pour vous prendre avec moi?
HILDE
Comme un troll... Oui.
Pour vous faire prineesse?
HILDE
Puisque vous me l'aviez promis.
SOLNESS
Et enfin pour vous donner un royaume?
HILDE, les yeux au plafond.
Pourquoi pas? Pas absolument un royaume ordinaire, un royaume comme les autres.
SOLNESS
Mais quelque chose qui vaut tout autant.
118 SOLNESS
DILDE Ail moins. (Elle le regarde un instant.) Qui peut
bâtir les plus hautes tours du monde peut bien donner un royaume, d'une façon où d'une autre : voilà ce que je me disais.
SOLNESS, hochant la tête.
Je ne vous comprends guère, mademoiselle Wangel.
HILDE
Vraiment? Il me semble pourtant que je parle si clairement !
Non, je ne sais si vous pensez tout ce que vous dites, ou si vous plaisantez...
HILDE
Si je me moque? Moi aussi!
SOLNESS
Justement, si vous vous moquez de nous deux, (il la regarde.) Y a-t-il longtemps que vous me savez marié?
HILDE
Oui, je l'ai su tout de suite. Pourquoi me demandez- vous cela ?
SOLNESS, négligemment.
Pour rien... Une idée... (Il la regarde gravement et dit, d'une voix contenue:) Pourquoi êtes-
vous venue?
HILDE
Je veux mon royaume. Le terme est échu.
SOLNESS, souriant malgré lui.
Vous êtes bien bonne, vous !
HILDE, gaiment,
En avant le royaume, maître Soîness!
(Frappant la table du doigt.) Allons ! Servez le
royaume !
SOLNESS, attirant la chaise à bascule et s'as^eyant.
Sérieusement, pourquoi ètes-vous venue? Que venez-vous faire ici, à vrai dire?
HILDE
Oh ! d'abord, je veux parcourir la ville et voir tout ce que vous y avez bâti.
120 SOLNESS
SOLNESS
En ce cas, vous avez beaucoup de chemin à faire.
HILDE
C'est vrai. Vous avez fait une telle masse de constructions !
SOLNESS
Oui, surtout depuis quelques années.
EILDE
Et beaucoup de tours d'églises, n'est-ce pas? Bien, bien hautes ?
SOLNESS
Non. Je ne construis plus de tours d'églises, et plus d'églises.
HILDE
Que bàtissez-vous, en ce cas?
SOLNESS
Des maisons où les hommes puissent
abriter leurs foyers.
I1ILDE
Et ces maisons, vous ne pourriez pas leur ajouter une petite... petite tour?
SOLNESS, frappé.
Que voulez-vous dire ?
HILDE
Je pense à quelque chose... qui s'élève... qui s'élève librement dans les airs, et doni la girouette tourne à une hauteur vertigineuse.
SOLNESS, après un instant de méditation.
C'est singulier. Ce dont vous me parlez, c'est ce qui me tente le plus.
HILDE, avec impatience.
Mais alors, pourquoi ne le faites-vous pas?
SOLNESS, hochant la tête.
Parce que les hommes n'en veulent pas.
HILDE
C'est bien étonnant ! Ils n'en veulent pas ?
122 SOLNKSS
SOLNESS, avec un soulagement.
Mais maintenant je travaille à un foyer neuf pour moi-même. Ici, en face.
HILDE
Pour vous-même?
SOLNESS
Oui. La maison est presque bâtie. Et celle-ci est surmontée d'une tour.
HILDE
D'une haute tour?
SOLNESS
Oui.
HILDE
Très haute ?
SOLNESS
Le monde dira sans doute qu'elle est trop haute... pour une maison, pour un foyer.
HILDE
Cette tour, je veux aller la voir dès demain matin.
SOLNESS, le menton appuyé sur la main et regardant Hilde.
Dites-moi , mademoiselle Wangel . . . comment vous appelez-vous?... de votre prénom, s'entend.
HILDE
Je m'appelle Hilde... Vous le savez.
SOLNESS, même jeu.
Hilde, dites-vous?
HILDE
Comment ! Vous l'avez oublié ? Vous m'avez appelée par mon nom de Hilde...
le jour où vous avez été si impertinent.
SOLNESS
Vraiment ? j'ai fait cela ?
HILDE
Vous avez même dit : petite Hilde. Et cela m'a déplu.
SOLNESS
Vraiment, mademoiselle Hilde, cela vous a déplu ?
124 SOLNESS
HILDE
Oui. Dons cette circonstance, cela m'a déplu. Du reste « princesse Hiide », je crois que cela sonnera très bien.
SOLNESS
Oui. « Princesse Hilde de... de... » Comment direz-vous?
HILDE
Fi ! je ne veux pas de ce sot royaume-là. J'en veux un tout autre, moi !
SOLNESS, qui s'est renversé dans son fauteuil, continue à la regarder.
Est-ce étonnant?... Plus j'y pense, plus il me semble que, pendant toutes ces longues années, je me suis torturé à... Hem !...
HILDE
A quoi î
SOLNESS
A tâcher de me rappeler quelque chose qui m'était arrivé, à ce que je croyais, et
que j'avais oublié. Mais je ne suis jamais tombé sur la trace de ce que c'était.
HILDE
Vous auriez dû faire un nœud à votre mouchoir, monsieur Solness.
SOLNESS
Pour me demander ensuite ce que ce nœud signifiait?
Oh ! oui. Il arrive de ces prodiges dans le monde !
S0LNE5S, se levant lentement.
C'est bien que vous soyez venue me trouver en ce moment.
HILDE, le regardant d'un regard profond.
Vraiment? C'est bien?
SOLNESS
C'est que j'étais là, si seul, à regarder devant moi, sans rien pouvoir contre tout ce... (Baissant la voix.) Il faut que je vous dise...
120 SOLNESS
il me prend une telle peur... une si horrible peur de la jeunesse.
HILDE, négligemment.
Bast ! cela peut-il faire peur, la jeunesse ?
SOLNESS
Oh ! oui, assurément. Et voilà pourquoi je m'enferme ici à double tour.
(Mystérieusement.) Sachez que la jeunesse veut assiéger ma porte ! Faire irruption chez moi 1
HILDE
11 me semble que vous devriez, en ce cas, aller lui ouvrir, à la jeunesse.
Lui ouvrir î
HILDE
Oui. Pour que la jeunesse puisse entrer chez vous. En amie, vous comprenez.
SOLNESS
Non, non, non I La jeunesse, voyez-
vous... c'est l'expiation. Elle vient à la tête du revirement. Elle arrive, pour ainsi dire, avec un nouveau drapeau.
HILDE, se lève, regarde Solness et dit, la lèvre contractée légèrement tremblante :
Pensez-vous réemployer à quelque chose, maître Solness.
SOLNESS
Oui, je le puis ! Juste en ce moment ! Car, vous aussi, vous arrivez, pour ainsi dire, avec un nouveau drapeau. Jeunesse contre jeunesse alors !...
(Le docteur Herdal entre par la porte du vestibule.) LE DOCTEUR HERDAL
Eh bien, vous voici encore là, tous les deux?
SOLNESS
Oui. Nous avions bien des choses à nouidire, mademoiselle et moi.
HILDE
Du vieux et du nouveau.
123 SOLNESS
LE DOCTEUR HERDAL
Vraiment? Tant de choses que cela
HILDE
Oh ! c'était si amusant ! Vous ne pouvez vous faire une idée d'une mémoire comme celle de maître Solness. Il se souvient de tout, jusqu'aux moindres bagatelles.
(Madame Solness entre par la porte de droite.) MADAME SOLNESS
Voilà qui est fait, mademoiselle Wangel. Votre chambre est prête.
HILDE
Oh ! comme vous êtes gentille pour moi i
SOLNESS, à sa femme.
Une des chambres d'enfant?
MADAME SOLNESS
Oui, celle du milieu. Mais, d'abord, nous allons nous mettre à table.
SOLNESS, faisant un signe de tête a Hilde.
Allons ! Hilde aura une chambre d'enfant.
MADAME SOLNESS, regardant son mari.
SOLNESS
Oui, Mlle Wangel se nomme Hilde. Je l'ai connue enfant.
MADAME SOLNESS
Vraiment, Halvard? Hé bien ! faites-moi le plaisir... Nous sommes servis.
(Elle prend le bras du docteur et sort avec lui par la porte de droite. Pendant ce temps, Hilde a rassemblé les objets qu'elle avait déposés.)
HILDE
C'est vrai, ce que vous m'avez dit ? Vous pourrez réemployer à quelque chose?
SOLNESS, la débarrassant de ce qu'elle tient en mains.
Vous êtes ce qui me manquait le plus.
HILDE, le regarde avec des yeux pleins de joie et d'étonnement et joint vivement les mains.
Oh ! joie et triomphe !...
SOLNESS, frappé et ému.
Eh bien?...
130 SOLNESS
HILDE
Je tiens donc mon royaume !
SOLNESS, poussant une exclamation involontaire.
HILDE, les lèvres contractées comme avant.
Je le tiens... presque, voulais-je dire.
(Elle sort par la droite, suivie de oolness.)