‹ Solness le constructeurChapitre 6 sur 14 · LE DOCTEUR HEU D AL · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR HEU D AL

Ne m'en veuillez pas pour cette question, mais n'y en aurait-il vraiment aucun ?

SOLNESS, d'un ton bref et décidé.

Non.

LE DOCTEUR HERDAL

Ainsi, pas le moindre motif ?

SOLNESS

Il n'y en a pas d'autre que le caractère

soupçonneux de ma femme.

LE DOCTEUR HERDAL

Je sais que vous avez connu plus d'une femme dans votre vie.

Oui, j'en ai connu assez.

LE DOCTEUR HERDAL

Et vous avez trouvé goût à plusieurs d'entre elles.

SOLNESS

Eh ! oui, je n'en disconviens pas.

SOLNESS

LE DOCTEUR HERDAL

Voyons... n'y aurait-il rien de pareil dans... le cas présent? Je parle de Mile Fosli.

SOLNESS

Non, rien du tout... de mon côté.

LE DOCTEUR HERDAL

Et du sien ?

SOLNESS

Je crois, docteur, que vous n'avez aucun droit à me poser cette question.

LE DOCTEUR HERDAL

Nous parlions du flair de votre femme.

SOLNESS Soit ! Et, quanta Cela... (Baissant la voix.)

Aline a assez bon flair, comme vous dites.

Hé bien ! que vous disais-je?

SOLNESS, se rasseyant.

Écoutez-moi, docteur Herdal.., je vais

vou:: conter une histoire étrange. Voulezvous ?

LE DOCTEUR HERDAL

J'aime bien les histoires étranges.

SOLNESS

Vous vous souvenez peut-être que j'ai pris à mon service KnutBrovik et son fils, dans un moment où le vieux était complètement coulé ?

LE DOCTEUR HERDAL

Oui, j'ai entendu parier décela.

SOLNESS

Il faut dire que ce sont au fond d'habiles gaillards l'un et l'autre, très bien doués chacun à sa façon. Mais voilà que le fils a l'idée de se fiancer. Et naturellement, une fois marié, il se mettrait à bâtir pour son propre compte. Ils ont tous la même chose en tête, lesjeunes.

LE DOCTEUR HERDAL, souriant.

Oui, ils ont la mauvaise habitude de vouloir se marier.

SOLNESS

Mais cela ne ferait pas mon affaire.

Ragnar m'est utile ; son père aussi. Il a un talent du diable pour calculer la résistance, le cubage, pour toute cette sacrée besogne, voyez-vous.

LE DOCTEUR HERDAL

Oui, oui, cela appartient au métier, cela aussi.

SOLNESS

Eh ! oui. Or, Ragnar tenait absolument à travailler pour son compte. 11 n'y avait pas à dirsnon.

LE DOCTEUR HERDAL

Et cependant il continue à servir chez vous.

SOLNESS

Oui, vous allez voir. Un jour Kaia Fosli est venue les trouver pour une affaire quelconque. Elle n'était encore jamais venue ici. En les voyant tout bêtes l'un devant l'autre, une idée me vint : si je pouvais la

décider à travailler chez moi, je pourrais peut-être garder Ragnar.

LE DOCTEUR HERDAL

Celait assez bien imaginé.

SOLNE SS

Oui, mais, ce jour-là, il n'y eut pas un mot d'échangé à ce sujet. Tout ce que je fis, ce fut de la regarder bien en face... avec le désir formel de l'avoir ici, près de moi. Puis je lui dis quelques paroles aimables... à propos de n'importe quoi. Après cela, elle s'en alla.

LE DOCTEUR 1IERDAL

Et après ?

SOLNESS

Mais voilà que, le lendemain, vers le soir, après le départ du vieux Brovik et de Ragnar, elle revint chez moi et se comporta tout comme si nous nous étions mis d'accord.

LE DOCTEUR HERDAL

D'accord ? sur quoi?

76 SOLNESS

SOLNESS

Mais sur tout ce que j'avais pensé, rien que pensé, sans en dire un seul mot.

LE DOCTEUR HERDAL

C'est vraiment bien étrange.

SOLNESS

N'est-ce pas ? Elle m'a simplement demandé quelles seraient ses occupations, si elle devait commencer son service dès le lendemain matin, et d'autres choses du même genre.

Ne pensez-vous pas qu'elle a fait cela pour rester auprès de celui qu'elle aime ?

SOLNESS

C'est ce que j'ai commencé par croire ; mais non, ce n'était pas cela. Elle semble lui avoir glissé des mains, en entrant chez moi.

LE DOCTEUR HERDAL

Vous voulez dire qu'elle a glissé dans les vôtres.

SOLNESS

Absolument. Quand je me tiens derrière elle et que je la regarde, j'ai remarqué qu'elle le sent. Elle a des frissons, des tressaillements sitôt que je l'approche. Que dites-vous de cela ?

LE DOCTEUR HERDAL

Hem !... Ce n'est pas si difficile à expliquer.

SOLNESS

Et ce que je viens de vous raconter ? Sa conviction d'avoir entendu de ma bouche ce que je m'étais contenté de penser et de vouloir... en silence, à part moi, dans mon for intérieur. Qu'en dites-vous ? Pouvezvous m'expliquer cela, docteur ?

LE DOCTEUR HERDAL

Je ne m'en charge pas.

J'en étais sûr d'avance. Aussi n'ai-je jamais voulu en parler avant aujourd'hui. Mais tout cela, voyez-vous, m'embarrasse

78 SOLNESS

diablement à la longue : je suis là, du matin au soir, feignant de... Et cela me donne des torts envers elle, la pauvre fille. (Avec violence.) Mais je ne puis faire autrement. Si elle m'échappe, je perds Ragnar.

LE DOCTEUR HERDAL

Et vous n'avez pas expliqué tout cela à votre femme ?

SOLNESS

Non.

LÉ DOCTEUR HERDAL

Oh ! mais, pourquoi ne pas l'avoir fait?

SOLNESS, le regardant fixement, dit d'une voix étouffée.

Parce que... parce que, en laissant Aline être injuste avec moi, il me semble que je m'impose une sorte de torture bienfaisante.

LE DOCTEUR HERDAL, secouant la tête.

Je ne comprends pas un traître mot à ce que vous dites.

Tenez c'est comme une espèce d'acompte qui réduirait, ne fût-ce que de quelques sous, une énorme, une terrible dette...

LE DOCTEUR HERDAL

Envers votre femme?

SOLNESS

Oui. Et cela soulage toujours un peu.

On peut respirer un instant, vous comprenez.

LE DOCTEUR HERDAL

Non ; Dieu me damne, si je comprends un mot...

SOLNES?, brusquement, en se levant

Allons, c'est bon... nous n'en parlerons

plus. (H gagne le fond, revient sur ses pas et s'arrête prè3 de la table. Regardant le docteur et souriant avec malice.)

Dites donc, docteur ! Vous croyez m'avoir tiré les vers du nez, cette fois î

80 SOLNESS

LE DOCTEUR HERDAÎ., »»«C 00 pn d'humeur.

Tiré les vers du nez? Je continue à ne pas saisir, maître Soîness.

SOLNESS

Eh ! avouez-le donc ! Je l'ai assez remarqué, vous savez.

LE DOCTEUR HERDAL

Qu'avez-vous remarqué ?

SOLNESS, lentement, baissant la voix.

Que vous venez ici en douceur, pour avoir les yeux sur moi.

LE DOCTEUR HERDAL

Moi ? Et pourquoi ferais-je cela, grand Dieu !

SOLNESS

Parce que vous me croyez... (Avec explosion.) Eh ! de par le diable ! Vous croyez ce que croit Aline.

LE DOCTEUR HERDAL

Et que croit-elle donc, elle ?

SOLNESS, se maîtrisant de nouveau.

Elle commence à croire que je suis...

Comment dire... que je suis... malade.

LE DOCTEUR HERDAL

Vous, malade ? Jamais elle ne m'en a dit un mot. Voyons, qu'avez-vous donc, mon ami ?

SOLNESS, se penchant sur le dossier du siège où est assis le docteur, lui dit à l'oreille :

Aline croit que je suis fou. Voilà ce qu'elle croit.

LE DOCTEUR HERDAL, se levant.

Voyons ! mon cher monsieur Solness.

SOLNESS

Que Dieu me vienne en aide... C'est ainsi. Et elle vous l'a persuadé, à vous. Et moi, docteur, je puis vous assurer que je... que je vous ai bien observé, allez. On ne me met pas si facilement dedans, sachez-le,

82 SOLNESS

LE DOCTEUR HERDAL, le regardant avec étonnement.

Jamais, maître Solness... jamais pareille idée ne m'est entrée en tête.

SQLNESS, avec ud sourire de doute.

Vraiment ? Jamais ?

LE DOCTEUR HERDAL

Non, jamais ! Ni à votre femme non plus assurément. J'en prêterais serment.

SOLNESS

Je ne vous le conseillerais pas. Car jusqu'à un certain point, voyez-vous, elle pourrait... elle pourrait avoir ses raisons pour le croire 1

LE DOCTEUR HERDAL

Ah ! non. Je vous dirai à la fin...

SOLls'ESS, faisant un geste pour l'interrompre.

C'est bien, cher docteur... N'en parlons plus. Il vaut mieux que chacun garde son

idée. (Changeant de ton, avec calme et gaîté.) Mais alors

docteur,... dites-donc ?...

LE DOCTEUR Bl

Quoi?

SOLNESS

Puisque vous ne me croyez pas...

comment dirai-je... malade... dérangé...

enfin fou... ou quelque chose d'approchant...

LE DOCTEUR "HERDAL

Eh bien ?

SOLNESS

Eh bien ! vous devez vous imaginer que je suis un bien heureux mortel, dites ?

LE DOCTEUR HERDAL

M'imaginer seulement?

SOLNESS

Non, non,pardiou ! Comment? Solness, le constructeur Halvard Solness... Excusez du peu !

LE DOCTEUR HERDAL

En effet, je dois dire que vous avez été,

84 SOLNESS

à mon avis, singulièrement favorisé par la fortune.

SOLNESS, réprimant un amer sourire.

C'est vrai ; je n'ai pas le droit de me plaindre.

LE DOCTEUR HERDAL

D'abord l'incendie de ce vieux nid de chouettes. Ce fut une vraie chance pour vous.

SOLNESS, gravement.

N'oubliez pas que, pour Aline, ce fut la destruction du foyer de sa famille.

LE DOCTEUR HERDAL

Oui, elle en a éprouvé un profond chagrin, elle.

SOLNESS

Elle n'en est pas encore remise. Ces douze ans n'y ont rien fait.

LE DOCTEUR HERDAL

Le coup le plus dur, c'est ce qui est venu après-

SOLNESS

Les deux coups réunis l'ont abattue.

Mais vous, vous-même, votre triomphe date de là. D'un pauvre garçon de la campagne que vous étiez au début, vous voici le premier parmi vos confrères. Vraiment, maître Solness, la fortune vous a été propice.

SOLNESS, avec un regard inquiet.

C'est justement là ce qui me tourmente.

LE DOCTEUR HERDAL

Ce qui vous tourmente ! D'avoir eu de la chance ?

SOLNESS

Cela ne me laisse pas un instant de repos... pas un. Car il faut bien qu'un jour le revirement arrive.

LE DOCTEUR HERDAL

Des balivernes ! Comment arriverait-il ?

80 SOLNESS

SOLNESS, ferraemeat.

Par la jeunesse.

LE DOCTEUR HERDAL

Bast ! La jeunesse ! Vous n'êtes pas encore une ruine, que je sache. Ah ! non. Vous êtes plus solidement établi ici que vous ne l'avez jamais été.

Le revirement viendra, j'en ai le pressentiment. Je le sens approcher. D'abord tel ou tel autre me demandera de lui céder la place. Et tous se précipiteront derrière lui en criant : Place, place, place ! Vous allez voir, docteur, vous allez voir ! Un jour, la jeunesse viendra frapper à ma porte.

LE DOCTEUR HERDAL, souriant.

Eh bien, après ! Quoi ?

SOLNESS

Quoi?... C'en sera fait, alors, du constructeur Solness.

(On frappe à la porte de gauche.)

Lfc CONSTRUCTEUR 87

SOLNESS, tressaillant.

Qu'est-ce que c'est ! Vous avez entendu ?

LE DOCTEUR HERDAL

On frappe à la porte.

SOLNESS, élevant la voix.

Entrez!

(Hilde Wangel entre par la porte du vestibule. Elle est de taille moyenne, svelte et bien faite. Son visage est légèrement bruni par le soleil. Elle porte un costume de touriste, jupe un peu retroussée, col et chapeau marin, havresac au dos, et s>pçuie sur un bâton alpin.)

HILDE WANGEL, se dirigeant vers Soiness, les yeux brillants de joie.

Bonsoir !

SOLNESS, la regardardant étonné.

Bonsoir.

HILDE. souriant.

Je crois que vous ne me reconnaissez pas.

SOLNESS

Non... je dois avouer que...

LE DOCTEUR HERDAL

Mais moi, mademoiselle, je vous reconnais.

88 SOLNESS

HILDE, gaîment.

Comment! c'est vous qui...

LE DOCTEUR HERDAL

Mais oui, c'est moi. (A Soiness.) Nous nous sommes rencontrés cet été là-haut, dans un chalet. (A mide.) Et ces autres dames ? Que sont-elles devenues ?

HILDE

Oh ! elles ont continué leur chemin vers l'Est.

LE DOCTEUR HERDAL

Elles auront été choquées du tapage que nous avons fait ce soir-là.

Je crois que oui.

LE DOCTEUR HERDAL, la menaçant du doigt.

Avouez que vous avez été un peu coquette avec nous.

HILDE

C'est plus amusant que de tricoter des bas en compagnie de vieilles dames.

LE DOCTEUR HERDAL, souriant.

Vous avez parfaitement raison.

SOLNESS

Vous êtes arrivée ce soir ?

HILDE

J'arrive en ce moment.

LE DOCTEUR HERDAL

• Vous êtes seule, mademoiselle Wangel ?

HTLDE

Eh ! oui

SOLNESS

Wangel ? Vous vous appelez Wangel ?

HILDE, le regardant avec un étonnement comique.

Mais oui, avec votre permission.

Votre père n'est-il pas médecin de district à Lysanger?

HILDE, même jeu.

Que serait-il sans cela?

90 SOLNESS

SOLNESS

En ce cas, nous nous sommes renconcontrés là-haut, l'été où j'ai ajouté une tour à votre vieille église.

llILDE, d'un ton plus sérieux.

Oui, ce fut cet été-là.

SOLNESS

Eh i il est écoulé du temps depuis lors.

Hir.DE, le regardant fixement.

Juste dix ans.

SOLNESS

Vous étiez enfant, je suppose.

HILDE, négligemment.

Oh ! j'avais douze à treize ans tout de même.

LE DOCTEUR HERDAL

C'est la première fois que vous venez ici, mademoiselle Wangel ?

flILDE

Certainement.

SOLNESS

Et vous n'y connaissez personne, sans doute !

HILDE

Personne d'autre que vous. C'est vrai, je onnais aussi votre femme.

SOLNESS

Vraiment ? Vous connaissez ma femme?

HILDE

Oh! très peu. Nous avons été quelques jours ensemble à l'établissement où elle faisait sa cure.

SOLNESS

Ah ! oui, là-haut.

HILDE

Elle m'a engagée à venir la voir si je passais par ici. (Souriant.) Elle n'avait pas besoin, d'ailleurs, de m'y inviter.

SOLNESS

Cela m'étonne, qu'elle ne m'en ait jamais parlé.

(Hilde dépose son bâion près du poêle. Puis elle détache son havresac et le pose sur le sofa, ainsi que son plaid. Herdal essaie de l'aider Solness la regarde faire, sans bouger.)

HILDE, s'approchant de Solness.

Très bien. Maintenant, je vous demanderai de me loger ici cette nuit.

SOLNESS

Cela pourra très bien s'arranger.

HILDE

C'est que je n'ai pas d'autre costume que celui que je porte sur moi. Rien que des vêtements de dessous dans mon sac.

Encore sont-ils bien sales, et faut-il les faire nettoyer.

SOLNESS

Allons, allons. On vous arrangera cela.

Il faut seulement que je dise à ma femme...

LE DOCTEUR HERDAL

Pendant ce temps, j'irai voir mon malade.

SOLNESS

Oui, allez et revenez.

LE DOCTEUR HERDAL, gaîment, en jetant un regard à Hilde.

Vous pouvez y compter. (Souriant.) Vous avez deviné juste, tout de même, monsieur

Comment cela ?

HERDAL

La jeunesse est venue frapper à votre porte.

SOLNESS, s'animant.

Oui ; ce n'est pas ainsi que je l'entendais.

HERDAL

Non, non, c'est juste.

(Il sort par la porte du vestibule. Solness ouvre celle de droite.)

SOLNESS, le dos tourné.

Aline! viens, je t'en prie. Il y a ici une demoiselle Wangel que tu connais.

MADAME SOLNESS, paraissant dans la porte. Qui cela? (Apercevant Hilde.) Ah! c'est VOUS

Page 1