CHAPITRE VIII
Solution de l'alh^e.
Si l'athée a raison , le genre humain a tort , et l'on ne voit plus que des fous incorrigibles dans ce nombre infini de peuples qui ont couvert et comxent encore notre planète; car tous^ depuis les plus civilisés jusqu'aux plus sauvages^ ont reconnu une Divinité.
Pour se délivrer d'un si terrible argument , que n'a pas fait l'athéisme ? Après avoir vainement fureté les deux hémisphères pour découvrir une nation sans Dieu^ il s'est avisé d'en commander une. L'initiative de cette extravagance appartenait de plein droit au pays des grandes découvertes. Mais s'il fallait êlre Anglais pour concevoir un tel projet , pour l'exécuter on avait besoin du Nouveau-Monde.
Robert Owen assembla donc , il y a près de
vingt ans , sept à huit cents individus mâles et femelles, assez renforcés dans l'athéisme pour croire qu'ils ne transmettraient pas à leurs petits l'idée de Dieu. Il les mena aux Etats-Unis , leur choisit un vaste terrain, traça le plan d'une petite ville qu'il appela Nouvelle-Harmonie ; puis il leur fit jurer de rester fidèles aux seules lois de leur mère , la nature , les exhortant néanmoins à cultiver les arts industriels et à conserver l'habitude de marcher sur deux pieds , afin que personne ne pût douter de leur extraction humaine. Il leur recommanda surtout d'abolir totalement le tien et le mien, et de bannir à j^imais de leur cœur et de leur bouche le nom d'un Etre supérieur ; moyennant quoi il leur promit, foi d'athée, qu'eux et leurs petits s'élèveraient à un tel degré de félicité , que l'univers ébahi renoncerait enfin à la Religion , au mariage et à la propriété particulière , la plus horrible trinité de fléaux qui puisse peser sur notre espèce ^.
1 Paroles de Robert Owen, dans sa Déclaration de l'indé, pendance mentale , discours qu'il prononça à Ncw-Ilarmony, le 4 juillet 1826 , la cinquanlc-unième annc'e de l'indépendance ame'ricaine. Cette pièce curieuse se trouve eu entier dans le Mémorial catholique , tome VII , page 149.
L'événement justifla mal de si belles espérances. Soit que l'épizootie , soit qu'un autre fléau non compris dans V horrible trinitè , ait désolé le troupeau de Nouvelle- Harmonie ^ on n'en a plus entendu parler , et celui qui l'avait réuni à si grands frais, s'en est revenu en Angleterre ,
« Serrant la queue, el portant bas l'oreille. »
Au reste , on n'a^'ait pas besoin de cette expérience pour savoir que les athées se multiplient , non par voie de génération , mais par inoculation. L'opération est bien simple : il ne s'agit que de noircir tellement une conscience, qu'elle ne puisse s'envis^er sans dire : Gare à moi, s'il y a un Dieu !
La recette , il est vrai , n'opère jamais radicalement. Il y a maintes circonstances dans la vie où un athée de cette façon se laisse emporter au préjugé universel. — Vanini , à la vue du bûcher, s'écria : Ah Dieu ! — Volney , en danger de périr sur les côtes de l'Amérique, saisit un chapelet, et prouva , tant que dura l'orage , qu'il savait son Pater et son Ave. — Cabanis , qui jurait sur
sa téie, en pleine académie, qu'il n'y avait point de Dieu , et menaçait de tirer l'épée contre quiconque affirmerait le contraire , Cabanis avouait néanmoins que l'athéisme est contraire aux im~ pressions directes^ inévitables ^ journalières, au cri universel et constant de la nature entière^.
Avouons-le à l'honneur des bêtes , l'athéisme natif, calme, imperturbable ne se trouve qu'en elles. L'homme qui adopte leur manière de vivre peut bien singer leur irréligion , tant qu'il mènera joyeuse vie ;
Mais , au moindre revers funeste , Le masque tombe , l'homme reste , Et la brute s'évanouit.
Les docteurs de l'autre siècle donnèrent trop d'importance à l'athéisme en le traitant comme une maladie sérieuse. Les athées se multiplièrent on raison des ouvrages destinés à les réfuter. Pour
1 Voyez sa Lettre sur les causes premières , publiée par M. Bérard. — Que signifient ces paroles, sinon que l'athe'e sincère éviterait ce qui est inévitable , qu'il n'éprouverait jamais ce que les autres hommes éprouvent journalièrement , et que, par son insensiblililé au cri universel et constant de la nature entière, il serait le plus dénaturé des êlres?
désenfler ces esprits ballonnés par Porgueil , il fallait employer , non les froides préparations de la science , mais les carminatifs de première force, tels que le mépris et le ridicule administrés à grande dose. Tous les coups de massue des Hercules de la Sorbomie ne valent pas le soufflet qu'une belle main appliqua sur la joue d'un fameux incrédule. Celui-ci, après avoir inutilement prêché dans un cercle de dames, crut se venger en disant : « Pardonnez mon erreur , Mesdames , je n'imaginais pas que dans une maison où l'esprit le dispute aux grâces , j'aurais seul l'honneur de ne pas croire en Dieu. » — « Vous n'êtes pas seul , Monsieur , repartit la dame du logis ; mes chevaux , mon chien , mon chat ont aussi cet honneur : seulement, ces pamTes bêtes ont le bon esprit de ne pas s'en vanter. »