CHAPITRE VIL
Côté moral du panthéisme.
Hors le cas d'une lésion organique , l'homme ne fait le fou que sous bénéfice d'inventaire. Nous aimons naturellement la vérité ; pour qu'une erreur nous captive, il faut qu'elle dédommage amplement le cœur des violences qu'elle fait à la raison.
Un système se montre-t-il riche en inductions immorales, lùche-t-il l'écluse à toutes les passions? sa fortune est certaine, renfermat-il dans ses principes un océan d'absurdités. Les esprits dont la pensée est au niveau de l'estomac, en adopteront les conséquences sans trop s'inquiéter des prémisses. Ce système est commode, diront -ils, peu nous importe qu'il soit vrai.
Ceux qui se piquent de raisonner en morale , diront : Cette théorie enchante le cœur , pourquoi ne s'accorderait-elle pas avec la raison Pet l'accord se fera bien vite , car la raison ferme les yeux quand elle prête l'oreille aux sermons du cœur.
Or, rien de si commode' que la morale du panthéisme. Qui ne le voit ! faire de l'homme une parcelle du Grand- Tout, sans personnahté propre, c'est le décharger de la responsabilité de ses actes , c'est diviniser toutes les extravagances qui traversent son esprit , tous les désirs qui naissent dans son cœur , si monstrueux qu'ils soient. Ce que l'ignorant vulgaire appelle un mal , un vice, un crime ^ un exécrable forfait, est toujours un bien dans ce système; car de façon ou d'autre il tourne au profit du Tout. Aussi, embarrasserait-on fort un philosophe transcendantal, si on lui demandait qui de Vincent de Paul ou de Robespierre a mieux mérité du genre humain.
L'Absolu ayant grand besoin d'action et de mouvement pour opérer ses évolutions , c'est à nous de le seconder de notre mieux et de travailler avec énergie à détruire ce qui est, et à produire ce qui n'est pas.
Etes-vous né avec un esprit enclin aux méditations vastes et profondes? c'est l'idée religieuse, philosophique ou politique qui cherche en vous une manifestation nouvelle. Moquez- vous des théories surannées , qui jusqu'ici ont maîtrisé les intelligences. Donnez -nous de l'inouï, et laissez les petits esprits crier à l'absurde.
Avez-vous reçu le génie de la poésie et des beaux-arts? c'est l'idée qui vous demande une forme inconnue. Que cette forme viole toutes les règles du beau , outrage sans mesure la pudeur , peu importe : ne vous refusez pas à l'mspiration divine.
Etes-vous en mesure , par votre position sociale , d'imprimer un grand mouvement à la machine politique ? n'hésitez pas à le faire , dût la machine se briser et ensevelir vingt millions d'hommes sous ses décombres. Si les victimes vous maudissent, l'humanité, qui aura fait un pas^ vous bénira.
Vous tous enfin, dont Faction est bornée à l'étroite sphère de la famille , la vie du Grand- Tout cherche aussi à se manifester en vous par les insatiables appétils du cœur. Appliquez-vous à les satisfaire par le déploiement énergique de
vos facultés. A qui vous opposerait les règles de la morale , répondez hardiment , comme les Croisés, Dieu le veut! Il est vrai que le Code pénal ose encore poser des limites à votre indépendance; mais unissez vos voix à celles qui s'élèvent de toutes parts contre cette œuvre de la barbarie , et le glaive tombera des mains de la Justice, dès que l'opinion publique ne verra dans le crime qu'une explosion tragique de Vidée,
Je défie tous les vauriens de l'univers réunis en comité général sous la présidence de Satan en personne , de formuler un code de licence plus complet.
Bon nombre d'honnêtes progressifs , je le sais , ne veulent pas de ces conséquences. Ce qui les charme dans la philosophie nouvelle , c'est un je ne sais quoi de grandiose, de colossal, qu'elle offre d'abord à l'intelligence éblouie ; c'est la fantastique unité qu'elle promet à la science ; c'est surtout la facilité qu'elle donne de tout louer , de tout approuver en matière de religion, sans s'obliger à rien dans la pratique. En effet, les religions diverses qui se sont partagé et se partagent encore le monde , étant des formules plus ou moins lieureuses de Xidée , il n'en est aucune qui n'ait
contribué au progi'ès et qui ne réclame une part à nos hommages ; mais , toutes demeurant audessous de l'idée, nulle n'a le droit de nous imposer ses croyances , de nous asservir à ses préceptes , à ses lois.
Le catholicisme , sans aucun doute , est celui qui a touché de plus près au but; de là sa longue et prodigieusement féconde existence. Son culte, ses monuments exhalent encore quelque chose d'infini : toutefois qu'il y a loin de ses formes dogmatiques et de ses lois morales à Vidée ! Quel est l'esprit tant soit peu élevé qui ne sente le besoin d'une religion plus idéale , plus dégagée* des entraves terrestres, plus transcendante ! Que les ministres du vieux culte nous prêchent encore l'amour de Dieu et des hommes, le respect pour la vie et même la propriété de nos frères , à la bonne heure ; mais qui de nos jours voudrait se soumettre à la loi de la confession , du jeûne , de l'abstinence ! Qui se croirait coupable pour n'avoir retenu ni son œil ni son cœur en présence de la beauté ! En un mot , qui voudrait au dix-neuvième siècle être chrétien à la manière du dixième !
Voilà bien, Messieurs les progressifs de bon
ton , les honnêtes limites que vous entendez prescrire aux conséquences pratiques de vos doctrines. Mais si elles vous suffisent, à vous qui pouvez satisfaire les appétits du cœur sans voler ni assassiner , elles ne suffisent pas à celte multitude immense qui ne peut attendre de sa fidélité aux devoirs sociaux qu'un morceau de pain trempé de sueurs. La logique pénétrante et inflexible des passions lui révélera sans aucun doute dans vos principes ce qae vous cherchez vainement à dissimuler : c'est que la contrainte morale est une sottise , la criminalité une fiction ridicule, la \indicle publique une atrocité: c'est que notre unique devoir est d'user largement de la vie , et que notre liberté n'a d'autre règle que la longueur et la puissance de nos bras.
Popularisez cette belle morale , et votre Absolu se mettra à griffonner si vite , fera tant de pâtés avec notre sang, que, en moins d'un siècle, les neuf cents millions de fractions de son être divin , qui se jouent maintenant à la surface du
globe, se seront reconstituées dans l'unité
de la mort.
Le système panthéiste est donc aussi exécrable iîans la pratique qu'il est bête en théorie. Donc
— alla solution qu'il donne à cette question : D'où vient Vhomme? est indigne d'un homme , à moins que la raison et le sens moral ne soient plus parties intégrantes de l'homme au dix -neuvième siècle.