CHAPITRE XXXV
DiTinilë de la Bible , prouvée par son unité.
La Bible , comme chacun sait , est le grand réservoir des doctrines chrétiennes. Les plumes les plus éloquentes , même parmi les incrédules , ont célébré l'empreinte divine qui rayonne dans ce livre prodigieux qui a conquis le monde en condamnant le monde ' .
L'un se dit terrassé par la majesté des Ecritures, et conclut que Vinventeur de l'Evangile serait plus étonnant que le héros^.
1 Laharpe, Discours sur l'csprii des Livres saints. . 2 J. - J. Rousseau.
L*aulre demande d'où vient à la Bible cette inépuisable richesse de lumières et de sentiments , qui fait qu'on ne se lasse jamais de la lire et que le charme va croissant à mesure qu'on la relit , tandis que les plus beaux livres sortis de la main des hommes perdent de leur intérêt à mesure qu'on les approfondit davantage ^
Celui-ci admire comment les écrivains sacrés se sont dépouillés de toutes les petitesses du moi , pour n'être animés que du dessein de glorifier Dieu et d'instruire les hommes ; comment en énonçant des choses si sublimes , si magnifiques sur la Divinité , ils ont fait choix d'expressions si simples , si populaires. « Certainement , ajoute-t-il , si ces docteurs étaient comme les autres , ils s'exprimeraient plus noblement , ayant assez d'esprit pour penser des choses si grandes ; ou ils penseraient bassement , n'ayant pas assez d'esprit pour s'exprimer d'une manière plus élevée ^. »
1 Bogue , Essai sur la divine autorité du JS'ouvcau Testament , ch. Il , secl. v.
2 Abbadie , Traité de la vérité de la Religion chrétienne, secl. III, ch. II.
Celui-là s'étonoe que « dans les mêmes livres où se montrent , sans aucun alliage , les idées les plus pures et les plus hautes de la Di\-inité^... que dans des li\Tes pleins du plus profond respect pour Dieu , et de la crainte de Dieu la plus religieuse , le Très-Haut paraisse en même temps traiter Thomme comme un ami , entrer avec lui en discussion comme avec un égal, sans que cette espèce de commerce si extraordinaire affaiblisse jamais dans l'homme la vénération et la soumission : c'est ce qui est pour moi^ dit-il , une démonstration morale de l'inspiration divine , et ce qui dewait être au moins , pour tout homme de sens et de bonne foi, matière à examen et réflexion ' . »
Enfin , un autre est justement frappé de l'étonnante différence de style qui règne entre les deux Testaments, et y décomTe une harmonie naturellement divine du langage avec les faits-.
1 Laharpe , Discours précité.
2 « Il y a dans les prophètes quelque chose d'ardent , de passionné , et comme un travail du désir pour atteindre nn bien qu'ils ne possèdent pas, et auquel toute leur âme aspire :
— 20G — Mais entre tous les caractères d'une origine surhumaine que nous office la Bible , je n en vois pas de plus manifeste que son unité.
La Biiile se compose de soixante-douze livTes composés par environ quarante auteurs , dont le premier a précédé le dernier d'au moins quinze siècles. Ces écrivains placés à de grandes distances de temps , de lieu , de condition , élevés les uns dans le palais des rois , les autres dans le parvis du temple, d'autres dans la cabane d'un pâtre ou d'un pêcheur , ont embrassé le plus vaste , le plus haut sujet qui puisse s'offrir à la pensée humaine , Dieu , l'homme , l'univers ; mais chacun l'a traité
ils rappellent avec l'accent de l'amour et de l'espérance ; ils demandent à l'avenir celui qui doit sauver le monde; ils s'e'lancent dans les cieux pour le chercher ; ils montent jusqu'au sanctuaire où réside le Très-Haut... Dans l'Evangile, c'est lo calme de la possession , la paix ravissante qui suit un immense désir satisfait, la tranquille sérénité du ciel même... Prenez un homme , qui vous voudrez; qu'il raconte cet événement , si longtemps l'objet de tous les vœux , le mystère impénétrable de miséricorde et de justice ; son langage pourra être pompeux, louchant, sublime. Voici l'Evangile : En ce temps-là on publia un édit de César- Auguste , etc. (Luc. II, I.) Lamennais; Essai sur V indifférence , ch. XXXII.
sous un point de vue différent et avec une manière qui lui est propre.
Les uns, s'occupant du passé et du présent, ont consigné dans des histoires générales ou particulières les gestes divins et humains ; les autres , pénétrant dans l'avenir , ont annoncé les desseins futurs de Dieu sm* les enfants des hommes, et marqué d'avance les destinées des nations ou des individus. Ceux-ci ont chanté, dans des poésies d'une beauté désespérante ^ les grandeurs de Dieu et les misères de l'homme. Ceux-là ont donné des règles de conduite pour toutes les conditions , tous les âges , toutes les circonstances de la vie. Souvent le même auteur se montre historien, poète , prophète et morahste.
Et pourtant dans cette immense collection de faits recueillis par tant de plumes , dans ce monde de pensées et de sentiments sortis d'un si grand
1 Le plus grand littérateur des temps modernes a dit que, à coup sûr , les vrais poètes ne disputei-ont pas à t'Esprit- Saint la palme de l'esprit poétique, et il l'a assez bien prouvé. (Laharpe, Discours sur l'esprit des Livres saints, 11^ ^arl.) — Le D. Lowlh a dëmontn? la même thèse dans son beau livre De Sacrd poesi llehrcDorum.
nombre de têtes , c'est en vain que depuis dixhuit cents ans la critique la plus minutieuse , souvent la plus malveillante, a cherché une seule opposition réelle. Plus d'une fois l'incrédule s'est flatté d'avoir convaincu nos livres saints de contradiction et de mensonge ; plus d'une fois le savant et pieux interprète s'est effrayé de certaines antilogies apparentes : mais une étude plus large , plus approfondie du texte sacré est venue détruire le triomphe de l'un , la frayeur de l'autre , et jusqu'ici il n'y a de démontré que l'ignorance des censeurs de la Bible.
Cette parfaite harmonie des hagiographes est un phénomène humainement indéchiffrable. Chercherez-vous , pour l'expliquer , à diminuer le nombre des auteurs sacrés? Direz-vous, avec Voltaire , que les trois quarts au moins de l'Ancien Testament sont l'œuvre d'Esdras et ne remontent pas au-dessus de la captivité de Babylone? — Outre les absurdités que vous aurez à dévorer en contredisant sur un point aussi fondamental la croyance commune des Juifs et des Samaritains' ; outre la violence manifeste que vous
1 L'antagonisme profond qui a r^gné de tout temps entre les
ferez aux premières lois de la critique , en attribuant au même auteur un grand nombre de productions si fortement disparates , à qui persuaderez-vous que seul , parmi tous les écrivains connus, Esdras a échappé à l'anathème qui pèse sur toutes les plumes fécondes : Les bévues sont en proportion du nombre des écrits ' ?
Direz-vous qu'il y a eu concert entre ces écrivains, et que les derniers en date ont suivi moulonnièrement les premiers? — Leur nombre , leur distance dans l'échelle du temps et de la société , leur caractère visible d'originalité , la diversité des matières qu'ils traitent , excluent évidemment toute idée de collusion. — Puis^ comment
Juifs proprement dits et les tribus qui formèrent, sousRoboara, le royaume de Samarie, prouve ëridemment que les cinq 11% res de Moïse , les seuls que reçoivent les Samaritains , sont anh'rieurs au schisme des dix tribus, et remontent par conse'quei î o plus de dix siècles au-dessus de la captivitë de Babyloce. — On trouve , dans le XIX^ volume des Annales des voyage» , une curieuse dissertation de M. Sylvestre de Sacy sur le pe7i~ tateuque des Samaritains et les restes de cette nation singulière. [Yoyez Annales de philosophie chrétienne , etc. t. [^ p. 241.) '
1 In multiloquio non décrit peccalum. ( Prov. X , 19
expliquer dans œs hommes une abnégaiion assez profonde pour se mettre à la queue les uns des autres? — Comment se seraient-ils assez compris pour ne se heurter en rien, quand parmi les innombrables commentateurs qu'ils ont eus , nous n'en voyons pas deux qui s'accordent de tout point , pas un qui de temps à autre ne se contredise lui-même !
Vous aurez beau vouloir écarter le miracle , en le chassant vous le ramenez. Il n'y a qu'une explication possible : La Bible est Vœuvre d'un seul et même Esprit j employant successivement quarante secrétaires , et dictant à chacun ce qu'il lui plaît ^ .
1 Haec autem omnia operatur unus atque idem Spiritus , dividens singulis prout vult. ( I. Cor. XII , l'J . )