La démocratie est une forme de l'absolutisme
Si le suffrage universel, manifestation la plus complète de la démocratie, a conquis tant de partisans, surtout parmi les classes travailleuses, c’est qu’on l’a toujours présenté comme un appel fait aux talens et aux capacités, ainsi qu’au bon sens et à la moralité des masses. Combien n’a-t-on pas fait ressortir le contraste injurieux du spéculateur devenu, à force de rapines, une influence politique, et de l’homme de génie que la pauvreté tenait éloigné de la scène ! Quels sarcasmes sur les capacités à 200 francs, et les incapacités telles qu’un Béranger, un Châteaubriant, un Lamennais !
Enfin, nous voilà tous électeurs ; nous pouvons choisir les plus dignes.
Nous pouvons plus: nous les suivrons pas à pas dans leurs actes législatifs et dans leurs votes ; nous leur ferons passer nos raisons et nos pièces ; nous leur intimerons notre volonté, et quand nous serons mécontens, nous les révoquerons.
Le choix des capacités, le mandat impératif, la révocabilité permanente, sont les conséquences les plus immédiates, les plus incontestables du principe électoral. C’est l’inévitable programme de toute la démocratie.
Or, la démocratie, pas plus que la monarchie constitutionnelle, ne s'accommode d’une pareille déduction de son principe.
Ce que demande la démocratie, comme la monarchie, ce sont des députés muets, qui ne discutent pas, mais qui votent; qui, recevant le mot d’ordre du gouvernement, écrasent de leurs bataillons épais les opposans. Ce sont des, créatures passives, j’ai presque dit des satellites, que le danger d’une révocation n’intimide pas, dont la raison ne soit pas trop rebelle, dont la conscience,ne recule devant aucun arbitraire, devant aucune proscription.
C’est pousser, direz-vous, le paradoxe.jusqu’à la calomnie. — Prouvons donc le paradoxe, en fait et en droit : ce ne sera pas long.
Tout le monde a lu la circulaire du ministre de l’instruction publique aux recteurs, relativement aux élections, et tout le monde a remarqué ce passage :
« La plus grande erreur des populations de nos » campagnes, c’est que, pour être représentant, il » faut avoir de I’éducation ou de la fortune.
» La majeure partie de l’assemblée fait le rôle de » jurés, juge par oui ou par non, si ce que I’éutp » des membres propose est bon ou mauvais. Elle n’a » besoin que d’honnêteté et de bon sens, elle n’ix- » vente pas. — Voilà le principe fondamental du » droit républicain. »
Le ministre exprime ensuite le désir que les iuslir tuteurs primaires se portent candidats à la députation, non pas parce que suffisamment éclairés, mais quoique non suffisamment, éclairés. — « Plus ils
» seront p'drüs délias, plus ils aurontde grandeur; » ce qui, pour un géomètre/est incontestable.' '
' Si le 'ministre, convaincu dé la' capacité notoire d’un grand nombre des éstimables instituteurs, s’était contenté dè les indiquer comme des lumières tenues sous lé boisseau ët que'l'avènement dé là démocratie devait faire paraître, j'applaudirais à là circulaire. Mais qui ne voit que dans la pensée du ministre, l’instituteur primaire est la médiocrité envieuse, qui n’a rien inventé , qui n 'inventera rien, destinée à servir de ses votes silencieux la guerre aux riches et l’arbitraire démocratique? A ce titre, je proteste contre cette candidature, tranchons le mot, contre cette prostitution des instituteurs.'
De même donc que la monarchie constitutionnelle, cherchant à s’entourer d’une aristocratie du talent et de la fortune, fait appel aux notabilités, de même la démocratie, qui est l’inverse de ce système, compose son patriciat de médiocrités. Etceri’est point, comme l’on'pourrait lé croire, une opinion particulière au ministre ; je prouverai tout à l’heure que c’est l’essence pure dé la démocratie.
Je cite encore un fait.
Tous les'aûteurs dè droit public, notamment les démocrates, se prononcent contre le mandat impératif; tous, dis-jè, le considèrent unanimement comme impolitique, abusif, induisant à l’oppression du gouvernement par le pays, offensant pour' la dignité du député, etc, lé mandat impératif a été
frappé de tous les anathèmes. En droit civil, ce serait chose monstrueuse que le mandant eût moins d’autorité que le mandataire; én politique, c’est tout l’opposé. Ici, le mandataire devient juge et arbitre des intérêts de son commettant. Ce qui est orthodoxe suivant le code, est hérétique dans l’ordre des idées constitutionnelles ; c’est une des mille anomalies de l’esprit humain.
Quant h la durée du mandat, révocable à volonté en droit civil, elle est, en politique, indépendante de la volonté de l’électeur. Dans toutes nos constitutions, la durée du mandat a varié depuis un an jusqu’à sept, suivant la convenance, non des citoyens gouvernés, mais des citoyens gouvernails.
En fait, il est donc bien entendu, il est avéré par la doctrine des auteurs comme par les circulaires des ministres, qu’en toute espèce de gouvernement le député appartient au pouvoir, non au pays ; que c’est à cette lin que la monarchie le demande capable ou riche, et la démocratie incapable ou indigent; que toutes deux exigent qu’il soit maître de son vote, c’est à dire libre d’en trafiquer et de le vendre ; que le mandat ait une durée déterminée, d’un an au moins, pendant laquelle le Gouvernement, d’accord avec les députés, fait ce qui lui plaît et donne force de loi aux actes de son bon plaisir.
Se peut-il autrement? Non, et la discussion du point de droit n’exige pas un long discours.
Le système déchù pouvait se définir, le gouvernement de la société par la bourgeoisie, c’est à dire,
par l’aristpcratie du talent et de la fortune. Le système qu’on travaille en ce moment à établir, la démocratie, peut se définir par opposition le gouvernement de la société par l’immense majorité des citoyens qui ont peu de talent et point de fortune. Les exceptions qui peuvent se rencontrer sous l’un comme sous l’autre de ces systèmes ne font rien au principe, ne changent ni ne modifient la tendance. 11 est fatal, sous la monarchie représentative, que le Peuple soit exploité par la bourgeoisie ; et sous le gouvernement démocratique, qu’il soit exploité par le prolétariat.
Or, qui veut la fin veut les moyens.
Si la représentation monarchique était formée de députés ayant mandat impératif, révocable au gré des électeurs, la bourgeoisie perdrait bientôt ses privilèges, et la royauté qui la personnifie, serait réduite à zéro. Pareillement, si l’Assemblée démocratique était composée de bourgeois, d’hommes puissans par la science et la fortune, dévoués à leur principe, et pouvant d’un instant à l’autre être remplacés s’ils le trahissaient, la dictature des masses tomberait vite, et le prolétaire rentrerait dans son prolétariat.
Il est donc nécessaire que chaque forme de gouvernement s’entoure des conditions de stabilité les mieux assorties à sa nature : de là, la résistance de M. Guizot à la réforme électorale ; de là le suffrage universel et la circulaire de M. Carnot.
Mais comme rien de ce qui crée une scission
dans le Peuple ne peut durer, il est fatal aussi que ces formes de la tyrannie périssent l’une, après l’autre, et, cliose remarquable, toujours parla môme cause, la tyrannie bourgeoise par la misère du prolétariat, la tyrannie prolétaire par la ruine de la bourgeoisie, qui est la misère universelle.
Telle n’était pas, les 22, 23 et 21 février, la tendance des esprits.
La bourgeoisie, fatiguée des turpitudes de son propre gouvernement, marchait à son insu, aux cris de Vive la réforme!h la Piépublique. Les masses ouvrières répétant avec enthousiasme le cri de réforme, caressant la bourgeoisie de l’œil et de la voix, marchaient également, à leur insu, à la République. La fusion des idées et des cœurs était complète, le but.était le même, bien que la route où l’on s’engageait ne fût connue de personne.
Dès le 25 février, la Révolution, incomprise, se dénaturait. De sociale qu’elle était dans la pensée de tout le monde, on la refaisait politique; car c’est toujours politique que d’absorber, sous prétexte d’organisation, le travail dans l’Etat; et la ligne de démarcation entre la bourgeoisie et le Peuple, un instant effacée, reparaissait plus profonde et plus large. Incapable de concevoir l'idéal républicain, livré; à la routine démagogique et mercantile, le Gouvernement provisoire travaille, à organiser, au lieu, du travail, la guerre civile, et d’effroyables misères.
La France, si l’Assemblée nationale ne met fin à
celte détestable politique, apprendra bientôt, parla plus douloureuse expérience, quelle distance il y a entre lu République et la démocratie.
5° La domocratio matérialiste et athée-.
Si la monarchie est lé marteau qui écrase le Peuple, la démocratie est la hache qui le divise: l’une et l’autre conclut également â la mort de la liberté.
Le suffrage universel est une sorte d’atomisme par lequel le législateur, ne pouvant faire parler le Peuple dans l’unité de son essence, invite les citoyens à exprimer leur opinion par tête, vmlinii absolument comme le philosophe épicurien explique la pensée, la volonté, l’intelligence, par des combinaisons d’atômes. C’est l’athéisme politique, dans la plus mauvaise signification du mot. Comme si de l’addition d’une quantité quelconque de suffrages, pouvait jamais résulter une pensée générale !
C’est du choc des idées quejaillil la lumière, disent les anciens. Cela est vrai et faux comme tous les proverbes. Entre le choc et la lumière il peut y avoir mille ans d’intervalle; L’histoire n’a commencé à se dévoiler pour nous que depuis un demi-siècle; les idées qui autrefois s’agitèrent à Rome, à Athènes, à Jérusalem, à Memphis, îPont éclairé que les hommes de notre temps. Le Peuple a parlé, sans doute; mais sa parole, perdue à travers les voix individuelles, n’a été comprise de personne. La lumière que portaient les idées antiques a été dérobée aux con-
temporains, Elle a lui, pour la première fois, aux yeux des Vico, des Montesquieu, des Lessing, des Guizot, des Thierry, et de leurs émules. Est-ce aussi pour la postérité que nous devrons nous couper la gorge?
Le moyen le plus sûr de faire mentir le Peuple, c’est d’établir le suffrage universel. Le vote par tête, en fait de gouvernement, et comme moyen de constater la volonté nationale, est exactement la même chose que serait, en économie politique, un nouveau partage des terres. C’est la loi agraire transportée du sol à l’autorité.
Parce que les auteurs, qui les premiers se sont occupés de l’origine des gouvernemens, ont enseigné que tout pouvoir a sa source dans la souveraineté nationale, on a bravement conclu que le mieux était de faire voter, de la voix, du croupion, ou par bulletin, tous les citoyens, et que la majoritédes suffrages ainsi exprimés était adéquate à la volonté du Peuple. On nous a ramenés aux usages des barbares, qui, à défaut de raisonnement, procèdent par acclamation et élection. On a pris un symbole matériel pour la vraie formule de la souveraineté. Et l’on a dit aux prolétaires: Quand vous voterez, vous serez libres, vous serez riches; vous décréterez le capital, le produit et le salaire; vous ferez, comme d’autres Moïse, tomber du ciel les grives et la manne ; vous deviendrez comme des dieux, car vous ne travaillerez plus, ou vous travaillerez si peu, si vous travaillez, que ce sera comme rien.
Quoi qu’on fasse et quoi qu’on dise, le suffrage universel, témoignage de la discorde, ne peut produire que la discorde. Et c’est avec cette misérable idée, j’en ai honte pour ma pairie, que depuis 17 ans, on agite le pauvre Peuple ! C’est pour cela que bourgeois et travailleurs ont chanté en chœur la Marseillaise dans 70 banquets, et, après une révolution aussi glorieuse que légitime, se sont abandonnés à une secte de doctrinaires ! Six mois durant, les députés de l’opposition, comme des comédiens en congé, ont parcouru la province, et pour fruit de leurs représentations à bénéfice, à la place du privilège politique, ils nous ont rapporté, quoi? l’agrariat politique ! C’est sous ce drapeau scissionnaire que nous prétendons conserver l’initiative du progrès, marcher à l’avant-garde des nations dans les conquêtes de la liberté, inaugurer l’harmonie sur le globe ! Hier, nous regardions avec pitié les Peuples qui n’avaient pas su, comme nous, s’élever aux sublimités constitutionnelles. Aujourd’hui, tombés cent fois plus bas, nous les plaignons encore, nous irions avec cent mille baïonnettes leur faire partager avec nous les bienfaits de l’absolutisme démocratique. Et nous sommes la grande nation ! Oh ! taisezvous ; et si vous ue savez ni faire de grandes choses, ni exprimer de grandes idées, conservez-nous, du moins, le sens commun.
Ayez huit millions d’électeurs, ayez-en huit mille, votre représentation, avec des qualités différentes, n’en vaudra ni moins ni plus.
Faites neuf cents' députés/ faites-en quatre-vingtdix; et la loi qu’ils fabriqueront, tantôt plus plébéienne, tantôt plus bourgeoise, n’en sera ni meil-' leurenipire. ■ -
Si je fonde quelque espoir sur l’Assemblée nationale, c’est' bien moins à cause dé son origine et du nombre: de ses membres, qu’en raison des évènemens qui ne peuvent manquer de lui porter conseil, et du travail de la raison publique, qui sera à l’Assemblée nationale ce que la lumière est au daguerréotype/
. 6» ta démocratie rétrograde et contradictoire.
Dans la monarchie, les actes de Gouvernement sont un.déploiement de l’autorité; dans ladémocratie, ils sont constitutifs de l’autorité. L’autorité qui dans la monarchie est principe de l’action gouverne- , mentale, dans la démocratie est le but du gouverne-, ment. .11 cn.résulte que la démocratie est fatalement rétrograde, et qu’elle implique contradiction.
Plaçons-nous au point de départ delà démocratie, au moment du suffrage universel.
.Tous les citoyens sont égaux, indépendans. Leur collection égalitaire est le point de départ du pouvoir. : c’est le pouvoir lui-même, dans sa plus haute expression, dans sa plénitude.
En vertu du principe démocratique, tous les citoyens doivent participer h la formation de la loi, au gouvernement de l’Etat, à. l’exercice des fonctions.
publiques,, à, la discussion du budget, 4 la nomination des fonctionnaires. Tous doivent dire consultés et dire leur avis sur la paix et la guerre, les traités de commerce et d’alliance, les entreprises coloniales, les travaux d’utilité publique, les récompenses à décerner, les peines à infliger ; tous enfin doivent payer leur dette à la patrie, comme contribuables, jurés, juges, et soldats.
Si les choses pouvaient se passer de la sorte, l’idéal de la démocratie serait atteint ; elle aurait une existence normale, elle se développerait en sens direct de son principe, comme toutes les choses qui ont vie et développement. C’est ainsi que le gland devient chêne, et l’embryon animal ; c’est ainsi que la géométrie, l’astronomie, la chimie, sont le développement à l’infini d’un petit nombre d’élémens.
C’est tout outre chose dans la démocratie, qui n’existe pleinement, d’après les auteurs, qu’à l’instant dès élections, et pour la formation du pouvoir législatif. Cet instant passé, la démocratie se reploie; elle rentre sur eîle-môme, et commence son travail anti-démocratique ; elle devient Autorité. L’autorité étaitl’idoIedeM. Guizot; c’est aussi celle des démocrates.
Il n’est pas vrai, en effet, dans aucune démocratie, que tous les citoyens participent à la formation de la loi: celte prérogative est réservée aux représentons.
II n’est pas vrai qu'ils délibèrent sur toutes les ‘ affaires publiques, intérieures et extérieures ; c’est
des ministres. Les citoyens causent des affaires, les ministres seuls en délibèrent.
Il n’est pas vrai que chaque citoyen remplisse une fonction publique : ces fonctions étant improductives doivent être réduites le plus possible ; par leur nature, elles sont donc exclusives de l’immense majorité des citoyens. Jadis, chez les Grecs, chaque citoyen occupait un emploi salarié par le trésor de l’État : sous ce rapport, l’idéal de la démocratie fut réalisé à Athènes et h Sparte. Mais les Grecs vivaient du travail des esclaves, et la guerre remplissait leur trésor : l’abolition de l’esclavage, la difficulté de plus en plus grande de la guerre ont rendu la démocratie impossible aux nations modernes.
Il n’est pas vrai que les citoyens participent à la nomination des fonctionnaires ; de plus, cette participation est impossible comme la précédente, puisqu’elle aurait pour effet de créer l’anarchie dans le mauvais sens du mot. C’est le pouvoir qui nomme ses subordonnés, tantôt suivant son bon plaisir, tantôt d’après certaines conditions d’admission ou d’avancement, indépendantes de la volonté des ministres, comme de celle des citoyens. L’unité du gouvernement, l’ordre et la discipline des fonctionnaires, la centralisation exigent qu’il en soit ainsi. L’article lâ de la charte de 1830, qui attribuait au roi la nomination à tous les emplois d’administration publique, est à l’usage de la démocratie comme de la royauté. Tout le monde, dans la révolution qui
vient de s’accomplir, l'a compris de la sorte, à tel point qu’on a pu croire que c’était la dynastie du National qui succédait à la dynastie d’Orléans.
11 n’est pas vrai enfin que tous les citoyens participent à la justice et à la guerre : comme juges et officiers, la plupart sont éliminés ; comme jurés et simples soldats, tous s’abstiennent le plus qu’ils peuvent. En un mot, la hiérarchie dans le gouvernement étant la première condition du gouvernement, la démocratie est üne chimère.
La raison que donnent de ceci tous les auteurs mérite qu’on l’étudie. Le Peuple, disent-ils, est hors d’état, par son ignorance, de se gouverner lui" même ; et quand il le saurait, il ne le pourrait pas. Tout le monde ne peut pas en même temps commandée et gouvebner ; il faut que l’autorité appartienne seulement à quelques uns qui l’exercent au nom et par la délégation de tous.
Ignorance ou impuissance, le Peuple, d’après la théorie démocratique, est incapable de se gouverner : la démocratie, comme la monarchie, après avoir posé comme principe la souveraineté du Peuple, aboutit à une déclaration de l 'incapacité du Peuple!
Ainsi l’entendent nos démocrates, qui, une fois au gouvernement, ne songent qu’à consolider et fortifier dans leurs mains l’autorité. Ainsi l’a compris la multitude, qui s’est ruée aux portes de l’Hôtel-de- Villè, demandant des fonctions, de l’argent, dü travail, du crédit, du pain ! Et voilà bien notre nation,
monarchique jusqu’à la moelle,- idolâtre du pouvoir, dépourvue d’énergie individuelle et d'initiative républicaine, accoutumée à tout attendre de l’autorité, à -ne rien faire que par autorité! Quand la monarchie ne nous vient pas d’en haut, comme autrefois,- ou du champ de bataille, comme en 1800, ou dans les. plis d’une charte, comme en 1814 ou 1830, nous la proclamons sur la place publique, entre deux barricades, en assemblée électorale, ou dans un banquet patriotique. Buvez à la sauté du Peuple, et la multitude vous couronnera ! Quoi donc? est-ce que la royauté est.le but et la démocratie le moyen?,..
Que les auteurs en pensent ce qu’ils voudront, la République est aussi opposée à la démocratie qu’à la monarchie. Dans la République, tout le monde règne et gouverne ; le Peuple pense et agit comme un seul homme ; les représentons sont des plénipotentiaires à mandat impératif et révocable à volonté ; la loi est l’expression de la volonté unanime ; il n’y a d’autre hiérarchie que la solidarité des fonctipnsj d’autre aristocratie que celle du travail, d’autre initiative que celle des citoyens.
Voilà la République , voilà la souveraineté du Peuple ! •
La démocratie affirmant la souveraineté du Peuple est comme la théologie à genoux devant le saint ciboire ni l’une ni l’autre- ne- peut prouver; lç
Christ qu’elle adore, et encore moins le 1 manifester..
Et quahdi on détn'ande à la démocratie, impuissante à établir la légitimité et l'authenticité de son principe, à quoi elle peut être utile pour le bonheur de la société, la démocratie répond en accusant la monarchie, l’arbitraire de son gouvernement, ses privilèges, corruptions et dilapidations ; ses dédains pour, la classe travailleuse, ses préférences pour la classe bourgeoise : promettant, quant à elle, d’agir autrement, et de faire tout l’opposé de la monarchie. — C’est encore ainsi que la théologie, lorsqu’on l’interroge sur son utilité positive, remonte au péché du premier homme, s’en prfend à l'idolâtrie et au diable, accuse le désordre des passions, l’incerliludè de la raison, la vanité des choses de ce monde, offrant de nous conduire à la vie éternelle par lés sacremens et les indulgences,
La démocratie, en un mot, est, dans son point de départ une négation, dans sa forme une négation, dans son but encore une négation.
Mais,. du mioins, cette négation est-elle vraie? Est-il vrai que la démocratie, par ses institutions, profitera plus au'Peuple que la monarchie? que son gouvèrnémentcoulera moins que celuidelaroyaulé?
Cette question est la dernière qui nous reste à examiner.
t.Làdéir.ocratio impuissante à résoudre la question sociale.
Ce ; que le.s saint-simoniens ont appelé très iuipro-
prement, comme nous le démontrerons par la suite, organisation du travail, n’est antre chose que la Répubiique.
République, réforme sociale, liberté, égalité, fraternité, c’est tout un. Or, regardez ce qui se passe sous vos yeux.
Qui est-ce qui règne et gouverne en ce moment à ' l’Hôtel-de-Yille ? Qui envoie des commissaires dans les départemens, qui nomme et destitue les fonctionnaires, qui parle à l’Europe étonnée et attentive, qui fait les élections, dissout les compagnies d’élite de la garde nationale, donne cours forcé aux billets de banque, ajourne les remboursemens de la caisse d’épargne, crée des comptoirs, perçoit l’impôt par avance, frappe des contributions extraordinaires, donne la comédie gratis, multiplie, sous le nom de comptoirs de garantie, les Mont-de-Piété, prend toutes les mesures de salut public? — la démocratie.
Qui est-ce qui s’agite, se cherche, sans pouvoir parvenir à se formuler, au Luxembourg? — la République.
Dès le lendemain de la Révolution, la démocratie et la République, comme si elles se fussent dit un éternel adieu, se séparaient. Les hommes politiques, les notabilités de la science, du barreau et de la presse, prirent pour eux la démocratie. La République échut en partage à un historiographe, assez avisé pour juger qu’il recevait la meilleure part, mais si infecté lui-même de préjugés démocratiques, qu’a-
vec la meilleure volonté, le caractère le plus entreprenant, le concours des socialistes les moins suspects, il est venu à bout, en quinze jours, de faire désespérer de la République.
S’il m’était permis d’offrir le tribut de mes conseils à M. Blanc, je lui dirais :
« La question sociale restera pour vous insoluble tant que vous la traiterez par la méthode démocratique, matérialiste et divisionnaire, au lieu de procéder d’ensemble et synthétiquement. Car voyez ce que vous faites.
» Tantôt vous excitez la concurrence entre ouvriers et maîtres, tantôt vous la supprimez en abolissant les tâches et marchandages.Un jour, vous supprimez le travail des couvens et des prisons, et le lendemain, vous proposez de fonder quatre grands hospices pour loger les ouvriers pauvres, qui deviendront ainsi des ouvriers de privilège. Vous voulez détruire le paupérisme, et vous le consacrez par les secours et palliatifs que vous lui apportez sous toutes les formes. Par égard pour l’intérêt spirituel des ouvriers, vous réduisez les heures de travail, et vous compromettez par cette réduction leur subsistance. Vous dissertez tour à tour sur le capital, le salaire, le crédit, les machines; vous proposez d’organiser une commune d’essai, dans un milieu inassocié; et vous ne voyez pas que par ces tentatives partielles, vous vous égarez de plus en plus dans le labyrinthe. Tout cela serait peut-être utile, si vous ne vouliez que faire une revue des problèmes écono-
iüiqüês, et constater leur opposition.' Mais procéder "de là sorte, âVée l’intention avotiéè ; d’arriver à une solution, c’est être à rebours de la logique et tourner le dos au but que vous vous proposez d’atteindre. Vous faites pour l 'organisation du'travail précisément ce que fait la démocratie pour exprimer la souveraineté du Peuple. Vous demandez à- des èléihens parcellaires une conclusion qu’ils ne peuvent jamais fournir, puisque la solution que vous croyez avoir trouvée pour l’un est constamment infirmée par la solution que vous donnez à l’autre; comme dans le suffrage universel, la moitié plus une des voix, donne tort à l’autre moitié, ce qui est, à proprement parler, un escamotage de la République.
» Il faut changer de marche, ou renoncer à votre entreprise. Si vous n’avez l’esprit assez puissant, la conception assez large pour concilier dans un même principe toutes les questions, toutes les opinions, tous les intérêts, même antagonistes, vous ne ferez qu’augmenter le désordre. Vous faites la besogne de là démocratie, et vous trahissez la République. »
La démocratie suppose, à priori, l’indépendance absolue des citoyens. Elle n’admet entre eux de solidarité que celle qu’ils ont- librement consentie. L’idée qu’elle se fait de la société est celle d’un contrat, avoué ou tacite, dont les clauses sont l’expres-^ sion d’une volonté souveraine en soi et inviolable. Ëllè ne comprend la liberté et l’égalité qu\V la manière barbare, c’est à dire comme droits négatifs, l’tin de tout empêchement, l’autre de toutè supérib-
rlté, Elle n!y volt pasavec l’économiste, le produit d’une organisation: dans, laquelle chaque existence est la résultantes toutes, les autres existences. .
Pour ce qui concerne l’Etat, .ce n’est, aux yeux de la démocratie, qu’une trêve rendue permanente entre des individualités implacables, qui ne transigent jamais que sur. les points où il n’y a . plus d’intérêt pour personne à se battre ; ou si parfois la démocratie saisit l’Etat dans ce qu’il a de réel et de positif, elle le considère seulement comme instrument de domination, et elle tend en conséquence à y faire entrer le plus de monde possible, ce qui ramène toujours l’insolidarité et l’anarchie. .
Dans une telle disposition d’esprit, et avec de pareilles idées, comment la • démocratie devait-elle considérer la question sociale? et comment pouvaitelle essayer de la résoudre?
La démocratie ne pouvait concevoir qu’une chose, c’est que le pouvoir, passant de la classe privilégiée à la classe travailleuse, devenait pour celle-ci un moyen d’émancipation aux . dépens de. celle-là.; qu’aiusi le pouvoir était moyen de liberté pour le prolétaire, par la réduction du travail, l’augmentation du salaire, la participation aux bénéfices des maîtres, etc.; — moyen d’égalité, par la réforme de l’impôt, de pror portionncl rendu progressif; par la concurrence faite aux entrepreneurs au moyen de primes accordées par l’Etat aux travailleurs dits nationaux et payées par les entrepreneurs; par l’application du principe électif-à tous les emplois ; —- moyen de -ira-
tèrnité par la création de caisses de secours, pensions, retraites, établissemens philanthropiques de toute nature entretenus aux frais des riches et au profit des prolétaires.
L’expérience et la théorie ont démontré que tous ces moyens étaient impraticables, et que leur application serait la ruine et la conflagration de la société. Mais la démocratie ne s’inquiète point des leçons de la science et de l’enseignement des faits. Elle a le pouvoir, elle règne et gouverne; elle inscrit en tête de tous ses actes les mots sacramentels de liberté, égalité, fraternité ; elle a la ferme résolution d’appliquer ses principes ; nulle opposition ne peut la retenir; il faut s’attendre à tout. Advienne que pourra ! L’organisation de la société n’est, pour le démocrate, que le renversement des rapports établis : cela résulte invariablement de tous les programmes publiés au nom de la démocratie.
Citons un exemple.
M. de Lamartine, dans sa déclaration de principes du 24 octobre 1847, après s’être prononcé pour la monarchie représentative et héréditaire, après avoir exprimé son admiration pour la pyramide des trois pouvoirs, royauté, chambre des pairs, chambre des députés, propose :
La souveraineté exercée du Peuple. — Exercée par qui? comment? M. de Lamartine ne soupçonne seulement pas l’immensité du problème.
Le droit électoral réparti à tous les citoyens. —
C’est la loi agraire; c’est plus que cela, c’est l’aliénation de la souveraineté.
Les assemblées primaires nommant des électeurs pour une fonction temporaire; les électeurs nommant des représentons pour un temps limité. — Représentation à triple étage, conséquence de la pyramide. Que deviendras-tu, ô Peuple, quand ta souveraineté aura passé par cette filière? .
Les représentons, non pas livrés à la corruption des ministres, mais salariés par le Peuple, pour enlever tout prétexte à leur servilité. — Tout citoyen étant censé vivre de son travail, l’indemnité allouée au député est en soi une chose juste. Mais le motif donné par M. de Lamartine est pitoyable. En quoi le salaire du député serait-il un obstacle à la corruption ministérielle ? Comme si l’homme vénal était embarrassé de recevoir des deux mains ! A la corruption ministérielle on ajoute une prime de 25 fr. par jour : je ne vois pas jusque là de réforme.
Les fonctionnaires à leurs postes et non pas dans les chambres où ils jouent deux rôles incompatibles, celui de contrôleurs et de contrôlés. —M. de Lamartine établit des incompatibilités. Soit : je le prie seulement de pousser son principe jusqu’au bout. 11 y a, si l’on veut, incompatibilité à ce qu’un procureur-général vote le budget de la justice; un militaire, le budget de l’armée ; un préfet, le budget de la police; un ingénieur, le budget des travaux publics. Mais il y a incompatibilité aussi à ce qu’un négociant, un manufacturier, un commissionnaire,
vote une loi de régie, d’octroi ou de douane; .un propriétaire, une loi de contribution foncière ; un marchand de vin, une loi sur les boissons ; un banquier, une loi de finance, un projet d’emprunt ou de conversion, etc., etc., etc. Il y a incompatibilité entre toutes les fonctions sociales et le vote du bud get et des lois. Les propriétaires fonciers, sous prétexte que l’agriculture est la nourrice de l’Etat, veulent qu’on réduise leur part; les industriels demandent des protections; les voituriers des franchises, comme les fonctionnaires publics des augmentations de traitement.. Votre système représentatif est absurde, vous dis-je : }a contradiction y fourmille partout.
Une Assemblée nationale.— Dites une conjuration, à moins que ce ne soit une confusion.
La liberté de l’enseignement, sauf la police des mœurs. —Ce n’est pas de l’organisation. .
La liberté de la presse par la révocation des lois de septembre.— Ce n’est pas de l’organisation.
Une armée permanente et une armée de réserve.— Pourquoi faire ? Ce n’est toujours pas de l’organisation.
L’enseignement gratuit. —Gratuit! vous voulez dire payé par l’Etat. Or, qui paiera l’Etat? le Peuple. Vous voyez que l’enseignement n’est pas gratuit. — Mais ce n’est pas tout. Qui profitera le plus de l’enseignement gratuit, du riche ou du pauvre? Evidemment ce sera le riche : le pauvre est condamné au travail dès le berceau. Ainsi la gratuité de l’enseignement produira exactement, le même effet que les
bourses données par M. Guizot aux électeurs : qu’en pense/.-vous, citoyens?
Enfin, comment M. de Lamartine accorde-t-il la gratuité de l’enseignement arec la liberté de l’enseignement ? L’Etat paiera-t-il les instituteurs primaires et les lgnorantins? les collèges des jésuites et ceux de l’Université? C’est impossible. Or, si l’Etat paie les uns et ne paie pas les autres, la liberté n’existe pas, puisque l’égalité est détruite. C’est toujours de l’exclusion ; ce n’est pas de l’organisation, et encore moins de la conciliation.
La fraternité en principe et en institutions.— Comment cela ? Est-ce que l’on décrète la fraternité ?
La liberté progressive du commerce et des échanges. — La liberté progessive du commerce est comme l’extension progressive du droit électoral. Si le commerce ne peut être libre que sous condition, il ne le sera jamais. L’inégalité des moyens est éternelle; et sous le régime de la propriété, cette inégalité ne se compense pas.
La vie à bon marché par la réduction des taxes qui pèsent sur les alimens.—La propriété foncière est déjà surchargée ; la circulation surchargée ; les droits de mutation excessifs ; il en est ainsi de tous les impôts. Où prendrez-vous cinq cents millions que produisent les taxes qui. pèsent sur les aliuiens?
Une taxe des pauvres, malgré les calomnies par lesquelles l'égoïsme des économistes cherche à décréditer celte institution. — J’ose affirmer à M. de Lamartine que le Peuple est sur ce point du même avis que les
éonomistes. Le Peuple demande, non une taxe des pauvres, un brevet de perfectionnement de la misère; il demande qu’il n’y ait plus de pauvres. La taxe des pauvres, c’est de la philanthropie, ce n’est pas de l’organisation.
Les enfans trouvés adoptés par l'Etat. — Philanthropie! Le Peuple demande qu’il n’y ait plus d’enfans trouvés, il veut que toutes les filles soient sages ; et vous, vous proposez de nourrir aux frais des vierges les bâtards des prostituées. A ce régime là, nous serons bientôt en pleine phanérogamie : alors la famille deviendra ce qu’il plaira à Dieu!
L’extinction de la mendicité. —Oui, au moyen de la taxe.
Des asiles pour les infirmes. —C’est de la philanthropie.
Des ateliers de travail pour les valides. —Et sans doute aussi des débouchés !
La charité sociale promulguée par de nombreuses lois à fous les besoins, à toutes les souffrances, à toutes les misères du Peuple. —C’est à dire que pour subvenir à tous les besoins, à toutes les souffrances, à toutes les misères, M. de Lamartine ne demande qu’une chose : de l’argent!
ün budget de la libéralité de l’Etat. —Des fonds secrets! de l’argent!
Un ministère de la bienfaisance publique. — De l’argent.
Un ministère de la vie du Peuple. —De l’argent,
de l’argent, toujours de l’argent, voilà le nerf de la démocratie comme de la guerre. Donnez à la démocratie’ beaucoup d’argent et elle fera tout ce que vous voudrez. De l’argent pour les députés, de l’argent pour les infirmes, de l’argent pour les mendians, de l’argent pour les savans, les artistes, les gens de lettres; pour tous ceux qui seront amis du gouvernement, ou amis des amis du gouvernement; de l’argent pour tout le monde, comme des dragées à un baptême. Mais les moyens de se procurer tout cet argent, M. de Lamartine n’en parle pas : c’est la seule chose qu’il oublie.
Pour couronner ce programme, M. de Lamartine, après avoir dit en parlant de son Histoire des Girondins : « J’ai commencé ce livre girondin, je l’ai fini » montagnard, » publiait dans la Presse du 16 novembre, à propos du banquet socialiste d’Autun, la profession de foi que voici :
« Nous sommes de la foi de Mirabeau, de Bailly, de » Syeyès, de Vergniaud, de Lanjuinais, de Lafayette ; » nous ne sommes pas du schisme de Desmoulins. » Il observait en outre que Robespierre et Danton avaient été contre les enivreurs du Peuple qui ne veulent pas de propriété.
M. de Lamartine, en un mot, est démocrate; il l’est par le cœur, par les idées, par la logique, par la philanthropie : il n’est pas républicain.
Tous les programmes, tous les vœux qui ont été émis dans les soixante-dix banquets qui ont amené la chute de la dynastie, rentrent dans le programme
de M. de Lamartine. C’est toujours le même préjugé représentatif, toujours le même, culte de la multitude, toujours les mêmes palliatifs de philanthropie.
Et tout ce qui se fait, se prépare, se médite, au Luxembourg comme à l’Hôtel-de-Ville, est inspiré du même génie.
La démocratie encouragera la caisse d’épargne, développera l’assurance, créera une caisse de retraite, fera empierrer quelque route, reboiser quelque crête, draguer quelque rivière, reporter quelque terrain; elle donnera dix millions aux fouriéristes pour expérimenter l 'organisation du travail sur une lieue carrée, et logera aux frais de l’Etat quelques centaines de travailleurs pauvres. — Pour cela, elle augmentera le budget de 600 millions ; elle s’emparera de la grande, et puis de la petite industrie ; elle dépréciera les valeurs industrielles et commerciales; elle tarira la source des capitaux; elle affligera le travail libre, inquiétera le commerce libre, tuera l’enseignement libre, menacera la consommation libre, proscrira le suffrage libre.
C’est pour cela que la démocratie arrête en ce moment la circulation, pour cela qu’elle fait fermer les ateliers, pour cela qu’elle frappe de nullité les transactions, pour cela qu’elle clôt le marché, pour eela qu’elle met le commerce, et l’industrie, et l’agriculture, et l’Etat, en faillite. Or, en matière de gouvernement, tout ce qui résulte logiquement du principe, est imputable à l’intention.
-La liberté, sachez-le bien, est incompatible avec
la démocratie comme avec la monarchie. Autrefois, c’était sur l’esclavage d’une caste que se .fondait l’existence de la démocratie; maintenant ce sera sur l’esclavage de tout le monde.
i ” t.a démocratie plus chère que la monarchie.—Conclusion.
Je dois avertir que dans ce paragraphe je raisonne surtout au point de vue gouvernemental, et que je considère l’Etat, non comme l’ensemble des fonctions publiques, mais comme le lien qui les réunit et qui, par cette réunion, exprime la souveraineté nationale.
Ainsi l’administration des travaux publics est une certaine fonction du corps social, qui a sa spécialité, son utilité, sa dépense propre, mais qui n’est pas l’Etat. De même les ministères de la justice, de l’instruction publique, de la marine, etc., sont des fonctions corporatives, comme l’industrie, le commerce et l’agriculture, mais ne sont pas non plus l’Etat.
L’Etat, dis-je, est le lieu qui réunit en faisceau toutes les fonctions diverses : c’est le pouvoir, l’organe centralisateur, l'autorité.
Les fonctions qui agissent sous la surveillance immédiate de l’Etat, doivent, comme les fonctions restées libres, recevoir, par la réforme économique, des modifications et améliorations profondes. C’est ainsi que le budget qui, pour l’exercice 1848, forme
un total d’à peu près 1,450 millions, en y comprenant ce que je nommerai les frais de l’Etat, doit se réduire progressivement de moitié, de trois quarts, de cinq sixièmes, etc. Mais tant que le principe de cette réforme reste inconnu ou incompris, la réduction du budget, en général, de même que l’extinction du paupérisme, est une utopie, une chimère.
Or, ce qui est vrai des fonctions libres et des fonctions administratives, est également vrai de l’État. Aucune réduction n’y est possible en dehors de la réforme économique.
J’ajoute, et c’est l’objet de la discussion dans laquelle je vais entrer, que si l’Etat coûtait à la France, sous la monarchie constitutionnelle, dix fois plus qu’il ne doit coûter sous la République, il coûtera avec la démocratie dix fois plus que sous la monarchie.
Voici, d’après le budget de 1848, quelles sont les dépenses de l’Etat, dans lesquelles je comprends, outre la liste civile et les dotations des chambres, tout ce qui, dans les divers ministères, concerne les administrations centrales, en un mot, l’autorité sous toutes ses formes.
Liste civile.. . 13,300,000
Chambre des pairs. 790,000
Chambre des députés.. . . ,- . . 832,150
Ministère de la justice. 579,500
Conseil d’Etat. 803,800
Cultes. ■ 242,000 •
Affaires étrangères, la dépense totale. 8,885,422 :... ;
Instruction publique.
Intérieur, administration centrale.
Fonds secrets.
Préfectures et police. . .
Agriculture et commerce. . . .
Travaux publics.
Guerre.
Marine.. . . . .
Finances.
Id. Cour des comptes.
Ensemble.
Soit, 50 millions, en nombre rond, que, d’après le budget officiel de 1848, coûtait l’Etat, en tan qu’organe de l’autorité, du pouvoir et de la centralisation.
La monarchie ne fait aucune dépense pour l'organisation du travail ; elle n’a point de ministère du progrès. Aimant le statu quo par nature, elle contient, retient, enraie et empêche le mouvement tant qu’elle peut ; elle se laisse tuer plutôt que de marcher.
Or, la royauté abolie, l’organisation nationale réduite à une seule chambre, l’aristocratie officielle supprimée, les traitemens des hauts fonctionnaires réduits de deux tiers, tous les emplois de création purement monarchique supprimés : j’ose dire que les dépenses de l’Etat seraient diminuées d’au moins neuf dixièmes : la souveraineté du Peuple ne coûterait, avec l’organisation républicaine, pas plus de cinq millions par an.
C’est là le bon marché que tous les hommes d’Etat s’efforcent d’obtenir, et que se propose de
réaliser la démocratie. Nous avous maintenant à établir son budget.
Je divise les dépenses d’Etat de la démocratie en trois catégories :
1° Frais d'avènement ;
2" Frais de gouvernement ;
3° Frais de progrès.
1. Les frais d’établissement de la démocratie peuvent s’évaluer comme suit ( je suppose l’agitation calmée et la révolution achevée au bout d’un an) :
Dommages causés par le fait matériel de l’insurrection, valeurs perdues, détruites ou soustraites ; dégâts commis, suspension des services publics; frais d’installation du Gouvernement provisoire ; envoi de commissaires, etc., etc., 20,000,000 Chômage pendant 90 jours, la réduction des heures de travail y comprise, de 3 millions de travailleurs, à2fr. en moyenne par jour : 54.0,000,000 Intérêts de matériel, sur un capital de 5 millards, pendant le même chômage. 180,000,000
Chômage du commerce, faillites, soit dépréciation de 10 p. 0y0 sur une valeur totale de 5 milliards, représentant la moitié de la production annuelle du pays : 500,000,000
Augmentation de 45 cent, sur la contribution foncière, 193,000,000
Intérêt pendant 6 mois de 200 millions d’impôt, payés d’avance. 5,000,000
Préjudice aux porteurs de bous du trésor et de
billets de banque, ainsi qu’aux déposans à la caisse d’épargne, par suite des décrets du Gouvernement provisoire, 10 p. 0[0 sur une valeur totale de 600 millions. 60,000,000
Ensemble 1.408,000,000
Consolidés à 5 p p. 0[0 70,400.000
Ainsi, par le seul fait de son avènement aux
affaires, et en raisonnant dans l’hypothèse la plus favorable, la démocratie aura fait supporter au pays une perte de plus de 1,400 millions ; c’est à dire, en capitalisant, qu’elle aurait déjà grevé le budget d’une somme de 70 millions, en supposant que les frais d’Etat, et toutes les dépenses ordinaires et extraordinaires, sous le nouveau gouvernement, ne fussent pas plus forts que sous la monarchie constitutionnelle. •
L’augmentation sera bien plus forte, s’il est vrai, comme nous allons le démontrer, que llEtat, l’administration et le progrès, coûtent plus sous cette forme de gouvernement que sous l’autre.