La démocratie est l’ostracisme
Pour que le député représente ses commettans il faut qu’il représente toutes les idées qui ont concouru à l’élection.
Mais avec le système électoral, le député, soidisant législateur, envoyé par les citoyens pour concilier, au nom du Peuple, toutes les. idées et tous les intérêts, ne représente jamais qu’une idée, un intérêt; le reste impitoyablement exclu. Car, qui fait loi dans les élections ? qui décide du choix des députés? la majorité, la moitié plus une des voix. D’où il suit que la moitié moins un des électeurs n’est pas représentée ou l’est malgré elle ; que de toutes les opinions qui divisent les citoyens, une seule, si tant est que le député ait une opinion, arrive à la législature, et qu’enün la loi, qui devrait être l’expression de la volonté du Peuple, n’est l’expression que de la moitié du Peuple.
Eu sorte'que,--'dans la théoriè des démocrates, le problème du gouvernement consiste à éliminer, par le mécanisme du suffrage prétendu universel, toutes les idées, moins une, qui remuent l’opinion, et a déclarer souveraine celle qui a la majorité. ■ Mais, dira-t-ou peut-être, l’idée qui succombe dans tel collège peut triomphérdans tel autre, et, par ce moyen, toutes les idées peuvent être représentées à l’Assemblée nationale.
Quand cela serait, vous n’auriez fait que reculer la difficulté ; car la question est de savoir comment toutes ces idées, divergentes et antagonistes, concourront à la loi et s’y trouveront conciliées.
Ainsi la Révolution, suivant les uns, n’est qu’un accident, qui ne doit changer rien à l’ordre général de la société. Suivant les autres, la Révolution est socialé encore plus què politique. Comment satisfaire à des prétentions si manifestement incompatibles? comment donner en même temps la sécurité à la'bourgeoisie et des garanties au prolétariat? comment ces vœux contraires, ces tendances opposées, viendront-elles se fondre dans une commuue résultante, dans la loi une et universelle ?
Bien loin que la démocratie puisse résoudre cette difficulté, tout son art, toute sa science est de Ia traUcher. Elle fait appel à l’urne; l’urne est tout à : la fois le niveau, la balance,-le critérium de là démocratie. Avec Vurne électorale, elle élimine les hommes ; avec l’urné législative; elle élimine les idées. ■ '
Il y a un mois à peine, on criait sur, tous les tons, à propos du. cens:.à',200. fr, : : Quoi.! .c’est un.franc! un centime qnifait l’électeur!...
N’est-ce pas .toujours la même chose? Quoi ! c’est une voix qui fait le représentant, une voix qui fera la loi !... Sur une question d’où dépendent l’honneur et le salut de la République, les citoyens sontdivisés en deux fractions: égales. Des deux côtés on apporte les raisons les plus sérieuses, les autorités les plus graves, les faits les plus positifs. La nation est dans le doute, Rassemblée, en suspens. Un représentant, sans motif appréciable, passe de droite à gauche, et fait incliner la balance : c’est lui qui fait la loi.
Et cette loi, expression de quelque volonté fantasque, sera réputée expression de la volonté du Peuple! 11 faudra que je m’y soumette, que je la défende, que je meure pour elle ! Je perds, par un caprice parlementaire, le plus précieux de mes droits, je perds la liberté ! Et le plus saint de mes devoirs, le devoir de résister à la tyrannie par la force, tombe devant la boule souveraine d’un imbécile !
La démocratie n’est autre chose que la tyrannie des majorités, tyrannie la plus exécrable de toutes; car elle ne s’appuie ni sur l’autorité d’une religion, ni sur une noblesse de race, ni sur les prérogatives du talent et de la fortune : elle a pour base le nombre, et pour masque le nom du Peuple. M. de Genoude refusait, sous le règne de Louis-Philippe, le paiement de l’impôt, attendu, disait-il, que l’impôt n’était pas voté par une véritable représentation
nationale. M. de Genoude était honnête de s’arrêter eh si beau chemin. Est-ce que, par hasard, quand une majorité plus démocrate aura voté le budget, la minorité devra croire qu’elle l’a aussi voté, et qu’en conséquence elle est tenue de payer, alors que précisément elle aura voté contre le budget?
J’ai prouvé, dans la première livraison de cet ouvrage, la légitimité de la Révolution et la nécessité morale de la République, en faisant voir que, le 22 février, toutes les opinions, tous les partis, quelque divergence qu’il y eût entr’eux, concluaient à un ensemble de réformes dont la formule générale était invariablement celle-ci : République. La démocratie, avec le suffrage universel, détruit cette justification, la seule cependant qu’elle puisse donner de son avènement. Elle s’efforce de faire dire aux masses, aux départemens qu’ils adhèrent à la République ; et si cette adhésion lui manquait, elle résisterait par la force! L’intimidation, voilà sur la République le plus fort argument des démocrates ! Est-il clair que le suffrage universel, que la démocratie n’exprime point la souveraineté du Peuple?
J’espère que la force des choses, que l’inflexible raison des faits, inspirera notre future Assemblée nationale. Mais je ne serais point surpris que, formée par un gouvernement qui a si peu compris la Révolution, elle ne finît elle-même par donner tort à la Révolution, et qu’on ne vît encore une fois le Peuple désavouer, par un acte analogue à celui de février, la politique de ses représentans.