‹ Solution nouvelle de la question des lieux saints, suivie d'une notice sur la véritable rose de Jéricho, avec deux plans coloriés de l'église du Saint-Sépulcre indiquant l'état de possession des communions chrétiennes dans l'église du Saint-Sépulcre, avant et après l'incendie de 1808Chapitre 4 sur 5 · SUR LA · texte numérisé non relu

SUR LA

(Saulcya hérickuntica.)

Depuis plusieurs siècles en Europe on donne le nom de rose de Jéricho à une plante que les voyageurs apportent du midi de la Palestine, et que Linné a décrite sous le nom de anastatica hierighuntica c'est-à-dire la ressuscitante de Jéricho. Les savants ont donné le nom de ressuscitantes aux plantes qui, une fois desséchées, peuvent se dilater, étendre leurs tiges, épanouir leurs sépales lorsqu'on les a plongées dans l'eau.

Les voyageurs se sont trompés en prenant 1' anastatica pour la rose de Jéricho, et ils ont fait commettre à Linné une erreur de géographie botanique qu'il importe de relever dans l'intérêt de la science.

Dans le voyage en Orient que j'ai fait avec M. de Sauicy, nous avons trouvé la véritable rose de Jéricho, dans la plaine de Jéricho elle-même et en échantillons innombrables. Cette curieuse plante n'était pas connue en Europe depuis les croisades. Mais nous avons la preuve qu'elle l'était à cette époque célèbre, par les armoiries de quelques familles anciennes, dontl'écu a pour pièces larose de Jéricho. Et alors elle est figurée non pas comme I'a^astatica de Linné, mais comme la saulcya que je vais décrire.

A cette preuve historique, je puis ajouter la preuve de fait, c'est que I'anastatica de Linné ne se trouve pas à Jéricho. Je l'y ai cherchée vainement pendant trois jours d'une longue et minutieuse herborisation, tandis que M. de Sauicy, quoique absorbé par ses travaux de géographie, l'avait fréquemment trouvée au midi de la mer Morte, avec d'autres plantes intéressantes de cette contrée inexplorée.

On comprendrait difficilement qu'on eût donné le nom de rose de Jéricho à une

plante qu'on ne trouve pas à Jéricho, et le nom de rose à une plante qui n'a aucune ressemblance, même de forme, avec une rose.

J'avais fait cette réflexion sur YAnastatica en la voyant dans les cabinets des curieux où on la montre avec prédilection et sur les étagères des appartements où chaque famille dépose ces gracieux petits riens qu'on garde comme des souvenirs. M. Auguste le Prévost, membre de l'Institut, avait aussi des doutes sur cette plante, car au moment de notre départ pour l'Orient, il me pria de vérifier si YAnastatica croissait réellement à Jéricho, et de lui en apporter un échantillon si je parvenais à l'y découvrir, afin de le comparer aux échantillons déjà connus. Il y avait donc des doutes sérieux sur l'identité de la rose de Jéricho. Maintenant la question est résolue, et nous pouvons affirmer que YAnastatica n'est pas la rose de Jéricho.

Par ce droit de conquête qui est le droit divin des botanistes, j'ai donné à la rose de Jéricho, que j'ai trouvée dans la plaine

de Jéricho, le nom de mon aimable ami M. de Saulcy, et je l'ai appelée sallcya hierichuntica. Si le nom du savant académicien pouvait tomber dans l'oubli après ses grands travaux et les recherches récentes qu'il a faites en Orient, la postérité retrouverait, dans le nom d'une fleur, celui d'un des esprits les plus élevés, ce qui est mieux encore, d'un des plus grands cœurs de notre époque.

Avant de décrire la Saulcya, je dois faire quelques remarques au sujet de la rose de Jéricho.

La plantation de roses à Jéricho dont il est fait mention dans l'Ecriture, sicutplantatio rosœ in Jéricho (Eccli. XXIV, 18), était une plantation de roses véritables, destinées à fournir l'essence de rose si recherchée en Orient, et nullement la Saulcya, plante qui vient sans culture à Jéricho et n'appartient pas à la famille des rosacées.

Il est faux que YAnastatica, connue jusqu'à ce jour comme rose de Jéricho, ait la propriété , quand on la transporte sur un sol humide, de prendre de nouveau ra-

cine, et de développer de nouvelles fleurs. Ce que le Dictionnaire pittoresque d'histoire naturelle a dit à cet égard est une erreur: sa seule propriété,' comme celle de la Saulcya, c'est d'être ressuscitante.

L' Anastatica qui vient dans le désert, entre le midi de la Palestine et l'Egypte, a fourni une jolie légende que M. deSaulcy a recueillie de la bouche des Arabes de la mer Morte.

Voici cette légende :

« Marie avait étendu son linge sur la terre, tapissée de cette plante, quand elle fuyait en Egypte. En voulant le ramasser, la paume de sa main toucha la fleur et Dieu dit : La fleur que Marie a touchée ne doit pas périr. » Aussi Y Anastatica est appelée par eux Kaf-Mariam, la paume de la main de Marie.

Il y a une foule d'autres légendes sur la rose de Jéricho. Un Arabe de Jérusalem raconta à M. le comte de l'Esealopier qu'elle avait été apportée à Marie par l'ange Gabriel (note sur la rose de Jéricho, 1858). Doubdan , dans son voyage de Terre-Sainte, dit qu'elle s'épanouissait spontanément

la nuit de Noël, pour se refermer ensuite comme auparavant. Au temps de nos pieuses grand'mères, elle sortoit en effet du coffre aux bijoux la nuit de Noël, pour rappeler l'enfantement de Marie, et chaque fois qu'un de leurs petits enfants était sur le point de naître, elles plaçaient dans l'eau la tige de la plante miraculeuse, pensant bien que la délivrance de la mère aurait lieu au moment précis de l'épanouissement de la fleur.

Je ne fatiguerai pas le lecteur d'une longue analyse photographique de la merveilleuse Saulcya. Cette analyse se trouvera dans mon Voyage botanique en Syrie et en Palestine. Je dirai seulement qu'elle appartient à la famille des radiées, dont le type vulgaire pour ceux qui n'ont pas de notions de botanique, est la marguerite ou pâquerette. De plus, parmi les radiées, elle formera un genre voisin des Asteriscus et des Buphtalmum, s'il n'est pas possible d'en faire un Asieriscus. Dans l'un ou l'autre cas, ce sera un genre nouveau parmi les radiées, ou une espèce nouvelle parmi les Àsteriscus. La Saulcya diffère de

YAsteriscus aquaticus en ce que son capitule est sessile, pendant que YAsteriscus a un pédoncule hors de la racine. Le Buphtalmum a le capitule sessile comme la Saulcya, mais il en diffère considérablement par l'enveloppe écaiileuse.

La plante est annuelle. Je l'ai cueillie au mois de février, temps de l'année où elle n'est plus en végétation , mais à son état de recoquillement ou de résurrection, selon le temps sec ou pluvieux. Ses graines, comme toutes celles des radiées, tombent peu de temps après la floraison, surtout celles qui ont été assez fécondées pour reproduire la plante. Celles-ci se forment, sur le réceptacle, des rangées des demi-fleurons les plus rapprochées du calice. Les fleurons qui sont au centre avortent. Ils restent plus ou moins nombreux, réunis en faisceau, et sont insensibles à l'action de l'eau . pendant que les sépales du calice s'ouvrent presque instantanément.

La racine est unique, contournée, pivotante; le capitule est formé d'un réceptacle concave et d'une enveloppe écaiileuse

à deux rangs imbriqués, Chaque sépale ou écaille de ce calice est de forme irrégulière. Les unes sont lancéolées, les autres arrondies, les autres bifides. Quand la plante est sous l'action de la chaleur, tous ces sépales se replient à l'intérieur et forment un bouton très-serré; sitôt que la plante touche l'eau, instantanément les sépales se relèvent et prennent la forme radiée.

La puissance hygrométrique de la saulc?/a,comparée à celle de Yanastatica, est d'un à trente. Placées l'une et l'autre dans le même vase plein d'eau , la saulcya est arrivée en quatre minutes à son plein épanouissement ; il a fallu cent vingt minutes à Yanastatica pour être complètement étalée. La puissance hygrométrique de la saulcya est telle que, si un seul des sépales est mis en contact avec l'eau, il se relève seul , et le reste de l'enveloppe écailleuse conserve sa forme crispée.

Un caractère qui peut-être la distinguera des autres radiées, c'est que, en dessous de l'enveloppe écailleuse, naît une bractée en forme de sépale plus étroit que

les autres , qui se redresse comme eux à l'humidité. Cette bractée, quand la plante a plusieurs branches terminées par une fleur, se trouve l'axe de la fleur centrale.

Quelques échantillons portent encore deux ou trois écailles rudimentaires, entre la bractée dont je viens de parler et la racine elle-même.

Il y a des échantillons qui n'ont qu'une seule fleur, reposant immédiatement sur la terre. D'autres ont une, deux, trois, quatre tiges latérales qui sortent au-dessous delà fleur centrale, et portent chacune une fleur à leur extrémité. La couleur de la plante desséchée est un gris- cendré qui fait que l'œil la confond avec le sol. J'ai remarqué qu'elle ne souffre aucune autre plante dans le rayon qu'elle recouvre. Quand elle a plusieurs rameaux, le diamètre de ses capitules varie sur la même plante. En général , le capitule du milieu est le plus gros; il a jusqu'à 45 millimètres de diamètre; les plus petits n'ont que 6 millimètres. Les sépales, larges et renflés à leur base de 2 millimètres, atteignent depuis 1 millimètre jusqu'à 1 centimètre de longueur.

Maintenant , quelle est la position et la

forme des feuilles, qu'elle est la grandeur, la couleur, le port du demi-fleuron et des fleurons réunis dans l'enveloppe florale? Je l'ignore complètement. Peut-être quelques échantillons auront conservé de la graine qu'on pourra essayer de faire germer au Jardin des Plantes.

Je serais heureux que Paris pût visiter la Saulcya à son état de végétation dans les serres, comme il pourra la voir au muséum d'histoire naturelle, où un échantillon de la précieuse plante sera déposé. Je dois faire l'aveu d'une maladresse : je n'ai apporté qu'un très - petit nombre d'échantillons.

Tout se réunit donc pour constater l'identité de la véritable rose de Jéricho. — Elle vient à Jéricho, point déjà assez essentiel.— Elle est puissamment ressuscitante. —Elle a , par la forme radiée de ses sépales développés, et parla forme du bouton, quand elle n'est plus sous l'influence hygrométrique, une grande ressemblance avec une petite rose. — Elle se trouve avec la forme radiée de la Saulcya, et nullement

avec celle de Yanaslatica sur i'écusson des familles de chevaliers , qui l'avaient prise pour emblème au temps des croisades.

J'ai lieu d'espérer que cette étude, en éclairant sur l'identité de la rose de Jéricho, fera reporter sur celle qui est la véritable une partie des honneurs qu'on rendait à la fausse. C'est une reine que je restaure sans trop de fracas sur son trône. Je pouvais étaler pour cela un grand appareil scientifique. J'ai fait grâce de cette fatigue au lecteur, convaincu qu'il s'inclinerait devant la simple exposition du vrai, et qu'il me saurait gré du triomphe que le plus mince savant remporte sur lui-même, lorsqu'il consent à n'écrire que ce que tout le monde peut comprendre.

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