VI. S'il est prouvé que chaque nation chré
tienne n'a qu'un droit de possession qui n'exclut pas pour l'Etat le droit de propriété et pour les autres nations le droit d'usage, la question des Lieux Saints ne se résumeraitelle pas mieux dans la nécessité de réglementer par un concordat tous les droits d'usage des diverses nations ?
Je me suis beaucoup occupé à Jérusalem de la question des Lieux Saints ; je l'ai étudiée sous toutes ses faces. J'ai pu connaître, en raison de mes relations nombreuses avec les bommes influents des diverses communions chrétiennes, les idées, les prétentions de tous. Elles me sont parfaitement connues. Et plus je me rappelle ce que j'ai entendu, plus je m'arrête à cette conviction profonde qu'il n'y a qu'un concordat fait à l'amiable qui puisse apporter la paix au Sépulcre du Sauveur. La lutte y est engagée depuis trop longtemps. Les chances de succès de part et d'autre y ont été préparées avec trop d'art pour que, s'il y a un parti vainqueur par la force, le bien que chacun d'eux aura voulu obtenir, et je les suppose également dans la bonne foi, se changera
en un mal plus grand, peut-être irrémédiable. Ici évidemment je ne parle qu'au point de vue religieux, et je ne pense pas que, dans cette grave question, il y ait autre chose a consulter que les intérêts de la foi. Or, je n'hésite pas à le déclarer, si les demandes telles que nous les avons formulées, venaient à être couronnées de succès, elles passeraient tout simplement à Jérusalem pour une injustice et une spoliation. La raison, la voici : c'est que les nations non catholiques se sont imposé d'immenses sacrifices pour la reconstruction de l'église du Saint-Sépulcre et du Saint-Sépulcre lui-même. Leur architecture, il faut bien le reconnaître, n'est pas de bon goût. Il y a là une décadence de l'art qui peint assez bien la décadence religieuse de l'Orient, mais, au point de vue de l'architecture , catholiques et non catholiques peuvent se donner la main. L'église de Nazareth, l'église de la Flagellation, qui appartiennent aux Pères de la Terre-Sainte et qui ont été construites il y à peu d'années, ne peuvent être comparées pour le mauvais goût qu'aux travaux du Saint-Sépulcre exécu-
tés par les Grecs. En laissant de côté la question d'art, il n'en reste pas moins des dépenses immenses faites pour les communions les plus nombreuses, celles, par conséquent, qui remplissent le plus fréquemment les Saints Lieux. Il ne faut pas oublier que dix à douze mille pèlerins non catholiques viennent chaque année à Jérusalem ; que ce sont eux que Ton voit à toute heure donner au Saint-Sépulcre des marques de la piété la plus ardente. II faut noter de plus que l'occident catholique envoie environ une centaine de touristes ou de savants qui, à part quelques honorables exceptions, visitent le Saint-Sépulcre et le Calvaire, comme on le fait des salles d'un musée, sans s'y agenouiller, sans y faire une prière, sans y laisser tomber une larme. Or, s'il est de la théologie la plus vulgaire que les véritables enfants de l'Église catholique sont alors les hommes de bonne foi qui viennent épancher leur âme dans les augustes sanctuaires (et pourraiton douter de leur bonne foi, lorsqu'on sait que ces hommes, presque tous du peuple, font des dépenses considérables et traversent d'im-
menses distances pour se rendre aux lieux saints?) , il faut en conclure que c'est affliger l'Église elle-même que de la rendre odieuse, devant ces masses de pèlerins , du fait de la possession de ces sanctuaires enlevée à leurs communions.
De plus la ville de Jérusalem est pauvre. Les couvents et les pèlerinages en sont toute la ressource. Or, sur douze ou quinze couvents qui sont les maisons les mieux bâties, les mieux entretenues de la ville , les seules, il faut le dire, où il y ait un peu d'argent, parce que les pèlerins l'y apportent, nous n'en possédons qu'un seul , celui des Franciscains. Quelle que soit son importance, quelles que soient ses ressources, il ne peut pas à lui seul contrebalancer le mouvement de travail et de commerce que donnent les autres couvents. S'il y a trop de rigueur dans la réclamation que fait la France au nom des catholiques, il y aura dans toute la ville, non-seulement chez les diverses commuuions chrétiennes lésées, mais chez les Musulmans et les Juifs euxmêmes, une explosion de haine contre les
Pères de Terre-Sainte, qui sera bien peu compensée par la joie de leur triomphe.
Je pourrais faire ici une foule de réflexions que le respect que je porte à ces vénérables Pères, et le souvenir du courage et des sacrifices de tout genre de leur devanciers me font un devoir de passer sous silence. On est toujours un peu aveugle dans sa propre cause. Les corporations sont souvent portées a s'exagérer leurs droits, parce que l'individualité semble y disparaître et qu'on ne plaide que pour la communauté. Il serait bon que, dans cette circonstance, les vénérables Pères comprissent qu'un règlement sur la possession réciproque des différents sanctuaires sollicité par eux, et placé sous le patronage des consulats des différentes nations, serait un acte qui honorerait infiniment le catholicisme, parce qu'il n'aurait pas le caractère odieux d'une lutte violente,
Je ne dissimule pas toute la peine que j'ai ressentie comme chrétien et corn e prêtre catholique, de voir que cette pensée toute évangélique d'un concordat sur la possession des
Saints-Lieux ne souriait à personne, et qu'on aimait mieux invoquer le canon de la France pour se faire rendre une rigoureuse justice. Il faut espérer de la prudence de l'Ambassadeur chargé de cette mission délicate, que le Tombeau du Sauveur ne sera pas l'occasion d'une manifestation de forces. Ce serait un malheur pour le catholicisme. Plus tard, une nation non catholique qui aurait notre puissance pourrait à son tour imposer des conditions spoliatrices ; elle invoquerait les antécédents contre nous, et la lutte serait sans fin.
VIL Cette solution pacifique en prévenant pour l'avenir les usurpations, ne serait-elle pas plus avantageuse à tous les partis?
Puisque ce sont les intérêts qui règlent les actions humaines, s'il était démontré que les deux partis ont un avantage égal à un concordat, on hésiterait moins à entrer dans cette voie nouvelle. Or, un concordat qui donnerait autant que possible, à chaque communion, les droits qu'elle avait avant l'incendie de 4 808, tout en tenant compte des travaux considérables exécutés par les communions non-catho-
liques , ce concordat une fois souscrit par tous, serait un litre récent d'une toute autre valeur que ceux que Ton apporte, puisque ceux-ci sont constamment contradictoires, la Porte ayant trente fois donné et ôté par ses firmans les mêmes sanctuaires, pendant que ce dernier engagerait formellement les parties intéressées.
Il aurait donc pour premier avantage de prévenir les usurpations ; car à toute heure on pourrait en consulter le texte, et en cas de discussion, soumettre la cause a la commission permanente des différents consuls qui habitent Jérusalem, désignés par le concordat comme arbitres de tout litige à venir.
Il arrêterait ensuite, du moins pour longtemps, les luttes de religion qui sont plus déplorables que les luttes des intérêts humains, parce qu'elles compromettent la cause qu'elles veulent servir et retombent toujours sur la religion elle-même. L'étranger qui met le pied dans laville sainte n'entendrait pas, pour première parole de ceux que la foi des différentes nations envoie prier au Saint-Sépulcre,
des récriminations et de la haine. Et si îa triste séparation qui afflige l'épouse de Jésus- Christ doit durer encore, il emporterait de son pèlerinage la douce pensée qu'il y a au monde I un lieu où la même prière, le même sacrifice r s'offre dans toutes les langues des familles ; chrétiennes, sur les mêmes autels et dans la ï même enceinte, sans qu'il y ait, entre toutes ces communions diverses, un motde répulsion, un sentiment d'aigreur.
Enfin, au point de vue matériel, les Latins, ' par un concordat, gagneraient à peu près ce que les instances de la diplomatie pourront leur obtenir, peut-être même davantage. La crainte permanente des diverses communions à Jérusalem, c'est d'être spoliées. Elles savent par une longue expérience qu'un peu d'argent donne ou ôte un sanctuaire. Jusqu'à cette heure, telle a été la législation pratique de la Sublime-Porte. Si un concordat "est passé, c'est l'abdication formelle de la Porte d'intervenir dorénavant dans la question de possession mutuelle des lieux saints. C'est donner aux chrétiens de toutes les communions l'assurance
qu'elles n'ont plus à redouter ces crises terribles, auxquelles elles sont exposées chaque fois que l'intrigue est assez puissante pour gagner un pacha ou un grand visir ; ce sera réellement une pacification. Il faut se reporter en Orient où, jusqu'à ces dernières années, le caprice a fait toutes les lois, et l'argent a déterminé les caprices, pour comprendre l'état permanent de crainte des diverses communautés religieuses de Jérusalem, et par conséquent leur bonheur d'être arrachées par un contrat honorable à toutes les vicissitudes, pour ne pas dire à toutes les terreurs du temps passé.
Qu'on se rappelle seulement ce qui arriva pour les Pères de Terre-Sainte sous François Ire. Un musulman menaça les franciscains, s'ils ne lui donnaient pas une forte somme d'argent, de s'emparer de leur couvent du mont Sion, sous prétexte que c'était le tombeau de David, un des patriarches vénérés dans l'Islamisme. Soit que les pères ne redoutassent pas le danger, soit qu'ils n'eussent pas de quoi satisfaire la cupidité du musulman, ils ne firent aucun cas de cette menace. Le Musulman qui
avait son plan tout dressé, entra un jour dans la belle église du mont Sion, avec un certain nombre d'autres; ils y firent leur prière; et comme tout lieu où les musulmans ont prié devient de droit une mosquée, ils obtinrent de la Porte , malgré les réclamations de la France, le couvent entier, d'où furent expulsés les Pères. Si de pareils actes de grossière barbarie ne sont plus à redouter de nos jours, il ne serait pas moins beau d'assurer, par des règlements stables et justes, l'état religieux des diverses communions à Jérusalem.
VIII. Cette solution ne serait-elle pas un acheminement à la réunion des églises d'Orient avec Rome, réunion que les luttes d'intérêts privés arrêtent seules, pendant que des concessions mutuelles en faciliteraient la réalisation dans un prochain avenir?
Ce seraituntrop long développement que celui des motifs purement humains qui arrêtent seuls aujourd'hui la réconciliation de l'Orient avec l'Église de Rome . Je publierai mes vues sur ce point dans mon Voyagereligieux en Orient; seulement ce que je dois dire ici, c'est que de
la solution pacifique de la question des lieux saints, dépendra en grande partie cette œuvre si importante, et pour laquelle les hommes intelligents du catholicisme comprennent qu'il faudrait faire tant de sacrifices. N'est-il pas évident que dans l'hypothèse de cette réunion si désirée, et à laquelle j'ai trouvé tout disposés des hommes très-haut placés dans les communions dissidentes d'Orient, dans cette hypothèse, nos luttes actuelles seraient sans but, puisque toutes réunies dans la même foi, quoique conservant leurs liturgies antiques, elles ne formeraient plus des communions séparées?
Les faibles avantages qui paraissent avoir été obtenus jusqu'à ce moment par notre ambassadeur et dont cependant les catholiques de France, je veux dire le journal qui, en France, parle toujours au nom des catholiques, paraissent tout disposés à se contenter, seront néanmoins regardés à Jérusalem comme une victoire. Les petites passions d'une petite ville ne manqueront pas d'exploiter cette victoire au profit des dissenssions religieuses; naturelle-
ment on se posera en victimes aux yeux des nombreux pèlerins qui affluent chaque année au Saint-Sépulcre. Ceux-ci, venus souvent des extrémités de l'empire russe et de toutes les contrées de l'Orient, ne manqueront pas de gémir, à leur retour, auprès de leurs prêtres et de leurs patriarches, de ce qu'ils appelleront la spoliation obtenue en faveur des Latins. Les haines s'envenimeront encore et lorsque, grâce aux efforts de quelques hommes à intentions droites, on commencera a poser les préliminaires de la grande négociation pour rapprocher de Rome les communions dissidentes, les souvenirs des injures récentes seront comme l'écueil où ira se briser cette noble initiative. Les petites causes ont fréquemment de grandes conséquences, et c'est dans l'amertume de notre âme que nous déplorons la lutte présente comme un obstacle à des projets tout autrement importants, pour le catholicisme, que le droit de mettre une tapisserie et des lampes devant tel autel du Saint-Sépulcre.
IX. Ne serait-il pas plus honorable pour les Latins de prendre l'initiative d'expulser les
Turcs de la garde du Saint-Sépulcre, en leur donnant une indemnité annuelle, et en mettant a leur place une commission de chrétiens chargés de maintenir l'ordre et de garder les clefs de l'église?
Il y a beaucoup de choses à Jérusalem qui fatiguent la pensée du voyageur, contre lesquelles même sa foi se heurte, s'il ne l'a pas forte ou intelligente, mais il en est une à laquelle un homme de cœur , quelque peu de religion qu'il ait, ne saurait se faire. C'est de voir de ses propres yeux, cinq à six musulmans, accroupis sur un divan, causant, fumant leur pipe, dans l'intérieur de l'église du Saint- Sépulcre, et se hâtant d'en fermer les portes et d'en emporter la clef, du moment que l'heure qu'ils vous ont vendue pour vos prières, à prix d'argent, est écoulée. Il se passe dans le cœur quelque chose que la plume ne peut rendre; le sang bouillonne, la rougeur monte au front, lorsque ce divan profanateur frappe votre regard en face du Calvaire, et à quelques pas du tombeau de Jésus-Christ. Il faut que ce qu'en France nous appelons Thon-
neur, ne fasse pas vibrer toutes les âmes comme il fait vibrer les nôtres, car si j'étais du nombre des hommes qui ont la garde du saint tombeau, dussé-je ne m'en réserver que l'étroit espace où je pourrais chaque matin poser le genou, j'aimerais mieux le livrer à toutes les communions dissidentes, que de le savoir sous l'esclavage musulman.il n'y a pas de voyageur qui n'ait exprimé son horreur de ce marché infâme qui vous fait payer à Mahomet le droit d'adorer Jésus-Christ, selon le mot si connu de Cbàteaubriand. Les hommes les moins croyants ue cachent pas leur indignation, et tous, pèlerins pieux, voyageurs du plaisir ou de la science, emportent une pénible pensée, en quittant ce lieu si cher à la chrétienté tout entière.
Malheureusement nous sommes les seuls à éprouver ce noble sentiment de répulsion et d'horreur. Yous ne pouvez rien dire qui fasse plus de peine aux gardiens du Saint Sépulcre que de témoigner le froissement de votre âme sur la présence dfs Turcs dans l'auguste sanctuaire ; on vous répond tout froidement : Nous
aimons mieux les Turcs que les Grecs. Je suppose que les Grecs, à leur tour, disent aussi : Nous aimons mieux les Turcs que les Latins. Cette triste et désolante parole m'a été répétée tant de fois pendant mon séjour à Jérusalem, que je commençais, malgré ma tête et mon cœur de Français qui ne transige pas sur certaines choses, à me faire à ce spectacle de honte. Que deviendrions nous sans les Turcs? me disait-on sans cesse. On ne trouve pas de réponse à une telle parole; il n'y a qu'à courber la tête et à gémir.
Il y a pourtant une solution à cette difficulté, et une solution qui ne demande pas un grand effort de génie.
Que veulent les Turcs? De l'argent.
Ont-ils un autre but soit religieux, soit politique en conservant les clefs de l'église du Saint- Sépulcre? Aucun autre que de se procurer de l'argent. Ce qui est même bien remarquable, c'est que le revenu delà clef du Saint-Sépulcre n'arrive point au trésor du sultan. Six familles de musulmans de Jérusalem ont, par indivis, le privilège de prélever cet impôt sur
les communions chrétiennes. On pense que le pacha de Jérusalem a sa part du produit. Quoi qu'il en soit, du moment que le tribut levé sur les communions chrétiennes n'est qu'une redevance personnelle qui n'entre point dans la caisse de l'État, il est clair qu'en payant annuellement à ces six familles la somme qu'elles reçoivent , on aura la clef de l'église du Saint-Sépulcre ; le scandale qui nous blesse si vivement disparaîtra, et à toute heure, l'église presque constamment fermée, sera ouverte aux nombreux pèlerins.
On comprend que j'ai voulu connaître le chiffre du revenu annuel de la clef du Saint- Sépulcre. Pour les latins, on l'évalue en moyenne à 6,000 francs ; pour les autres communions, on peut le porter à 12,000 francs. Ce serait donc la somme de 18,000 francs qu'il faudrait solder chaque année aux Musulmans pour avoir la libre possession de la clef du Saint-Sépulcre. Je suppose qu'on élevât ce chiffre à 20,000 francs ; la chrétienté qui paye déjà , à peu près , cette même somme, en ferait sans regret la dépense pour n'avoir
plus la honte de l'esclavage du saint tombeau.
Mais, diront les Latins : Que deviendronsnous sans les Turcs ? nous serons à la merci des Grecs; — que deviendrons-nous sans les Turcs ? nous serions à la merci des Latins , diront aussi les Arméniens et les Grecs.
Pour mettre Latins et Grecs hors de toute crainte contre des agressions ou des injustices réciproques, il y aurait un moyen bien simple et d'une grande facilité d'exécution, ce serait de former une commission annuelle dont les membres seraient pris parmi les chrétiens les plus honnêtes de chaque communion. Ils seraient élus chaque année par leur propre nation; ils auraient un règlement annexé au concordat sur le Saint-Sépulcre, et ils auraient la charge de l'observer scrupuleusement pendant toute la durée de leurs fonctions. En cas de violation de ce règlement, le fait serait porté à l'arbitrage des consuls des diverse* nations ; et ainsi la chrétienté n'aurait pas la honte d'avouer qu'elle ne peut maintenir un peu de paix entre les enfants du Christ, auprès.
: de son tombeau, qu'à l'aide de la verge musulmane.
Si les hommes qui ont attiré l'attention de l'Occident sur les Lieux Saints entamaient une négociation dans le but de soustraire le Saint-Sépulcre à cet ignoble péage de chaque jour, afin de le changer en une redevance annuelle payable par toutes les communions chrétiennes, il n y aurait qu'une seule voix parmi les hommes intelligents pour applaudir à cette noble et pieuse pensée ; l'on ne peut pas douter qu'elle n'eût l'assentiment unanime de la chrétienté , et qu'on n'en reportât tout l'honneur à ceux qui l'auraient conçue les premiers et qui auraient fait leurs efforts pour l'amener aune réussite complète.
X. Si l'on a besoin de l'intervention des cabinets européens et de l'influence de la France, pourrait-on faire un plus noble emploi de cette intervention et de cette influence, que de s'en servir pour faciliter les conclusions d'un concordat qui aurait de si grandes conséquences pour la religion en Orient?
Dans un siècle où les croyances chrétiennes,
je ne parle pas même du catholicisme, sont si affaiblies, il est beau pour les puissances temporelles de l'Europe, et en particulier pour notre France, de patroner les intérêts religieux de la Terre-Sainte. Lors même que le but ultérieur de ce protectorat serait une influence politique dans le monde, c'est cependant un bel hommage rendu à la foi chrétienne parles hommes qui sont au pouvoir. Or leur intervention, si elle devenait nécessaire, ne serait pas assurément refusée à la mesure pacifique proposée dans cet écrit.
C'est la gloire de la diplomatie de faire triompher par l 'habileté des négociations, des questions qui ne se résoudraient guère, dans beaucoup de cas, que par la démonstration de la force. En tout ce qui tient à la question de nos sanctuaires, il répugne à l'idée chrétienne que le canon d'aucun peuple vienne appuyer nos droits ou nos demandes, Maisnous ne pouvons douter que la France en particulier n'aidât puissamment de son influence à Constantinople, tous les plans de concordat destinés à réglementer d'une manière définitive les droits
d'usage ou de possession des différentes communions chrétiennes dans les lieux saints. Il y a en France un instinct de ce qui est bien auquel les gouvernements s'associent toujours, parce qu'ils comprennent combien nous gagnons en prépondérance aux yeux de l'étranger, chaque fois que nous protégeons les droits méconnus de l'humanité ou de la religion.
XI. Quelle a été l'action de la diplomatie européenne dans le protectorat des lieux saints ?
Les chrétiens d'Orient ont toujours tourné leur regard vers l'Europe, et en ont de tout temps réclamé la protection. La Palestine, par sa position géographique, se trouve le grand chemin des peuples entre l'Egypte et l'Asie occidentale. Il n'y a pas eu une lutte, une guerre, une invasion, qu'elle n'ait, la première, éprouvé le choc des armées en marche pour la conquête. C'est ce qui explique les éternelles vicissitudes de cette contrée malheureuse. Depuis qu'elle tomba pour la première fois sous la domination musulmane, il lui sembla toujours que l'Occident viendrait opérer
sa délivrance ; et cette pensée qui a traversé tant de siècles, est encore dominante au sein des populations. Accoutumés au joug, rien ne les étonne moins qu'une conquête, et celle qui se ferait par nos armes leur paraîtrait une délivrance. Voilà comment le souvenir de Bonaparte vainqueur de l'Egypte, est encore si vivant en Syrie et en Palestine (il n'y est pas connu sous le nom de Napoléon). Ce nom magique veut dire pour eux la France délivrant l'Orient du joug de la Turquie.
Nous développerons ailleurs nos idées sur la croisade intellectuelle et pacifique qui doit conquérir l'Orient dans nos temps modernes. Ces considérations n'entrent pas dans le cadre de cet écrit.
Seulement le lecteur verra avec intérêt le résumé rapide des efforts de l'Europe pour protéger les lieux saints, depuis la conquête musulmane.
Un des premiers souvenirs de notre histoire est le titre d'un des capitul aires de Charlemagne : De eleemosijnâmiltendâ ad Jérusalem. Cette fondation pieuse, dont le texte est mal-
heureusement perdu, témoigne solennellement de l'intérêt que le grand empereur portait aux lieux saints. Châteaubriand a conclu d'un passage d'Eginhartque le calife Àaron-al-Reschid avait cédé à Charlemagne la propriété du Saint - Sépulcre (Itinéraire , tom. I. , introduction, page 192). Le patriarche de Jérusalem avait réclamé la protection de l'empereur en lui envoyant par honneur les clefs du Saint-Sépulcre, respecté comme on sait par Omar, le premier conquérant musulman delà Terre-Sainte.
Les aumônes se trouvent envoyées aussi en Palestine par Guillaume-le-Conquérant, peu de temps avant les croisades.
Nous ne parlerons pas des croisades et des prodigieux efforts de l'Occident pour arracher la Palestine à la conquête musulmane. On sait l'issue malheureuse de ces guerres saintes que Dieu sembla ne jamais bénir. Nous arrivons aux temps modernes, où le protectorat de l'Occident prit une forme particulière en raison du droit des gens établi entre nations, droit auquel les Turcs eux-mêmes furent obligés de se
soumettre, grâce aux efforts persévérants de l'Europe coalisée.
C'est sous François Ier, au commencement du xvi siècle, que notre protectorat devient puissant en faveur des lieux sainls. Nous avons vu toutefois que le roi de France ne put obtenir satisfaction pour les Pères de Terre-Sainte, à qui on avait enlevé l'église et le monastère du mont Sion qui étaient leur propriété personnelle.
Àu xvne siècle, M. de Harlay-Sancy, ambassadeur de France à Constantinople, obtient du sultan Osman II, un hatti-chérif, par lequel il déclare qu'en considération de ce que « le roi de France est son sincère ami depuis le temps de ses ancêtres » il ordonne que les lieux saints soient « la propriété et possession des religieux Francs. » Ceci se passait en 1620. Cela n'empêche pas qu'en 1637, les Grecs obtiennent à leur tour un firman contradictoire, par lequel la Porte leur donne en propriété et possession des lieux déjà accordés aux Latins.
Enfin, en 1673, M. de Nointel obtienfde
la Porte la reconnaissance du droit formel de protection de la France sur les lieux saints, et la libre jouissance des sanctuaires pour les religieux Francs.
4 690. Malgré les capitulations précédentes, il y eut encore des concessions contradictoires faites par la Porte.
II fallut employer encore la diplomatie, et l'on obtint cette année un jugement qui rendait aux Latins les deux coupoles du Saint Sépulcre, la moitié du Calvaire, la pierre de l'onction, les sept arceaux de la Vierge., la grande église de Bethléem, la chapelle de la Nativité, et les trois clefs. Les Grecs avaient possédé le Saint-Sépulcre quatorze ans, et l'église de Bethléem cinquante-huit ans.
1740. Renouvellement des capitulations sous le marquis de Villeneuve.
4 757. Dernier firman obtenu parle comte de Vergennes. Il est la répétition du jugement de 1690 ; et la même année 1 757, un autre firman donne aux Grecs la chapelle souteraine de la Vierge et son tombeau, la petite coupole qui couvre le Saint Sépulcre, la grande église
de Bethléem et une clef de la grotte de la Nativité.
1802. La Porte, sur la demande du maréchal Brune, ambassadeur de la République française, accorde aux religieux latins la grotte de Gethsemani.
1808. Le feu prend à la grande coupole. Firman obtenu de la Porte par les Grecs, pour restaurer la coupole et les parties de l'église incendiées.
1812. Déclaration obtenue de la Porte par M. de Latour-Maubourg , ambassadeur de France, que « le travail des Grecs dans l'église de la Résurrection, ne lèse en rien les droits antérieurs des catholiques. »
Voilà une note que je pourrais étendre plus longuement, mais qui suffira pour indiquer l'action de la diplomatie dans les questions de possession des lieux saints. Il en résulte clairement ce que j'ai déjà insinué plus haut, que selon l'ocurrence, c'est-à-dire le plus ou moins de crédit ou d'argent de l'un ou l'autre parti , la Porte ne s'est pas inquiétée de la question d'une propriété sérieuse des lieux
saints reconnue à une communion quelconque, mais en a livré à prix d'argent la possession et l'usage à qui il lui a convenu.
La seule chose importante dans les relations actuelles de la diplomatie, c'estque les traités antérieurs entre ces deux nations, nous reconnaissent un droit de protectorat sur les lieux saints. Nous ne pouvons pas faire de ce droit un usage plus honorable qu'en l'employant à un concordat pacificateur.
XII. Sur quelles bases pourrait être établi le concordat sur la possession des Lieux-Saints entre les différentes communions chrétiennes?
Une fois que la diplomatie européenne serait d'accord sur ce moyen de pacification, il su ffirait qu'el le signât un protocole ainsi conçu :
« Les nations chrétiennes de l'Europe voulant donner une preuve de l'intérêt qu'elles portent aux différentes communions qui sont préposées à la garde des Lieux-Saints en Palestine, arrêtent, d'accord avec la Sublime- Porte, qu'il sera fait un concordat qui réglera les droits de possession et d'usage des différents sanctuaires.
Ce concordat sera fait à l'amiable par une commission composée de trois membres de chacune descommunions chrétiennes, nommée par les communions elles-mêmes. Dans le cas où cette commission ne pourrait s'entendre sur certains points en litige, elle s'en rapporterait à l'arbitrage définitif d'une autre commission de trois membres qu'elle choisirait hors de son sein. »
L'article Ier de ce concordat établirait d'abord les parties des Lieux-Saints qui doivent rester communes entre toutes les communions, par exemple la grande coupole du Saint- Sépulcre qui est comme la nef de cette église vénérable; les deux petites nefs du Calvaire; en un mot, tons les points de l'église où les fidèles réunis en masse peuvent désirer se placer pour assister au saint sacrifice ou venir faire des prières à toute heure du jour. Il faut remarquer que les choses existent déjà de la sorte au Saint-Sépulcre. L'article Ier du concordat' ne ferait que rendre légal ce qu'une tolérance mutuelle a déjà sagement établi.
L'article IIe, d'une grande importance,
devrait régler aux frais de quelle communion seraientréparéeslespartiesdéclarées communes lorsqu'elles auraient besoin de l'être : telle est la grande coupole du Saint-Sépulcre dont les plombs sont emportés chaque jour par le vent.
L'article IIIe fixerait les sanctuaires privés, c'est-à-dire ceux dont chaque nation voudrait se réserver exclusivement l'usage. Le nombre en serait très-petit ; ce serait seulement quelque chapelle latérale, sans importance religieuse aux yeux des autres communions.
L'article IVe réglerait les sanctuaires mixtes, ceux où toutes les communions pourraient venir célébrer les saints mystères. Un règlement particulier annexé à cet article 111% fixerait les heures où les autels seraient à la disposition de chaque communion. Il serait affiché dans chaque sanctuaire en différentes langues, mais particulièrement en arabe qui est la langue de tous les chrétiens de Jérusalem, afin de pouvoir être consulté la veille des grandes fêtes de l'année, dans la crainte de quelque conflit.
L'article Ve réglerait entre les communions
les frais d'entretien et de réparation des sanctuaires mixtes, tous les usages de tapis à fournir, de lampes a allumer, toujours autant que possible d'après la possession la plus ancienne.
Telles seraient les dispositions générales de ce concordat. Il y aurait fatigue pour le lecteur de m'arrêter à toutes les dispositions particulières qu'il faudrait établir afin de ne plus rien laisser dans ces lieux vénérés qui fût l'occasion d'une rixe ou d'un scandale.
Une commission permanente formée des consuls européens et des notables de chaque nation serait nommé pour surveiller l'exécution du concordat et deviendrait tribunal d'arbitrage et de paix pour toutes les petites discussions d'intérieur, sans qu'il fût permis dorénavant de faire intervenir le cadi musulman de Jérusalem dans les contestations religieuses des nations chrétiennes.
La tà^be modeste que je m'étais imposée dans cet écrit touche à sa fin. Je me suis défendu sévèrement tout ce qui pouvait blesser les susceptibilités religieuses des communions
qui ne sont pas la mienne. Ce livre leur sera envoyé, et il est probable que l'imprimerie arménienne du couvent du mont Sion en donnera une traduction. Les hommes qui savent par expérience que dans toute négociation, les questions de fond réveillent moins d'animosités que les questions de forme comprendront toute ma réserve. C'est bien mal servir la cause du catholicisme que de le défendre avec le langage acerbe, familier à la haine. Le seul livre écrit jusqu'à ce jour sur la question des Lieux-Saints a eu le malheur de ne pas être assez circonspect à cet égard. On s'en est plaint à moi à Jérusalem. Dans cet écrit, les Arméniens et les Grecs sont des faussaires, des hommes de mauvaise foi, des corrupteurs, d audacieux -profanateurs , et le reste. Lors même que nous eussions de justes réclamations à faire au sujet de sanctuaires envahis, et cela est en effet, pense-t-on qu'un langage si plein de violence n'envenime pas plutôt les haines religieuses au Saint-Sépulcre qu il ne les comprime, même en obtenant justice ?
Certes je suis loin d'approuver tout ce que
font les Grecs au Saint- Sépulcre : mais enfin chaque culte a ses usages qui ont eu autrefois une origine respectable. Tout se fait à l'italienne dans les sanctuaires latins de Jérusalem ; le Bambino même n'est pas oublié à deux pas du rocher fendu du Golgotha. Les autres nations ont également leurs antiques usages. Tel est celui de faire brûler de petits cierges sur le tombeau du Sauveur. L'auteur que j'indique appelle cela « une profanation continuelle de ce sanctuaire changé par les pèlerins en une boutique de cirier par le prêtre grec qui se tient là continuellement pour leur vendre ses bougies et ses cierges. » Il me semble que nous faisons en France, et je pense, ailleurs dans la catholicité, sans la moindre profanation, la même vente de cierges dans les lieux de pèlerinage. Pourquoi blâmer chez nos frères séparés ce que nous trouvons édifiant chez nous ? Puis ces cierges sont si petits et se vendent à un prix si médiocre,6 qu'il est douteux que le prêtre grec puisse « en payer grassement la ferme à son patriarche. » Je lui ai acheté plusieurs fois de ces cierges pour les
faire brûler sur le Saint-Sépulcre eu souvenir de mes amis d'Europe, et je l'ai vu bien silencieusement et sans manquer assurément au profond respect que tous les chrétiens d'Orient portent a cet auguste sanctuaire, déposer doucement dans un petit plateau, les quelques paras que je lui mettais dans la main pour prix de ses cierges. J'ai cité cet exemple comme une preuve de ces exagérations qu'on se croit toujours permises envers des églises rivales, pendant que le simple tact commanderaient au moins les ménagements les plus vulgaires de la charité.
Nous le disons avec toute l'énergie de nos convictions fondées sur une étude sérieuse de tout ce qui tient aux Lieux-Saints, il n'y a qu'une seule voie ouverte en Orient pour opérer le bien , c'est la pacification basée sur des concessions mutuelles. Uneguerresans fin, scandaleuse et profanatrice sera toujours le résultat de prétentions exclusives. Le concordat donnera quelques années de trêve pour oublier les torts mutuels dans le passé et préparera la réconciliation des communions dissidentes.
J'ai la conviction d'avoir servi dans cet écrit, par l'esprit d'impartialité qui y domine, la cause religieuse de l'Orient. J'aurai pour moi les hommes graves qui ont vu de près les choses et qui les ont jugées comme moi. J'aurai peut-être le blâme d'une coterie violente qui depuis bon nombre d'années ne traite les questions religieuses qu'avec une plume que le fiel à touchée. Je me consolerai facilement de ce blâme; je m'en ferais même honneur s'il se changeait en une attaque devant l'opinion de la France. De plus je me chargerais, sans trop de peine, de justifier mes idées devant le public pris alors pour arbitre, et je ne sais pas qui aurait à se repentir de la provocation, par les explications qu'elle amènerait, plus sévères alors que celles que je donne dans ce livre où j'ai conscience d'avoir apporté toute la réserve et toutes les convenances que demande un sujet si délicat.