CIVILISATION EFFECTIVE DE L EMPIRE TURC
Nous somnips voisins des Turcs ; nous m les connaissons pas. Lo 'onite Jlarsif.li, qui a si longtemps véc i an milieu (l'crx, affirme qu'uucin auteur n'a donné i^ne véritable Cnnnaisfancj ni de leur empire, là Ue leurs luis. Presque tout ce qu'on a dit de (ur religion et de leur jurifpr. djnce tstfa^ i. et les conclusions que l'on en tire tous .es joars contre eux tout trop jj:.'ii fondé' s.
VOLTAIKE.
Si l'intégrité nominale de l'einpire ottoman, si le partage européen de la Turquie, si la création factice d'un empire grec, ne sont pas des solutions tirées de l'essence des choses, où faut-il donc chercher la solution naturelle et nccessairet Serait-elle tout simplement dans la civilisation effective de l'empire turc? Cette civilisation est-elle possible, ou n'est-elle qu'une chimère, ainsi que le prétendent, non-seulement les diplomates et les publicistes qui proposent de partager l'empire ottoman ou de mettre à la place un empire grec, mais aussi ceux qui tiennent pour le sfaiu qiio, uniquement par la peur que leur cause le moindre mouvement imprimé à la situation passive et expectante de l'Europe? Pour qualifier cette solution de chimère, sur quoi se fondent-ils?
Ils disent :
" L'acte deGulhané, le ïanzimat Kaïrié, n'ont été que grands mots et promesses stériles ; ils sont restés lettre morte partout ailleurs que dans l'essence même du pouvoir, qu'ils ont paralysé en accordant de fait le privilège de l'impunité à tous les abus de ses agents. Ce grand principe de l'égalité des sujets devant la loi qui figure sur le papier, comment s'appliquerait-il
en présence de la loi encore en vigueur qui n'admet pas le témoignage et le serment du plus respectable chrétien, en présence d'une simple assertion du plus misérable d'entre les musulmans ?
" A-t-on mis en pratique la grande mesure prescrite par l'acte de Gulhané? A-t-on supprimé les Iliizams, cette plaie mortelle de l'empire, qui remet le plus essentiel des attributs de toute puissance asiatique, la perception des revenus de l'État, au plus offrant et dernier enchérisseur ?
" Les massacres d'Alep ont montré aux chrétiens d'Occident ce que pèse à certaines heures le fanatisme turc ; mais pour l'Eglise d'Orient, ces persécutions sont de toutes les heures, de tous les instants; elles se manifestent jusque dans cette habitude outrageante des Turcs de fumer leurs pipes dans le plus vénéré des sanctuaires.
- Le gouvernement turc entrave par tous les moyens en son pouvoir le développement des églises de la Bulgarie et de la Bosnie.
" En Turquie, enfin, il y a une race abâtardie, issue de conquérants et de quelques apostats ; il y a des races concpiises qui gardent le dépôt de la foi et grandissent dans l'abjection et dans la haine de leurs maîtres, mais il n'y a pas de nation (1)!
" Les musulmans regardent tout homme qui ne croit pas au Koran comme un giaoïir c[u'on peut tuer sans pitié. Ils se considèrent comme ayant droit absolu sur la propriété des rayas et comme si le kharadj était encore en vigueur. Le kharadj était un papier que tout chrétien était forcé d'avoir toujours sur lui sous peine d'encourir les sévérités de la loi et sur lequel étaient inscrits ces mots :
fl) Lettre sur i/ét\t dk t>a Turquie et la crise actuelle. Novembre 185.3. Librairie de Borruiii et D oz. Brochure attribuée à ^L iîalabine. aiiiien premier secrétaire de la lécration russe à Paris, nommé conseiller d'Etat russe et premier secrétaire de la légation à Constantinople.
" Le porteur de ce papier est un chrétien ayant •• payé sa contribution capitulaire, il lui est permis de » porter sa tête sur ses épaules pendant un an (1). "
L'usage et la justice veulent qu'après avoir entendu les témoins à charge ou entende les témoins à décharge. Les détracteurs de la Turquie viennent de parler, c'est maintenant à ses défenseurs à prendre la parole.
Qu'y a-t-il de vrai dans le reproche de fanatisme adressé aux musulmans ? M. de Lamartine, qui les a vus de près, répond : •
" Le culte de IMahomet est un culte très philosophe qui n'a impo.^é que deux grands devoirs à l'homme : la prière et la charité. Ces deux grandes idées sont, en effet, les deux plus hautes vérités de toute religion ; le mahométisme en fait découler sa tolérance , que d'autres cultes ont si cruellement exclue de leurs dogmes. Sous ce rapport, il e.>t plus avancé sur la route de la protection religieuse que beaucoup d'autres religions qui l'insultent et le méconnaissent... Les Turcs sont les gardiens du Saint-Sépulcre. Possesseurs, par la guerre, de ce monument sacré des chrétiens, ils ne le détruisent pas, ils n'en jettent pas la cendre au vent; ils le conservent, ils y maintiennent un ordre, une police, une révérence silencieuse que les communions chrétiennes, qui se le disputent, sont bien loin d'y garder elles-mêmes. Ils veillent à ce que la relique commune de tout ce qui porte le nom chrétien soit préservée pour tous, afin que chaque communion jouisse , à son tour, du culte qu'elle veut rendre au Saint-Tombeau. Sans les Turcs, ce tombeau aurait déjà été cent fois un objet de lutte entre ces communions haineuses et rivales. 11 n'y a pas là de quoi accuser et injurier les Turcs. Cette prétendue intolérance brutale dont les ignorants les accusent ne
(l)SoLUXlON DE laquestiond'Obient, traduit deranglais,1853.
jataBnifeste que par de la tolérance et du respect pour ce qne d'autres vénèrent et adorent. Partout où le musulman voit l'idée de Dieu dans la pensée de ses frères, il s'incline et il respecte. D pense que lidée sanctifie la forme. C'est le seul peuple tolérant. Que les chrétiens s'interrogent et se demandent de bonne foi ce qu'ils auraient fait si les destinées de la guerre leur a\ aient Ii\Té la 3Iecque et la Kaaba ; les Turcs viendraient-ils de toutes les parties de l'Europe et de l'Asie y vénérer en paix les monuments conserxés de l'iâtamisme? -
Le même témoignage leur a été ainsi rendu par M. Blanqoi. qui a visité la Turquie en 1B42 :
^ La vie municipale est plus active en Turquie que dans aucune autre contrée. La partie la plus intéressante de l'administration est celle qui concerne les rapports des Turcs avec les chrétiens. Ces rapports 3<mt fort simples et moins dénués de liberté qu'on pourrait le croire entre les deux populations. Aussilot qu'un tiUage renferme un nombre suffisant de chrétiens, on leitr permet de choisir un chef qui dément l'interprète de leurs besoins et leur représentant près de l' autorité musidmane. Lui seul a caractère potir répartir l'impôt, pour transmettre les ordres des pachas, pour s'enfendre avec eux ^"'' ^'~ réclamations à présenter, etc. *
M. l'abbé Miehon, qui a visité la Syrie et les Lieux Saints en 1^9. dépose en ces termes :
- Après l'expulsion des Francs de la Palestine, aucune nation européenne n'a conservé de droit de propriété sur les monuments publics du pavs. Par une sage politique, les vainqueurs ont pu ménager les vaincus en leur laissant la possession d'usage de leors sanctuaires. En cela ils ont pratiqué la tolérance r^
gieuse ; et l'on peut dire qu'il n'y a pas de pa}s au monde où il y ait plus de liberté de conscience qu'en Orient, oj se trouvent tant de religions différentes, qui ont toutes le libre exercice de leur culte.
- Il y a beaucoup de choses à J érusalem qui fatiguent la pensée du voyageur, contre lesquelles même sa foi se heurte, s'il ne l'a pas forte ou intelligente; mais il en est une à laquelle vji homme de cœur, quelque peu de religion qu'il ait, ne saurait se faire. C'est de voir, de ses propres yeux, cinq à six musulmans, accroupis sur un divan, causant, fumant leur pipe, dans l'intérieur de l'église du Saint-Sépulcre, et se hâtant d'en fermer les portes et d'en emporter la clé, du moment que l'heure qu'il vous ont vendue pour vos prières, à prix d'argent, est écoulée.
« Malheureusement nous sommes les seuls à éprouver ce noble sentiment de répulsion et d'horreur. Vous ne pouvez rien dire qui fasse plus de peine aux gardiens du Saint-Sépulcre que de témoigner le froissement de votre âme sur la présence des Turcs dans l'auguste sanctuaire ; on vous répond tout froidement : yoiis aimons mieux les Turcs que les Grecs. Je suppose que les Grecs, à leur tour, disent aussi : Nous aimons mieux les Turcs que les Latins. Cette triste et désolante parole m'a été répétée tant de fois pendant mon séjour à Jérusalem, que je commençais, malgré ma tête et mon cœur de Français qui ne transige pas sur certaines choses, à me faire à ce spectacle de honte. Que deviendrions-nous sans les Turcs f me disait-on sans cesse. On ne trou\e pas de réponse à une pareille question ; il n'}^ a qu'à courber la tête et à gémir.
" Il est juste de reconnaître qu'en ce moment il s'opère dans l'empire tiu'c une révolution pacifique . mais profonde, qui ramène peu à peu aiLx idées pratiques d'un gouvernement sérieux et intelligent.
" Maintenant que les idées de l'Europe commencent à s'infiltrer dans la race turque, il est évident que tout changera , et qu'on arrivera naturellement
à ces grands principes qui servent de fondement à la civilisation. "
L'auteur de l'écrit intitulé : La Vérité sur la question des Lieux Saiîits par quelqu'un qui la sait, fait connaître la particularité suivante :
" L'islamisme avait, depuis la conquête de la Palestine, mis en communauté tous les sanctuaires qui/ vénère au même titre que les chrétiens, à la seule exception du Saint-Sépulcre, parce qu'il croit à l'ascension de Jésus-Christ avant sa mort. »
On n'a qu'à consulter les journaux de Smyme et de Constantinople, on y verra que tous les ans, à la Fête-Dieu, les troupes ottomanes forment la haie dans les rues de Smyrne et de Galata, sur le passage de la procession, et présentent les armes au saintsacrement.
M. Ubiccini, s'exprime ainsi :
" Les musulmans ont une grande vénération pour Jésus-Christ, qu'ils qualifient de Rouhallah (l'esprit de Dieu). Pour rien au monde, ils ne se permettraient le d(^placement d'une relique chrétienne. » Ce serait, " disent- ils, attirer sur nous la colère de ce grand " prophète. "
Est-il vrai que les massacres d'Alep soient restés impunis? M. le duc de Valmy donne à cette assertion le démenti qu'on va lire :
" Ces lignes étaient écrites lorsque les tristes événements d'Alep sont venus appeler l'inquiète attention de l'Europe sur la situation de l'empire ottoman et sur le progrès de ses réformes. L'occasion de donner une éclatante preuve de justice et d'autorité a été offerte, et, il fout en convenir, acceptée sans aucune hésitation à Constantinople. Les rapports officiels
déjà publiés nous ont appris que les mesures les plus énergiques ont été mises à exécution avec un louable empressement; si le mal a été grand, il est heureusement loin d'avoir atteint les proportions que la crédulité publique lui avait données, et, si la réparation mérite quelque reproche, ce n'est pas celui d'avoir été insuffisante. Ce qui est certain, c'est que le sidtan n'a pas trompé la confiance qui était accordée à ses intentions, et que les populations chrétiennes, pouvant compter désormais sur la protection du gouvernement turc, ne seront plus dans la dure nécessité de faire un appel trop souvent inutile au patronage méconnu d'une puissance étrangère. »
Est-il vrai que le gouvernement turc, le fanatisme musulman, entrave le développement des églises de Bulgarie ? Cela fût-il vrai que le gouvernement russe, le fanatisme grec, serait mal fondé à articuler un pareil grief; le gouvernement russe parle de tolérance, voici comment il la pratique en Géorgie :
" Au mois de janvier de l'année 1845, le gouvernement russe expulsa les religieux catholiques établis paisiblement en Géorgie depuis l'année 1662. Un oukase du 19 mars 1844 leur avait enjoint de prêter le serment, de se regarder à jamais comme sujets misses ; de n'entretenir aucune correspondance avec les autorités spirituelles de l'étranger, et de se soumettre en tout au consistoire de Mohilew. Ces conditions n'ayant point été acceptées, l'ordre d'expulsion fut intimé à ces religieux, tant à Tiflis qu'à Akhalzikh : ■• Je crus, écrivait à cette occasion le P. Damien, préfet apostolique de la Géorgie, qu'il était de mon devoir d'offrir une messe solennelle de morts pour le repos des âmes de tous ceux de nos confrères qui avaient rendu leur dernier soupir en Géorgie. . . Ici, le cœur me manque pour raconter la douleur, la 1 consternation de nos pauvres catholiques. On les
>■ voyait courir à l'église du matin au soir, tristes, » les larmes aux yeux, et en si grand nombre que, " souvent, ils ne pouvaient pas tous y entrer. . . Nous " ne pouvions, sans trahir nos devoirs, abandonner, de " notre propre mouvement, l'église que le Saint-Père » nous avait confiée. Alors, un officier de police alla » donner avis de ce qui se passait au général Gurco, " chef du gouvernement civil, et, sur ses ordres, le " directeur de la police Spaginski entra dans l'église " pour nous en arracher. A peine parut-il dans le X sanctuaire, suivi de ses officiers subalternes , et " s'approcha-t-il avec eux pour nous inviter à partir, » qu'il s'éleva du sein de la foule un bruit confus de " pleurs et de gémissements. Je compris alors qu'il n'y )' avait plus de ressource. Je me levai, et m'étant re- . » vêtu de l'étole, je bénis notre désolé troupeau. — » Ensuite, nous nous livrâmes entre les mains des " ministres de la police. Les catholiques se jetaient " en foule sur nos pas pour nous dire un dernier » adieu ; ils voulaient baiser nos habits et nos mains, " et, tout baignés de larmes, ils s'écriaient : » Ah ! " Pères, comment nous laissez-vous orphelins? Qui " nous assistera au moins au moment suprême de no- -' tre mort?... •> Mais les Russes nous poussèrent " hors de l'église, et, nous ayant forcés de monter " sur les charrettes qu'on avait préparées, nous firent " escorter par des Cosaques, \m officier de police et " d'autres satellites, qui ne nous quittèrent plus jus- " qu'à la frontière de Turquie. . . »
" Deux ans après cet événement, les Pères de Terre- Sainte, qu'on eût dit oubliés par les gouvernements européens, avaient vu se consommer leur abaissement et l'élévation de leurs rivaux. En 1847, des mains ennemies commirent l'acte coupable de dérober aux religieux latins un objet précieux qui déposait, de longue date, au profit des droits du catholicisme. Nous voulons parler de V étoile d'argent de Bethléem. C'est dans la grotte de la Nativité que se trouvait ce té-
moin irrécusable du di'oit de possession des catlioliques : la place où Jésus est venu au monde y était marquée par un marbre blanc au centre duquel l'artiste avait enchâssé une feuille de jaspe entourée par un cercle d'argent radié en forme de soleil. Audessous, on lisait cette inscription : Hic de Virgine Maria Jesus-Chrisius natus est. Or, le système des grecs est d'anéantir successivement toutes les inscriptions latines pour les remplacer par des inscriptions grecques (1). "
Autre témoignage : L'allocution du pape Grégoire XVI au sacré-collége dans le consistoire secret du 22 juillet 1842 commence ainsi :
" Déjà, dans ce lieu même, nous avons épanché a^■ec vous, vénérables frères, la douleur que dès longtemps a profondément enracinée dans notre âme la condition misérable de V Eglise catholique dans l'emj)ire de Russie. . . Mais quel a été le fruit de tous nos soins? Les faits, et des faits trop récents, ne le disent que trop. »
Autre témoignage : La pétition de la noblesse du gomernement de Witepsk réclame en ces termes contre les violences employées pour faire passer les grecs-unis au culte dominant :
" On met tout en œuvre pour entraîner les grecsunis à la religion dominante. Ces manœuvres ne feraient aucune impression sur les esprits, dans cette province, si l'on permettait aux fidèles de se diriger, pour cette réunion, par la voix de la conscience et par une forte conviction. Mais les moyens qu'on einploie remplissent l'âme de terreur. Car, en beaucoup d'endroits, on convoque un petit nombre de paroissiens, sans la participation et à l'insu des autres, et on les
(1) CÉSAR FAMiN. Hisioire de la rivalité et du protectorat des Eglises chrétiennes en Orient.
oblige, non par la voie de la libre persuasion, mais par une violence contre laquelle ils ne peuvent lutter, d'embrasser la religion dominante ; et quoique ce prétendu acte d'adhésion soit le fait du petit nombre, on annonce à tous les autres habitants du village ou de la paroisse, qui demeurent à la maison, qu'ils doivent professer la religion dominante. "
Autre témoignage : La pétition des fidèles grecsunis de la province d'Uszacz, expose les faits suivants :
" Au mois d'aoiitde l'an 1835, nous, habitants de la paroisse d'Uszacz, vassaux de M. le comte Plater, nous envoyâmes une supplique au ministre des cultes à Saint-Pétersbourg, implorant sa grâce et sa miséricorde, parce que, privés de notre église, nous nous voyions forcés de professer une religion que nous n'avons point voulu embrasser ; mais nous ne reçûmes aucune réponse. Seulement, l'évêque Bulhac nous prévint que bientôt arriverait une commission avec le prêtre qui nous était destiné. Et en effet, la commission s'est présentée le 2 décembre, et ayant convoqué le peuple, elle l'a invité à embrasser la religion grecque. Nous nous sommes tous écriés d'une voix : que nous voulions mourir clans notre foi, que jamais nous n'avions voulu ni ne voulions d'autre religion. Alors la commission, laissant les paroles, en vint aux faits, c'est-à-dire qu'on se mit à nous arracher les cheveux, à nous frapper les dents jusqu'à effusion de sang, à nous donner des coups à la tête, mettre les uns en prison, et à transporter les autres dans la ville de Lepel. Enfin, la commission, voyant que ce moyen ne lui réussissait point non plus, défendit à tous les prêtres grecs-unis d'entendre nos confessions, ou de nous administrer quelcjne autre secours spirituel. Mais nous avons dit : " Nous demeurerons sans prêtres, nous " ferons nos prières à la maison; nous mourrons sans " prêtres, nous confessant les uns aux autres ; mais
» nous n'embrasserons point votre foi. Qu'on nous " réserve plutôt le sort duB. Josaphat, c'est tout ce " que nous désirons ! " Mais la commission s'en est allée, en se moquant de nos larmes et de nos prières. Et nous sommes demeurés comme des brebis errantes, et nous n'avons plus d'asile. »
Autre témoignage : On lit ce qui suit dans une lettre datée de Bucharest, 3] octobre 1853:
» Lors de la publication du premier Manifeste de l'empereur Nicolas, terminé par ces mots : » Nous " marcherons à la défense de la foi orthodoxe, » deux Polonais d'un régiment qui se trouvait en Bessarabie, en ayant pris connaissance, allèrent trouver leur colonel et lui dirent: " Nous venons délire le Manifeste " de l'empereur, et, comme nous voulons nous con- " daire en bons soldats, nous venons vous demander >• notre congé, parce que, comme catholiques, nous ne " pouvons pas nous battre pour la religion grecque. >■ Le colonel demanda des instructions à Saint-Pétersbourg, et reçut l'ordre de faire fusiller les soldats. Quatre autres se présentèrent et firent les mêmes observations ; ils furent également fusillés en Moldavie. Devant les officiers russes les autres soldats polonais se turent. >•
Enfin voici comment le code polonais consacre la tolérance :
ART. 193. Pour quiconque engagerait une personne de la foi orthodoxe (russe) à passer à une autre confession, déportation dans les gouvernements de Tomsk ou de Tobolsk. S'il y a violence, la Sibérie.
ART. 195. Pour avoir, par sermon ou écrit, tenté de faire passer une personne orthodoxe à une autre confession, ou de la faire entrer dans quelque secte hérétiq^ue ou schismatique : la première fois, em^jH-.
sonnemenl de un à deux ans; la seconde fois, emprisonnement de quatre à six cms; la troisième fois, déj)ortaiion à Tomsk ou à Tobolsk
ART. 197. Pour quiconque empêcherait une personne de passer librement à la confession orthodoxe, emprisonnement de trois à six mois. S'il y a menaces, vexation ou violence, l'emprisonnement sera de deux à trois ans dans une maison de correction.
Que l'auteur de la Lettre sur l'état de la 7\irquie ose donc encore parler de fanatisme et de tolérance comparés !
Est-il vrai que le serment des rayas ne soit pas admis? Avant de recueillir les dépositions, les tribunaux mixtes correctionnels font prêter serment aux témoins suivant le rite auquel ils appartiennent, et M. Ubiccini, l'auteur des Lettres sur la Tvrquie ajoute: " C'est le pas le plus hardi et le plus dangereux peut-être qu'ait franchi la réforme, laquelle déclare le témoignage des chrétiens recevable en justice même contre un musulman . >-
Est-il vrai que les Turcs soient une race abâtardie? M. de Lamartine, peu suspect de partialité, les
dépeint ainsi dans son Voyage en Orient :
" Les Turcs, comme race d'hommes, comme nation , sont encore les premiers et les plus dignes parmi les peuplades de l'Orient. Leur caractère est le plus noble et le plus grand ; leur courage est intact ; leurs vertus religieuses, civiles et domestiques sont faites pour inspirer à tout esprit impartial l'estime et l'admiration. Leur noblesse est écrite sur leur front et dans leurs actions ; s'ils avaient de meilleures lois et un gouvernement plus éclairé , ils seraient un des premiers peuples du monde. Tous leurs sentiments sont généreux ; c'est un peuple de patriarches et de
oo
contemplateurs ; d'adorateurs et de philosophes ; quand Dieu a parlé pour eux, c'est un peuple de héros et de martyrs.... Une pareille race d'hommes, selon moi, fait honneur à l'humanité. »
M. Denis leur rendait publiquement le même témoignage, le 2 juillet 1839, à la tribune de la chambre des députés :
« Il y a encore, croyez-moi, chez ce peuple musulman, quelques-unes des vertus qui présagent ou garantissent un long avenir social, le courage, la docilité, la bonne foi, c'est-à-dire un esprit de justice que ne peut même fausser son contact le plus fréquent avec les Européens. Ses institutions législatives sont bonnes, peu nombreuses, appropriées au climat et au sol et surtout respectées de ceux qu'elles sont appelées à régir, »
M. Vaillant , fondateur du collège interne à Bucharest, s'exprime ainsi :
" Il n'y a plus de Turkie, car les Hongres ou Huns ne sont plus Turks mais Hongrois; car les Turks, leurs frères d'origine, sont Osmanlis; car chrétiens ou musulmans, les Turks d'eji-deçà et d'au-delà du Danube sont entrés dans la civilisation ou y entrent. Non, il n'y a plus de Turks barbares, comme il n'y a plus de Francs ni de Teutons; mais il y a une Turkie qui se police et chez laquelle l'application du Tanzimat ne fera bientôt plus qu'un peuple des 21 milliuns de musulmans et des 14 millions de chrétiens qui forment la population de ce vaste empire.
" Pour répondre aux insensés qui rêvent non pas seulement le partage de la Turkie, mais l'expulsion desTurks de l'Europe, il n'est peut-être pas mal à propos de se rendre compte du chiffre de cette population. Sur les 14 millions de chrétiens, 3 millions appartiennent à l'Asie et à l'Afrique, et 11 millions à
l'Europe. Si de ces 11 millions on détache les 5 millions des trois principautés de Servie, de Vallaquie et de Moldavie, qui n'étant que vassaux et non rayas, n'éprouvent aucune gêne dans leur culte, il reste net 6 millions de chrétiens rayas. Or, la population delà Turquie d'Europe, les trois principautés susdites non compri.ses, étant de 9 millions, savoir : 6 millions de rajas chrétiens et 3 millions de Turks musulmans, il est facile de voir que si la force numérique des chrétiens est double de celle des musulmans, la force morale des musulmans est aussi double de celle des chrétiens, comme trois hommes unis par une même foi, ime même langue, ime même tradition sont plus forts que six hommes divisés entre eux par le rite, la langue et la tradition (1).
Est-il ^'rai que tout musulman puisse tuer sans pitié quiconque ne croit pas au Koran? Le code pénal de 1840 composé de 14 articles est précédé d'un préambule où il est dit : tous ont éié admis à être considérés comme égaux devant la loi ; tous devront être punis sans égard au crédit ni à la considération des délinquants.
" Le Grand-Seigneur s'étant engagé à ne faire périr publiquement ni secrètement aucun criminel avant que son délit ait été constaté et condamné par la loi, il n'est permis à aucun employé de l'empire ou à nul autre de faire périr un individu quel qu'il soit ; un vizir ne pourra en agir ainsi vis-à-vis d'un berger, et en cas d'infraction, il sera lui-même puni de mort. >•
Est-il vrai que l'acte de Gulhané et le Tanzimat- Kairiie (2| n'aient été que des grands mots et des promesses stériles^ — M. Ubiccini répond :
(1) SOLUTION DE LA QUESTION d'okient, par J.-A. VailTant, fondateur du collège interne de Bucharest, 1853. Chez Guyot et Scribe.
(2) Pluriel arabe de tanzim, signifie organisation. On dit plus spécialement : Tanzimat-.Khairiie, ce qui se traduit par ; l'heureuse organisation.
» LeTanzimat, conséquence, ou plutôt application directe des principes proclamés par le hatti-chériff de Gulhané, sert à désigner la nouvelle organisation politique et administrive de la Turquie en vigueur depuis 1844. Toutefois, ce mot de Tanzimat n'indique pas, comme on le suppose à tort, un ordre de choses nouveau, mais, au contraire, le retour à l'ancienne forme, dénaturée par l'effet du temps et par l'invasion des janissaires dans le gouvernement. Du moins, c'est ainsi que les Turcs, qu'on pourrait appeler du parti national, affectent de le considérer.
" Le gouvernement du sultan n'a pas cessé de poursuivre l'application difficile du Tanzimat avec une persévérance digne de tout éloge ; cette persévérance ne s'est pas bornée à améliorer l'état politique civil et administratif de l'empire, en coordonnant et régularisant l'action des différents pouvoirs ; elle s'est étendue au personnel même du palais impérial , qu'elle s'est efforcée de réduire chaque année.
" Ce n'est pas le Koran qui est contraire à la réforme, c'est la société religieuse telle qu'elle est parvenue à se constituer en Turquie, au mépris de ce même Koran, avec ses ulémas et ses derviches, la mosquée et le tékié, l'église et le cloître. >•
M. de Valmy fait cette impartiale déclaration :
" On peut assurément citer des faits qui se sont produits en dépit des constitutions ; mais on peut également citer d'autres faits qui prouvent que les réformes promises n'existent pas seulement dans les archives du Divan. »
Ces témoignages sont corroborés par le témoignage suivant , qu'on ne saurait suspecter, car c'est le correspondant d'Athènes du Journal des Débats qui lui écrit, le 25 juillet 1853 :
1' Depuis 1^ réforme j les chrétiens ont été imm^
opprimés ; ils ont été plus sûrs de leur \ie et de leurs propriétés, moins inquiétés dans l'exercice de leur nidustrie , dans l'entretien de leurs temples et de leurs écoles. C'a été là un véritable progrès, mais un progrès pour les chrétiens seuls, qui, en fort peu de temps, et sous ces conditions un peu plus favorables, ont montré ce qu'ils avaient de' sève et le développement dont ils étaient susceptibles... Ils se sont emparés de tout le commerce de la Turquie et d'une partie de celui de l'Europe. Ce sont eux aussi qui ont accaparé toute l'agriculture du pays et le peu d'industrie qui pouvait y être exercée. Aussi les richesses ont-elles afflué chez eux, et, comme les Turcs n'ont plus osé s'en saisir de vive force, ils ont acquis des fortunes considérables. Une des clauses du Tanzimat accordant à tous les sujets de l'empire le droit d'acheter et do vendre librement leurs immeubles, ils en ont profité enThrace, en 3Iacédoine, en Epire et en Thessalie, pour redevenir seuls possesseurs de presque tout le pays. >•
Quelle plus éclatante preuve que les rayas pement posséder?
Mais faut-il à l'auteur de la Lettre sur l'état de la Turquie et la crise actuelle mi témoignage dont il ne puisse infirmer la sincérité et contester la valeur, un témoignage qui atteste sans réplique possible que les Turcs ne sont point un peuple fatalement condamné à l'immobilité, à la décadence, à la mort? Ce témoignage, il le trouvera dans la dépêche du comte Pozzo di Borgo, ambassadeur de Russie en France, dépêche transmise, en date de Paris, le 28 novembre 1828, et ainsi conçue :
" L'empereur a mis le système turc à l'épreuve, et Sa Majesté l'a trouvé dans un commencement d'organisation physique et morale qu'il n'avait pas jusqu'à présent. Si le sultan a pu nous opposer \me résis-
— .satanée plus vive et plus régulière, tandis qu'il avait