CONCLUSION
Qui pourrait calculer la durée des guerres, le nombre de campagnes qu'il faudrait faire un jour pour réparer les malheurs qui résulteraient de la perte de Constantinople, si l'amour d'un lâche repos et des délices de la grande ville l'emportaient sur les conseils d'une sage prévoyance. Nous laisserions à nos neveux un lonjï hérit ge de guerres et de niallieurs. L'EMPEREUR NAPOLÉON. Messagc au Sénat, 29 janvier 1807.
Les gouvernements de France et d'Angleterre ne consentiront jamais à aucun ai rangement n'ayant pas pour hase et pour objet le maint en de l'indépindanc de la Tur iuie Je considère l'évacuation immédiati» et complète des Princirautés par a Russie comme la condition sine quû non de toutes négociations.
COMTE DE CLARENDON. Chambre des lords, 8 août.
Abandonnée à elle-même et à ses seules forces, la Turquie serait hors d'état de résister au czar : y sacrifiât-elle sa dernière piastre et son dernier croyant. Une force incontestablement inférieure ne peut lutter longtemps contre une force infiniment supérieure.
La Turquie le sait.
Elle sait que la guerre prolongée serait le terme de son existence et la fin de sa domination.
La Turquie reconnaît qu'elle a besoin , pour échapper à cette extrémité, de l'appui le plus énergique de l'Angleterre et de la France.
La France et l'Angleterre, en ce moment suprême, peuvent donc dicter à la Turquie toutes les conditions qui leur paraîtront justes.
Ces conditions seront acceptées avec le même em-
pressement, avec la même docilité et par la population musulmane et par le gouvernement ottoman.
Eh bien ! que l'Angleterre et la France disent à la Turquie : Nous sommes disposées à contracter régulièrement a^"ec aous et à perpétuité un traité de paix et d'alliance défensive, à vous prêter, coûte que coûte, le secours de nos flottes et de nos armées, à garantir même l'intérêt de l'emprunt que vous vous efforcez de négocier; mais ce sera aux conditions ci-après, préalablement acceptées et loyalement remplies :
•'Vos finances se consmnent en traitements excessifs de fonctions pour la plupart inutiles, ce qui s'oppose à la naissance et au développement de votre crédit ; vous réduirez considérablement vos dépenses d'abord, afin de rendre moins onéreux le taux d'intérêt de l'empiTint, et ensuite afin de rendre plus facile la perception en argent de l'impôt actuellement payé en nature ;
" L'impôt sera le même pour tous les contribuables de l'empire ottoman, sans distinction de croyances ni d'origines ; il sera proportionnel à la valem' constatée, ainsi que cela a déjà lieu pour le vergu; ce qui aura pour conséquence la suppression, sans déficit pour le Trésor, du kharadj ;
"Les iltizams seront abolis et remplacés par le mode de perception directe de l'impôt que l'expérience démontrera le plus simple, le plus juste et le moins coûteux ;
"Musulmans et rayas auront les mêmes droits civils et jouiront des mêmes garanties administratives et judiciaires, conformément à ces paroles mémorables
du sultan Mahmoud : " Je veux qu'im jour entre mes " sujets on ne distingue le musulman qu'à la mosquée, " le chrétien qu'à l'église, le juif qu'à la synagogue» ;
" Chaque croyance rétribuera librement et directement son culte et son corps enseignant ;
"Les rayas entre eux continueront d'avoir leurs coreligionnaires pour juges; dans tous les cas oii la cause sera commune à des ra}*as et à des musulmans, il sera prononcé par des tribunaux mixtes, composés de la façon qui donnera les garanties les plus certaines à la plus stricte impartialité ;
"Chacun sera admis à prêter serment selon son culte ;
"Le rachat des corvées et redevances en nature par l'État et l'acquisition par le paysan d'une portion de la terre corvéable, mo3"ennant le payement préalable du prix de la valeur constatée par l'impôt et d'un dixième en sus de la valeur, seront de droit;
"L'esclavage sera déclaré définitivement et complètement aboli ;
"Les monastères dédiés aux Lieux Saints seront classés au rang des établissements libres et jouiront de toutes les garanties attribuées aux établissements privés ;
"Chaque culte aura toute liberté de construire à ses frais de nouvelles églises, de nouveaux temples ou de nouvelles synagogues ;
"Un concordat qui aura pour effet de dégager complètement votre responsabilité réglera, entre toutes les puissances chrétiennes ayant un consul à Jérusa-
lem, les droits de possession, d'usage et de police des Lieux Saints (1). "
(1) Cette idée d'un concordat appartient à M. l'abbé Michon, qui l'a exposée ainsi qu'il suit :
« Je>me suis beaucoup occupé à Jérusalem de la question des Lieux Saints; je l'ai étudiée sous toutes ses faces. J'ai pu connaître, en raison de mes relations nombreuses avec les hommes influents des diverses communions chrétiennes, les idées, les prétentions de tous. Elles me sont parfaitement connues. Et plus je me rappelle ce que j'ai entendu, plus je m'ai-rête à cette conviction profonde, qu'il n'y a qu'un concordat fait à l'amiable qui puisse apporter la paix au Sépulcre du Sauveur. La lutte y est engagée depuis trop longtemps. Les chances de succès de part et d'autre y ont été préparées avec trop d'art pour que, s'il y a un parti vainqueur par la force, le bign que chacun d'eux aura voulu obtenir, et je les suppose également dans la bonne foi, se changera en un mal plus grand, peut-être irrémédiable. Ici évidemment je ne parle qu'au point de vue religieux, et je ne pense pas que, dans cette grave question, il y ait autre chose à consulter que les intérêts de la foi. Or, je n'hésite pas à le déclarer, si les demandes telles que nous les avons formulées, venaient à être couronnées de succès, elles passeraient tout simplement à Jérusalem pour une injustice et une spoliation. La raison, la voici : c'est que les nations non catholiques so sont imposé d'immenses sacritices pour la reconstruction de l'église du Saint-Sépulcre et du Saint-Sépulcre lui-même.
» Un concordat qui donnerait, autant que possible, à chaque communion les droits qu'elle avait avant l'incendie de 1808, tout en tenant compte des travaux considérables exécutés par les communions non catholiques, ce concordat ime fois souscrit par tous, serait un titre récent d'une tout auti'e valeur que ceux que l'on apporte, puisque ceux-ci sont constamment contradictoires, la Porte ayant trente fois donné et ôté par ses firmans les mêmes sanctuaires, pendant que ce dernier engagerait formellement les parties intéressées.
» Il aurait donc pour premier avantage do prévenir les usurpations ; car à toute heure on pourrait en consulter le texte, et en cas de discussion, soumettre la cause à la commission permanente des différents consuls qui hahitent Jérusalem, désignés par le concordat comme arbitres de tout litige à venir. »
Une fois que la diplomatie européenne serait d'accord sur ce moyen de pacification, il suffirait qu'elle signât un protocole ainsi conçu :
" Les nations chi-étiennes de l'P^urope. voulant donner tme preuve
Ces conditions formellement stipulées ayant été pu-
de l'intérêt qu'elles portent à la garde des Lieux Saints en Palestine, arrêtent, qu'il sera fait un concordat qui réglera les droits de possession d'usage des différents sanctuaires. Ce concordat serait fait à l'amiable par une commission composée do trois membres do chacune des communions chrétiennes, nommés par les communions elles-mêmes. Dans le cas où cette commission ne pourrait s'entendre sur certains points en litige, elle s'en rapporterait à l'arbitrage définitif d'une autre commission de trois membres qu'elle choisirait hors de son sein. "
L'article L r do ce concordat établirait d'abord les parties des Lieux Saints qui doivent rester communes entre toutes les communions, par exemple la grande coupole du Saint-Sépulcre, qui est comme la nef de cette église vénérable ; les deux petites nefs du Calvaire ; en un mot, tous les points de l'église où les fidèles réunis en masse peuvent désirer s« placer pour assister au saint sacrifice ou venir faire des prières à toute heure du jour. Il faut remarquer que les choses existent déjà de la sorte au Saint-Sépulcro. L'article lûr flu concordat ne ferait que rendre légal ce qu'une tolérance mutuelle a déjà sagement établi.
L'article Ile, d'une grande importance, devrait régler aux frais de quelle communion seraient réparées les parties déclarées communes lorsqu'elles auraient besoin de l'être : telle est la grande coupole du Saint-Sépulcre, dont les jdomhs sont emportés chaque jour par le vent.
L'article Ille fixerait les sanctuaires privés, c'est-à-dire ceux dont chaque nation voudrait se réserver exclusivement l'usage. Le nombre eu serait très petit ; ce serait seulement quelque chapelle latérale, sans importance i-eligieuse aux yeux des autres communions.
L'article IV' réglerait les sanctuaires mixtes, ceux où toutes les communions pourraient venir célébrer les saints mystères. Un rè glement particulier annexé à cet article Ille, fixerait les heures où les autels seraient à la disposition de chaque communion. Il serait afliché dans chaque sanctuaire en différentes langues, mais particulièrement en arabe, qui est la langue de tous les chrétiens à Jérusalem, afin de pouvoir être consulté la veille des grandes fêtes de l'année, dans la crainte de quelque conflit.
L'article Ve réglerait entre les communions les frais d'entretien et de réparation des sanctuaires mixtes , tous les usages de tapis à fournir, de lampes à allumer, toujours autant que possible d'après la possession la plus ancienne.
Telles seraient les dispositions générales de ce concordat.
bliquement acceptées par le gouvernenieiit tui'c avec toutes garanties de leur fidèle exécution données à l'Angleterre et à la France, ces deux puissances en feraient immédiatement part à la Russie ; et dans le cas où le czar, après et nonobstant cette comnnniication, persisterait encore et plus que jamais, sans motifs ni prétextes, dans ïiillima/issiniuin qu'il a signifié au sultan et dans sa résolution de ne point évai-uer les Principautés danubiennes, sommation en règle serait faite alors par l'Angleterre et la France à l'Autriche et à la Prusse, puissances signataires de la convention du 13 juillet 1841 d'avoir à remplir les engagements qui résultent implicitement des termes dudit traité conclu par lesdites puissances contractantes dans le but de " donner à Sa Hautesse le sultan une preuve •' manifeste du respect qu'elles portent à l'inviolabi- ' lité de ses droits souverains. "
L'Autriche et la Prusse seraient averties que tout rel'us de concours de leur part, avoué, tacite ou évasif, dans un délai fixé, serait considéré par l'Angleterre et la France comme équivalant à la rupture de tous rapports diplomatiques et à un commencement d'hostilités.
Alors des deux, parts la situation serait nette, et ni l'Autriche, ni la Prusse, ni la Russie, dûment averties, n'auraient à se plaindre si l'Italie, la Hongrie, la Pologne, oii d'autres termes : toutes les nationalités opprimées, invoquant le concours désintéressé de l'Angleterre et de la France, l'obtenaient hautement, non sous la forme déloyale, indirecte et déguisée de révolutions encouragées, mais sous la forme loyale, directe et eifective de concours armé.
— bi —
— . Ce serait la guerre générale !
— Oui, ce serait la guerre générale, mais avec le droit et la force, le crédit et l'argent du côté où seraient l'Angleterre et la France, et non-seulement alors la France et l'Angleterre seraient soutenues matériellement par l'effort suprême de toutes les nationalités aspirant à recouvrer leur indépendance, mais encore inoralement par les sympathies de tous les peuples éclairés. Aussi la victoire ne serait-elle pas douteuse et ne se ferait-elle pas longtemps attendre.
Mais précisément parce que la victoire ne serait pas douteuse, ni l'Autriche, ni la Prusse, ni même la Russie ne voudraient s'exposer aux désastreuses conséquences d'une défaite irréparable.
, Puisque rien ne leur serait demandé qui ne fût rigoureusement juste et dans l'intérêt de tous sans aucune exception ni préférence, de quoi ces trois puissances auraient -elles à se plaindre et qu'auraient-elles à objecter?
Donc, nul doute que public[uement citées et hautement traduites à la barre de la civilisation par les deux, gouvernements anglais et français, elles ne s'empressassent de se rendre à leur appel suprêjiie.
Alors ce ne serait plus la guerre déclarée, ce serait la paix consolidée.
Alors tous les Etats d'Europe, y compris la Turquie (ce qui rendrait sa réforme financière encore plus facile) , pourraient procéder à un desarmement général d'après une ba.se uniforme proposée et acceptée, ce qui aurait pour effet de rendre possibles le dégrèvement de l'impôt et la diminution des budgets, à la grande et unanime satisfaction de tous les peuples.
La civilisation y gagnerait .
L'Europe sortirait enfin de la petite politique pour entrer dans la grande.
La petite politique est celle qui mesure la grandeur des nations à l'étendue de leur territoire ; la grande politique est celle qui mesure la grandeur des peuples à leur degré de civilisation et de bien-être.
La petite politique est celle qui a pour grands ministres Richelieu, Retz, Mazarin ; la grande politique est celle qui leur préfère Sully, Colbert, Turgot.
La petite politique est celle qui encourage les intrigues et décourage les réformes ; la grande politique est celle qui encourage les réformes et décourage les intrigues .
La petite politique est celle qui complique et ajourne toutes les questions ; la grande politique est celle qui les simplifie et les résout.
La petite politique est celle qui fait passer l'esprit de parti avant l'esprit public ; la grande politique est celle qui fait passer l'esprit public, c'est-à-dire l'esprit de nation, avant l'esprit de parti.
La petite politique est celle qui entretient l'antagonisme; la grande politique est celle qui l'éteint, en substituant en tous lieux et sous toutes les formes l'esprit d'émulation à l'esprit de rivalité.
La petite politique est celle qui se résume dans ces
mots : GUERRE, CONQUÊTES, FRONTIERES, GLOIRE, FORCE,
MYSTÈRE, AUTORITÉ, ALLIANCES; la grande politique est celle qui se traduit ainsi : paix, échanges, circulation, CRÉDIT, raison, PUBLICITÉ, LIBERTÉ, RÉCIPROCITÉ.
La petite politique est celle qui place la supériorité d'ime nation dans la quantité de ses régiments et de
ses vaisseaux de guerre ; la grande politique est celle qui place la supériorité d'un peuple dans la qualité de ses produits et de ses objets d'échange.
La petite politique est celle qui creuse des fossés, construit des bastions, fond des canons et veut avoir exclusivement dans ses mains les clés de tous les détroits ; la grande politique est celle qui creuse des canaux, construit des chemins de fer, fabrique des locomotives, et, au lieu de fermer les détroits, les ouvre à toutes les marines, sans distinction de force ni de pavillons.
En effet, lorsque la science s'applique sans relâche à rendre, sous toutes ses formes, la circulation par mer et par terre plus facile, plus rapide, plus économique, et à rapprocher ainsi tous les peuples, n'est-ce pas un anachronisme, un contre-sens que de se disputer, au dix-neuvième siècle, entre gouvernements, à qui restera le gardien ombrageux de tel ou tel détroit, au lieu de dénationaliser tous les détroits pour les universaliser (1)?
N'est-ce pas pareillement un contre-sens et un anachronisme que de lutter à qui empêchera le percement de tel ou de tel isthme, sous prétexte, comme à Suez,
(1) DÉTROITS. — Europe : détroits des Dardanelles, de Gibral- 0«^
tar, du Sund, de Kara, de Pentland, de Bonifacio, de Messine, ^ ÙA^
d'Euripe, d'Enikale ; — Aaie : détroits de Behring, de la Manche de Tartarie, de la Pérouse, de Tsougar, de Gorée, de Formose, de Singapoure, de Malacca, d'Ormuz, de Bab-el-Mandel ; — Amérique : de Lancaster, de Davis, d'Hudson, Forbisher et Cumberland, de Belle-Isle, de Bahama, de la Floride, de Yucatan, do Magellan, de Lemaire, de Méziers, de la Nouvelle-Géorgie ; — Océanie : de Banca, de Gaspar et de Caremata, de la Sonde, de Macassar, des Moluques, de Dampier, de Saint-Georges, de Terres, de Bass, de Cook et de Foreaux.
de la préférence à domier à un canal siu' un chemin de fer, ce que veut l'Angleterre, au lieu de travailler à frais communs au percement successif de tous les isthmes (1)?
N'est-ce pas rester en arrière de trente-huit ans sur les traités de 1816 |2) 1
Les tempêtes, les naufrages, les inondations, la gelée, la grêle, la foudre, l'incendie, les fléaux, les maladies ne forment-ils pas par eux-mêmes mi assez grand nombre de risques et de désastres? Est-il donc nécessaire que la politique tienne encore les grossir par la gnierre et les maiLx qu'elle engendre?
Si les hommes étaient plus heureux et plus libres, en t|uoi donc la politique en serait-elle moins grande? La politique de paix et de civilisation, qui a les progrès pour frontières, est-elle donc plus petite que la politique de guerre et de conquête, c^ui a les territoires
(1) ISTHMES. — Eurojie : isthmes de Coi-inthe, de Perecop ; — Afrique : isthme de Suez ; — Amérique : isthme de Pauama.
(2) ACTE DU CONGRÈS DE VIESSB (9 juin 1815).
Art. cviii. Les puissances dont les Etats sont sépai'és ou traversés par une même rivière navigable, s'engagent à régler d'un commun accord tout ce qui a rapport à la navigation de cette rivière. Elles nommeront, à cet effet, des commissaires qui se véuni- ■ < ■ ^ ront, au plus tard, six mois après la fin du congrès, et qui pren-
<>^^, ;. * * dront pour ba-e de leurs travaux les principes établis dans les arti- "^"^ clés suivants.
Art. cix. La navigation, dans tout le cours des rivières indiquées dans l'article précédent, du point où chacune d'elles devient navigable jusqu'à l'embouchure, sera entièrement libre et ne