CHAPITRE DIX-HUITIÈME
Nous avons recherché les Lois du Travail et de la Production, nous avons vu leurs raisons d'être dans le besoin que l'homme a de la Richesse pour satisfaire les facultés et les besoins par lesquels il participe à la Vie.
Nous avons vu que, la Nature et le Travail créant la Richesse nécessaire à l'homme, la Répartition de la Richesse fait nécessairement partie des Lois de la Vie Sociale.
Mais il ne suffit pas de travailler, de produire et de créer la Richesse ; il ne suffit pas d'accomplir des merveilles d'Industrie et de Travail, ni d'user inconsidérément des objets qu'ils enfantent ; il ne suffit même pas que les hommes se répartissent entre eux la Richesse créée par le Travail; tout cela est insuffisant pour assurer le véritable progrès de la vie dans l'humanité.
Le Progrès de la Vie étant le but de l'espèce humaine, il faut, quand l'homme a abordé sérieusement l'Organisation de la Production, qu'il résolve, non-seulement le problème de la Répartition, mais aussi celui de la Consommation.
Quand l'Industrie en est arrivée à posséder les moyens de produire en abondance ce qui est nécessaire à la vie, il importe que tous les membres de la société soient mis en état de consommer avec aisance, de la façon la plus profitable au bien-être, et la plus digne du rang que l'espèce humaine occupe sur la terre.
De l'abondance de la Production à l'abondance de la Consommation, il reste un travail social considérable à faire. Produire, et mal consommer, c'est encore la voie inintelligente de la Vie. Produire la Richesse et en faire un bon et juste emploi, telle est la loi de notre destinée.
Consommer pour consommer, c'est accomplir le simple rôle des êtres inférieurs de la création ; Consommer avec Intelligence, c'est s'élever au niveau que Dieu assigne à l'homme sur la Terre, c'est s'élever au niveau que la Vie. peut atteindre, c'est s'élever au niveau de l'amour et de la fraternité, car la Consommation Intelligente ne pourra se faire que sous l'égide de l'Amour du Prochain.
Qu'est-ce donc que la Consommation, si ce n'est la Vie, l'aisance, le bien-être des masses par la possibilité pour elles de jouir des choses nécessai-
res à l'existence?Et si, jusqu'ici, la Consommation a ses moments de ralentissement, de suspension, n'est-ce pas surtout parce qu'elle manque de toute Organisation, parce que le moyen qui doit la régulariser n'est pas encore créé?
Nous avons vu que la Production ne se perfectionne que par la réforme des méthodes, qu'elle ne devient sérieuse que quand l'homme s'élève en intelligence, et qu'il peut atteindre par un moyen quelconque à réunir et à concentrer ses forces et son travail, et le travail et les forces de ses semblables.
Le progrès de la Production Agricole exige des fermes intelligemment édifiées et organisées, des cultures savamment combinées ; la Production Industrielle exige les conceptions de la mécanique et la réforme architecturale de l'atelier, par l'édification de l'Usine et de la Manufacture ; ces condition s sont indispensables au véritable progrès du Travail.
C'est par l'invention des voies ferrées que les échanges et les relations sont devenus faciles ; et c'est par une bonne organisation comptable des droits de chacun que l'Équité de Répartition s'établira.
Le bon emploi et le bon usage de la Richesse sont de même astreints à des conditions qui leur sont propres, conditions sans lesquelles la puissance de la Production et de la Répartition, même fondée sur les principes de la justice, ne peut réaliser le véritable progrès de la vie humaine.
L'usage et l'emploi de la Richesse n'atteignent un but conforme aux Lois de la Vie qu'en créant le milieu dans lequel ils peuvent réellement produire le bien-être au profit de tous, et concourir au progrès de la vie humaine, par le complet développement des facultés de chacun.
Mais ce milieu, quel est-il? La Production a le sien, c'est l'Atelier ; ses moyens de progrès sont ceux de l'Industrie : la construction et l'agencement des usines, des fermes et des manufactures, etc. ; mais, dira-t-on : « la Consommation, l'usage et l'emploi delà Richesse ne relèvent que de l'action individuelle, et ne peuvent donner lieu à une organisation spéciale. »
C'est là qu'est l'erreur.
La Consommation, comme la Production, pour produire de bons résultats, exige des combinaisons savantes et bien ordonnées. Jusqu'ici, au contraire, la Consommation domestique n'a été l'objet d'aucune étude, elle est restée dans le cercle étroit des intérêts de la famille, opérant par des moyens restreints, comme le faisait naguère le petit atelier, par rapport à la Production.
C'est à la bonne Organisation de l'Atelier qu'est dû le progrès de la Production et du Travail ;
C'est à la bonne Organisation de l'Habitation que sera due la réalisation du bien-être, par la Consommation bien comprise des Produits du Travail.
La Production est incomplète et imparfaite, tant
que l'atelier reste dans l'obscurité et l'isolement ; les produits en sont rares et de médiocre mérite.
La Consommation est abusive, mal répartie et mal faite, tant que l'Habitation est le résultat du caprice et de l'ignorance de chacun : la misère et la pauvreté tiennent la place du bien-être que la Consommation pourrait produire par une Organisation savante des Combinaisons de l'Habitation.
Il faut donc que la science réalise les moyens économiques du bon emploi des fruits du travail, il faut qu'elle mette les jouissances de la Richesse à la portée de tous ; il faut qu'elle réalise la Réforme Architecturale de l'Habitation, comme elle a réalisé celle de l'Usine, de la Manufacture , de la Fabrique, des moyens de Culture et des Chemins de fer.
Le progrès social est solidaire de ces progrès dans le Travail, et la Réforme Architecturale de l'Habitation doit en être le couronnement par l'édification du Palais Social.
L'état de la société se peint dans l'habitation. On peut reconnaître par le degré de perfection qu'elle atteint, le degré de bien-être des peuples et celui de leur avancement dans la vie.
C'est ce que nous allons chercher à déterminer dans la fin de ce chapitre, pour arriver à cette démonstration que V habitation véritablement progressive, c'est le Palais Social.
Dans toutes les phases de l'humanité, les travaux d'architecture élevés à la surface de la terre marquent les tendances des âges; ils sont la plus sûre mesure de l'état du progrès social, et le premier signe du degré d'avancement et de bien-être dont les peuples jouissent.
L'homme primitif n'a point de demeure, mais des abris que le terrier de l'animal et le nid de l'oiseau égalent en intelligence.
Pendant cette période de Phumanité, l'homme subit toutes les intempéries; vivant en hordes réunies contre les dangers extérieurs, il ne construit d'abri que pour se garantir des surprises et des bêtes féroces, pendant ses heures de repos.
Les cavernes ou les huttes, dans lesquelles un certain nombre d'individus peuvent se tenir réunis, correspondent au degré des premiers besoins des hommes et de leur ignorance d'un mieux possible ; ce sont là les lieux de refuge, les abris des peuples primitifs, vivant presque nus, et se nourrissant des produits naturels : fruits, racines, gibier et poissons.
Une étroite ouverture forme l'entrée de ces an-
très, et l'intérieur va en s'élargissantà une certaine profondeur sous le sol, de manière à servir de lieu de repos et d'asile à la horde chasseresse.
Fig. 3,
Cavernes des Boschismens (Afrique méridionale).
Le nu du rocher, ou la terre étayée de bâtons, forme les murs et la voûte de ces sombres asiles. L'entrée en est défendue, pendant la nuit, contre les surprises des bêtes féroces, par quelques pierres ou par des bâtons entrelacés.
Chercher un rideau, un pli de terrain, le flanc d'un coteau, pour y creuser une caverne, un terrier, est le premier mouvement instinctif de l'industrie primitive : une anfractuosité de rocher dont l'homme ferme l'entrée de débris, de pierres, constitue pour lui un abri dont il est fier.
Les grottes naturelles dans le roc étaient une bonne fortune pour nos premiers pères : c'était pour eux le suprême confortable. Aussi est-ce là que leur industrie a fait ses premiers progrès. Trouvant dans ses antres une sécurité plus grande, l'homme s'exerça près de ces lieux, avec un intérêt plus soutenu, au progrès du Travail.
Les caractères des abris primitifs, que l'homme commence à construire, sont l'imitation artificielle de la caverne.
Fig. i.
Wigwam fuégien, Palagonie (Amérique méridionale).
Une enceinte circulaire dans laquelle plusieurs personnes peuvent se réunir; une ouverture, la plus étroite et la plus basse possible, permettant d'y entrer en rampant; quelquefois, à la partie supérieure du toit, un autre trou pour servir à la ventilation, ou pour laisser échapper la fumée du ^eu
fait au milieu de la hutte, quand la rigueur du temps l'exige; tels sont les types misérables de l'habitation humaine que nos tendances instinctives révèlent, et qu'on retrouve chez les peuples les plus malheureux de la terre.
Quant à la manière de construire ces huttes, elle varie suivant la nature des matériaux dont l'homme dispose. Du temps d'Hérodote, les peuples de la Libye habitant l'Atlas, construisaient ces huttes avec des blocs de sel, parce que le sel était en roches abondantes dans ces lieux à la surface du sol, et que c'était sans doute un moyen pour les naturels de trouver de la fraîcheur dans leurs réduits, sous le soleil brûlant de ce climat. Ils trouvaient aussi l'avantage de cimenter facilement ces matériaux , puisqu'un peu d'eau séchant au soleil suffisait à les faire adhérer les uns aux autres.
Les Libyens nomades, au contraire, construisaient leurs huttes portatives d'asphodèles entrelacés de joncs.
Néarque nous rapporte que les Ichthyophages construisaient leurs habitations avec des os de baleines et de grands poissons.
D'où l'on peut conclure que, dans les temps primitifs comme de nos jours, l'homme a eu recours pour bâtir aux matériaux qui se trouvaient sous sa main, et que ce ne sont pas seulement les matériaux qui font la supériorité de l'habitation, mais que cette supériorité dépend des dispositions plus ou moins
heureuses que la Science de la Vie permet à l'homme d'apporter dans l'édification de sa demeure.
De nos jours, des peuples vivent encore au sein de cette pauvreté primitive sous toutes les latitudes du globe.
Les parties méridionales de l'Amérique et de l'Afrique offrent, à mille lieues de distance, des peuples vivant sous des huttes à peu près semblables, construites de branches d'arbres, d'herbes et de terre.
Le même instinct guide l'homme d'un pôle à l'autre. Aussi trouvons-fifous au Nord les Esquimaux logés une grande partie de l'année dans des cavernes qu'ils se creusent dans la neige, ou qu'ils se bâtissent avec des blocs entassés.
Fig. 5.
Huttes de neige des Esquimaux (Amérique septentrionale).
Le sol est de neige, les murs sont de neige et le toit est de neige. C'est dans ces tristes demeures qu'habite la famille, n'ayant pour se chauffer, et pour faire cuire les aliments, qu'un feu d'huile de poisson, et pour nourriture que la chair du poisson, de Tours et du renne.
Sous ces latitudes, l'espèce humaine ne subsiste que par l'action du plus dur labeur. Toute l'existence, absorbée par les besoins de la vie physique, est fermée à tout autre progrès par les exigences de la nourriture, et par celles des vêtements que la famille doit se faire avec les peaux et les fourrures des animaux, pour se soustraire à la rigueur du froid.
Nulle accumulation de richesses n'est possible pour ces êtres : l'homme, soit par le fait de son ignorance, soit par le fait de la rigueur du climat, borne son activité à satisfaire ses besoins de chaque jour. ,
Près des pôles, l'homme ne peut consacrer son travail à édifier en vue de l'avenir : la lutte permanente des éléments est un obstacle trop grand pour ses forces.
Sous les zones tropicales, l'habitation n'a guère fait plus de progrès par des motifs contraires. Une fois l'abri construit, l'homme, trouvant en suffisance, et sans presque aucun soin, de quoi se nourrir dans les produits naturels, reste indifférent à un mieux qui le conduirait dans Ja voie du progrès.
C'est pourquoi on trouve, sous les tropiques, des huttes aussi primitives que celles que nous venons de décrire, et un état de pauvreté aussi grand chez ceux qui en font usage.
Fig. 6.
Huite en pierre, île de Pâques (Océanie).
Fig. 7.
Hulte des îles Canaries {Océan atlantique).
Partout ces réduits ne sont autres qu'un moyen de garder les enfants, et de trouver quelques instants de repos à l'abri des surprises du dehors.
Ces deux extrémités de la vie primitive sont donc un obstacle au progrès de la vie humaine, chez les uns par l'indolence dans laquelle leur permet de vivre un climat sous lequel les besoins sont trop facilement satisfaits, chez les autres par les rigueurs
de la nature contre lesquelles l'homme doit incessamment lutter.
C'est sous les zones tempérées que l'homme a trouvé le climat propre, non-seulement à exciter suffisamment ses besoins pour le pousser au travail et à l'industrie, mais aussi pour lui laisser les loisirs nécessaires au progrès de son existence par l'étude et par la pensée.
Dès que l'homme a su construire un tranchant, soit de pierre ou de métal , la hutte de troncs d'arbres, de lattis, d'herbes sèches, a été celle adoptée par toutes les peuplades pour lesquelles le bois était abondant.
Quelques perches plantées en terre, et réunies en faisceau, ont offert le moyen le plus simple d'établir un toit pour abriter la famille ou la horde.
Fig. 8.
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Huttes des Taïtiens (Ocèanie).
Ces huttes se retrouvent chez toutes les peuplades sauvages du globe, et elles sont assurément
celles que les Gaulois, nos pères, ont commencé par construire, partout où les forêts leur en offraient les moyens.
L'idée du toit véritable prit naissance dans les mêmes conditions : c'était un mode différent de planter les perches en terre et de les réunir à leur extrémité supérieure.
Hutte des Taïtiens (Océanie).
Cette construction exigeait un peu plus d'intelligence de l'usage de la hart et de l'outil tranchant.
Certaines peuplades construisent aussi leurs huttes en cerceaux : ce sont de longues perches liées ensemble, pliées en demi -cercle, et plantées en terre des deux bouts.
Fig. 10.
Hutte de i'île do Tanna (Austra lie).
Toutes ces huiles sont généralement couvertes de paille, d'herbes sèches, ou de roseaux liés au lattis qui couvre ces frêles charpentes.
Les incommodités poignantes que ces tristes demeures font incessamment sentir à leurs habitants, sont un aiguillon toujours agissant pour les stimuler à rechercher un peu de bien-être , et chaque variante de l'habitation, si l'on en étudiait le motif, témoignerait d'un effort de l'esprit humain pour apporter une amélioration dans ses conditions d'existence, afin de progresser dans la Vie.
C'est dans l'Océanie, au milieu de ses îles nombreuses, et au centre des continents où la civilisation n'a eu jusqu'ici aucun accès, que se retrouvent les habitations dont l'Europe antique fut couverte.
L'habitation primitive s'y trouve encore sous toutes ses formes : les unes sont construites en vue
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HuUe de la Louisiude (Grand Océan équinoxial).
de procurer un peu d'ombre et de fraîcheur pendant
les ardeurs des chaleurs excessives du jour ; d'autres ont pour intention de soustraire leurs habitants aux reptiles venimeux, pendant le sommeil, ou de rafraîchir, par la brise, Faire de l'habitation en l'isolant de terre, par un plancher construit de troncs d'arbres.
iMais partout la hutte n'est considérée que comme un gîte où l'on trouve un instant de repos; elle est trop imparfaite pour être considérée comme le premier instrument de bien-être dont l'homme a besoin.
Se représente-t-on ces abris enfumés, dépourvus de tout mobilier et de toute vaisselle, dans lesquels une grossière jarre de terre cuite sert à faire bouillir quelques viandes et des racines sansassaisonnement, et où le plus souvent la viande et les poissons, grillés sans art devant les charbons ardents d'un feu de bois, sont, avec les fruits sauvages, l'aliment dont la horde se nourrit.
Les peaux, des animaux sont les seules choses dont, pendant bien des siècles, l'humanité peut se faire des habits grossiers, jusqu'à ce que l'art de tisser les étoffes soit inventé. Aussi, ces habits de peau ne sont-ils mis en usage que par les peuples des zones froides et humides, ceux des zones tempérées ou chaudes restent nus.
C'est dans de semblables conditions, et dans de semblables retraites, que vivent pêle-mêle un certain nombre de familles de la tribu. Souvent des trous creusés dans le sol, à l'intérieur de ces refuges, ser-
vent à cotilenir la litière sur laquelle couchent ces malheureux. Au centre de l'habitation, est placé le foyer dont la fumée se dégage par tout l'intérieur de la hutte, et c'est au sein de cette atmosphère que doivent respirer ces groupes humains, quand le temps inclément leur interdit de faire du feu au dehors.
Les gens qui voient partout la perdition de l'espèce humaine pour le moindre changement proposé à nos habitudes de civilisation, peuvent se demander comment, quand l'espèce a dû commencer par des phases semblables à celles qui nous occupent, elle a pu se perpétuer au milieu de cette promiscuité générale ; et pourtant , c'est du milieu de tout cela que l'humanité s'est élevée à la vie industrielle et à la sociabilité présente.
Ce sujet mérite aussi la méditation des Philosophes et surtout celle des Physiologistes.