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PROGRÈS DE L'HABITATION

cevra de suite que le plan de construction des maisons et des rues serait tout différent lorsqu'il s'agirait de construire un quartier neuf.

Il n'y aurait plus de ces escaliers étroits où les entrées de logements s'entassent les unes à côté des autres sur les mêmes paliers; plus de ces couloirs sombres et sans air, avec des cuisines incommodes, des cabinets et des tuyaux de descente impossibles. Il ne s'agirait plus de réaliser, dans un espace donné, les vues plus ou moins heureuses d'un propriétaire , mais de réaliser le jlogement, dans les meilleures conditions que la science puisse concevoir , en donnant partout l'air, la lumière et l'espace nécessaires.

C'est là certainement un point essentiel qui a fait défaut dans l'érection récente des quartiers neufs des villes qu'on rebâtit. Quelques grands hôtels cependant- font exception; fondés par des sociétés, ils laissent apparaître une grande pensée architecturale : mais ce qui a été fait pour des hôtels pouvait être fait pour la création de rues entières, et c'est seulement ainsi que l'unité aurait pu se produire dans les habitations urbaines, au lieu de cette incohérence qui existe encore dans les plus beaux quartiers.

Mais c'est moins de l'habitation des villes que nous avons à nous occuper ici, que de celle à créer en vue du bien-être général, et surtout au profit des classes pauvres.

Ce que nous avons voulu établir par ce court examen des divers états de l'habitation chez les différents peuples, c'est que la mesure du bien-être dont L'homme peut jouir est proportionnée aux avantages et aux ressources dont l'habitation est entourée ; cela est si vrai que l'habitation perfectionnée des châteaux et des palais est ce qu'ambitionnent tous ceux qui veulent goûter les raffinements et les satisfactions de la vie.

L'habitation doit donc, pour répondre aux aspirations de la vie humaine, être un lieu de liberté, de calme, de paix, de tranquillité ; elle doit être entourée de tout ce qui est commode et agréable, elle doit surtout rapprocher les hommes et les unir dans une même pensée d'intérêt général.

Les faits démontrent, d'accord avec la Loi de Vie, que l'homme, dans l'isolement, est incapable de rien réaliser de durable, et qu'il ne progresse réellement que sur les points où il s'est réuni à ses semblables, où il a concentré son travail et son activité.

Mais il ne faut pas se laisser éblouir à la vue de quelques belles rues et de quelques palais : que cela nous serve, au contraire, de point de comparaison pour apprécier combien les idées de ceux qui se sont occupés des réformes à introduire dans l'habitation, au profit des masses, sont restées éloignées des véritables conceptions propres à réaliser ces réformes. L'esprit de routine et de tradition a seul servi de guide en cette matière.

Frappés des misères que renferme encore l'habitation humaine, quelques hommes aux bonnes intentions se sont occupés de la maison qu'on pouvait édifier au meilleur marché possible, et ils ont préconisé la petite maison et le petit jardin.

Ils ont certainement raison aux yeux du grand nombre, car une petite maison, un petit jardin, peuvent être l'objet des rêves de celui qui n'a rien. Mais s'agit-il ici de flatter les désirs irréfléchis de l'ignorance? Non, la question sociale nous impose la recherche de la vérité.

Au milieu des progrès modernes de la science et de l'industrie, il est nécessaire d'étudier ce qu'il convient de faire en architecture pour ériger l'habitation la plus convenable aux besoins de l'homme, dans l'intérêt de son bien-être et de l'amélioration de sa condition.

L'expérience des petites maisons et des petits jardins n'est-elle pas faite depuis l'origine du monde ? N'est-ce pas là ce que, naguère encore, le pauvre allait chercher dans les villages où l'on pouvait placer son habitation sur des communaux, dont l'administration municipale était peu soucieuse? Chacun y prenait son carré de terrain et la

maison se bâtissait par le concours gratuit des voisins; il n'y avait ni loyer à payer, ni achat à opérer, c'est ainsi que bien des hameaux se sont formés.

Qu'en est-il résulté? Rien, que la. misère; ces maisons ont toujours offert et offrent encore le spectacle de toutes les privations, de l'ignorance la plus profonde, et d'une manière de vivre qui est tout le contraire de ces rêves et de cet idéal familial que des écrivains aux bonnes intentions, sans doute, se complaisent à décrire sous des formes entraînantes pour le vulgaire, parce qu'elles flattent le préjugé et l'habitude, mais qui n'en sont pas moins dénuées de raison et de vérité.

Les prôneurs des petites maisons ne remarquent pas qu'en descendant un peu, à partir de la petite maison, on voit poindre la hutte du sauvage, mais que la condition du sauvage étant impossible dans notre civilisation, c'est la hideuse misère qui en prend la place : dans les campagnes, le mendiant en haillons possède un toit et un jardin.

Le mérite des petites maisons et des petits jardins n'existe donc que dans les livres des hommes qui n'ont fait qu'effleurer ce grave sujet. La petite maison peut avoir de l'attrait pour le Parisien qui, après avoir passé six jours de la semaine dans un bureau, ou dans le fond d'une arrière-boutique avec sa famille, sera content d'aller le dimanche respirer l'air de la campagne, mais, de besoins nés dans de semblables circonstances, il ne faut

pas induire des règles de réforme urehileelurale. Nous avons déjà traité ce sujet au chapitre X : Epaves des idées sociales, et nous avons vu que le village du Grand-Hornu et les Corons du Nord n'ont pu servir de base à un principe d'architecture de l'habitation, remplissant les conditions nécessaires à la vie sociale.

Fi g, 29.

Maisons ouvrières du Grand-Hornu et Corons du Nord.

Tout en réunissant les éléments nécessaires aux plus pressants besoins des populations ouvrières, ces habitations se prêtent peu aux améliorations successives que réclame la condition des ouvriers; elles développent, dans des proportions affaiblies, les

habitudes de la ville au lieu de celles de la campagne, mais sans permettre de pouvoir réaliser les véritables conditions du bien-être des familles et de la sociabilité des classes ouvrières.

C'est même vers les habitudes du village que les intéressés à la construction de ces maisons se sont de plus en plus rangés, parce qu'en l'absence de mesures propres à donner aux classes ouvrières une somme de bien-être, jusqu'ici inconnue pour elles, l'indépendance est le meilleur des biens dont elles désirent jouir.

Aussi, après avoir construit les maisons en ligne, comme le représente la figure qui précède, la compagnie d'Anzin, par exemple, a donné la préférence au modèle suivant :

Fie. 30.

Maisons ouvrières de la Compagnie d'Anzin.

Ce ne sont plus que des maisons deux à deux, mais ayant toujours vue devant et derrière.

Ce modèle d'habitation est moins assujetti à la police de la rue; l'habitant ayant jardin devant et derrière, n'a plus à redouter les remontrances des gardes de ville, ni les plaintes du voisin pour avoir embarrassé le trottoir ou la voie publique ; la famille n'est plus assujettie à une police aussi sévère pour les abords de sa demeure; et, en l'absence de dispositions architecturales et de mesures administratives qui rendent la demeure de l'ouvrier exempte de questions de voirie, l'habitant préfère être chez lui sans contrôle et indépendant.

Mais par cet isolement des habitations, la population se dissémine sur le sol ; les écoles , et toutes les institutions d'utilité commune, s'éloignent des habitations : ce n'est plus rien autre que le village construit à neuf.

Nous avons vu commenta Mulhouse, à Golmar, et dans d'autres centres d'industrie, on a édifié une variante des petites maisons faites longtemps auparavant en Belgique, en Angleterre et dans le Nord de la France.

<U CHAPITRE XVIII - ÉTAT SOCIAL ET HABITATION Fig. 31.

Maisons de Mulhouse.

Nous avons vu les] motifs qui ont fait, présenter ces maisons pendant quelque^temps comme une pa* nacée sociale, motifs qui, en 1867, leur ont encore valu les honneurs de l'Exposition Universelle.

Il était nécessaire de préconiser la supériorité des petites maisons, dès que l'empereur entrait en lice. Aussi les organisateurs du tournoi n'y voulurent pas recevoir de champions pourvus d'une autre arme que celle des] petites maisons; l'empereur devait avoir le grand prix. Le Familistère de Guise ne put se faire admettre à l'Exposition, ni en relief, ni en plan, ni en gravure.

Mais, dans une pensée facile à comprendre, on y

admit des maisons construites de toutes pièces, comme celles-ci :

Fio. 32.

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Maisons d'Anvers, pour ouvriers agricoles, Exposition Universelle

de 1867.

Fig.

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Maison danoise, Exposition Universelle de 1807.

De semblables demeures pourraient se concevoir s'il s'agissait d'améliorer des huttes de sauvages ;

mais présenter cela comme des modèles à imiter en vue d'améliorer la condition des classes ouvrières en Europe, c'est faire comprendre l'ignorance dans laquelle on est de la question.

Toutes ces petites maisonsne contiennent aucune innovation, ne renferment que ce qui est commun à la plus simple chaumière, ou du moins pas autre chose que ce que contiennent la plupart des maisons au village.

Les petites maisons, vendues ou louées aux ouvriers dans ces conditions, sont sans influence sur les mœurs, sur l'aisance, sur le bien-être des populations. La vie ouvrière y est celle de tous les centres d'industrie.

L'influence de l'habitation, sur la condition de l'ouvrier, est partout subordonnée au sentiment d'équité avec lequel on a plus ou moins vite travaillé à inaugurer les choses qui constituent le progrès de la vie physique, intellectuelle et morale.

C'est moins du fait des petites maisons que résultent les améliorations qu'on a pu constater, que de celui des institutions dont ces maisons ont été entourées. Lorsque ces institutions ont été absentes, les maisons d'ouvriers n'ont rien changé à l'existence habituelle des classes laborieuses.

Nous ne pouvons donc nous en occuper davantage , si ce n'est pour constater que l'économie domestique est une science à faire, et que jusqu'ici (es mots et les phrases en ont tenu la place.

N'a-t-on pas vu, en effet, accepter l'idée des logements à bon marché comme la plus rationnelle et la seule pratique, lorsqu'il s'agit des logements des classes pauvres, des ouvriers et de leur famille?

Et pourtant c'est par la pratique decette idée que jusqu'ici la misère des classes laborieuses s'est perpétuée. Qu'est-ce en effet que le logement à bon marché, sinon la masure antique ou l'habitation dans laquelle de nos jours une spéculation mesquine cherche à caser les familles aux moindres frais possibles ? Rien de ce qui peut contribuer au charme de la vie n'est prévu dans ces logements.

Que ceux-là qui veulent se rendre compte de la valeur de l'idée du bon marché en matière d'habitation ouvrière, aillent visiter les quartiers où la spéculation a bâti des maisons d'ouvriers, soit en France, soit en Angleterre, et ils verront que le bon marché, en semblable question, est la négation de tout sentiment de charité, et qu'il ne laisse place qu'à l'exercice d'un intérêt sordide.

Mais, sans nous déranger, ne trouvons-nous pas partout l'exemple de ce qu'est le logement à bon marché pour l'ouvrier ? Ce logement, n'est-ce pas celui dans lequel gisent tant de misères et de souffrances?

Que peut-on de meilleur marché que ces réduits de toute espèce, sans valeur aucune, tant aux champs qu'à la ville, et faut-il songer encore à faire des théories pour les augmenter? que ferait-on pour

égaler le chaume et la masure du pauvre villageois, et les caves ou les mansardes des vieux quartiers des villes?

Que le logement à bon marché se fasse pour héberger les animaux; mais il est temps de ne plus songer aie faire pour l'homme, il est bien assez de logements qui ne servent qu'à perpétuer les tristes habitudes de la misère ; cherchons à réformer ce milieu qui corrompt l'âme et !e corps des masses, et nous aurons fait un grand pas pour relever l'homme de son abaissement.

Que la pauvreté relative soit une des nécessités de la société humaine, soit ; la nature procède par différences en toutes choses.

Mais que la misère doive y être éternelle, c'est là une erreur accréditée qu'il faut extirper des préjugés de notre temps.

Pour résoudre le problème social du Juste Emploi de la Richesse, il ne suffit point d'augmenter le nombre, déjà trop grand, des demeures qui condamnent l'homme à la stricte possession de l'abri, par un entassement sordide de sa famille; il ne suffit point de faire pour l'ouvrier des maisonnettes composées de deux ou trois chambres, avec grenier, cave et jardinet. Non, tout cela c'est le passé de l'humanité, et cela ne correspond qu'à la possibilité bien restreinte pour la famille de trouver place pour manger et dormir. Un tel logement, presque insuffisant pour la complète satisfaction des besoins du corps,

est à plus forte raison insuffisant pour les satisfactions de l'intelligence et du cœur.

Il est vrai que le travailleur est souvent condamné à être privé même du strict nécessaire en fait d'habitation, et que les maisons ouvrières ont au moins le mérite de réunir l'indispensable. Mais est-ce bien là que se trouve l'idéal du progrès dont l'architecture soit capable en faveur des classes laborieuses, et le Capital qui est engagé de celte manière ne pourrait-il trouver un meilleur emploi dans une forme architecturale supérieure, qui serait aux petites maisons ce que la grande usine est au petit atelier?

C'est là le problème ; c'est l'établissement du bien-être accessible à tous, conformément aux Lois de la Vie ; c'est l'organisation, sur une vaste échelle, de tous les avantages domestiques, de toutes les commodités, de tous les plaisirs, et de tous les agréments nécessaires aux délassements honnêtes de la famille ; c'est l'installation, au profit de tous, des institutions nécessaires aux soins du corps, au'progrès intellectuel et moral, au développement de l'intelligence, de l'esprit et du cœur ; c'est, enfin, l'habitation ayant à côté d'elle tout ce qui est nécessaire à la Conservation, au Progrès et à l'Équilibre de la Vie Humaine, qu'il faut réaliser.

Le progrès matériel donne à l'homme les éléments de son avancement dans la vie : chaque progrès de l'homme social exige son milieu propre.

Les progrès accomplis par la Grande Industrie exigent, aujourd'hui, que l'homme crée les conditions de la vie intelligente et progressive ; il faut qu'il s'élève au bon emploi et au parfait usage de la Richesse, sans cela il n'accomplirait qu'une partie de sa mission sur la terre.

Le bon emploi et le bon usage de la Richesse exigent leur milieu spécial ; ils exigent l'invention d'une nouvelle organisation domestique, ils exigent la conception architecturale de l'habitation unitaire, pouvant donner à tous les conditions du bien-être nécessaire à la vie humaine.

Ce n'est donc pas le logement à bon marché qu'il faut créer, car le logement à bon marché est le plus onéreux pour l'homme ; ce qu'il faut édifier, c'est le logement de la véritable économie domestique, c'est l'atelier du bien-être et du bonheur humain, c'est le Palais Social enfin qu'il faut ériger au Travail, pour élever les classes ouvrières au degré de dignité etde bien-être auquel elles aspirent, et pour donner à l'usage et à l'emploi de la Richesse, créée par le Travail, une direction conforme aux Lois Primordiales de Conservation, de Progrès, et d'Harmonie de la Vie Humaine.

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