OPPOSITION ET OBSTACLES
Les critiques de la nature de celles que je viens de citer n'empêchent pas une œuvre d'avancer,
mais il en est de plus redoutables, sans être plus justifiées, ce sont celles des intérêts auxquels une fondation semblable porte ombrage.
Je m'attendais aux appréciations les plus hasardées, aux objections de toute nature, aux critiques même les plus amères sur mon entreprise ; mais je n'avais pas cru que j'aurais autant à compter avec la puissance des intérêts opposés, avec la jalousie, l'envie, et la méchanceté des hommes.
Le Familistère n'avait pour suprême pensée que la création du bien-être au profit des classes laborieuses, mais il n'en fut pas moins, aussitôt son installation, l'objet des jalousies et des rivalités les plus acharnées. Le Familistère pourvoyait aux besoins des ouvriers, créait pour eux la vie économique et plus facile, mais peu importait une œuvre entreprise au profit des travailleurs, à ceux qui spéculent sur la gêne de l'ouvrier. Pour eux, le fondateur du Familistère, qu'on aurait porté en triomphe tant qu'il ne faisait que de l'industrie et des bénéfices à son profit , n'était plus qu'un homme bon à pendre, du jour où il employait sa fortune à travailler au bien des autres, c'est-à-dire à une entreprise dans laquelle, suivant le public, il ne fallait voir qu'une concurrence faite aux commerçants et aux propriétaires de la localité, par un industriel faisant le métier d'autrui, et voulant tout accaparer.
Le loyer des maisons baissait : atteinte aux intérêts des propriétaires !
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Le pain, la viande, les légumes, l'épicerie, les boissons, la chaussure, la mercerie, les étoffes, etc., le Familistère débitait tout : atteinte aux intérêts de tous les commerçants !
Le Familistère écrasait, par sa masse et son importance, les édifices de la ville de Guise quel'administration s'enorgueillissait d'avoir fait construire : nouveau sujet d'envie, que les zélés du pouvoir ne manquaient pas de satisfaire, auprès de l'administration, par d'insidieuses calomnies à mon sujet.
Parmi les personnes qui m'entouraient, on ne comprenait que l'économie étroite, le cumul de l'argent, et la passion des propriétés en terre : l'entreprise du Familistère était bientôt considérée comme une folie, et devenait un sujet d'amères critiques intérieures, dont mes ennemis surent tirer tout le parti possible pour me nuire. La malignité publique, surexcitée par toutes ces causes, sut bientôt semer l'esprit de désunion dans mon entourage, et tourner contre moi des personnes sur l'affection desquelles je devais le plus compter.
Dès lors, pour les hommes avilis dans l'opprobre du servilisme politique, l'écrasement du Familistère et de son fondateur devint un objet de zèle incessant. Ils avaient en main, grâce aux jalousies haineuses dont j'étais victime, les moyens faciles de ' fomenter contre moi, par les voies ténébreuses propres aux époques de corruption morale et politique, les embarras les plus graves : c'est ce qui arriva, et
ce fut au milieu des tiraillements les plus douloureux, et de procès sans cesse renaissants, qu'aidé toutefois de mon seul fils, je fondai et organisai le Familistère.
Le Familistère et son fondateur calomniés, accusés et poursuivis par la haine des gens dits bien pensants, ne pouvaient manquer d'en être victimes. En l'absence des principes qui sont le fondement de la Véritable Justice et du Véritable Droit, la législation impose par-dessus tout, au magistrat, le respect de la tradition. Tel est le malheur des novateurs qu'obligés , pour donner carrière au progrès, de se mettre en contradiction avec les habitudes et les préjugés enracinés du passé, ils ont à supporter, de tous les côtés, l'opposition de leurs contemporains.
Aussi, aujourd'hui, par le fait de ceux qui ont cherché ma ruine sans pouvoir cependant y atteindre, le Familistère est obligé d'abandonner, de par la loi, à la curée des gens d'affaires, et au gaspillage de ceux qui n'ont rien fait de productif dans mon œuvre, les capitaux qui devaient revenir à ceux qui les ont créés.
Ce point indiqué, nous en laisserons la triste histoire à des temps plus favorables, et nous nous attacherons à décrire ce qui a été fait au Familistère, dans les étroites limites où j'ai pu me mouvoir.
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