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PAIEMENT DES SALAIRES

et le plus souvent le samedi. Il arrivait alors que la population tout entière des ateliers, recevant en même temps ses salaires acquis pendant une période de quinze jours, chacun était pourvu d'argent; les camarades tenaient à faire preuve de confraternité les uns à l'égard des autres, il s'ensuivait qu'après les largesses du dimanche, la réciprocité amenait les excès du lundi, et ces habitudes prenaient de telles proportions dans certains établissements, que les ateliers restaient fermés ce jour-là. Il n'arrivait à aucun chef d'industrie de s'en prendre à lui-même d'un tel état de choses, et la plupart de ceux qui voulaient y résister, ne le faisaient qu'au moyen de règlements et d'amendes sévères.

Quelques établissements voulurent remédier à ces inconvénients en ne payant que tous les mois; mais si cela diminue les occasions de désordre et de folles dépenses, les faits reprennent en intensité ce qu'ils perdent en nombre, et c'est en outre une gêne de plus pour la famille de l'ouvrier.

Un remède bien simple s'offrait pourtant de luimême, tout en respectant la liberté du travailleur. Puisque ces entraînements du lundi étaient dus surtout au paiement, fait le même jour, de sommes considérables, qui provoquaient ces réunions nombreuses dans lesquelles chacun était apte à payer son écot, il suffisait de substituer à ce paiement à la quinzaine ou au mois, les paiements en perma-

nence el de les faire les jours de travail les plus suivis.

C'est ce moyen que j'ai introduit dans mes établissements, et qui a suffi, à lui seul, pour empêcher que le lundi fût jamais un jour de chômage.

Les ouvriers sont payés tous les quinze jours, suivant un tableau de leurs noms dressé par ordre alphabétique.

Ce tableau est divisé en sections ; deux sections sont payées chaque semaine, le mardi et le vendredi.

De cette façon, chaque paie se disperse dans l'établissement tout entier, et tels qui ont reçu leur quinzaine dans un atelier se trouvent à côté de camarades qui n'ont rien touché : d'où il suit que l'ouvrier est plus disposé à rentrer dans sa famille avec ses gains, ne voulant pas faire les frais de consommation pour tous les autres. Les habitudes d'entraînement au cabaret se perdent, en ce cas, comme elles ont tendance à se contracter dans l'autre.

Un autre sujet qui, s'il n'a pas été une cause aussi visible de démoralisation dans l'atelier, a élé un motif plus puissant de scission entre ouvriers et

patrons, c'est celui des retenues et des Caisses de Secours qui en ont été la conséquence obligée.

Toute agglomération humaine exige des règles. L'atelier les rend nécessaires; ce n'est qu'au moyen d'une organisation quelconque qu'il peut s'administrer; il faut fixer les heures de travail, c'est-à-dire de l'entrée et de la sortie des ouvriers; le soin et l'emploi des matières; les conditions dans lesquelles le produit et le travail doivent être obtenus.

On conçoit, en effet, que si les ouvriers venaient sans" règle à l'atelier, l'outillage ne serait occupé qu'en partie; les frais de direction seraient plus considérables; la surveillance moins bien faite; les forces motrices ne seraient qu'incomplètement utilisées; la matière première mal employée, et le produit ne pourrait s'établir dans de bonnes conditions pour le fabricant.

De là, nécessité de la règle, nécessité de sa sanction. Les formes de l'esclavage et du servage étant abolies, le chef d'atelier n'a d'autre moyen légal de faire faire le travail que celui de conventions se traduisant en indemnités pécuniaires, d'où il suit qu'un prix est accordé pour le produit ou le travail faisant l'objet des règles de l'atelier, et que des amendes ou retenues sont imposées pour les infractions à ces règles ou pour la malfaçon du travail.

Le premier germe des difficultés du régime industriel moderne apparaît dans ces faits qui, sans grande importance au premier abord, touchent

malgré cela aux questions capitales de la Répartition.

Mais en verlu d'une loi que nous démontrerons plus tard, l'homme, en général, envisage les choses par leur aspect le plus étroit, avant de les embrasser dans leurs causes et leurs effets d'ensemble. Il les considère longtemps dans ce qu'elles ont de personnel à lui, avant de les considérer dans leurs rapports avec la collectivité. Le patron a compris le préjudice qui lui était causé, avant de comprendre l'intérêt de l'ouvrier; cela s'est produit dans tous les faits de la constitution de l'atelier, tel qu'il est aujourd'hui.

Le fabricant, voyant, dans l'infraction à la règle, un préjudice causé à la fabrique, a cru d'abord tout naturel de s'approprier le produit des amendes et des retenues.

Murmures de l'ouvrier qui, dans certains cas, voit prélever un tribut sur sa liberté, et qui, dans d'autres, comprend que si on lui retient une partie de son salaire sur un travail imparfait, on ne lui permet pas de participer aux bénéfices réalisés sur le travail bien fait.

Les chefs d'industrie ont fini par reconnaître le danger des mécontentements soulevés par les retenues faites ainsi, à leur profit, pour infractions à la règle; aussi, dans la plupart des établissements, les amendes ont- elles servi à former un fonds de secours pour les accidents et les maladies des ouvriers.

Mais le produit de ces amendes était généralement insuffisant pour subvenir aux besoins qu'on avait en vue de satisfaire; les patrons alors ont proposé et imposé des retenues sur les salaires.

Ces retenues ont augmenté les ressources des fonds à distribuer; mais, faute défaire reposer sur les principes du droit des parties intervenantes l'organisation des caisses de secours, celles-ci restèrent à l'état d'ébauches imparfaites au sein de l'atelier, sans succès et sans influence bien sensible sur la condition des ouvriers. Ceux-ci, en effet, tout en acceptant les secours dont on semble presque les gratifier, ne voient dans ces caisses que des capitaux leur appartenant, mais dont le patron dispose à peu près suivant son bon plaisir. De là, des critiques amères de la part des ouvriers, et des causes de suspicion dont les rumeurs ont chaque jour leur écho dans l'atelier contre l'administration de ces caisses.

Les amendes, quoique en apparence consenties par l'ouvrier, — par le fait de l'acceptation du travail et du règlement de l'atelier, — n'en sont pas moins considérées par lui comme le résultat d'un contrat illégal, puisqu'elles sont le sacrifice d'une partie de sa liberté, en vue d'un plus grand bénéfice sur la production, et que l'ouvrier, malgré ce sacrifice, reste étranger à la participation des bénéfices.

Quand l'ouvrier a fait son travail, il trouve de toute équité d'en recevoir le prix convenu, et il

n'acceptera jamais que pour une absence de l'atelier, par exemple, il soit passible d'une retenue commandée par le patron et surtout abandonnée à sa seule gestion.

L'ouvrier considère avec raison son salaire comme un droit auquel on ne doit pas toucher: c'est le minimum nécessaire à la vie; l'usage ne peut en être déterminé que de son consentement ; aussi une caisse de secours dont les ressources sont tirées du salaire des ouvriers ne peut être bien accueillie par eux, qu'à la condition d'être régie et administrée par les ouvriers eux-mêmes.

Nous allons plus loin, et nous disons : qu'en raison de la double interprétation donnée au système des amendes, — par le patron, qui considère l'infraction au règlement de l'atelier comme un préjudice à lui causé, — et par l'ouvrier, qui considère, au contraire, son assujettissement au règlement comme un moyen pour l'établissement de faire de plus gros bénéfices dont il n'a aucune part , il y aurait équité et prudence — réservant l'examen du droit pour plus tard — à ce que les patrons accordassent aux ouvriers une compensation de ces amendes, en abandonnant à la caisse de secours toutes les retenues faites pour malfaçon.

Tel .est le régime que j'introduisis dans la caisse de secours de mon usine.

Les ouvriers furent appelés à nommer entre eux un comité de surveillance et de direction, qu'ils

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réélisent tous les six mois. Ce comité élabore, modifie et révise les statuts, suivant les circonstances : le patron ne fait qu'exécuter les décisions du comité.

Le comité décide de l'emploi des fonds de la caisse; il surveille la liste des malades et des ayant droit ; il prescrit les mesures à prendre à leur égard.

Chaque semaine, la comptabilité lui remet le tableau :

Des cotisations encaissées, Des amendes,

Des retenues pour malfaçon, Des secours payés aux malades :

Par conséquent le débit et le crédit de la caisse, dont il peut vérifier l'exactitude quand il le juge convenable.

Dans ces conditions, les caisses de secours sont débarrassées de ces causes de récriminations, malheureusement trop souvent fondées, lorsqu'elles sont gérées sous le régime autoritaire du patron, car, quelle que soit la bonne volonté d'un chef d'industrie, il ne peut descendre à tous les menus détails dont une caisse de secours doit véritablement être l'objet; et si, en principe, le droit de gérer ces caisses est contestable pour le patron, à plus forte raison doit-il s'abstenir d'en confier l'administration à des subalternes, et de la refuser à ceux qui les alimentent de leurs salaires.

Les ouvriers gérant leurs intérêts par la voie de mandataires dont ils ont le libre choix, les causes de suspicion et de mécontentement disparaissent. S'ils ont à se plaindre de leur commission administrative, ils la changent et en nomment une autre; et comme la comptabilité de l'usine n'intervient dans la gestion des intérêts des sociétaires que pour exécuter leurs décisions, son intervention est considérée comme un service dont la masse ouvrière lui est reconnaissante.

Pourtant, ce ne sont là que des mesures de simple équité, et profitant plus au chef d'industrie lui-même, que les habitudes d'omnipotence traditionnelle léguées par le passé à ceux qui ont succédé aux pouvoirs féodaux.

Ce n'est donc pas à titre de solution que ces questions sont abordées ici, mais comme indication de simples palliatifs et d'exemples, qui n'ont d'autre but que de démontrer combien notre organisation industrielle est en défaut. La démoralisation et la misère des classes ouvrières de centres considérables d'industrie, ne tiennent, le plus souvent, qu'à ce fait, que des expédients de cette nature sont encore négligés.

L'organisation du travail est à son berceau, le problème en a été malheureusement trop peu étudié; l'heure est venue où tous les amis de l'humanité doivent s'enquérir des mesures et des règles propres à effacer la servitude et les douleurs dont

le travail a été accablé, afin d'y substituer la liberté et les éléments de charme qui doivent entourer cette fonction supérieure de l'homme à l'égard de la nature et de ses semblables.

Rien n'est à dédaigner dans ce difficile problème de l'accord des principes et des intérêts; les solutions pratiques ont toutes leur importance, lorsqu'il s'agit de concilier le travail avec la liberté; et il serait heureux que le cercle dans lequel l'expérience peut à peine se mouvoir, fût agrandi et débarrassé des obstacles que la routine, les préjugés et la loi elle-même lui créent à chaque pas.

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