ARISTOCRATIE INDUSTRIELLE
On n'a pas encore assez compris que le travail est la moitié de la vie humaine, et qu'il faut, pour que la liberté soit effective, ne pas se contenter d'avoir brisé les constitutions féodales et serviles, mais en faire disparaître les formes et les traces : il ne faut pas, qu'à l'aide du salaire, une féodalité nouvelle se reconstitue et trouve la possibilité de ne laisser aux masses que le strict nécessaire, en gardant pour elle tous les plus purs produits du travail, pour les engloutir dans les somptuosités et les voluptés des Babylones nouvelles 1
Il est temps de se demander si ceux qui créent la richesse n'ont aucun droit aux bienfaits et aux splendeurs qu'elle procure, et si ce droit reconnu, il n'en résulte pas pour tous le devoir d'employer davantage la richesse au profit des populations qui la produisent.
La richesse est le sang des nations : il y a congestion si tout se porte sur un point du corps social, et atrophie ou paralysie pour les membres qui en Sont privés.
Mais il y a, par-dessus tout, le droit individuel universellement sacrifié si la richesse est injuste-
ment répartie, et c'est ce droit que- la Révolution française a voulu reconquérir. Il ne faut pas renouveler les situations si l'on ne veut pas renouveler les catastrophes.
Si le luxe des anciennes cours et de la noblesse qui ont précédé la Révolution française, a suffi pour réduire la nation aux extrémités de la revendication violente de ses droits, n'est-il pas possible qu'aujourd'hui les richesses accumulées de la finance et de l'industrie autour d'un pouvoir qui les concentre, ne nous conduisent à des extrémités semblables?
C'est ce qu'une politique prévoyante permet d'entrevoir, mais que peut-elle pour arrêter et empêcher cet afflux pléthorique de la richesse sociale, qui menace de paralyser les nations?
Rien, que l'emploi de révulsifs désespérés, si la sagesse ne vient dans les conseils du gouvernement donner à l'idée démocratique un nouvel essor, et porter sur le peuple une attention maternelle, capable de nous donner assez de liberté pour diriger l'esprit public vers les réformes sociales, et arrêter ainsi l'entraînement de la richesse vers un luxe sans but utile au bien du peuple.
Qu'on ne croie pas que nous supposions aux masses ouvrières l'intelligence du droit, fondée sur la compréhension de la loi naturelle de justice. Non assurément, elles ne possèdent pas plus cette connaissance que ne la possèdent ceux qui violent le droit; mais ce que nous croyons, c'est que les masses ont le sentiment inébranlable de ce droit, et qu'à défaut de notions véritables, elles peuvent tomber dans de graves égarements, en revendiquant son application. 11 serait donc sage et prudent d'éviter cette revendication en la devançant.
Les classes qui possèdent, les classes financières et industrielles, peuvent seules prendre l'initiative de cet acte de prudence et de sagesse ; le ferontelles9 Et si elles continuent à s'abuser sur le gouvernement et la direction des sociétés, ne continueront-elles pas à s'abuser sur la direction et le gouvernement de l'industrie et du travail?
C'est là l'écueil que je voudrais voir éviter en cherchant les moyens d'effacer les traces de servitude dont le travail est encore entaché, pour leur substituer les conditions pratiques de la liberté et de l'indépendance du travailleur.
On a, jusqu'ici, trop peu tenu compte du rôle important que joue l'organisation des rapports matériels dans les actes humains. Les faits les plus simples en apparenee exercent souvent une influence considérable dans la société, et au lieu de s'étudier à la répression des désordres, une seule mesure intelligente peut suffire à les prévenir et à régulariser le courant qui, entravé, devait les produire.
L'idée démocratique est donc devenue solidaire des libertés sociales comme des libertés politiques. Le peuple aujourd'hui, c'est la nation tout entière; la pensée sociale n'admet plus de fonctions serviles : tout travailleur est citoyen, et ceux-là qui rêvent la liberté des républiques antiques ou modernes, avec leurs castes, leurs ilotes et leurs esclaves déguisés sous une nouvelle forme de misère, sont des hypocrites de la liberté.
La véritable démocratie est inséparable de l'idée de fraternité.
L'idée démocratique est le principe des réformes sociales, après avoir été celui des réformes politiques.
C'est ainsi que pendant les premières années de ma carrière industrielle, la destinée des sociétés m'apparaissait soumise à la double action des réformes politiques et des réformes sociales, voies différentes d'une même cause.
Mon passé et ma position sociale ne me donnaient
aucune influence sur les premières, mais ma position industrielle ne tarda pas à me laisser entrevoir que je pouvais aspirer à exercer un jour une certaine action sur les secondes; à ce titre, et sans doute par la nature de mes tendances et de mon caractère, les questions sociales furent d'abord l'objet de ma prédilection.
C'est dans cette situation qu'à partir de 1840, je me préoccupai de l'étude des moyens de concilier les développements et les progrès de la grande industrie, avec un progrès réalisant le bien-être des classes ouvrières, en même temps que leur amélioration physique, intellectuelle et morale, au lieu de réaliser des centres populeux de misère et de démoralisation.
Les événements de 1848, et ensuite le 2 décembre, vinrent m'arrêter dans les plans et dans les projets que j'avais alors conçus!