E SAINT- SIMONISME
Parmi les diverses écoles qui ont, dans ce siècle, attiré l'attention publique, l'école Saint-Simonienne a éle la transition des idées politiques aux idées sociales ; mais cette école, plus ardente en aspirations vers le progrès, que féconde en conceptions pour le réaliser, a tristement échoué contre les écueils d'une pratique impossible.
Saint-Simon ne peut réellement être classé parmi les socialistes contemporains; c'est à la forme du gouvernement que ses écrits se rattachent; ses idées de réforme et de progrès ne sont que des plans politiques, dépourvus de toute règle et de tout guide dans leur application; aussi ses propres disciples se sont-ils divisés, et n'ont-ils pu faire sortir des écrits du maître une doctrine commune.
Le mérite de Saint-Simon est d'avoir constam-
TENDANCES POLITIQUES ET SOCIALES 5l
ment soutenu cette idée, que l'organisation politique des nations doit être solidaire de l'organisation sociale, et que toute réforme politique doit avoir le bonheur du peuple pour but.
A ce titre, Saint-Simon est un des hommes qui ont contribué le plus puissamment à faire comprendre que ,tout mouvement politique se bornant à de simples changements de dynasties ou de personnes, constitue une politique stérile. Il a constamment affirmé que c'était dans la modification des lois et des institutions qu'il fallait chercher les moyens du progrès.
Dans les écrits de Saint-Simon, l'idée principale qui domine, c'est la reconstitution du Régime Autoritaire sur de nouvelles bases.
Il demande que la Direction politique, religieuse et administrative soit donnée aux Savants, aux Artistes et aux Industriels; il veut que la science et la capacité soient seules appelées dans les conseils du gouvernement, à la direction des affaires publiques et à la direction des affaires de l'industrie.
Il croît que ces corps d'élite seront capables de réaliser la meilleure organisation possible des sociétés.
Mais par quel moyen? sur quelle base?d,après quel plan?
Il le laisse à découvrir.
On trouve bien dans ses écrits quelques affirmations comme celles-ci :
« Les intérêts généraux de la société, tant sous « les rapports physiques que sous les rapports mo- « raux, doivent être dirigés par les hommes dont « les capacités sont les plus générales et les plus « positives, d
« La meilleure organisation sociale est celle qui « rend la condition des hommes composant la ma- « jorité de la société la plus heureuse possible, en « lui procurant le plus de moyens et de facilités « pour satisfaire ses premiers besoins. »
Il signale bien qu'il y a urgence à procéder à l'établissement d'institutions ayant pour objet l'accroissement du bien-être et l'amélioration intellectuelle, morale et physique de la classe la plus nombreuse ;
Il affirme que le précepte :
« Ne faites pas à autrui ce que vous ne vous voudriez pas qu'il vous fît, » est susceptible d'applications tout à fait neuves et infiniment plus précises; mais ces applications, il ne les indique pas.
Dépareilles aspirations sont incomplètes; il ne suffit pas de dire que le bien est à faire, il faut en enseigner les moyens, et c'est ce que Saint-Simon ne fait pas.
Nulle part, il ne s'attache à déterminer un régime nouveau qui puisse donner au peuple le bien-être dont il le voudrait voir pourvu. Il ne semble même
pas entrevoir la distance sociale qui sépare le chef d'industrie de l'ouvrier.
Ce n'est que par échappée que Saint-Simon s'occupe d'économie sociale. Son esprit est sans cesse en peine de convaincre les rois, les philanthropes, les savants, les industriels, de la nécessité d'un remaniement politique.
Ses écrits sont des appels à toutes les puissances de la terre pour l'aider à l'application des réformes gouvernementales qu'il entrevoit.
Saint-Simon tend surtout à démontrer que la sève et la vie des nations se trouvant dans le savoir et la capacité, les sociétés ne tirent le plus souvent aucun profit de ceux qui occupent les places et les emplois publics, parce que les ignorants et les incapables y sont admis.
Il sape ainsi le principe d'hérédité des pouvoirs constitués par l'héritage ou par la faveur, et pourtant il s'appuie sur la royauté dans ses plans de réforme.
Saint-Simon est l'organe du fait avant tout, jamais il ne .s'élève à la hauteur du principe. C'est l'esprit précurseur de réformes générales, s'attaquant aux vices inhérents à la tradition et à l'ignorance des pouvoirs passés, montrant inévitable la transformation des pouvoirs présents, mais ne levant pas le voile qui cache la règle inflexible de morale politique et sociale qui doit servir de guide,
dans la conception des voies et moyens de cette transformation.
Malgré cela, Saint-Simon planta des jalons dans les directions de l'avenir en demandant la réforme politique et religieuse; en attribuant aux savants le Pouvoir Spirituel, aux industriels le Pouvoir Temporel; en disant que la Société doit être organisée pour l'avantage du plus grand nombre, et en assignant aux pouvoirs publics les directions suivantes :
« Améliorer le soi,
« Protéger la science,
« Instruire le peuple,
« Procurer du travail aux ouvriers,
« Accroître la considération des hommes utiles,
« Constituer le gouvernement le meilleur marché possible. »
Ce sont là, certainement, les tendances d'un esprit inspiré par l'amour de l'humanité, mais cela ne constitue pas encore le principe lumineux qui doit éclairer d'un nouveau jour les sciences politiques et sociales.
Saint-Simon n'a même pas de théorie, ses idées sont à l'état d'ébauche : c'est un levain pour l'avenir des idées politiques, mais ce n'est pas la lumière attendue, ce n'est pas la science.
La science étudie d'abord les lois qui régissent la matière dont elle s'occupe, et une fois pénétrée de ces lois, elle dresse ses plans d'exécution confor-
mément aux règles qui découlent des lois ellesmêmes, et, dans des études ainsi faites, l'application est conforme aux prévisions établies.
Saint-Simon ne découvre donc ni la loi morale politique, ni la loi morale sociale, pas plus qu'il ne découvre la loi morale de l'individu.
Ce précepte qu'il renouvelle :
Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qui vous fût fait ; Et cette maxime :
La société doit être organisée pour l'avantage du plus grand nombre sont, comme tant d'autres, des rayons de lumière émanant de la loi morale universelle, mais ne sont pas la Loi.
Il ne suffit pas de dire qu'il faut s'aimer et s'entr'aider comme des frères; la fraternité a son milieu nécessaire. Quand, de nos jours encore, on range les hommes en colonnes serrées, les armes à la main, pour se détruire les uns les autres, c'est la haine et la guerre qu'on entretient parmi eux, et non le dévouement et l'amour qu'on éveille dans leurs cœurs.
Les lois de la Fraternité, de la Justice et de l'Amour ne peuvent recevoir leur application que dans le milieu qui leur est propre.
Je me rappelle avoir entendu, étant ouvrier, circuler dans les ateliers de Paris ces aphorismes saintsimoniens :
A chacun suivant sa capacité,
A chaque capacité suivant ses œuvres,
A chacun suivant ses besoins.
Mais ces aphorismes ne comportaient en aucune façon la règle d'une répartition équitable; ils n'étaient que l'expression de justes aspirations, venant fort à propos tempérer un Communisme Égalitaire alors en vogue.
Ils étaient un stimulant des idées propres à diriger les esprits vers la recherche et l'application de la justice distributive, mais j'avais besoin de données plus positives et plus arrêtées : je désirais la formule applicable de ces aphorismes. J'en cherchais les voies pratiques. C'était dans le domaine des faits de la vie usuelle que je désirais trouver cette formule, et, à mes yeux, elle devait dériver d'une loi morale dont je ne voyais ni démonstration ni trace dans le Saint-Simonisme.
Avec quelle impatience, je m'en souviens, j'attendis le jour d'un sermon dans lequel l'abbé Chatel avait promis de traiter la question du Bien et du Mal ! Avec quel empressement, aussitôt ma journée de travail finie, je courus du haut du faubourg Saint-Antoine au faubourg Saint-Denis, dans l'espoir de l'entendre résoudre cette profonde énigme.-
0 désillusion I l'abbé Chatel parla de la philosophie, de la vertu des grands hommes, et je sortis de l'église catholique française avec le cerveau aussi affamé de la solution du bien et du mal que mon estomac Tétait de mon souper. Je retournai au fau-
bourg Saint-Antoine, le long des boulevards, en mangeant des marrons pour donner un aliment au corps, en attendant l'aliment de l'esprit que je ne pouvais trouver.
Combien l'idée est lente à germer dans l'esprit des hommes 1 II m'a fallu vingt-cinq ans pour trouver cette formule si simple du Bien et du Mal, et ensuite dix ans de méditation pour en comprendre la mise en pratique.