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LE COMMUNISME

Le Communisme est l'idée la plus accessible au grand nombre de ceux qui ont souffert et souffrent encore de l'oubli social dont la société est coupable envers eux ; mais résout-il ces questions de justice distributive, de répartition des fruits du travail, d'équité sociale,kque le Saint-Simonisme a laissées dans l'ombre la plus complète?

Sur la question de Répartition, l'idée communiste est plus explicite, elle aborde le problème ; mais si le progrès social doit effacer l'oppression et l'arbitraire dans les relations humaines pour y substituer la justice et la liberté, l'idée communiste ne répond pas aux conditions de ce problème.

L'idée communiste naît d'un sentiment de réaction contre l'abus des jouissances, à la vue des privations du nécessaire. C'est la Protestation du Travail,

irrité de l'Injuste Répartition des fruits de la Production.

Mais la haine du mal n'est pas toujours la science du bien, et c'est là que se trouvent les défauts du Communisme.

Procédant du sentiment, il condamne les faits accomplis et ceux qui s'accomplissent encore, mais que proclame-t-il pour remède? Un régime d'Égalité factice, étranger aux principes que la nature consacre dans toutes ses œuvres.

Partant d'une idée absolue, l'idée communiste se met immédiatement en contradiction avec la réalité des faits, et en arrive aux conséquences les plus opposées à la liberté individuelle, cet élément indispensable du bonheur de l'homme.

Le Communisme, par l'étroitesse de sa formule, bannit la science de ses théories; il n'est plus besoin de se livrer à la recherche des lois de la nature pour découvrir quelle a été la volonté du Créateur, lorsqu'il a créé cette variété et cette diversité d'aptitudes parmi les hommes. La communauté étant admise quand même comme règle sociale, il faut, une fois cette règle posée, que les conséquences en découlent : aussi l'idée communiste a-t-elle conduit ses maîtres à de graves erreurs philosophiques.

La communauté n'étant imaginée par eux que pour faire le bonheur de l'homme, il faut, de toute nécessité, que la nature de l'homme soit conforme à ce principe; aussi, suivant la logique de leur

donnée première, les communistes posent l'Égalité parmi les hommes comme un fait naturel qui les conduit aux déductions suivantes :

« Les hommes naissent tous égaux en droits et en « devoirs ;

« Le talent et le génie sont le résultat de l'éduca- « tion que donne la société ;

« La nature a donné aux hommes le même désir « d'être heureux, le même droit à l'existence et au « bonheur. »

Ce sont là des affirmations contraires aux faits et aux vérités naturelles dont elles ont le grave tort de ne tenir aucun compte.

La nature varie à l'infini ses formules parmi les hommes comme elle les varie dans toutes ses créations.

Ne naît-il pas des enfants parfaitement conformés de corps, aux complexions robustes et fortes, présageant la santé et la vigueur ; comme il naît des hommes doués de génie et d'aptitudes exceptionnelles, chez lesquels l'esprit doit faire rayonner l'intelligence dans tous les actes de leur vie?

Mais à côlé de ceux-là, ne naît-il pas aussi des hommes faibles d'esprit et d'intelligence, incapables et inhabiles, quelle que soit l'éducation qui leur ait été prodiguée; comme il naît des enfants d'une organisation délicate, au corps faible et débile, quelquefois déformé, et pour lesquels les soins ne sont qu'un moyen de traverser l'existence avec moins de peines?

Si les hommes naissaient égaux, comme le veut le principe communiste, pourquoi la communauté aurait-elle des directeurs? L'égalité du savoir et des vertus s'opposerait à ce qu'elle fit choix des plus capables; car discerner la capacité chez les uns et l'incapacité chez les autres, ce n'est plus de l'égalité, et ce n'est plus de la communauté, — puisque les uns ordonnent et que les autres obéissent.

La vie humaine est autre chose que matière, et pour que la communauté et l'égalité fussent un principe vrai, il ne faudrait pas seulement qu'elles existassent dans les faits matériels, elles devraient aussi exister dans les faits intellectuels et moraux.

La nature n'a nullement consacré le principe égalitaire parmi les êtres, parce que les êtres ont chacun des mérites déjà acquis avant leur entrée dans la vie, et qu'elle doit pourvoir à la manifestation de ces mérites. Les hommes ne naissent donc pas égaux en droits et en devoirs ; celui-là a plus , de droits à exercer dont l'intelligence et la capacité lui permettent d'embrasser davantage dans la société; mais, en revanche, il a aussi plus de devoirs à remplir pour se rendre utile à ses semblables dans la mesure de ses forces.

11 faut ne pas avoir étudié la nature humaine, il faut ne pas s'être occupé des hommes dès leur enfance, pour n'avoir pas apprécié les différences qui existent entre eux, autant dans la constitution in-

time de leurs forces physiques que dans les dispositions de leur intelligence.

Non, tous les hommes n'ont pas le désir d'être heureux de la même façon ; tous désirent le bonheur, mais ils le désirent par des moyens appropriés aux besoins de leur être, et non par des moyens assujettis aux convenances de la Règle.

C'est pourtant là l'écueil que ne peut éviter le Communisme, car le Communisme c'est le régime égalitaire. Sans le régime égalitaire, le Communisme n'existe pas, car l'Association, la Participation ou la Proportionnalité apparaissent alors sous une forme quelconque ; aussi l'idée communiste conduit-elle à d'étranges propositions comme celles-ci :

« La constitution et les lois règlent tout ce qui « concerne la personne, les actions, les biens, la « nourriture, le vêtement, le logement, l'éducation, « le travail et même les plaisirs ;

« Les aliments sont réglés par la loi et prohibés « par elle, ainsi que le nombre des repas, leur temps, « leur durée, le nombre des mets, leur espèce et leur « ordre de service;

« Tous sont vêtus, nourris et logés de même: c'est « la république qui fait cultiver et produire tous les « aliments;

« La loi détermine les métiers et professions exerce cables et lous les produits à fabriquer; aucune « autre industrie n'est enseignée ni tolérée, comme « aucune autre fabrication n'est permise;

a Toutes les maisons sont sur le même modèle ;

« La loi détermine le nombre et le modèle de tous « les objets qui doivent composer le mobilier de « chaque maison ou de chaque famille ; ils sont fabri- « qués et fournis par ordre du gouvernement. »

Ce ne sont pas les arguments que l'idée communiste fait valoir contre les faits sociaux qui permettent de condamner cette idée; ce ne sont pas les abus ni les injustices qu'elle signale dans une répartition qui n'accorde presque rien à ceux qui font tout, et presque tout à ceux qui ne font rien, qui paraissent manquer de fondement. Ce qui rend impossible l'idée communiste, c'est le sacrifice obligé de la liberté individuelle, c'est ce niveau égalitaire indiqué comme remède social, et qui plongerait au contraire la Société dans un mal plus grand que celui que le Communisme a prétendu pouvoir effacer.

C'est en faisant appel' à l'égalité, à la justice et à la fraternité, que le Communisme a prétendu édifier; mais il n'a défini le principe, ni de l'égalité, ni de la fraternité, ni de la justice, de sorte que ces mots ne peuvent justifier les graves erreurs sous l'empire desquelles l'idée communiste sacrifie les conditions essentielles de la Véritable Égalité, de la Véritable Justice et de la Véritable Fraternité.

L'idée communiste part de ce principe que toutes les créatures humaines ont droit aux mêmes biens dans ce monde, et elle se refuse à voir que la na-

ture se dresse immédiatement en face de cet arrêt avec les différences de fonctions, les inégalités de science, d'aptitudes, de force, de courage, de volonté, de besoins, de santé et d'âge.

Le bonheur pour tous, voilà ce que la nature commande aux hommes de chercher, mais pour cela la société doit donner à chacun des satisfac-, tions conformes à ses besoins : le Communisme implique au contraire une règle uniforme, et pour échapper à la tyrannie et aux injustices de l'individualisme, il sacrifie l'individu à la masse.

La société communiste ne peut exister qu'à la condition d'assujettir chacun au régime qu'elle prescrit. Dès lors l'individu ne relève plus de lui-même, mais de la règle commune : sa liberté est anéantie.

L'industrie varie ses produits sous toutes les formes, en toutes sortes de matières : la communauté peut-elle les accepter indifféremment?

Ne pas les recevoir paraît bien difficile quand la nature elle-même varie ses produits ; et les accepter, c'est se heurter à d'inextricables difficultés.

Qui portera la soie? qui portera le velours? qui portera la laine? qui portera le coton? Qui, le rouge, le bleu, le jaune, le violet, le vert, l'orangé? Qui usera les meubles à différents degrés de fini et d'élégance? etc. — Questions qui se renouvellent, non-seulement pour tout ce que l'activité humaine peut produire, mais aussi pour tout ce que produit la nature.

Qui consommera les plus beaux et les meilleurs fruits, les primeurs et les viandes les plus délicates? Quelle sera la règle de leur répartition?

Le Communisme se heurte à ces difficultés sans autres solutions que des solutions arbitraires.

La Règle communiste peut s'appliquer à des communautés, à des corporations d'individus vivant au milieu de sociétés nombreuses, car la corporation peut, dans ce cas, procurer à tous ses membres même table , même vêtement , même logement, parce qu'elle peut demander à la société extérieure ce dont elle a besoin et lui laisser ce dont elle veut se passer : les communautés monastiques et religieuses sont dans ce cas.

Mais le Communisme n'a pu recevoir des applications plus générales que chez les peuples vivant dans l'austérité de la pauvreté primitive, et surtout chez ceux qu'un intérêt de défense ou de conservation tenait unis sous le régime de la guerre à la ration du soldat : alors le Communisme, c'est la règle militaire appliquée à l'universalité des citoyens, et encore les chefs savent -ils bien s'y soustraire.

Le Communisme, avons-nous dit, est une réaction contre les abus d'une répartition trop inégale des fruits du travail. C'est l'équilibre de l'équité rompu en sens inverse des abus qui ont existé jusqu'ici ; c'est le Despotisme Collectif s'imposant à tous les individus.

Que devient l'égalité devant la protection sociale, sous un régime qui règle les parts de chacun, et ne respecte rien des inégalités établies par la nature ? Ceci est la condamnation du système, car c'est la volonté de l'homme s'imposant à l'homme.

La véritable égalité ne consiste pas à donner à chacun une part égale, mais à donner à chacun une part proportionnée à ses besoins. La véritable égalité, c'est l'égalité dans le contentement; alors ce n'est plus la communauté : c'est la proportionnalité, c'est l'association.

L'ordre véritable doit se fonder sur la liberté et sur l'accord des besoins naturels de la créature humaine, avec la diversité des productions de la nature, du génie et du travail de l'homme.

La science sociale ne sera constituée qu'après avoir découvert les règles de cet accord.

Mais on conçoit que ne comportant en lui-même, pour être compris, aucune étude philosophique et sociale, le Communisme soit facilement admis et justifié, chez les esprits qui n'ont eu qu'à souffrir en présence de la répartition des biens de ce monde.

Pour ceux-là qui souffrent, quel principe d'organisation sociale pourrait être aussi inique que celui dont ils subissent les effets ?

Ceux-là dont les besoins ont toujours été salisfaits et qui n'ont jamais songé aux souffrances des autres, peuvent ne pas comprendre qu'Icarie ou

Utopie pussent apparaître comme le séjour du bonheur, et que l'idée communiste pût être regardée comme la plus juste par ceux qui, ressentant les abus du système actuel sans en avoir étudié la cause, n'ont pu concevoir d'autre remède social au malheur dont ils sont accablés.

La loi morale que nous cherchons dans les divers systèmes socialistes et politiques n'apparaît donc pas dans le Communisme.

On y voit le désir de réaliser la justice dans l'humanité, mais par des moyens empiriques, tandis qu'il faut remonter aux lois naturelles des besoins propres à l'existence humaine. C'est par l'application de ces lois seules que la justice peut s'introduire dans les rapports sociaux, et c'est là ce que le Communisme met complètement en oubli.

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