CHAPITRE HUITIÈME
Nous avons vu Saint-Simon signalant le travail comme devant occuper le premier rang dans la société moderne, demandant sa glorification à toutes les puissances du jour, et réclamant justice et attention pour lui.
Ce sont là les plus beaux titres de Saint-Simon à la reconnaissance de la postérité.
Dans le même temps, Robert Owen préconisait et expérimentait en Amérique l'idée communiste que Cabet, un peu plus tard, présentait en France comme remède à la distribution abusive des richesses.
Nous avons rapidement signalé l'insuffisance de ces doctrines pour la solution des problèmes sociaux qu'elles mettent en évidence.
C'est à la même époque que Charles Fourier
élaborait de son côté le plus vaste système qui soit jamais sorti du cerveau d'un homme.
Nous ne saurions nous défendre d'une certaine appréhension au moment d'aborder l'examen de ce système ; nous savons combien il est de bon ton aujourd'hui, pour un grand nombre d'esprits, de se montrer sceptiques sur tout ce qui n'est pas du domaine courant des idées reçues. Le mot d'Association, que le nom de Fourier rappelle pour tout lecteur, est bien aujourd'hui dans toutes les bouches ; mais les hommes qui possèdent la notion d'association du capital et du travail, sont rares, même parmi ceux qui se donnent la mission de diriger le mouvement socialiste.
Le problème social est plus complexe que beaucoup d'hommes ne le pensent; et ceux-là qui se jettent dans la mêlée des idées avec la prétention d'y apporter des solutions improvisées , sont loin, bien loin, de savoir tout ce qu'exigent les réformes sérieuses et véritables.
Une idée les domine, et souvent cette idée n'est qu'un point des mille côtés du problème dont vous ne pouvez leur montrer l'ensemble, sans que la confusion se fasse dans leur esprit , et le doute leur paraît alors plus simple à mettre en pratique qu'une étude sérieuse par laquelle la vérité se dévoilerait à eux. C'est l'effet que je crains de produire sur l'esprit du lecteur, même en n'examinant que le côté pratique qui ressort de la théorie de Fourier.
Beaucoup d'hommes sont désireux de voir améliorer l'état de la société présente ; mais, sans foi dans aucun principe, ils vont à l'aventure, espérant que l'ordre sortira du chaos, sans que l'intelligence en ait cherché, préparé et déterminé les moyens.
Erreur. L'ordre est un fait du travail de l'esprit ; la société ne se réformera que par la science acquise des lois véritables du progrès social.
Il faut que la Synthèse Sociale se fasse pour que les idées utiles reçoivent leur application. Ce n'est donc pas parce que le système de Fourier se présente large en promesses, qu'il faudrait en repousser l'examen ; mieux vaut au contraire puiser à une mine abondante que de s'arrêter à de maigres filons : en jetant un riche minerai au creuset de l'expérience, le métal pur sort plus facilement des épreuves.
L'aperçu que nous allons faire ne sera pas un exposé des doctrines que nous examinerons : nous ne ferons que rechercher les principes et les données qui se dégagent de ces doctrines, comme point d'appui à celles que nous voulons produire ensuite.
Nous réservons même complètement notre jugement sur le système passionnel de Fourier, et nous différons avec lui sur les moyens d'application du principe d'association. Mais, malgré cela, nous n'en reconnaissons pas moins que ses vues sont générale-
ment dignes d'études et de méditations , et qu'elles sont l'œuvre d'un puissant génie.
La théorie de Fourier comprend deux aspects principaux:
L'un embrasse les questions d'économie sociale, par conséquent tout ce qui se rattache à la production, à la répartition et à la consommation de la richesse : C'est celui qui fera surtout l'objet de notre attention ;
L'autre embrasse l'étude de l'homme, ou la recherche de l'accord entre ses passions, ses facultés et le but social de sa destinée : C'est là le côté psychologique, psychique ou moral de sa théorie, que nous ne ferons qu'efïleurer.
Plus large dans ses vues que tous ceux qui jus- 'qu'à lui s'étaient occupés du problème social, Fourier fait un tout inséparable du progrès , du bienêtre et de la liberté. Au nom de ces perpétuelles aspirations de l'homme, il fait la théorie du bonheur de tous. Il établit que le bonheur est le but social de l'espèce, et il expose l'organisation d'un ordre nouveau, donnant satisfaction à toutes les tendances individuelles, sans privilège d'âges, de sexes, de castes, ni de classes,
Il ressort de ce premier point, que bien des critiques se sont trompés, en imputant à Fourier l'idée du sacrifice de la liberté de l'individu au bien de la masse ; nul, au contraire, n'a élevé à un plus haut
degré le respect absolu de la liberté de l'homme et de toutes ses tendances natives.
Persuadé qu'il n'y a pas de bonheur pour l'être humain en dehors des satisfactions et du juste emploi de ses facultés physiques, intellectuelles et morales, il s'attache à chercher l'ordre social qu'il juge le plus conforme aux besoins de la nature humaine.
La solution de ce problème ne peut surgir, suivant lui, de conceptions arbitraires, mais de lois naturelles que nous devons découvrir , étudier et appliquer.
Abandonnant les vagues régions où se maintiennent les économistes politiques, il n'a pas craint d'aborder les questions plus utiles du travail et de la vie domestique, et de chercher, dans les besoins naturels de l'homme, les lois de justice et de liberté dont il a voulu faire la base de sa théorie.
La consommation, la production et la répartition sont les faits nécessaires de l'existence de l'homme et de la société.
Travailler, recueillir les fruits du travail, en faire usage : telles sont en effet les principales fonctions /de la vie humaine et de la vie sociale.
En conséquence, Fourier recherche quels sont les moyens par lesquels l'Individu et la Société peuvent arriver à organiser le travail et la production, à satisfaire aux besoins de la consommation et à introduire la justice dans la répartition du travail et de ses produits parmi les hommes.
L'Association du Travail, du Capital et du Talent est le moyen et le principe social qu'il propose, c'est la base des principes économiques qu'il met en lumière; et, sur ce point, on peut affirmer que nul n'a vu aussi profondément que lui dans ce mode d'organisation sociale.
En unissant les facultés humaines en un seul faisceau, sous le régime de l'Association, il en fait surgir le plan d'un nouvel état social reposant sur l'Ordre, la Justice et la Liberté.
L'homme ne peut plus exploiter l'homme. Les forces et les facultés de tous concourent à un but commun : le bien-être général ; les efforts de chacun reçoivent leur récompense individuelle, et l'antagonisme disparaît pour faire place à l'émulation productive.
La théorie de Fourier circonscrit son action à l'organisation du travail dans la commune, et laisse de côté les questions politiques sur lesquelles elle n'agit que par l'influence de la nouvelle organisation économique qu'elle constitue.
Fourier a proclamé en économie sociale une vérité encore trop incomprise, c'est que l'Association renferme la Solution de presque toutes les difficultés de la société présente.
L'Association est l'évolution nécessaire des sociétés qui, après avoir aboli l'esclavage et le servage, reposent encore sur la subordination du travail au capital.
L'Association est le principe qui effacera ces restes de servitude perpétués dans la société moderne sous la forme du salaire, malgré l'évolution de genèse sociale accomplie par la Révolution française.
Mais, pour inaugurer le règne de la justice et de la liberté que doit réaliser l'association du capital et du travail, pour remplacer l'arbitraire du salaire par un droit de participation proportionnel au concours que le travail apporte dans l'œuvre de la production, il faut découvrir le principe et les règles de la RÉPARTITION ÉQUITARLE des fruits du travail; c'est là ce que Fourier aura la gloire d'avoir cherché le premier.
Il a donné aux questions d'économie sociale un cachet de grandeur qui leur assure une suprématie prochaine sur les questions politiques.
Ses données sur l'Association renferment, à elles seules, toute une révélation sociale dont aucune conception n'a approché jusqu'à lui. Il a pu se tromper sur les moyens d'application, mais l'étude et la pratique feront découvrir et rectifier les erreurs qu'il a pu commettre ; le principe d'un ordre nouveau dans la Répartition de la richesse n'en restera pas moins acquis à l'humanité.
Il est peu de questions, dans l'ordre économique, que Fourier n'ait présentées à la lumière d'un nouveau jour. A côté du vaste problème de l'Association Intégrale, il indique la marche des réformes
progressives qu'il nomme Garantistes, c'est-à-dire offrant des garanties pour le peuple. Ces réformes comprennent la mutualité et l'assurance sous toutes les formes : banques, comptoirs, enseignements, etc et l'association partielle en toute
fonction de commerce, d'industrie, de culture, de production, de consommation et de logement.
Mais les écrits de Fourier et ceux de son école ont eu le tort de ne pas séparer suffisamment la partie économique de sa théorie sur l'Association, de la partie organique composant son système passionnel. Gela a été un grand obstacle à la propagation des idées pratiques de Fourier.
Malgré les critiques que cette confusion a soulevées, les vérités et les idées utiles que Fourier a produites n'en restent pas moins acquises à la science, et elles se traduisent dans la pratique sous des formes différentes et sous le patronage de ceux même qui se défendent de participer à ses idées.
Il est à remarquer que ce que Fourier appelle son système passionnel est en contradiction, au moins apparente, avec les études phrénologiques faites par voie expérimentale ; et que ceux qui ont voulu transporter sur le terrain des faits son système d'attraction, n'ont obtenu que résistance et répulsion. Il y a donc de graves raisons pour mettre en doute la valeur des combinaisons sur lesquelles Fourier a prétendu faire reposer l'organisation des rapports et des relations de la société nouvelle.
Cependant, si Fourier s'est trompé dans la classification qu'il a faite des penchants natifs de l'homme, il a encore en ceci du moins le mérite d'avoir indiqué la voie à suivre. Il a démontré que l'ordre social doit se fonder par la satisfaction des besoins de la nature humaine, et non par des systèmes arbitraires, émanés du caprice des hommes , et exigeant le sacrifice de notre liberté et de nos besoins. Mais après avoir posé justement le problème de l'association, Fourier s'est trompé, suivant nous, dans la solution.
Entraîné par la perspective des merveilles que l'Association doit enfanter, il veut saisir tous les ressorts de son organisation, il veut découvrir les lois d'équilibre qui présideront à son fonctionnement, et, devançant l'expérience, il imagine les règles de cet équilibre, en supposant aux penchants natifs de l'homme un cadre analogue à celui de la gamme musicale. Il tire de cette hypothèse des conséquences anticipées et des déductions plus ou moins justes qui, malheureusement, empêchent la plupart des esprits de discerner le fait pratique et social, immédiatement applicable, de son système.
Peu d'esprits peuvent supporter l'éclat d'une théorie qui grandit, lumineuse de données, transportant le lecteur au sein d'une humanité dont la Régénération Sociale est accomplie.
Vivant idéal de liberté, de bonheur et de justice, la théorie de Fourier nous montre les besoins du
corps, du cœur et de l'esprit toujours satisfaits, et nous fait voir comment, au sein de l'abondance, les penchants, les entraînements et les passions du cœur humain peuvent concourir à l'harmonie sociale, au lieu de produire des conflits et des désordres.
Mais cet équilibre des actes humains est subordonné à la réalisation du milieu qui lui est propre, et l'illusion, dont la nature gratifie les inventeurs, a empêché Fourier de comprendre ce que la loi inexorable du temps exigeait pour cette réalisation.
Si quelques-uns, parmi les satisfaits, ou parmi les désespérés de ce monde, peuvent crier à l'utopie sur la solution possible d'un tel problème, ceux qui croient en la justice éternelle doivent au moins espérer qu'il sera résolu un jour, et je suis de ceuxlà, sans pourtant croire que Fourier ait trouvé les règles définitives de cette solution.
L'analyse qui va suivre n'est donc pas un acte de complète adhésion à toutes les vues de Fourier; mais c'est l'hommage mérité que je dois aux travaux de cet immortel penseur et à ceux de son école.
La théorie de Fourier offrant à l'étude deux côtés distincts : l'organisation sociale fondée sur le principe de l'association, et l'étude psychologique de l'homme dans ses rapports avec le régime social, nous allons chercher à dégager ces deux
aspects l'un de l'autre pour nous occuper surtout de la partie économique de son système, dans ce qu'elle a d'applicable aux besoins de notre temps, laissant à l'avenir le soin de prononcer son jugement sur la partie moins actuelle de ce système, partie qui du reste nous paraît incomplète.