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INCUBATION DES IDÉES SOCIALES

Ce sont ces vérités que cet ouvrage a pour but d'élucider. Il doit se ressentir des intermittences qui ont été apportées dans sa rédaction ; je prie en conséquence le lecteur d'être indulgent sur la forme, et de s'attacher, avant toute chose, à l'examen des solutions que ce livre renferme, sans s'arrêter à la manière dont l'auteur a traduit sa pensée, manière, qui, sans doute, sera souvent fort éloignée d'être aussi claire qu'il le désire.

Dans la première moitié de ce siècle, les idées de réforme sociale intimement unies à celles de la morale humanitaire, se sont circonscrites dans les traités sur la matière, et dans la discussion écrite et orale; c'est la marche naturelle des choses humaines : l'hypothèse, le raisonnement, les théories spéculatives précèdent l'acte.

Mais s'il en est nécessairement ainsi, il est vrai de dire aussi que les véritables théories, que les théories positives, ne se déduisent que de l'expérience et des faits; aussi est-ce sur le terrain pratique de l'économie sociale, et de la morale sociale en action, que ce livre doit conduire le lecteur.

C'est une nouvelle réponse à un reproche que m'ont adressé quelques amis.

« Pourquoi, m'ont-ils dit plus d'une fois, gardezvous le silence sur des choses que vous réalisez dans un but d'intérêt social?

« Pourquoi ne livrez-vous pas à la publicité les résultats de votre expérience, afin que le monde en profite ?

« C'est un devoir pour vous de faire connaître ces résultats : vous ne vous appartenez plus à vousmême, vous appartenez à la société. »

Ainsi s'expriment ceux qui n'ont qu'à observer ou à critiquer; il paraît si simple de demander toujours davantage à ceux qui ont déjà fait : le travail accompli semble si facile !

A cela j'ai répondu qu'il ne me paraissait pas véritablement utile de rechercher la publicité, avant que les faits eussent parlé, quand il s'agit de choses à la réalisation ou à l'application desquelles nous travaillons.

Ne vaut-il pas mieux réaliser le bien sur le terrain de la vie pratique, en étudiant les données de l'expérience, que d'ambitionner d'abord l'honneur de se faire connaître par des projets de réformes ou d'institutions, qui souvent se consomment en vaines paroles ou en essais infructueux?

Il m'a paru plus sage d'agir que de parler; j'ai vu dans cette ligne de conduite l'accomplissement d'un double devoir : ne pas occuper inutilement le

public d'idées que l'expérience eût pu condamner, et n'avoir à l'entretenir que de vérités sur lesquelles les faits aient permis de prononcer un jugement que la postérité pourra sanctionner.

Ceci est donc un premier point qui explique pourquoi j'ai médité et agi dans le silence, et pourquoi j'ai résisté longtemps aux sollicitations de mes amis, afin d'éviter que la presse s'occupât de moi.

J'ai pu encore et surtout trouver dans ce silence l'avantage de ne pas surexciter les passions hostiles aux idées nouvelles, et je suis parvenu, dans un demi-calme, à édifier et à développer une œuvre que ces passions auraient pu étouffer dès son origine.

Aujourd'hui, ce silence n'a plus d'objet : fondateur d'une œuvre pour laquelle je désire des imitateurs, je dois expliquer au monde la pensée qui a présidé à cette fondation ; l'œuvre est assez forte en elle-même pour qu'il soit imprudent d'y toucher et même de ne pas la protéger, au moins en apparence; je puis donc profiter de cette situation pour exposer les faits et les idées qui se rattachent à la fondation du Familistère, à son développement et à sa marche.

Je puis et je dois aujourd'hui braver les obstacles que l'ignorance et la faiblesse humaine accumulent toujours devant les œuvres utiles, et marcher droit aux sympathies que je rencontrerai parmi les amis du progrès.

Ceux-là reconnaîtront que mon entreprise n'est due ni à des circonstances fortuites, ni à un vain caprice d'homme, ni à un intérêt matériel égoïste, comme tant de personnes au cœur étroit l'ont pensé ; mais qu'au contraire elle puise sa source dans des convictions et des principes fortement arrêtés, qui ont pour but le salut social et le bien de l'humanité.

Cet ouvrage ne suivra pas les sentiers battus; il a pour objet de montrer une utopie d'hier réalisée aujourd'hui: par conséquent, il a à retracer des faits nouveaux, non-seulement par leurs conséquences, mais aussi par les principes qui les ont produits.

II ne s'agit pas de rechercher comment l'avenir pourra s'élever sur les ruines du passé; mais bien de démontrer comment le présent peut créer le bien-être au profit de ceux qui sont privés du nécessaire, sans rien enlever à ceux qui possèdent la richesse.

Il s'agit de démontrer ce que le travail a pu faire dans cette voie, sans autre appui que sa propre puissance et sa foi dans les principes.

C'est donc en s'appuyant sur des faits, que les doctrines de ce livre se produisent ; et si l'arbre peut être jugé par ses fruits, les doctrines qu'il renferme peuvent être jugées par l'expérience.

Mais comme toute œuvre nouvelle doit subir les résistances des habitudes et des préjugés qu'elle vient combattre; comme l'histoire nous fait voir

dans tous les temps l'idée nouvelle persécutée, l'expérience dont il est question s'est aussi faite au milieu des plus tristes obstacles, et ce ne doit pas être là le moindre signe de sa force.

Malgré ces obstacles, j'ai pu élever le premier palais au travail, — le Palais Social, — et préparer les dispositions nécessaires à l'association intégrale parmi les hommes. J'ai pu rassembler les éléments qui doivent concourir à la répartition équitable des fruits de la production entre le travail, la capacité et le capital.

C'est là l'œuvre pratique que j'ai à exposer au lecteur, œuvre commencée et réalisée par le travail seul, œuvre dont les ressources s'élèvent aujourd'hui à plusieurs millions qui ne doivent rien au vieux monde, mais sur lesquels la justice des tribunaux a ouvert aux gens d'affaires la porte de la curée, pour seconder les forces ennemies du progrès qui me font obstacle, et viennent demander le partage des fruits d'un travail qui n'est pas le leur. Mais tel est le sort de l'idée nouvelle, et le rôle de la justice sociale dans le présent !

L'Association Intégrale est préparée, son organisation est faite, les cadres en sont ouverts, les fonctions établies; le bien-être de neuf cents personnes en ressent depuis longtemps déjà les heureux effets; et dès que l'ignorance et la méchanceté humaines ne me susciteront plus d'obstacles, l'association du" trava.il, du capital et du talent sera un fait accompli.

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