CHARITÉ ET FRATERNITÉ SOCIALES
Lorsque l'intérêt de l'individu est devenu solidaire de celui de la masse, l'esprit de prévoyance s'éveille, les sentiments de charité et de fraternité sociales se développent, avec toutes les institutions qui en sont la conséquence.
Le minimum nécessaire au soutien des malades, des infirmes et des vieillards a, de même que l'éducation, un chapitre spécial au compte des frais généraux. Ces dépenses sont faites par l'Association à titre de dévouement social, et servies avant tout partage de bénéfices.
Les fonds de réserve et de prévoyance sont constitués de la même façon.
Il n'en peut être ainsi tant que chaque famille vit dans l'isolement, et est obligée de tirer d'elle-même tous les moyens de son existence. L'esprit de parcimonie est la conséquence de l'exiguïté des ressources, et l'état de division des intérêts de chacun oblige chaque famille à ne penser que pour elle.
Le devoir social ne s'éveille alors que par l'aspect de la misère; ce n'est qu'à la vue du mai et Je la souffrance que l'homme pense à son semblable, et lui vient en aide par l'aumône.
Mais l'aumône panse la plaie du paupérisme en avilissant les caractères, et de nouveaux désordres s'ensuivent pour la Société !
En Association, l'esprit de prévoyance est au niveau des sentiments qu'inspire la Justice; il n'attend pas que le mal et la souffrance naissent pour y remédier: il en empêche l'éclosion.
Les devoirs de charité et de fraternité 'sociales sont les premiers que l'Association remplisse et non
les derniers.
L'Association Intégrale conduit à l'égalité de chacun devant la jouissance des choses indispensables à la vie; elle crée assez de richesses pour que chacun soit bien logé, bien nourri, bien vêtu ; personne ne vit plus d'aumônes, la mendicité ne dégrade plus l'espèce humaine : chacun trouve une place fraternelle au banquet de la vie, en se rendant utile à soi-même et aux autres, car l'éducation intégrale a su élever tous les hommes à l'amour du travail
Dans ic système de Fourier, l'Association assure le minimum nécessaire à l'existence.
Quand la vie, la sécurité et le contentement sont assurés à tous, que toutes les précautions sur l'ave-
nir sont prises, et que les principes de charité sociale sont satisfaits, l'Association fait le partage des bénéfices disponibles, suivant l'importance des concours qui ont pris part à les produire.
Le Travail, le Capital et le Talent reçoivent leurs dividendes conformément à des règles consenties par tous, puisant leur origine dans la justice et l'équité, puisqu'elles sont l'émanation de la volonté des sociétaires.
L'Association rétribue chacun suivant ses œuvres et sa capacité.
Elle assure à chacun le produit réel de son travail et de ses revenus.
Tous les sociétaires qui aident aux entreprises par leur fortune, leur travail, leur capacité, leur talent ou leurs inventions, sont admis au partage des produits ou économies réalisées, dans la proportion mathématique de leurs concours.
Le problème de la Répartition, tel que Fourier l'a posé, est trop complexe pour être susceptible d'une prochaine application. Mais cet adage : Qui peut le plus, peut le moins, est surtout admirablement applicable à la théorie de Fourier.
Les découvertes scientifiques n'aboutissent pas qu'à une solution unique; et si les vérités de principe que Fourier a posées ne peuvent entrer dans la pratique sous les formes radicales dont il les a revêtues, il ne résulte pas moins de ses indications des notions de justice auxquelles nul avant lui ne
s'était élevé, et rien n'empêche d'en déduire des formules applicables aux besoins de notre temps.
Or, l'Association du Capital, du Travail et de l'Invention n'est déjà plus une nouveauté repoussée quand même ; le principe revêt, au contraire, dans les esprits, un idéal de justice auquel on ne fait plus d'autre objection que les difficultés d'application; faible objection, puisqu'elle ne repose que sur la paresse de l'esprit humain, s'appuyant sur la routine et sur l'ignorance des masses.
Fourier, quoique s'étant fortement préoccupé de toutes les combinaisons qui, par l'organisation du travail, doivent conduire à la justice distributive et à l'équilibre de répartition, s'est peu préoccupé des formules de comptabilité qui doivent servir à faire cette répartition.
Gela est d'autant plus surprenant qu'il était comptable lui-même; et pourtant la comptabilité nous paraît devoir jouer un rôle important dans l'association de tous les éléments de la production. L'abstention de Fourier ne s'explique que parce qu'il a entretenu toute sa vie Pespoir de fonder luimême la première Association ; il avait sans doute réservé les formules de comptabilité applicables au Travail dans les diverses branches d'industrie, afin d'éviter des questions de détail peu attrayantes pour beaucoup de lecteurs.
Il est vrai de dire aussi que Fourier devait considérablement compter sur la spontanéité des élans
de fraternité générale, au jour de la répartition, au milieu d'une population qu'il voyait heureuse, au sein de l'abondance, assurée de l'avenir et contente de son sort.
Pour nous, qui n'espérons pas voir réaliser spontanément ce prodige, nous devons placer au premier rang ce que Fourier a considéré comme secondaire, et rechercher comment l'Association du Travail, du Capital et du Talent peut réaliser les principes de justice distributive que sa notion générale renferme.
La comptabilité, cette branche des mathématiques trop peu appréciée jusqu'ici, servira à résoudre ce problème.
Savamment appliquée aux divisions et subdivisions du travail sociétaire, aux spécialités et aux individus, elle permettra d'atteindre facilement à la solution équitable de la répartition des fruits du travail.
Nous étudierons plus loin les moyens pratiques de répartition applicables à l'industrie, sur la base de l'Association Intégrale des trois éléments de la production : Capital, Travail et Invention, et nous éluciderons la formule de cette Répartition.
Nous avons dit, au début de ce chapitre, que nous laissions de côté la partie organique de la théorie de Fourier, pour ne nous occuper que de la partie économique ; c'est pourquoi nous avons tout particulièrement dégagé des principes théoriques d'Association qu'il a posés, la notion des applications pratiques dont la société présente peut faire usage.
Dans la même pensée, nous allons passer rapidement en revue le côté politique de sa doctrine, et ne pas nous arrêter à la discussion de la méthode; nous ferons ensuite la même chose à l'égard de son système passionnel.
Sans tenir compte des remarques d'une vaine critique, qui n'a jamais su distinguer dans les écrits de Fourier le côté pratique de son système, — le positif du spéculatif, — nous examinerons comment, en ne s'occupant que de l'organisation de la Commune, il crée en même temps un plan particulier d'organisation politique des nations, mais sans en faire une nécessité de son système.
Le fait de l'Association Intégrale étant admis dans la Commune, le travail et les fonctions se divisent et s'organisent pour le plus grand avantage de l'As-
sociation. Les bandes de travailleurs se composent; les groupes se forment pour chaque branche de travail, et délibèrent sur l'ordre et l'exécution de leurs travaux ; les agriculteurs se concertent sur les cultures; les jardiniers, sur les potagers et les vergers; les charpentiers et les maçons, sur les construc^ tions ; les artisans, sur la fabrication des meubles utiles; les fabricants, sur l'amélioration des produif s de la fabrique, etc.
Les sociétaires reconnaissent bientôt le mérite particulier de chaque individu dans les divers travaux auxquels^! prend part : l'adresse, la capacilc et le talent s'établissent aux yeux de tous, et la hiérarchie se forme par degrés de savoir et de mérite reconnus par les membres coopérateurs.
Chaque spécialité de travail nomme ses chefs immédiats, de sorte que l'individu qui pratique différentes branches d'industrie émet son vote dans cha* cune d'elles.
Au jour de l'élection , chacun arrive avec la connaissance des mérites qu'il a pu apprécier au milieu des faits pratiques : chaque capacité est reconnue pour ce qu'elle vaut dans chaque genre de travail; les grades et les directions se décernent ainsi à ceux qui en sont dignes.
Le suffrage porte avec lui sa bienfaisante vertu dans l'organisation du travail ; l'élection devient le mode général de promotion à toutes les fonctions; elle n'est plus seulement un rouage politique, elle
devient un rouage social : c'est bien le gouvernement du peuple par le peuple lui-même ! Tel l'a pensé Fourier.
N'y a-t-il pas là des vues remplies de conséquences considérables, et grosses de pacifiques progrès dans l'organisation industrielle et politique des nations?
Le vote, tel que le conçoit Fourier, n'est plus livré aux chances du hasard, de l'ignorance, de l'indifférence ou de la captation; le vote s'exerce dans les limites où chacun est apte à le bien pratiquer, et intéressé à un bon choix, à une bonne justice distributive.
Sous l'empire de l'Association, les artisans et les travailleurs de tous les ordres n'ont plus aucun intérêt à rivaliser de concurrence jalouse : plus l'Association produit, plus il y aura de richesses accumulées, de jouissances en réserve, de profits à partager. Le mobile général est donc que chaque chose se fasse pour le mieux. Tout le monde a intérêt au succès des entreprises sociétaires, et par conséquent à ce que chacun soit à sa place.
Mais si l'on conçoit que le membre attaché à une spécialité, de travail soit apte à donner son vote à celui qui peut le plus habilement diriger les coopérateurs de la spécialité, il n'en est plus de même lorsqu'il s'agit d'un vote d'ordre supérieur, comme par exemple celui qui concerne la direction générale des rapports des diverses spécialités entre
elles, ou des intérêts généraux de l'Association.
Fourier prétend qu'ici les connaissances de l'électeur doivent s'élever d'un degré ; il faut qu'elles lui permettent de distinguer, parmi les sociétaires, les mérites hors ligne dans l'ensemble des spécialités que renferme l'Association. C'est aux chefs élus par chaque groupe de travail et d'industrie que revient alors cette élection de second degré : désignés comme les plus capables dans chaque fonction de détail, il leur appartient de désigner, à leur tour, les plus savants, parmi eux, pour diriger l'ensemble des grandes divisions du Travail et des intérêts de l'Association.
La hiérarchie du vote s'établit donc sur la hiérarchie de la capacité, et l'élection des membres de la gérance de l'Association appartient ainsi aux chefs de division des diverses branches de l'activité sociétaire.
Leur choix a toute chance d'appeler les plus ca pables à ces hautes fonctions; on conçoit difficilement que la sincérité du vote, unie à la hiérarchie des capacités, puisse conduire à un autre résultat; mais en admettant que cela puisse fortuitement arriver, le vote en Association, fonctionnant presque en permanence, doit promptement redresser les erreurs de cette nature, parce que chacun est, pour ainsi dire, constamment jugé et apprécié par ses pairs.
Ce mode d'élection concentrée dans la Commune
sociétaire peut s'étendre dans son application.
Dès que les hommes les plus intelligents, les plus instruits, et les plus capables sont élevés à la direction des Associations représentant un ensemble d'intérêts équivalante ceux de nos communes actuelles, on comprend que les Conseils de gérance et de direction de toutes les Associations d'un canton puissent se réunir à leur tour, pour élire les Conseils Cantonaux; les conseils cantonaux se former en collège électoral pour constituer le Conseil Départemental ; et les conseils départementaux se réunir en conseil électoral régional pour élire les Conseils Provinciaux; ceux-ci éliraient alors les Conseils de la Nation ; chaque conseil nommerait dans son sein les membres qu'il trouverait dignes d'être élus aux fonctions administratives reconnues nécessaires.
On peut remarquer que le vote hiérarchique, tel qu'il vient d'être décrit, semble particulièrement embrasser le côté administratif à tous les degrés de l'échelle sociale. Le vote hiérarchique peut, suivant Fourier, servir aussi bien pour composer les Assemblées chargées de réformer nos codes et. nos lois, que pour les Conseils chargés de gérer nos intérêts matériels. On peut donc concevoir par ce procédé la formation d'Assemblées Législatives, et même la création d'un Sénat des Anciens, préposé à la sanction des vérités sociales et à l'abrogation de toutes nos erreurs ; ce procédé de votation peut être appliqué à l'élection de tout corps délibérant.
Fourier faisant table rase de nos préjugés, reconnaît l'intégralité des droits de la femme à la gestion des affaires sociales.
Quel admirable moyen, pour ceux qui veulent un élément pondérateur dans nos assemblées composées d'hommes, que ^celui d'établir un sénat de femmes sorti de l'élection générale de la nation.
Mais si ce système d'élection générale semble le plus naturel dans l'hypothèse de l'organisation prévue par Fourier, on le conçoit difficilement applicable dans notre régime industriel et social actuel.
L'Association est la base fondamentale sur laquelle la démocratie sociale, sœur cadette de la démocratie politique, fait reposer ses principes d'organisation ; et c'est en ceci que les idées de Fourier méritent la plus grande attention, car si ces principes ne comprennent d'abord que la commune, leur développement embrasse le canton, puis le département, puis l'État, et la Constitution Politique naît de la Constitution Sociale.
De l'énumération que nous avons faite des points de la doctrine de Fourier, on peut conclure que s'il est tombé dans l'exagération de quelques-uns des principes qu'il a posés, il n'en a pas moins le premier signalé la Justice et les conséquences du Principe Démocratique appliqué dans le Travail et l'Industrie. Le premier, il a établi le droit des travailleurs, de l'ouvrier et de l'ouvrière, au titre de sociétaires, ayant faculté, par la voie du suffrage,
d'élire ceux et celles qu'ils affectionnent pour les guider dans la production.
Et ce droit ne peut être philosophiquement plus contesté que celui d'élire les hommes chargés de nos intérêts politiques, sinon qu'il a contre lui le tort de la nouveauté ; mais comme il est solidaire de l'application du principe d'Association, il peut être préconisé et défendu sans inspirer à l'industrie individuelle le moindre ombrage.
Pour peu qu'on médite sur l'Association érigée en principe social, on voit partout la Société se mettre en accord avec la Justice.
C'est pourquoi les études de Fourier sont si fécondes en remarques et en démonstrations dont la postérité lui sera reconnaissante.
C'est pourquoi encore, bien que nous ayons à démontrer l'existence d'un Critère Universel de Politique, de Législation et de Morale Sociale, méconnu jusqu'ici, et que Fourier lui-même n'a pas formulé, nous n'en considérons pas moins sa théorie comme la plus élevée des conceptions sociales, parce qu'elle est précisément en accord avec ce Cri 1ère, avec
cette Loi Suprême qui doit servir de principes à la direction de l'Humanité.
Après avoir découvert le nouveau monde écono mique de l'Association Intégrale, Fourier a été conduit à en calculer le mécanisme et l'agencement.
Nous avons dit que, sur ce point, Fourier a été moins heureux dans ses recherches, et qu'il n'entrait pas dans nos vues d'aborder ces questions dans ce volume; mais il est intéressant de constater rapidement l'influence naturelle de l'Association sur la législation, sur les mœurs et les coutumes qui en sont la conséquence, influence qu'on peut entrevoir sans que l'Association soit tenue de suivre le mode d'organisation tracé par Fourier.
Un fait considérable et qui ne doit pas échapper à notre attention , c'est que l'Association Intégrale a la propriété de rendre nos lois à peu près inutiles : n'est-ce pas une première présomption en faveur de sa valeur sociale?
En supprimant nos lois, ou en les réduisant des quatre-vingt-dix-neuf centièmes, en faisant tomber toutes les barrières contre lesquelles la nature humaines lutte constamment , ne conçoit-on pas les conséquences que l'Association entraînera au profit de l'expansion générale de la liberté dans l'Humanité?
C'est là un idéal non encore possible, le temps seul en fera une réalité; mais néanmoins une vive
lumière jaillit de ce fait, et ia réforme de notre droit politique, de notre législation et de nos codes peut y puiser d'utiles prémisses, quoique notre société présente soit loin d'être assise sur les bases de l'Association du Capital, du Travail et du Talent.
On ne peut en effet avoir compris le régime social fondé sur l'Association, sans concevoir la Solidarité des Individus dans la Commune, celle des Communes dans le Canton, celle des Cantons dans l'État; sans concevoir, en même temps, là Solidarité des Nations entre elles, et sans faire table rase de ces Préjugés de Nationalités qui présentent les peuples comme des Collectivités nécessairement hostiles les unes aux autres.
Les frontières et les douanes s'effacent, les peuples ne se distinguent plus que par la différence de leur génie, de leurs produits, de leurs langues, des zones et des climats ; et il n'est plus d'autre rivalité entre eux que celle de l'émulation dans la production des choses nécessaires à la vie.
Les saintes luttes du travail remplacent les abominations de la guerre.
Le droit politique, marié au droit social, s'universalise , et tous les hommes sont citoyens du monde.
Le despotisme est impuissant à détourner les peuples de leur véritable voie : celle du Travail, de la Liberté et de la Fraternité.
Le point sur lequel on a le plus combattu Fourier avec les armes du préjugéest celuide l'union des sexes .
Pour bien des hommes qui ont des prétentions à la philosophie, le mariage tel qu'il est consacré en France par la loi n'est pas moins respectable que s'il avait été consacré par Dieu même !
Beaucoup de critiques ont surtout attaqué l'indépendance de la pensée de Fourier sur ce point : ils lui ont reproché de fouler aux pieds les lois et la* morale. Ils n'ont pas reconnu que Fourier ne voulait qu'une chose : détruire l'hypocrisie d'une fausse morale, et lui substituer la vérité et la morale suivant les lois de la nature.
Mais pour les hommes enchaînés par l'habitude au texte des lois écrites, les lois de la nature, les véritables lois de Dieu ne sont rien ; ils ne voient de respectable que les errements de la loi humaine, lesquels obligent l'individu au sacrifice de ses libertés les plus intimes, ou à la pratique de l'hypocrisie et du mensonge. Telle est la morale que violent sans cesse ceux qui la préconisent.
Une morale qui place les devoirs en contradiction avec les lois impérieuses de la nature , avec les besoins qu'elle a donnés à l'individu pour le solliciter sans cesse à accomplir la mission pour laquelle il est créé , n'est pas la morale , aux yeux de Fourier, c'est l'immoralité !
Les difficultés de détail que la société, par sa constitution actuelle, oppose à la pratique de la
vérité, ne peuvent prévaloir contre la vérité philosophique ; ces difficultés signalent tout simplement des erreurs et des abus dont il faut triompher par la science et l'étude.
Nos codes fourmillent de ces restes d'un autre âge ; est-il rien de plus monstrueux, par exemple, que la loi sur la paternité et la filiation, imposant au mari des enfants qui souvent ne sont pas les siens, classant les enfants en légitimes et illégitimes, enlevant à ces derniers, qu'un même Dieu a fait naître, leur droit à la protection maternelle et paternelle, leur droit à tout héritage.
Est-ce la nature qui a établi cette distinction ? Non, elle départit, au contraire, souvent le génie, le talent et la capacité à ceux-là mêmes que la société répudie?
Fourier n'a pas commis le blasphème de mettre la nature de complicité avec nos faiblesses et nos erreurs; il base la morale sur la pratique de la vérité et de la liberté des besoins intimes et légitimes de l'individu ; il affirme que tous les enfants des hommes sont égaux devant la nature, devant leurs pères et mères et devant la société, et qu'ils ne diffèrent entre eux que par les mérites et les vertus auxquels ils s'élèvent par eux-mêmes.
A côté du père et de la mère, l'Association se fait la protectrice de l'enfant dès sa naissance, elle le veille dès le berceau.
La puissance paternelle ne conserve rien de cette
couleur de barbarie des temps antiques; le père et la mère n'ont de droit sur l'enfant que pour lui faire tout le bien que leur tendresse peut leur inspirer; mais leur pouvoir ne s'étend plus jusqu'au droit de l'estropier de corps ou d'esprit, soit à défaut d'éducation physique, soit à défaut d'instruction intellectuelle et morale, pour en fajre ensuite un nouvel esclave sous le régime du contrat d'apprentissage.
L'Association est la tutrice vigilante de tous ses enfants; tous ont une part égale à ses soins et à sa protection; tous sont égaux devant elle.
Voilà ce que Fourier a établi, voilà ce qu'il a affirmé. Peu importe qu'il se soit trompé dans la forme ; sans s'arrêter à cela, nos codes lui donneront un jour raison, et à Dieu plaise que ce soit bientôt pour] l'inauguration de la véritable liberté, et pour la gloire de la France !
Mais l'Association Intégrale ne met pas seulement en désuétude nos lois de droit public, politique et civil, nos lois sur le mariage, la filiation, la légitimité des enfants et la tutelle qui leur est nécessaire ; elle régénère toutes nos lois sur la propriété.
La distinction des biens individuels n'est plus guère à faire, dès que la propriété ne repose plus sur la chose, mais sur la valeur représentée par des titres, analogues à ceux qui se sont multipliés dans ce siècle pour toutes nos grandes entreprises d'intérêt public.
132 CHAPITRE VIÎI — POURIER ET L'ASSOCIATION
Sous le régime de l'Association Intégrale, la Propriété revêt trois grandes divisions :
le domaine public : — Chemins de fer, routes, fleuves, rivières, canaux, ports de mer, et tout ce qui est d'un intérêt et d'un usage public et général.
le domaine sociétaire: — Cultures, bois, prairies, palais, fabriques, usines, fermes, ateliers et outils industriels , et tout ce qui se rattache à l'exploitation des Associations.
les valeurs individuelles : — Mobilier personnel, actions et titres de valeurs de toutes sortes de la propriété mobilisée.
Ce régime qui comporte toutes les exceptions possibles, puisqu'il peut s'appliquer par voie d'expérimentation locale, subirait des modifications dans les villes dont les dispositions actuelles se prêtent peu à cette transformation de la propriété ; mais, si on conçoit ce régime se généralisant seulement sur l'industrie agricole et manufacturière, nos lois sur la propriété, faites toutes en vue du fonds, n'ont plus de raison d'être.
La richesse individuelle se transmet à peu près comme les billets de banque aujourd'hui.
Nos lois sur l'habitation, l'usufruit, les servitudes, les murs et fossés mitoyens, les bornages, les égouts des toits, les vues sur le voisin, etc.. tombent en désuétude.
En supprimant la cause, les effets disparaissent; les perpétuelles dissensions que la propriété individuelle du fonds crée entre les hommes cessent avec la propriété sociétaire : plus de procès.
Les successions se simplifient, dès qu'il n'y a plus que des valeurs mobilières à partager.
Les lois sur l'héritage se modifient également sous un régime qui proclame la liberté en tout et pour tous ; la loi ne retire pas à l'individu la libre disposition de son bien, mais elle réserve aux enfants de l'Association la part de protection sociale que nul père ne devrait oublier.
La multiplication des formes du contrat s'efface ; c'est à peine si l'individu éprouve le besoin de contracter. Les opérations de l'Association se substituent aux opérations individuelles; l'individu ne connaît guère d'autres engagements que ceux qui concernent son travail, et toutes les transactions ont la simplicité des opérations commerciales de nos jours ; personne n'a plus à craindre les mille surprises auxquelles sont en butte aujourd'hui ceux qui possèdent.
La vente n'existe plus que pour les choses mobilières et de commerce; elle est, comme nous l'avons déjà expliqué, une opération sociétaire et non une fonction individuelle ; le sol et tous les immeubles de l'Association constituant le domaine sociétaire, ne relèvent que du contrôle de l'utilité générale, nul n'a plus de biens-fonds à vendre dans le
domaine des Associations, il ne peut vendre que ses actions, donc plus de contrats.
Les privilèges et les hypothèques cessent d'être les arcanes où l'usure et la rapine vivent aux dépens du Travail.
L'individu en possession d'une fortune mobilière peut toujours faire ressource de tout ou partie de ses titres, suivant ses besoins; et s'il ne veut les vendre, il obtient facilement des avances sur dépôt de titres au comptoir de l'Association, sans autres frais que ceux du crédit admis par décision de l'Association entière.
Quand les lois se simplifient de cette' façon, les causes de procédure se simplifient avec elles, et les fonctions de ia magistrature deviennent aussi claires qu'elles sont obscures aujourd'hui.
Le lecteur examinera sans nous de quelle influence serait l'Association, ainsi organisée, sur les causes pénales et criminelles.
XYI11
Fourier a trop attaqué les moralistes, pour que nous ne disions pas quelques mots, après le chnpitre qui précède, sur les règles morales dérivant de l'ordre sociétaire qu'il a conçu.
Fort accommodant avec les nécessités transitoires que comporte le passage d'un ordre social, qu'il déclare pétri de préjugés, de mensonge et d'hypocrisie, à un nouvel ordre social ayant pour règle la pratique de la franchise et de la vérité, Fourier n'est impitoyable pour les philosophes et les moralistes, que parce qu'ils recommandent de pratiquer le bien sans définir le bien, et d'éviter le mal sans définir le mal : ce qui, suivant lui, les conduit à placer nos vertus sociales dans le respect de toutes les erreurs dont notre législation et nos mœurs sont entachées.
Fourier, au contraire, ne se contente pas d'une morale vague, indéterminée et insaisissable dans son but : il prétend que toute créature est sortie des mains du Créateur, assujettie à des lois naturelles propres à son espèce, et que l'homme, en conséquence, comme toutes les choses de l'univers, doit obéir à sa loi propre sous peine de faillir à son devoir.
Pour Fourier, le bonheur de l'espèce est la loi souveraine du bien, et le malheur de l'espèce la loi souveraine du mal.
Ce qui concourt à notre bonheur est Bien;
Ce qui contribue à notre malheur est Mal.
Voilà son Critère : 77 n'y a de vrai bien que ce qui concourt au bonheur du genre humain.
D'où il suit, que Fourier trouve les idées politiques insuffisantes pour fonder l'ordre social, en
rapport avec la loi de l'espèce, parce que les idées politiques ne font du bonheur de l'homme qu'un point fort indirect de leurs spéculations.
Le bonheur général n'étant pour Fourier que la somme des bonheurs individuels, il s'ensuit que Tordre social véritable doit veiller au bonheur de chacun, en donnant essor à ses besoins, à ses tendances, à ses aptitudes.
C'est pourquoi Fourier donne le pas aux réformes sociales sur les réformes politiques ; c'est pourquoi il cherche les règles économiques qui doivent présider à l'Organisation Domestique, dans laquelle chacun doit trouver son bonheur propre, en concourant au bonheur des autres.
En indiquant la recherche du bonheur comme principe de morale, Fourier en déduit une règle de conduite par laquelle l'homme peut se guider dans
la vie.
C'est dans les facultés et les penchants inhérents à l'être humain, que Fourier prétend trouver cette règle ; il établit que c'est en obéissant aux attraits et aux besoins dont le Créateur l'a doué , que l'homme accomplit la loi naturelle qui lui est
propre.
Pour tous les esprits qui ne sont pas faussés, par les préjugés de nos lois arbitraires, au point de toujours chercher le bien dans le mal et le mal dans le bien, il y a dans ces hardiesses do Fourier quelque chose qui va droit au cœur, et l'on sent que s'il
n'est pas en possession de la vérité absolue, il est du moins bien près d'y atteindre.
Car il y a dans ces principes une large part des vérités qui embrassent la règle morale, ou la question du bien et du mal.
Nul n'a certainement approché de plufe près que lui de la loi de la vraie morale ; malgré cela, je crois ses principes insuffisants pour embrasser les faits les plus élevés de la morale humaine, et pour en rendre compte.
Il est bien évident que l'homme qui s'inspirerait des besoins de sa propre nature pour rechercher les moyens du bonheur des autres, accomplirait une des plus belles tâches que l'esprit humain puisse concevoir.
Mais, d'un autre côté, quel sera le mérite du sacrifice devant la loi morale posée par Fourier? Gomment expliquer la légitimité de l'admiration que l'humanité a eu et aura toujours pour les grands dévouements, et pour les grands courages, qui se sont offerts en sacrifice au bien de leurs semblables?
Ceux-là ont-ils failli à la loi en négligeant la recherche du bonheur pour eux-mêmes ?
Non, ce sont eux au contraire qui ont le plus largement accompli la loi naturelle, et c'est pourquoi l'humanité les admire 1
Dans un ordre de faits opposé, les principes de morale de Fourier tendent à une interprétation
fausse dans les actes les plus ordinaires de la vie.
Car c'est précisément la recherche du bonheur par la satisfaction de nos attraits primitifs , qui conduit à ce froid égoïsme que répudie la morale, et que Fourier, plus que personne au monde, a combattu par l'exemple d'une vie de dévouement et de labeur, autant que par sa théorie.
La recherche du bonheur par l'attrait ou par la satisfaction des besoins individuels, est un fait in • hérent à notre nature ; mais ce fait lui-même a sa règle morale supérieure d'équilibre dans d'autres lois naturelles.
Nous pouvons donc conclure, que si Fourier a eu le mérite de créer une nouvelle formule de la loi morale, cette formule est néanmoins incomplète.
Car la véritable formule de la loi morale doit donner place à l'explication des plus grandes, comme des plus infimes actions.
C'est ce que fera, je l'espère, le Critère du Bien et du Mal formulé dans la suite de ce volume.
Tels étaient les problèmes dont Fourier, cet immortel penseur, avait proposé la solution ; cela
entrait au vif des questions qui m'avaient occupé, et en dehors desquelles je ne pouvais voir de but réel pour l'humanité. Pour la première fois, je trouvais !a Pensée affirmant la Justice, et les lois de son équilibre applicables à toutes les actions humaines; Fourier- avait donc immédiatement ce mérite à mes yeux, d'être le premier des réformateurs qui, écartant tout préjugé de castes, cherchait la réalisation de la justice, de la liberté et du bonheur pour tous sur la terre, contrairement à ce qu'ont fait avant lui tous les législateurs et les philosophes, qui, de tout temps, n'ont vu la société possible que sous le régime des privilèges d'une minorité s'attribuant l'autorité, la liberté et la jouissance des biens terrestres, au milieu d'une immense majorité subissant l'esclavage , la servitude, la subordination, la pauvreté ou la misère suivant les temps et les lieux.
Fourier ne venait pas comme tant d'autres s'insurger contre le chaos des iniquités sociales pour en reconnaître ensuite la nécessité; il venait signaler et préciser le mal avec une puissance de diagnostic à laquelle n'échappait aucun des besoins matériels, intellectuels, moraux et sociaux de la créature humaine, et donnait satisfaction à chacun d'eux.
Les solutions proposées par Fourier et enseignées par ses disciples étaient-elles exemptes d'erreurs? Cela pouvait être mis en doute, l'expérience n'en
était pas faite, mais les voies pacifiques que ces solutions exigeaient, la grandeur et la hardiesse de leur conception, le dévouement à l'humanité dont elles étaient l'expression, tout cet ensemble répondait trop à mes aspirations, pour que je ne fusse pas du nombre des hommes qui désiraient ardemment voir le monde en possession des vérités incontestables, et des principes d'organisation sociale proclamés par Fourier, dût-il s'y trouver quelque erreur; et il était difficile qu'entraîné par l'ardeur de ses conceptions, Fourier ne fût pas tombé dans l'exagération de quelque idée ou de quelque principe.
Ses disciples n'acceptaient d'ailleurs d'autre motif de ralliement que le progrès de la science sociale par la propagation et l'expérience. Ce n'était pas aux idées d'un homme qu'ils s'attachaient, mais aux vérités que ces idées renfermaient, aussi repoussaient-ils les qualifications de Fouriéristes pour eux-mêmes, et de Fouriérisme pour leur doctrine.
Disciples de Fourier, ils n'entendaient en aucune façon croire et professer parce que le maître l'avait dit, mais croire et professer au nom de la science qu'ils prétendaient tenir de lui ; aussi se désignaient-ils sous le nom de membres de l'école sociétaire, faisant par là comprendre que la science sociale et les vérités renfermées dans le principe d'Association étaient le seul objet de leurs préoccupations.
L'école sociétaire remplissait alors un double
rôle ; — la propagation des idées nouvelles d'association , de mutualité , de coopération , de solidarité— et la recherche des moyens de leur application intégrale, c'est-à-dire de leur application à toutes les fonctions de la vie usuelle réunies en faisceau.
La liberté, laissée alors à la parole et au droit de réunion, était encore suffisante pour permettre l'enseignement écrit et l'enseignement oral sous des formes très-variées. De chaleureux dévouements ne firent pas défaut à cette tâche, c'était l'élément actif de l'école.
Son élément passif était constitué de dévouements d'un autre ordre qui, par des subsides, entretenaient la propagande, et tendaient à la constitution du capital nécessaire à une expérience pratique des principes dont nous venons d'esquisser le programme.
Le courant des idées allait grandissant, la propagande attirait chaque jour de nouvelles recrues à l'école sociétaire; celle-ci comptait des hommes de savoir et des adeptes sur tous les points du monde, et l'espérance d'une expérience pratique de la théorie de Fourier acquérait chaque jour plus de force dans l'esprit des hommes, qui considéraient cette épreuve comme l'événement le plus heureux que l'humanité put accomplir, dans l'intérêt de la tranquillité et du bonheur de toutes les classes de la société.
il y avait, certainement, un entraînement irréflé-
chi dans l'exagération des espérances de l'école sociétaire. Le progrès est lent et difficile à réaliser, et la, théorie de Fourier fût-elle, en principe, complètement exempte d'erreur, que son application immédiate aurait échoué : d'abord, par l'incapacité industrielle des sociétaires exerçant plusieurs fonctions productives, comme la théorie en indique la nécessité, et plus encore par les nombreux préjugés et les habitudes invétérées qu'ils eussent apportées dans un régime social, auquel l'homme ne peut devenir propre qu'après avoir été retrempé par une éducation rationnelle sous le régime de la vraie liberté : de la liberté physique, de la liberté morale et de la liberté intellectuelle.
Mais , si l'on peut dire que l'essai de la théorie phalanstérienne eût échoué dans ses caractères les plus saillants, nul n'est en droit d'affirmer qu'il ne fût pas sorti d'une pareille expérience la démonsstration éclatante de la valeur d'un grand nombre des principes sociétaires que cette théorie renferme; surtout si l'expérience avait été faite sous la protection de la liberté et à l'abri des exigences des préjugés, et si elle avait eu pour fondateur un homme fortement trempé, capable de suivre l'opération dans tous ses mouvements, et de distinguer les côtés de la théorie accessibles à une application immédiate, de ceux dont l'application aurait dû être suspendue ou complètement écartée.
Mais pour arriver à fonder la Commune socié-
taire, pour arriver à réunir une population de 1 ,600 à \ ,800 personnes, sans y admettre les incapacités pouvant compromettre le succès, il fallait former des convictions fortes et nombreuses.
II fallait surtout amener les classes qui possèdent la richesse à comprendre : qu'il n'y a de salut certain pour personne en ce monde, tant que le bonheur de tous n'est pas assuré, et que c'est en établissant le règne de la justice et de l'équité, par une juste répartition des choses que la vie rend nécessaires à tous, que la paix et le bonheur entre les hommes peuvent devenir réels et durables.
Une fois ces convictions faites, la théorie de Fourier aurait pu trouver les capitaux, assez considérables, qu'elle exigeait pour fonder de toutes pièces une commune nouvelle, nécessaire à son expérimentation.
^L'école sociétaire en était là de son action militante, lorsque les événements de 1848 vinrent détruire les fruits des travaux et des sacrifices qu'elle avait accomplis en vue de la mise en pratique de ses théories.