PROSCRIPTION DES SOCIALISTES
lente qui, bientôt, provoqua la persécution, l'exil et la proscription des hommes qui s'étaient occupés des études sociales, dans le. seul but d'assurer le bonheur du monde.
La plupart des individus n'élèvent leurs facultés qu'à la compréhension des faits acquis, et des questions qui touchent à leur intérêt personnel. . Les idées larges et généreuses, tant quelles restent à l'état spéculatif, ne peuvent trouver place dans l'esprit du vulgaire : il faut, pour être comprises et acceptées, qu'elles soient entrées dans le domaine des faits.
Lorsque, dans les mouvements politiques, ces hommes dirigent la chose publique, ils sacrifient tout au présent et à leur intérêt propre, sans aucune préoccupation des intérêts de l'avenir.
Les concessions faites à l'opinion ne sont dans ce cas que des manœuvres hypocrites et intéressées.
Aussi, au moment où l'on ouvrait un crédit de trois millions en faveur des Associations Ouvrières, on inquiétait et on proscrivait les partisans des principes d'association et d'organisation du Travail.
Je fus à Guise, dès ce moment, l'objectif de la délation de certaines individualités que la peur des réformes poussait à faire du zèle, afin de s'assurer une place dans la hiérarchie d'un pouvoir dont ils avaient déjà compris les tendances personnelles.
J'avais élé remarqué pour être un de ceux qui
croyaient à un progrès social possible; et cela avait suffi pour qu'on me présentât comme un socialiste dangereux contre lequel il fallait sévir.
Le 2 décembre vint plus tard couronner ces espérances de la réaction ; cependant j'échappai à l'exil, grâce à ce qu'aucune preuve ne put se faire contre moi, et grâce aussi sans doute, au nombre important d'ouvriers que j'occupais déjà, et qu'on a pu craindre de priver de travail. Mais l'école sociétaire ruinée, dissoute, éparpillée, paya largement son tribut au bannissement et à la persécution.
Des vingt années de labeur de l'école, il ne resta dès lors que les idées qu'elle avait répandues sur le monde touchant la fécondité et la justice du principe d'association.
La consternation était grande parmi les socialistes et en particulier parmi les membres dispersés de l'école sociétaire. Il fallait voir les hommes animés de l'amour du progrès bannis ou proscrits ; il fallait refouler au fond de son âme tant et de si souriantes espérances de Liberté, de Progrès, de Paix et de Bien-être conçues au profit du monde entier, pour rentrer dans le giron d'une politique qui ne
laissait d'autre essor à l'activité des esprits que les vues étroites de l'ambition individuelle.
Rien ne semblait permettre d'espérer que les principes d'Association pussent revenir à flot de longtemps : l'idée était tombée dans un abattement complet, lorsqu'en 1853, M. V. Considérant ren» trait en Belgique, rapportant d'une excursion à travers l'Amérique un projet qui venait réveiller les espérances du petit nombre de socialistes persévérants.
M. Considérant avait quitté l'Europe pour visiter les Etats-Unis. Il revenait d'une terre de Liberté où il avait vu les horizons splendides et les oasis magnifiques de la nature vierge ; les socialistes pouvaient aller retrouver là une liberté d'action que notre patrie leur refusait, L'Eden, la Terre promise s'ouvrait devant eux, ils pouvaient aller constituer une société libre, heureuse, sans entraves et sous l'assistance d'une nature si propice, que les richesses de sa fécondité étaient presque suffisantes au bienêtre de l'homme.
A elles seules, ces richesses naturelles étaient plus qu'un équivalent des sacrifices qu'ils devaient s'imposer en quittant l'Europe, pour aller chercher un refuge à leurs convictions.
Au Texas ! était le cri de la bonne nouvelle que V. Considérant apportait d'Amérique en 1853. Cet enthousiasme était partagé par un Américain qui avait fait une promesse de souscription de 20 mille
dollars (100 mille francs) dans la société que V. Considérant devait fonder en Europe pour cette entreprise décolonisation.
Il est pour l'esprit humain des phases d'épreuves singulières et qui nous disposent à des déterminations extrêmes : cet appel trouvait l'école sociétaire dans une de ces phases.
Les hommes qui cherchaient, sous les auspices de l'étude, les solutions scientifiques de l'économie sociale, étaient alors considérés comme des ennemis de l'ordre.
Absorbée en elle-même depuis près de cinq ans, l'école sociétaire était privée de tout moyen d'action. L'appel de Considérant fut pour elle un rayon d'espérance qui lui fit oublier toutes les règles de la prudence, et bientôt 1,500,000 francs composaient le premier capital social, avec promesses de déplacements considérables de fortune dès que la colonie serait en état de les recevoir.
Je versais pour ma part 100,000 francs espèces sonnantes ; le tiers de la fortune que je possédais alors !
Jusque-là, je n'avais cru pouvoir mieux faire pour le progrès des idées sociétaires que d'aider au mouvement qui leur était imprimé par les principaux disciples de Fourier. L'unité de direction me paraissait une condition de succès, aussi avais-je toujours appuyé de mon concours toutes les demandes et les
propositions faites au nom de la propagande et en vue de la réalisation.
En répondant à l'appel de V. Considérant, l'école sociétaire se plaçait sur le terrain de l'action et de l'expérience; ce n'était pas celui-là qui pouvait le moins me sourire ; je sentais combien pour ma part j'étais disposé à y remplir mon rôle ; j'acceptai donc une place dans la gérance de la société, confiant en mon utilité dans la direction des faits pratiques qu'on se proposait d'aller réaliser en Amérique.
Ma confiance n'était pas moins grande dans la capacité pratique et dans l'habileté de direction de ceux qui, jusque-là, s'étaient distingués dans la défense de l'idée par la parole.
J'étais tombé dans cette erreur, avec l'école sociétaire tout entière, de croire que l'action devait être à la hauteur du talent oratoire : en certaines situations critiques l'illusion entraîne tous les esprits.
En lisant le projet de colonisation et d'émigration au Texas de V. Considérant, en voyant une entreprise aussi largement conçue, dont l'exposé renfermait avec un enchaînement si logique, les conditions nécessaires à sa formation, à sa marche, à son développement et à son succès, les membres de l'école sociétaire ont cru qu'une intelligence supérieure des choses pratiques se révélait à eux, et qu'il ne lui avait manqué jusque-là que le moyen de se produire.
Celait une faute grave î Tous les hommes ne sont pas aptes à réaliser les plans qu'ils ont conçus et tracés. Chaque talent a ses limites, et l'école sociétaire a payé la faute de n'avoir pas assez tenu compte des faits, de n'avoir pas assez mûri son opinion sur les aptitudes de ceux qui prenaient en main la direction de ses intérêts matériels dans cette entreprise.
Mais l'entraînement dont elle donna un singulier exemple dans cette circonstance, s'explique surtout par cet amour de la liberté, qui est la plus chère espérance de ceux qui voient le progrès social dans la réalisation des choses profitables au bonheur de tous. Ils n'hésitèrent donc pas à abandonner une patrie ingrate où on leur refusait les moyens de réaliser le bien qu'ils avaient conçu pour l'humanité.
Ce serait sortir de mon sujet de faire ici la narration des déceptions que j'ai subies, pendant ma participation à la gérance de cette malheureuse affaire ; il me suffira de dire qu'en perdant alors les illusions qui avaient motivé ma confiance, je fis un retour sur moi -même, et pris la ferme résolution de ne plus attendre de personne le soin d'appliquer les essais de réformes sociales que je pourrais accomplir par moi-même.
Dès qu'il fut établi pour moi que l'entreprise du Texas devait marcher chaque jour vers sa ruine, je me mis à travailler à la réparation du préjudice
que cette affaire avait causé à ma fortune et à mon industrie.
Il ne restait plus aucun espoir prochain d'une expérience quelconque des idées sociétaires : leur dépôt était confié désormais au monde, et devait lentement faire son chemin dans le domaine de la pensée, comme toutes les autres idées sociales que la première moitié du dix-neuvième siècle a vues éclore.