‹ Solutions socialesChapitre 96 sur 172 · CHAPITRE QUINZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUINZIÈME

C'est par la transformation, ou la modification des conditions matérielles de ses ressources présentes, que l'Homme prépare le progrès pour l'avenir. Il n'y aurait ni amélioration , ni progrès possibles, si tout ce qui est devait invariablement conserver sa forme : or, il n'y a aujourd'hui que les hommes atteints de cécité sociale, pour nier que la transformation de nos Sociétés soit inéluctable.

11 faut donc déterminer les conditions de ce progrès. Quand un édifice a vieilli outre mesure, la prudence commande de ne pas attendre qu'il soit écroulé avant d'étudier les plans de sa réédification. Notre état social est dans cette situation, et si la prévoyance humaine ne fait le nécessaire, il peut s'amonceler en ruines avant que rien soit préparé pour permettre à la Société de continuer son œuvre.

Il importe donc de voir si l'état social peut accomplir les progrès vers lesquels il tend, sans apporter une modification considérable dans les conditions du Travail et de l'existence des masses ouvrières.

Tout progrès dans l'Humanité est la conséquence d'un fait nouveau sur lequel repose le progrès qui s'accomplit. Pour opérer un progrès social au profit de la vie des masses ouvrières, il faut donc songer à réaliser quelque chose de nouveau dans ce qui compose leurs moyens d'existence, et dans le milieu où cette existence s'écoule.

Leur moyen d'Existence, c'est le Travail.

Le milieu où leur existence s'écoule, c'est l'Atelier et l'Habitation.

Toute tentative de Réforme Sociale sera donc illusoire, si elle ne change rien aux conditions du Travail.

Toute tentative de Réforme dans le Travail sera impuissante et insuffisante, si une Réforme Architecturale ne crée, au profit des classes ouvrières, le milieu habitable, propre à la satisfaction de leurs besoins, et aux jouissances de la vie sociale dont toute créature humaine doit être mise en possession.

Les matériaux de cette transformation se sont élaborés au sein de l'atelier ; c'est par les progrès de l'Industrie que le problème a commencé à rece-

voir ses solutions]préparatoires. Et il devait en être ainsi, car pour répartir, il faut produire; pour créer le bien-être au profit de tous, il faut que les éléments nécessaires en existent. Or, le Travail seul pouvait les enfanter, et depuis que la Mécanique et la Vapeur se sont mises de concert avec l'Homme, pour exécuter ce que l'intelligence demande à la machine, la Production n'a plus de limite que celle de la Consommation Humaine.

Sans remonter bien loin dans l'examen des procédés industriels en usage, nous trouvons naguère dans la petite industrie chaque artisan créant isolément l'instrument de travail et les produits nécessaires. L'Atelier est petit, les moyens sont bornés à la force et à l'adresse de l'ouvrier, aussi l'outil est - il imparfait , grossier et peu propre à son usage; la Culture des terres souffre de l'insuffisance des moyens, autant que l'Industrie elle-même.

L'Homme, livré ainsi à ses seules forces et à ses seules inspirations, ne fait usage que des méthodes compliquées et anti-économiques; la production et le travail reposent sur la routine de procédés dont l'état d'isolement des capacités industrielles permet difficilement de sortir.

Les produits alors sont rares et les moyens d'échange difficiles, ceux de transport sont presque nuls; mais le moment arrive où les transports à dos d'àne et de mulet font place aux transports par voies carrossables, puis les canaux et les chemins de

fer étendent, dans des proportions incomparables, les moyens d'échange et de production.

Alors, l'Échoppe de l'artisan et le petit Atelier s'effacent rapidement devant l'Usine et la Manufacture : la Grande Industrie se constitue.

Les combinaisons de la mécanique sont bientôt appliquées, de façon à assurer l'action des forces motrices de la nature, pour aider l'homme dans tous ses travaux, et pour centupler ses facultés productives.

Les moyens d'action se concentrent, les fonctions du Travail se divisent, et l'homme en arrive à exécuter les choses nécessaires à la vie à des conditions de bon marché et de perfection qu'il n'eût jamais réalisées dans le petit atelier; car il lui eût été impossible de réunir les trois facultés productives : Capital, Travail et Capacité à un degré suffisant pour se livrer à une production sérieuse. Aurait-il eu le Capital et le Génie, que les bras lui auraient fait défaut, et qu'il eût toujours été condamné à l'impuissance du simple travailleur.

En l'absence de règles sûres, la Production s'organise dans la Grande Industrie, en raison des intérêts qui en profitent ; les halles de l'Industrie s'élèvent et sont ouvertes à l'activité du travailleur : les engins de culture approfondissent le sillon, les produits jaillissent chaque jour de la terre et des machines, avec une abondance et une perfection nouvelles ; partout l'Intelligence imprime son action

aux faits de la Production, mais le Travail n'a qu'une part indirecte aux avantages qui en découlent.

La Grande Industrie est néanmoins un progrès considérable que l'Esprit Humain réalise en ce siècle; c'est une évolution préparatoire dans les méthodes et les procédés de la Production Générale, évolution nécessaire à l'Émancipation prochaine du Travailleur par l'Association.

En attendant cette transformation de la condition du travailleur, les moyens nouveaux de production créent le développement de la richesse indispensable à la réalisation du bien-être dans l'humanité , et rendent déjà accessibles aux masses, des étoffes, des denrées, des objets de consommation de toute espèce, dont jadis les princes des peuples étaient privés.

Il est bon de rappeler que, pendant bien des siècles, nos pères n'avaient point de chemises; que leur plus grand luxe consistait à se vêtir d'une simple tunique, lentement filée entre les doigts de leurs femmes, et que la plupart n'avaient que des peaux d'animaux pour se couvrir.

Les progrès que l'Intelligence humaine a réalisés dans les moyens de Production ne sont pas les

seuls; elle a également élevé l'Architecture à la hauteur des nouveaux besoins de l'Industrie Moderne, et l'art de construire a suivi le progrès de l'Usine sur le petit Atelier.

C'est à l'Architecture Moderne qu'on doit ces constructions remarquables, ces édifices où la laine et le coton, le lin et le chanvre semblent se filer comme par une puissance magique, où la mécanique tisse les étoffes les plus variées sous le regard inspecteur de l'homme ; ces halles immenses où les métaux, sortant des fournaises ardentes, sont coulés, broyés, étirés, laminés, par des forces si imposantes, que la fable antique du travail des cyclopes, dans les forges de Vulcain, disparaît comme une Ombre devant la Réalité : ces merveilles attestent la Royauté çle l'Homme sur la Matière et la puissance du Travail sur la Terre.

La transformation des voies de circulation et de transport a, de son côté, sollicité le génie du Travail à des efforts nouveaux, pour créer les édifices et les monuments utiles : au lieu des édifices du' passé qui, par leur masse et leurs matériaux, sont le symbole de l'immobilité, de la fixité, et des contemplations stériles, quand ils ne sont pas l'expression de l'asservissement des peuples — la Civilisation du Travail et de la Paix demande à l'Architecture et à l'Art, la légèreté, l'espace, et la liberté dans l'édification de ces monuments du Travail Moderne où les peuples se rapprochent,

s'unissent et se confondent par flots de population, que les rapides convois versent chaque jour de ville à ville, de province à province, et de nation à nation.

L'Architecture, l'Art et l'Industrie se concertent pour donner aux Débarcadères de ce grand mouvement pacificateur du monde, l'aspect grandiose que méritent ces monuments de la fusion des peuples, avant de porter leur action régénératrice sur la condition de l'Homme.

Honneur au Capital et aux Talents qui se sont voués à cette OEuvre ! L'humanité leur en sera reconnaissante, et elle ne verra pas en eux, au jour de la Justice de l'histoire, de simples capitalistes et spéculateurs ; elle verra en eux des Bienfaiteurs de l'Humanité !

On peut donc tirer hardiment cette conclusion des faits établis : c'est que la transformation de la Production entraîne celle des applications de l'Architecture à l'Industrie, et que l'Architecture, après avoir créé les édifices nécessaires aux progrès de la Production, doit concevoir l'idée de l'Habitation propre à réaliser le Bien-Être au profit des masses, en permettant le plus juste emploi possible des profits du Travail.

Toutes ces études se font, et les faits se préparent par la seule force des choses ; car les idées de Participation et- d'Association prennent naissance

dans l'esprit des peuples, et deviennent une nécessité sociale, quand l'Évolution du Travail est suffisamment avancée pour que l'Association dans la Production fasse au travailleur la place à laquelle il aspire.

Page 1