CHAPITRE SEIZIÈME
Le Salaire est à l'homme ce que le charbon est au foyer de la machine, et l'huile à la lubrification de ses organes ; le charbon et la graisse entretiennent la marche de la machine, le salaire entretient l'existence de l'homme nécessaire au travail.
Le Salaire n'est donc guère que la simple représentation de ce que l'homme prend au Fonds Commun de la Nature avant que la Propriété en ait envahi le domaine. Il laisse le travailleur dans une situation analogue à celle de l'homme primitif; celui-ci est assujetti aux hasards des privations, des accidents de la vie errante et sauvage ; le travailleur est assujetti à toutes les fluctuations du salaire et du chômage : aucune garantie de l'avenir n'existe pour l'un ni pour l'autre.
Le Salaire, loin de permettre l'accès aux satisfactions que le Travail sait créer, ne garantit pas sou-
vent le nécessaire au travailleur; il faut conclure de ceci que le Capital ne remplit pas tous ses devoirs envers le Travail.
Dans l'état actuel de l'Organisation de l'Industrie, l'élévation des salaires rencontre dans la pratique de grandes difficultés, môme pour les chefs d'industrie les mieux disposés en faveur des classes ouvrières.
La Concurrence illimitée en est la principale cause; car la concurrence, c'est la lutte de l'Industrie sur le prix de revient des produits, et le prix de revient se compose :
Du prix de la Matière Première;
Du Salaire ;
De l'Intérêt des Capitaux nécessaires à la fabrication du produit;
Et de l'Usure ou de la Dépréciation de ces Capitaux.
L'emploi économique de ces divers éléments trouve souvent ses solutions les plus heureuses dans la découverte de procédés nouveaux ; mais c'est là le partage du génie, et toutes les industries n'ont pas constamment à leur tête les hommes capables de faire avancer chaque jour d'un pas leurs procédés de fabrication.
En l'absence de moyens ingénieux qui perfectionnent le Travail, et permettent de faire une part plus forte au Salaire, le chef d'industrie qui sait réduire ou obtenir au plus bas prix possible un
ou plusieurs des éléments ci-dessus, est en état de vendre à meilleur marché, et de réaliser des bénéfices impossibles à ceux qui ne font pas comme lui.
La Concurrence Industrielle produit donc une tendance permanente à la Baisse des Salaires, et cette tendance n'est combattue que par la Résistance incessante du Travail.
Le Chef d'Industrie perd de vue que le Travail a pour unique but d'améliorer la Vie, et que c'est par l'amélioration de celle des travailleurs qu'il serait juste de commencer. Il ne voit que les nécessités de son industrie, que le besoin d'écouler ses produits. De là, difficulté d'élever les salaires quand les autres industries ne les élèvent pas.
Les Ouvriers, de leur côté, ne peuvent tenir compte d'un état de choses qui est la négation de la Justice et de leurs Droits. Ils y résistent, et, faute de pouvoir décréter le minimum de salaire d'une manière générale pour chaque genre d'industrie, ils organisent des grèves locales qui n'ont guère d'autre influence que celle de montrer le mal profond du travail moderne, et l'antagonisme déplorable qui existe entre les Chefs d'Industrie et les Ouvriers.
Les Économistes du statu quo et du bon marché ne voient qu'une chose à faire : contenir, réprimer et comprimer les grèves ; les Économistes du laisserfaire, sans principes arrêtés, demandent la liberté pure et simple des Ouvriers comme des Patrons ;
mais les hommes qui pénètrent plus profondément dans l'avenir, sentent que ce moyen est insuffisant et que la solution du problème des rapports entre Ouvriers et Patrons ne se trouve que dans l'accord des divers éléments de l'Industrie.
La Liberté mettra les intérêts opposés en présence pour la revendication de leurs droits, mais ce ne sera qu'après avoir découvert la Règle de leur mutuel accord que l'apaisement s'établira. Or, il se produira inévitablement, au milieu des conflits que fera naître la liberté des intérêts longtemps sacrifiés, des résolutions dans lesquelles les représentants du Travail auront pris la plus forte place et feront loi.
Ne serait-il pas en conséquence raisonnable et sensé de ne pas attendre le moment extrême des conflits qu'une transition sans, ménagements fera naître, et de commencer par avance à provoquer, très-loyalement et très-sincèrement, la manifestation et la représentation des vœux du Travail, et de faire chaque jour un pas dans la voie des Réformes auxquelles il a droit.
Tel est mon avis, et c'est pourquoi, chef d'industrie, j'ai cherché à apporter dans cette grave question mon contingent d'études pratiques, là où elles m'ont été possibles, au milieu des difficultés que nos lois opposent au progrès des idées et des faits. Les questions touchantles rapports du Capital etdu Travail font sentir leur urgence : les Droits du Travail
surgissent et se posent; l'influence de l'élévation ou de l'abaissement des salaires, en même temps que le principe pouvant servir de base au règlement de la main-d'œuvre, sont partout l'objet de la discussion des Ouvriers; mais les principes économiques que ces questions renferment sont encore à démontrer.
On a peu compris jusqu'ici l'influence que le taux du salaire exerce sur l'activité de l'Industrie en général, et l'on comprend encore moins ce que serait, pour la Société, une Participation Équitable du travailleur aux profits de l'Industrie.
Une plus juste part faite au Travail créerait des Consommateurs à la Production ; l'Industrie n'aurait plus besoin d'en chercher au dehors, sinon pour ses échanges nécessaires, et pour les produits d'usage général et international. Elle aurait suffisamment, autour d'elle, de quoi mettre en usage le travail produit ; ce serait la Gloire de la Vie dans les Nations et dans l'Humanité.
Telle est pourtant la destinée de l'Homme : il a pour première fonction de produire, et pour seconde de consommer; mais si, comme nous Pavons précédemment constaté, il se réalise de notables progrès dans la voie de la Production, rien n'a été fait pour organiser la Consommation ou l'usage des produits.
La Rétribution accordée au Travail, quelle que soit sa forme, est en fin de compte la part qu'il
lui est accordé de prendre dans les produits du Travail Général.
Mais, dans nos Sociétés, il ne suffit pas d'avoir beaucoup travaillé pour avoir droit au produit du travail ; il faut que l'Ouvrier reçoive un signe d'échange, la monnaie, pour avoir le droit d'acquérir le produit.
La monnaie que le travailleur reçoit en échange de son travail constitue son salaire.
Or, le salaire peut être faible, quoique le travail effectué soit considérable; le travail n'ayant pas coûté cher, le produit peut être bon marché.
Mais la grande majorité n'a que son salaire; si le salaire est faible, elle possède peu.
Celui qui possède peu, acquiert peu et consomme peu, tandis que celui qui possède beaucoup, peut acquérir et consommer beaucoup.
La faculté de l'usage est donc presque nulle pour le travailleur, quand même le produit serait bon marché.
Le Pauvre ne peut en acheter que suivant ses ressources, tandis que le Riche peut en acheter des quantités d'autant plus considérables qu'il possède davantage, et que les produits sont à bas prix ; d'où il résulte que le Capital peut presque tout consommer et le Salaire presque rien.
Mais, diront les défenseurs des salaires à bas prix : — Si vous doublez les Salaires, les Produits doubleront de valeur; le Riche sera obligé de diminuer sa
Consommation, d'où suivra une diminution dans la Production, et l'Ouvrier souffrira de l'absence de travail et sera privé de tout gain, ce qui est plus grave que de ne trouver qu'un faible salaire. — Cette objection n'est que spécieuse : la classe riche achetant moins, paierait malgré cela le même prix pour une moins grande quantité de produits ; un moindre travail de l'Ouvrier lui aurait fait satisfaire un même nombre de personnes, et le reste de son travail serait consacré à satisfaire ses propres besoins; les produits du Travail, au lieu de passer au superflu de quelques-uns, seraient accessibles aux masses pour la satisfaction de leurs besoins.
Les Salaires doubleraient-ils, que le prix des Produits de l'Industrie ne doublerait pas pour cela. L'Industrie des JEtats - Unis d'Amérique, où l'Ouvrier se paie assez ordinairement 3 dollars par jour (15 fr.), en est la preuve ; les États-Unis luttent de bon marché avec les autres nation .
Cela est dû à ce qu'à côté du Travail de l'Homme, il y a le Travail de la Nature et celui des Machines ; ceux-ci ne renchérissent pas dans la même proportion que celui-là, et tendent à se développer chaque jour davantage, sous l'influence d'un travail rémunérateur : d'où il suit que le Salaire augmenté permet à l'Ouvrier une Consommation plus grande, et qui dépasse énormément l'amoindrissement qui peut en résulter dans la consommation de la classe riche.
Quelques-uns prétendent que l'augmentation du salaire est sans influence sensible sur la vie de l'Ouvrier; c'est là une erreur profonde, inspirée par l'égoïsme que les Lois de la Vie et les faits condamnent sans réplique; mais chiffrons un exemple des résultats qui doivent se produire, sans en référer autrement aux faits nombreux qui, dans la Société, confirment la nécessité de l'augmentation des Salaires.
Supposons que le revenu d'un Capitaliste lui permette de consommer 100
et que le salaire de l'Ouvrier ne lui permette que de consommer 1 ; il faudra cent Ouvriers pour consommer 100
Total 200
Le Capitaliste consommera une part égale à celle de cent Ouvriers.
Mais, si le même Capitaliste consommant avec
ses revenus 100
nous supposons que les Salaires des Ouvriers s'élèvent à 2; cent Ouvriers consommeront. 200
Total 300
La Consommation sera augmentée, mais le Capitaliste qui, dans le premier cas, consommait la moitié des produits, ne pourra plus en consommer que le tiers, dans le second : l'augmentation des salaires élevant le prix des produits, la Consommation aug-
mente au profit du Travail et diminue à l'égard du Capital.
D'où il suit que, si on admet la quantité de produits consommables représentée, comme dans le
premier cas, par 200 00
le Capital ne pourra plus consommer
que 66 66
et le Travail consommera 133 34
La diffusion de la Richesse s'établit donc par l'Élévation des Salaires, comme sa raréfaction par leur Abaissement.
Mais, dira-t-on, les instruments du travail ne pourront se créer qu'à plus grands frais, de sorte que la valeur du Capital-Outil s'élèvera, et la balance se rétablira pour mettre Capital et Travail au niveau précédent !
Non, la valeur de l'instrument du travail ou Capital-Outil augmentera, il est vrai, mais au lieu de contribuer à l'augmentation de la valeur du produit, la machine donnera un résultat contraire, et le résultat final ne pourra affecter en rien les conséquences salutaires pour l'Ouvrier de l'augmentation des salaires.
Il y a plus, l'Abaissement des Salaires est une faute grave que la Loi doit, dès maintenant, ériger en Délit.
Lorsque l'Industrie éprouve un encombrement de Produits et que, par cela même, elle a avili le prix de la Production, c'est une action coupable de
songer, dans de pareils moments, à mettre à contribution les besoins de l'ouvrier pour exiger de lui un travail à prix réduit, qui augmente encore le stock encombrant, et prolonge ainsi indéfiniment la Grise.
Le Travail exécuté dans ces circonstances n'est souvent qu'une Honteuse Spéculation à gros bénéfices, sur lesquels l'Exploitant compte au jour de la reprise des affaires, reprise qu'il peut facilement attendre, pendant que les privations accablent leTravailleur.
L'Industrie, en pareille circonstance, a des devoirs à remplir, et au lieu d'aggraver le mal, elle en devrait chercher le remède.
L'Augmentation des Salaires est donc une Loi du Progrès Industriel, autant qu'une Loi de l'Émancipation du Travail.
Dans le système économiqueactuel de nos Sociétés, les matières métalliques d'or et d'argent étant la représentation des facultés de chacun à la Participation de la Richesse, on ne persuadera jamais au Travailleur qu'il ne sera pas plus aisé en recevant 10 francs de cet or ou de cet argent, qu'en ne recevant que 5 francs, puisque la première somme représente deux quantités, au lieu d'une, de toute chose consommable et de toute autre valeur.
Il y a là, en réalité, un déplacement véritable de la Richesse Générale: les valeurs d'or et d'argent sont en nombre limité ; ce qui est aux mains des uns n'est plus aux mains des autres. A mesure que les
valeurs monétaires sont dans un plus grand nombre de mains, la circulation devient plus active, et elle trouve moins de motifs d'arrêt que quand toutes les ressources du Capital sont concentrées chez un petit nombre de détenteurs qui, plus impressionnables aux événements, aux oscillations politiques, donnent lieu à des Grises Industrielles fréquentes, par* arrêt de la Production d'abord, et de la Consommation ensuite.
11 est des lois économiques que la Société subit fatalement; les mutations de la Richesse sont de ce nombre; la Richesse Nobiliaire s'efface devant la Richesse du Négoce et de la Spéculation, comme celle-ci à son tour s'effacera devant la Richesse du Travail producteur et créateur. La place de la RICHESSE COLLECTIVE des Travailleurs se prépare lentement à côté de celle de la Richesse Individuelle.
Mais ces métamorphoses ne se produisent pas sans que quelques économistes en aient prophétisé mille malheurs, et le fait est d'autant plus redouté que son arrivée est plus vraisemblable ; cependant, une fois le fait accompli, la Société se regarde, se trouve encore debout, et reconnaît même bientôt qu'un progrès nouveau s'est réalisé.
Le fait le plus considérable qui résultera tout d'abord d'une plus Juste Répartition des fruits du Travail, sera de reporter vers les Champs et l'Atelier, ou plutôt de leur laisser les fruits d'un travail dont une richesse oisive et dissipée fait regorger les
villes, au grand préjudice des fonctions du corps social.
11 est vrai que la Consommation d'un Luxe futile et improductif absorbera une moins grande part du Travail Général ; mais la Production se reportera sur les choses de Consommation Usuelle, et la Part du Peuple s'élèvera aux proportions du Bien-Être; les jouissances de la vie lui seront accessibles.
Les lieux de Production s'embelliront alors; cet aspect de pauvreté et d'indigence des Campagnes et des Pays Manufacturiers disparaîtra. Le Travail verra sortir autre chose qu'un maigre salaire de l'énormité des Richesses créées sous sa main; l'Atelier et l'Habitation du travailleur, jusqu'ici délaissés des faveurs de la fortune, verront disparaître les traces que les courants de l'habitude ont conservées d'un passé, pendant lequel le Travail a toujours été l'objet de l'oubli et du mépris de ceux qui l'ont tenu en servitude.
La Liberté des Manifestations sera acquise au Travail, et comme le Négoce et la Spéculation ont su prendre place à côté de la Noblesse, le Travail à son tour prendra, dans la Société, la place qu'il ambitionne et à laquelle il a droit.
Ce sont là les aspirations générales du Travail ; elles se traduisent et se traduiront par des demandes, soit d'augmentation de salaires, soit de réduction du nombre d'heures passées à l'atelier, et la Grève sera le moyen de revendication de l'Ouvrier,
jusqu'à ce que la Règle de Justice donnant satisfaction à tous les intérêts, soit trouvée et appliquée.
L'augmentation des salaires, pas plus que leur diminution, ne produira la fusion et l'accord des intérêts divers qui concourent à la Production ; la Loi de cet accord n'est pas dans l'Antagonisme de ces intérêts, elle est dans leur Association, dont le premier terme sera le Droit de Participation.
Du jour où le travailleur aura pris part aux décisions qui auront accordé au Capital l'intérêt reconnu nécessaire, et au Salaire la part légitime qui lui est due; du jour où il aura en outre la certitude de participer aux Bénéfices de l'Entreprise dans la mesure de son mérite, il n'y aura plus de grèves possibles, mais il y aura des Ouvriers dévoués au succès des fabriques, des usines, des chantiers et des exploitations agricoles dans lesquels leur intérêt sera en parfait accord avec le but de l'Entreprise, par l'espoir d'un dividende proportionné à l'activité qu'ils auront déployée, et au travail qu'ils auront accompli.
L'Ouvrier changera un système d'hostilité permanente aux intérêts du Patron, en une attention soutenue à la prospérité et au succès d'une Industrie à laquelle il sentira son intérêt solidairement attaché. Alors, la fabrique élèvera sans peine ses produits au plus haut degré de perfection, car tous les intérêts étant unis, Ouvriers et Patrons seront bientôt animés de cet Esprit de Corps qui porte tous les Individus à soutenir l'Honneur du Drapeau.
Des progrès considérables se sont réalisés dans la plupart des branches de l'Industrie, mais leurs effets ne se sont manifestés que sur les produits et sur les moyens de produire.
La condition de l'homme, au lieu de s'en améliorer, a donné naissance à cette nouvelle forme du paupérisme, qui assiège tous les Centres d'Industrie ; et, par une anomalie singulière, c'est sur les points où l'activité humaine est le plus grande, sur les points où l'on crée avec le plus de promptitude les choses nécessaires à la Vie, qu'on voit le plus de misères accumulées les unes sur les autres.
Et pourtant il est élémentaire que là où l'homme travaille et produit beaucoup, il crée les moyens de l'aisance; et que s'il est misérable au sein du travail même, cela tient évidemment au- renversement de toutes les notions d'une bonne Organisation Industrielle et des plus simples notions d'Équité Sociale.
Quand les moyens de Production Agricole el Manufacturière en sont arrivés au point où notre Civilisation nous les montre, quand les prodiges de la Mécanique sont au service de l'homme, à quoi servira la Production que la Civilisation enfante
3i8 CHAPITRE XVI — RÉPARTITION
chaque jour, si elle ne tourne au profit de la Sociabilité de l'Espèce? Cette production sera un mal si elle n'a pour conséquence que de permettre à quelques-uns toutes les jouissances d'un raffinement poussé à l'extrême, tandis que le grand nombre s'abrutira dans le désordre du milieu confus où la force des choses le condamne à passer sa vie, et où tout manque pour élever l'âme et ennoblir le cœur.
Le mal n'est-il pas assez visible? L'Angleterre n'a-t-elle pas assez de misères à côté de son opulence, pour établir qu'il y a urgence à chercher un remède à ce triste et douloureux contraste ?
Personne ne conteste au Travail la fonction suprême qui lui est assignée par le Créateur ; personne ne lui conteste ses vertus essentiellement moralisatrices, et pourtant, encore en ceci, les résultats obtenus sont souvent en contradiction manifeste avec les Lois de la Nature.
L'état de l'Industrie actuelle, au lieu d'élever l'Homme par le Travail, en arrive à conduire les masses à la misère; l'oubli de la dignité morale en est la conséquence.
Ces effets, entièrement opposés à ceux que le Travail doit produire, ont leur cause dans l'inapplication des vrais principes de l'Organisation du Travail, et delà Loi de Justice des rapports des hommes entre eux, loi qui consiste à consacrer le Travail au progrès de la Vie de Tous.
La plupart de ceux qui se sont occupés de l'état des populations industrielles de notre époque, ont été surtout frappés de l'affaissement moral que produit la misère sur un certain nombre des classes ouvrières. Cet état, que la concentration des masses pauvres met en relief, est-ii propre seulement aux Centres d'Industrie, et pour être moins visible dans l'isolement des Campagnes, en est-il moins réel?
Non, les mêmes causes produisent partout les mêmes effets : où les ressources et la direction du Travail se sont concentrées en un certain nombre de mains, la Pauvreté existe à côté de la Richesse.
Mais la différence qui se constate, c'est que l'esprit d'émulation ou d'excitation propre aux grandes réunions d'hommes, a pour résultat, quand il ne peut trouver essor dans l'ordre des facultés utiles, de conduire les individus à des excitations nuisibles, par dégoût de leur genre de vie, et par dérivation des forces de l'esprit qui ne peuvent trouver leur utile emploi.
En voyant la misère se produire plus ostensiblement dans les Centres d'Industrie, beaucoup en ont conclu que les grandes agglomérations sont productrices de cette démoralisation. D'un effet apparent, ils ont cru pouvoir déduire une cause invariable, et l'attribuer au milieu lui-même, c'est-à-dire à la Concentration Industrielle.
Ils ont oublié qu'il est dans la loi de toutes les forces, aussi bien morales que physiques, que les
grandes puissances sont capables de beaucoup de bien comme de beaucoup de mal, suivant la direction bonne ou mauvaise de ces forces.
Les grandes agglomérations humaines sont dans ce cas; elles deviennent des foyers de perfection industrielle et morale, quand la direction de leurs forces est bonne; ou elles marchent à des résultats contraires, si elles sont assujetties à un emploi abusif.
C'est donc à un Vice d'Organisation qu'il faut imputer, par exemple, la facilité avec laquelle, dans les Centres d'Industrie, le travailleur s'abandonne aux écarts de l'intempérance, quand, au contraire, l'homme livré au travail des champs et l'artisan du village sont plus sobres.
Pour ceux-ci, l'isolement laisse les ressorts de l'esprit le plus souvent dans l'inaction, les causes d'excitation ne s'offrent guère à eux : les facultés restent inactives.
Mais, pour l'Ouvrier de l'Usine et de la Manufacture, le contact incessant de ses semblables tient en éveil toutes ses facultés, et si des motifs nobles et élevés ne viennent servir d'aliment à sa pensée, on comprend combien les excitations du cabaret lui seront faciles, puisque, jusqu'ici, le principal savoir-faire qui se soit surtout exercé dans les Centres Manufacturiers, en dehors et autour de l'Usine, a été de créer à l'Ouvrier les occasions de dissipation les plus multiples.
LE TAUPÉRISME ' 361
Rien n'est fait pour lui rendre facile un bon usage de ses gains, mais, au contraire, toutes les basses spéculations se réunissent pour l'entraîner à la consommation inintelligente et abusive de ses salaires, déjà insuffisants pour les besoins de sa famille.
Rien n'est fait pour rendre attrayant à l'Ouvrier le Logement où vit la Famille; logement souvent désolé par l'absence du nécessaire, et presque toujours repoussant par ses dispositions sordides.
Il n'est donc pas étonnant que l'Ouvrier se laisse aller à la faiblesse de préférer le séjour des lieux de tentations publiques qui lui sont offerts.