CONTENTIEUX — RECOUVREMENTS
L'étude Malpertuis jouissait d'une grande notoriété dans Paris.
• Les deux plaques qui lui servaient d'enseigne I. I
n'affichaient aucune prétention, mais que de sousentendus cachait cette simplicité voulue!
Le directeur de l'officine dont il s'agit s'occupait * non seulement de recouvrements et de contentieux, mais d'aflaires d'usure, de mariages riches, de prêts d'argent, d'avances sur titres, sur droits successifs, sur simple signature, sur pensions civiles et militaires, d'achats de créances, de placements de capitaux, de ventes de propriétés de ville, de campagne, et de fonds de commerce, d'opérations de Bourse, de renseignements commerciaux, de renseignements confidentiels {dans l'intérêt des familles), de recherches de débiteurs, de tout, enfin, de tout, et de quelques autres choses encore ! Be omni re scibili, et quibusdam aliis!
La porte cochère qu'encadraient les plaquesannonces donnait accès, par un passage voûté, dans une large cour formant un carré parfait.
Sur chacune des quatre faces de ce carré s'éle* vait un corps de logis haut de cinq étages.
L'étude Malpertuis, — (on disait Y étude et non Vagence), — se trouvait dans le bâtiment du fond*
Elle occupait tout le premier étage, partagé entre les bureaux et l'appartement particulier du directeur.
Cet appartement particulier était de dimensions très resteintes et se composait simplement d'une chambre à coucher, d'une salle à manger et d'une cuisine.
Le reste de l'étage, — c'est-à-dire un grand salon et deux autres pièces, — servait de cabinet et de bureaux.
Une vaste antichambre précédait ces bureaux qu'il fallait traverser pour arriver au cabinet ; mais des grillages doublés de percaline verte ne permettaient guère aux commis de voir les visiteurs, et réciproquement.
Ces commis, au nombre de six, étaient travailleurs et se recommandaient par une tenue soignée. — Rien ne sentait, rue de la Victoire, l'agence besoigneuse destinée fatalement à finir en police correctionnelle après vaporisation complète des cautionnements de ses employés.
Tout était meublé d'une façon, sinon luxueuse, du moins cossue. — Ni plaqué ni moleskine. — Acajou massif et basane verte.
De confortables fauteuils, d'une solidité à toute épreuve , garnissaient l'antichambre ' métamorphosée en salon d'attente. — Un garçon de bureau, en habit gris à boutons d'argent, recevait les clients et les introduisait, soit auprès du commis principal, soit dans le cabinet de M. Malpertuis.
Les portes étaient doubles et capitonnées.
Pas un mot dit à haute voix dans une pièce ne pouvait être entendu dans la pièce voisine.
L'élude aurait pu prendre pour devise, comme autrefois certaines échoppes d'écrivains publics, ces mots : Au tombeau des secrets!...
Dans Tantichambre et dans les bureaux on voyait des cartonniers étages comme chez un avoué ou chez un notaire.
Des affiches de toute nature occupaient les places vides, annonçant des ventes après décès, des ventes sur licitation, des ventes par autorité de justice, des appels aux actionnaires, etc., etc..
Le cabinet du directeur, sévère et même un peu sombre, était meublé tout en poirier noirci et sculpté.
Les rideaux et les portières, en velours vert foncé, étalaient leurs plis lourds.
Un épais tapis de moquette d'un seul ton couvrait le parquet.
Une garniture de cheminée d'un assez bon style, quatre tableaux de maîtres anciens, quelques bronzes et un immense bureau couvert de papiers, les uns en liasse et les autres épars, complétaient le mobilier.
Nous avons dit plus haut que l'étude occupait six employés.
Outre ce personnel intérieur, Malpertuis avait des agents au dehors et des correspondants à l'étranger, — agents et correspondants nombreux, nous ne tarderons pas à savoir pourquoi.
L'étude, ouverte à neuf heures du matin, se fermait à cinq heures du soir ; mais Malpertuis n'était visible, le matin que de neuf à onze, et le soir de quatre à cinq.
Lui seul traitait les affaires importantes.
Son principal employé, — son maître clerc, si l'on veut, — dépouillé de toute initiative, devait se borner à prendre des notes et à exécuter religieusement les ordres du maître.
Neuf heures et demie venaient de sonnep.
Les employés travaillaient silencieusement.
Aucun client n'avait encore paru.
Malpertuis, seul dans son cabinet, dépouillait une volumineuse correspondance. — Ce personnage était un homme de trente-sept ans environ, mais qui paraissait un peu plus âgé.
Les péripéties d'une existence passablement orageuse avaient laissé sur son visage, assez agréable du reste, de visibles empreintes.
Les cheveux châtains s'éclaircissaient au sommet du crâne et s'argentaient sur les tempes.
Des rides plus nombreuses que profondes sillonnaient le front.
L'éventail de la Patte d'Oie rayait l'angle externe des paupières qu'un cercle de bistre entourait.
Le teint manquait absolument de fraîcheur ; — l'œil, d'un bleu pâle, était voilé.
L'ensemble de la physionomie semblait sérieux et méditatif, mais l'épaisseur des lèvres donnait à la partie inférieure du visage un cachet particu lièrement sensuel et décelait l'homme épris de tous les plaisirs, le jouisseur.
Malpertuis portait de longs favoris en nageoires,
dans lesquels il passait, deux ou trois fois par quart d'heure, un petit peigne d'écaillé.
11 prenait de toute sa personne un soin méticuleux et savait imprimer un cachet d'élégance britannique au costume invariablement noir que la gravité professionnelle lui imposait.
Les lettres, qu'il parcourait d'un coup d'œil ou qu'il lisait avec soin, étaient les unes jetées au panier, les autres classées et numérotées, selon le plus ou moins d'importance de leur contenu.
L'homme d'affaires arrivait à la fin de sa tâche.
Il ne lai restait plus à examiner que trois ou quatre lettres.
Celle qu'il prit au hasard portait le timbre de New- York.
D'un coup de canif il trancha l'enveloppe, puis il laissa tomber sur la feuille qu'elle contenait un regard sans chaleur.
Mais, dès qu'il eut parcouru les premières lignes, l'expression de sa physionomie se modifia brusquement; un éclair jaillit de ses yeux voilés; un vague sourire écarta ses lèvres lippues :
— Douze millions ! — murmura-t-il avec un petit ricanement joyeux, en clignant ses paupières molles. — Un héritage de douze millions échéant à une femme dont la trace est perdue!... C'est un joli denier... Riche aubaine pour l'étude!... Voilà qui va rudement corser les dossiers de César...
Et il continua sa lecture.
Quand il l'eut achevée, il prit une feuille de papier blanc sur laquelle il écrivit ces mots :
« Correspondant de New- York : — James Elliot. )) Edgard Sidney. — DOUZE MILLIONS à Amélie Gonthier.
» Retrouver cette femme si elle est vivante^ ou ses ayants-droit si elle est morte. ^^^
Ceci fait, Malpertuis joignit la note à la lettre et plaça ces deux pièces dans une chemise de papier grisâtre, en tête de laquelle il traça cette indication ;