‹ Son altesse l'amourChapitre 2 sur 6 · HÉRITAGE SIDNEY · texte numérisé non relu

HÉRITAGE SIDNEY

Puis il s'occupa des dernières lettres.

En ce moment un coupé de maître, très simple, attelé d'un cheval de cinq cents louis, s'arrêta devant la maison de la rue de la Victoire.

Les panneaux du coupé ne portaient pas d'armoiries mais un chiffre peint en camaïeu, surmonté . de la couronne de marquis.

Une femme parfaitement élégante, d'une tournure irréprochable, et d'une jeunesse indiscutable quoiqu'elle eût le visage caché par une voilette > épaisse, descendit de voiture, s'élança sous la voûte, passa rapidement sans se renseigner auprès du concierge, traversa la cour et s'engagea dans l'escalier conduisant à l'étude Malpertuis.

Une plaque de cuivre fixée sur un panneau por-

tait le nom du maître, et au-dessous ces initiales : T. L. B. S. V. P. — abréviation de la phrase : Tournez le bouton s'il vous plaît,

La visiteuse, se conformant à l'invitation, tourna le bouton et entra.

,Le garçon de bureau en habit gris à boutons d'argent, assis devant un petit bureau, glissait des prospectus dans des enveloppes administratives.

Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, il leva la tête.

— Madame désire ? — demanda-t-il.

— Parler à M. Malpertuis. — Est-il visible?...

— Je le pense... — Madame veut- elle me dire son nom?

La visiteuse tira de sa poche un carnet d'ivoire sculpté.

Elle y prit une carte et la tendit au garçon de bureau.

Ce dernier y jeta les yeux, regarda la nouvelle venue, s'inclina respectueusement et dit :

— Veuillez vous donner la peine de vous asseoir, madame la marquise. — Je vais prévenir M. Malpertuis...

Puis il disparut par la porte des bureaux.

La jeune femme, que nous venons d'entendre appeller : madame la marquise^ se laissa tomber sur un siège avec une grâce nonchalante.

L'employé, après avoir traversé les deux premières pièces, frappa discrètement à la porte du cabinet.

L'ordre d'entrer lui fut donné par une sonnerie électrique, car la voix ne pouvait traverser le capitonnage de la double porte, et il pénétra chez Malpertuis.

— Qu'est-ce? — fit brièvement celui-ci.

— Monsieur le directeur, c'est une dame...

— Quelle dame?

— Voici sa carte.

Et il tendit à son patron le carré de carton porcelaine.

Malpertuis lut le nom de la visiteuse aristocratique; un nouveau sourire écarta ses lèvres.

— Faut-il faire entrer? — reprit l'employé.

— Tout à l'heure... — Je sonnerai pour vous prévenir...

Le garçon de bureau sortit.

Malpertuis jeta la carte sur un dossier, quitta son fauteuil et s'approcha d'un cartonnier qu'il ouvrit à l'aide d'une clef suspendue à sa chaîne de montre.

Il en tira un carton placé sur la quatrième tablette; — il plongea sa main dans l'ouverture ainsi pratiquée, et il appuya son doigt sur un bouton que le carton avait mission de dissimuler.

Quelques secondes s'écoulèrent, puis une sonnerie électrique retentit près du bureau.

— César est chez lui... — pensa Malpertuis. — Tout va bien !

Encadrant alors son visage dans l'esp.ice momentanément vide, il prononça d'une façon très distincte ces mots :

— La marquise de la Tour du Roy est là... Une voix bien timbrée lui répondit aussitôt

— Bon... Attends une demi-minute...

Malpertuis ne referma point le cartonnier, laissa

le carton sur la chaise où il l'avait déposé et revint s'asseoir.

— Décidément, — mumurait-il, — c'est une belle invention que le téléphone.

Il dissimula sous un journal les diverses paperasses encombrant son bureau, il peigna soigneusement ses favoris, puis il frappa deux fois de suite sur un timbre.

Un instant après la porte s'ouvrit et l'employé introduisit la marquise Lazarine de la Tour du Roy, qui leva son voile en franchissant le seuil.

Le patron de l'étude fit quelques pas au devant de la noble visiteuse, la salua d'une façon très correcte, ni trop humble, ni trop cavalière, lui avança un siège près du fauteuil qu'il occupait lui-même, et dit :

— Veuillez me pardonner, madame la marquise, les quelques minutes d'attente que vous avez subies bien malgré moi... il fallait congédier un client, ce que je me suis hâté de faire...

— Vous êtes tout pardonné, monsieur, — répliqua Lazarine en souriant; — je sais que vous

êtes très occupé et j'attendais sans impatience... J'ai d'ailleurs attendu fort peu.

La jeune veuve du marquis Robert de la Tour du Roy avait tout au plus vingt-cinq ans; — c'est assez dire que sa beauté, incomparable et quasicélèbre, battait son plein.

Le corsage-cuirasse de sa robe de faille noire, brodée de jais, dessinait une taille ronde et fme, souple et cambrée, les contours exquis d'un buste de statue et des hanches d'un dessin hardi.

Une profusion de cheveux ondes, d'un ton de cuivre rouge, se tordaient sous le petit chapeau noir, absolument simple, qui n'en pouvait cacher la soyeuse épaisseur.

Quelques mèches folles s'échappaient sur le front, et cinq ou six boucles brillantes, inondant les épaules, descendaient jusqu'au bas de la taille.

Le visage, aux traits fins et corrects sans la froideur classique, et d'une originalité piquante, offrait l'éblouissante carnation des rousses. — Les sourcils bruns et les cils noirs, formant un contraste éclatant avec les roses broyées du teint et la nuance ardente de la chevelure, donnaient aux grands yeux d'un vert sombre l'expression presque orientale que les femmes de théâtre obtiennent à l'aide du coheul.

La bouche était petite; les lèvres couleur de sang et les dénis à croquer des perles.

Ce radieux visage, ce corps de jeune nymphe,

constituaient un ensemble d'une élégance incomparable. — Chaque mouvement, chaque attitude, recelaient une grâce. — Rien ne saurait exprimer la séduction du regard et le charme capiteux du sourire.

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Au moment où cette créature exquise franchissait le seuil du cabinet de l'homme d'affaires, sa physionomie mobile était voilée d'un nuage d'ennui ou plutôt de tristesse.

Malpertuis regarda la belle visiteuse pendant une seconde avec une admiration manifeste.

Lorsque Lazarine eut pris place dans le fauteuil qu'il lui désignait, il s'assit lui même.

— Vous venez, madame la marquise, — dit-il, — vous enquérir du résultat des démarches dont vous m'avez fait l'honneur de me charger?

— Oui, monsieur, — répliqua la jeune femme ; — vous m'aviez demandé un mois, et le trentième jour expirait hier...

— Aussi je vous attendais, madame, et, si vous n'étiez venue ce matin, je me serais fait un devoir

.de me présenter chez vous dans l'après-midi...

— Avez-vous une bonne nouvelle à m' apprendre? Avez-vous été plus adroit ou plus heureux que la

police qui, depuis quatre ans, n*a pu découvrir où le lieutenant démissionnaire Marcel Laugier cache le fils qu'il m'a volé?...

Malpertuis secoua la tête.

— Hélas! non, madame la marquise, pas encore... — murmura-t-il avec une humilité de commande.

— Quoi ! — s'écria Lazarine d'un ton oii l'étonné ment se mêlait au dépit, — vous n'avez rien trouvé?...

— Rien... — Nos agents de Paris, — et ils sont nombreux ! — ont en vain fouillé la grande ville... — Nos agents de province n'ont pas mieux réussi... — Quant à nos correspondants de l'étranger, malgré leur activité, leur zèle et leur intelligence, ils n'ont pu nous fournir aucun renseignement.

— C'est un échec complet, alors I !

— Jusqu'à nouvel ordre, oui, je suis bien forcé d'en convenir ; mais je ne rougis pas de cet insuccès... — Mon grand tort est d'avoir voulu terminer en un mois une entreprise où la police officielle échoue depuis quatre ans... — Le dernier mot, d'ailleurs, n*est pas dit... — Hier encore j'ai expédié partout des instructions nouvelles, et j'espère plus que jamais...

— Sur quoi comptez-vous ?...

— Sur une chance heureuse, sur une circonstance inattendue qui peut se présenter d'une heure à, l'autre. — Les plus grands policiers du monde doivent les trois quarts de leurs triomphes au hasard

qui les sert à un moment donné... — Soyez certaine que l'ex-lieutenant Marcel Laugier n'est pas en France... — Une plainte portée par vous le rendrait justiciable de la cour d'assises... — Il y va pour lui d'une condamnation aux travaux forcés à temps...

— Il vit à l'étranger, sous un nom d'emprunt ; c'est pour cela qu'il est momentanément insaisissable...

— Ehl — répondit la marquise avec impatience,

— on change son nom, on ne change pas sa figure.— Je vous ai remis un portrait- carte du lieutenant...

— Que j'ai fait reproduire à très grand nombre par mon photographe... — Tous mes agents en sont munis... Tous mes correspondants en ont un exemplaire dans les mains... — Nous devons aboutir et nous aboutirons, j'en ai la conviction absolue... — C'est une affaire de temps...

Lazarine frappa du pied.

— Et pendant ce temps, auquel vous même n'assignez pas de limites, je reste esclave ! — s'écria-telle. — Investie, par la loi et par la volonté de feu le marquis de la Tour du Roy, de la tutelle de mon fils, je gère les biens dont la jouissance m'est acquise jusqu'à la majorité de ce fils, s'il est vivant, et dont j'hérite s'il est mort... — Je ne puis donc rien entreprendre, rien décider, rien conclure, sans savoir si l'enfant existe... Je ne puis prendre aucune détermination pour mon avenir, et j'ai besoin d'être libre...

— Madame la marquise, — fît Malpertuis d'une voix insinuante — vous m'avez fait l'honneur de m*accorder votre confiance, et vous ne vous en repentirez pas... — J'ai compris qu'un secret très grave, dont il ne me semble pas difficile de deviner la nature, existe, ou du moins existait, entre vous et le lieutenant Marcel Laugier... — Je sais beaucoup de choses déjà, mais j'ai besoin d'en savoir plus encore pour être à même de vous donner Certains conseils utiles... — Mepermettez-vousde vous adresser quelques questions?...

— Sans doute, seulement je me réserve le droit de n'y pas répondre si elles me paraissent indiscrètes, et de ne suivre les conseils qu'à bon escient...

L'homme d'affaires s'inclina.

— C'est trop juste! — répliqua-t-il en souriant. — Mais, soyez sans crainte! je serai discret... — Quelle est votre fortune personnelle, madame la marquise?

— Un million, qui m'a été reconnu comme apport dotal dans mon contrat de mariage.

— Quelle fortune possédait feu M. le marquis ?

— Six millions, au minimum...

— Dans ses dispositions testamentaires, M. le marquis a-t-il stipulé pour vous la propriété de quelques-uns de ces millions !

— Non... — Tutrice de l'enfant, je dois disposer de la totalité des revenus jusqu'au jour de la majorité de mon fils, je vous le répète... — Ce jour ar-

rivé, je ne conserverai qu'un tiers des revenus...

— Aucune autre libéralité?

— Aucune.

— En ce moment, où vous avez la plus large jouissance, faites-vous des économies?

— Impossible. Ma maison est considérable, et j'a l'orgueil de tenir mon rang.

— Donc, quand cette jouissance sera réduite des deux tiers, ce sera pour vous la gêne...

— Plus que la gêne... la misère...

— Misère un peu dorée, convenez-en...

— Misère absolue, étant donnés mes habitudes et mes goûts...

— Il est certain, madame la marquise, — dit Malpertuis avec une apparente conviction et d'un ton pénétré, — il est certain que votre situation est fâcheuse à bien des points de vue... Elle vous commande une circonspection qui n'est pas dans votre caractère... Elle vous force à des calculs qui ne sont point de votre âge... Elle vous impose une responsabilité lourde au profit d'un enfant qui vous a été volé, qu'on élève loin de vous, qu'on habitue vraisemblablement à vous haïr, et qui ne reparaîtra sans doute que pour exiger des comptes et vous dépouiller... De tout cela résultent des entraves d'autant plus inopportunes que vous avez besoin d'être libre et dégagée de toutes préoccupations, à l'heure où un mariage princier peut modifier votre avenir.

Lazarine tressaillit ; — une stupeur qui n'était point jouée se peignit sur son visage.

— Quoi! — s'écria-t-elle, — Vous savez?...

— Que votre union avec le prince Emmanuel de Brada est possible et probable? Oui, madame...

— Mais, qui vous a dit ?

Malpertuis se mit à rire.

— Gomment madame la marquise, — répliqua-til, — vous vous adressez à moi, persuadée que je suis l'homme le mieux renseigné de Paris, et vous voulez que j'ignore une nouvelle de cette importance !

— Personne ne la connaît cependant, pas même mes intimes, et c'est tout au plus si le mariage en question est à peu près décidé depuis deux ou trois jours...

— Il ne m*en a pas fallu davantage pour être au courant, vous le voyez.

— Je le constate sans le comprendre... Mais où voulez-vous en venir ?

— A ceci : vous n'osez point passer outre sans savoir si votre fils est vivant ou mort, parce que, s'il existe, il reste une arme contre vous dans les mains de Marcel Laugier, de qui vous avez peur et qui pourrait provoquer un scandale.

— Un scandale? — répéta la marquise, — Et comment ? — S'il osait se montrer, il serait perdu !

— La main sur la conscience, madame, croyezvous qu'il soit homme à reculer devant le péril, si

quelque intérêt de haine ou de vengeance le pousse en avant ?

Lazarine réfléchit pendant une seconde, et répondit :

— Non, je ne le crois pas. — Ardeur de haine et soif de vengeance le rendraient capable de toutes les imprudences, de toutes les folies... Il se perdrait sans hésiter, s'il le fallait, pour m'entraîner avec lui dans l'abîme...

Après un silence, elle ajouta d'une voix sourde;

— Ahl que je payerais cher la nouvelle de sa mort !...

— Il est une autre nouvelle qui vous intéresserait plus encore, — reprit Malpertuis — et que, par conséquent, vous pourriez payer plus cher.

Madame de la Tour du Roy lui jeta un coup d'œil interrogateur.

— Celle de la mort de votre fils... — poursuivitil, du ton le plus calme.

Lazarine sentit un frisson effleurer sa chair.

— Ah ! — s'écria-t-elle, — vous savez quelque chose sur Marcel Laugier et sur mon fils, et vous voulez me vendre vos renseignements ce que, selon vous, ils valent... Et bien ! faites votre prix... Je ne marchanderai pas...

— Je ne sais rien, madame, — répliqua l'homme d'affaires ; — mais je vous répète que je n'arrêterai point mes recherches avant d'avoir atteint le but... — La vie d'un enfant est fragile... — La mort de

votre fils vous donnerait six millions et briserait dans les mains de Marcel Laugier l'arme qui vous épouvante... — A qui vous apporterait l'acte de décès de Raoul de la Tour du Roy, vous pourriez abandonner sans regret une bonne part de l'héritage... La marquise se leva.

— Monsieur Malpertuis — dit-elle — jouons cartes sur table... Oui, vous l'avez deviné, je veux à tout prix la liberté et la fortune... à tout prix, vous m'entendez bien ! — J'ai mis jadis sur les bras de Marcel Laugier un duel où il devait succomber... et il le sait... J'ai allumé de ma main un incendie pour îe brûler vif, et il le sait !... — Je le hdis, je hais l'enfant qui devait m'enrichir et dont la naissance inutile a trompé mes calculs et ruiné mes espérances... — Je payerais cinq cent mille francs la preuve de la mort de Marcel Laugier... — Je payerais un million l'acte de décès de l'enfant...

Une flamme de convoitise brilla sous les paupières molles de l'homme d'affaires.

— Quinze cent mille francs en tout... — dit-il.

— Oui.

— Vous ne vous rétracteriez pas ?...

— Non, je le jure !

— Signeriez-vous cela?

— Je le signerais... — Je suis prête à le signer... — Parlez donc et hâtez-vous!... Je trépigne sur des charbons ardents, vous le voyez bien...

— Madame la marquise, je vous répète que je ne

sais rien encore, mais un pressentiment m'avertit que je saurai bientôt...

— Ce qui veut dire qu'avant de parler vous voulez que je m'engage, n'est-ce pas ?

— J'aurai l'honneur de faire observer à madame la marquise que la proposition vient d'elle seule, et que je n'ai rien demandé...

— C'est juste... j'ai offert... — Eh ! bien, rédigez tout de suite l'engagement. Je signerai.

— Il est indispensable que cet engagement, ou plutôt que ces engagements, soient écrits tout entiers de votre main.

— Soit... j'écrirai...

— Voici deux feuilles de papier timbré... — Prenez ma place, madame la marquise... Vous y serez plus à votre aise...

Lazarine, en proie à une agitation fiévreuse, s'installa sur le fauteuil que l'homme d'affaires venait de quitter, trempa une plume dans l'encre et dit :

— J'attends, monsieur...

— C'est très simple et ce ne sera pas long. Malpertuis dicta :

Je soussignée, marquise de la Tour du Roy, promets de payer à M, Frédéric- Jean Malpertuis, ancien avoué, la somme de cinq cent mille francs pour frais, avances, démarches de toute nature et rémunération légitime de ses soins et peines, dans les quarante-huit heures qui suivront le jour ou il ni apportera la preuve du décès de M, Marcel Laugier, officier démissionnaire.

— Est-ce tout ?

— Tout absolument. — Datez et signez.

— C'est fait.— Ensuite ?

— La rédaction du second acte différera quelque peu de celle du premier, mais ne vous prendra pas plus de temps.

Et l'homme d'affaires dicta de nouveau :

Je soussignée, rriai^quise de la Tour du Roy, promets de payer à M. Frédéric-Jean Malpertuis, ancien avoué, la somme de v^ million rie francs pour frais, avances, démarches de toute nature, et rémunération légitime de ses soins et peines, dans les quinze jours qui suivront mon envoi en possession de l'héritage de mon fils Raoul- Henri-Robert de la Tour du Roy,

Lazarine avait écrit, daté et signé.

— Vous pouvez parlez maintenant, -—dit-elle en présentant à Malpertuis les papiers timbrés. — Aijeà vous payer dès à présent les deux sommes, ou seulement une des sommes stipulées dans ces actes?

— Non, madame, pas encore ; mais vous ne douterez pas désormais de mon zèle, puisque ma fortune dépend du succès.

— Ma signature au bas de ces engagements ne peut-elle me compromettre ?

— En aucune façon... — D'abord ils ne seront présentés qu'à vous, et ensuite leur teneur n*ofïre quoi que ce soit d'illégal... — Le juge d'instruction le plus méticuleux n'y trouverait rien à redire...

— Il ne s'agit point de supprimer un homme et un enfant — (ce genre d'opérations n'est pas du tout mon fait!) — mais d'ouvrir une enquête et de fournir des renseignements ; or, à l'époque où nous vivons, les renseignements sont hors de prix...

— Qu'arivera-il si vous ne réussissez pas ?

— Je vous rendrai ces papiers inutiles et vous réclamerai simplement mes honoraires, dont le chiffre sera modeste... — Ayant échoué, je ne pourrais être exigeant...

— Combien vous faut-il de temps pour agir?..,

— Un mois, madame la marquise...

— Soit, d'aujourd'hui en un mois, je reviendrai..*

— J'aurai l'honneur de vous attendre, et je compte sur la joie vive de Vous donner de bonnes nouvelles...

Lazarine était debout.

Elle laissa retomber la voilette qui cachait son Visage*

On frappa doucement à la porte du cabinet.

Malpertuis pressa le bouton d'une sonnerie électrigue, donnant ainsi l'ordre d'entrer.

La porte s'ouvrit et le garçon de bureau parut, une carte à la main.

' L'agent d'affaires prit cette carte.

— r Reconduisez madame — dit-il ensuite — et revenez.

L^ marquise de la Tour du Roy quitta le cabinet, après avoir répondu par une légère inclination de tête au salut profond de Malpertuis.

Ce dernier, aussitôt que la porte se fut refermée, s'approcha du cartonnier dans lequel il avait pratiqué un vide et, s'adressant à son auditeur invisible, demanda :

— Tu as entendu?

— Oui — répondit une voix. — Bien travaillé, compèi^e!... — Tout àTheure nous causerons... — Qui vas-tu recevoir?

Malpertuis jeta un coup d'œil sur la carte et lut tout haut :

Le comte de Ver gis

— Le comte de Vergis ! — répéta la voix avec un accent de surprise; — que diable vient-il faire ici?...

— Nous le saurons dans cinq minutes.

— Je ne quitte pas mon poste...

Un coup de timbre appela le garçon de bureau.

— Michel, — fit l'homme d'affaires, — y a-t-il plusieurs clients dans l'antichambre?

— Deux seulement : le monsieur dont vous avez la carte et M. Fernand Volnay, l'acteur du théâtre de Belleville pour lequel j'ai mis à la poste, hier soir, la lettre que vous avez écrite après la fermeture des bureaux.

— Ah! ah î il est là, ce gaillard, ce don Juan de banlieue, ce Mélingue de l'avenir ! . . . Qu'il attende. . . — Faites entrer M. le comte de Vergis...

— Oui, monsieur...

Michel allait sortir.

Il s'arrêta.

— J'oubliais quelque chose... — dit-il.

— Quoi!

— M. Stanislas Picolet est revenu de courses et il a bien besoin de parler à monsieur.

— Plus tard... — Quand je pourrai l'entendre je vous préviendrai.

Le garçon de bureau se retira.

— Qu'est-ce que ce Fernand Volney, du théâtre de Belleville? — demanda la voix qui sortait du cartonnier.

— L'homme aux deux billets... — Affaire de notre correspondant de Marseille...

— Bon! j'y suis.

— Que faudra-t-il faire avec lui?

— L'effrayer... Se voyant dans une impasse, il trouvera sans doute moyen de s'exécuter.

La porte s'ouvrait. — La voix se tut.

Un personnage d'environ soixante-cinq ans fut introduit par Michel.

Ce personnage, gentleman delà tête aux pieds et portant la rosette de la Légion d'honneur, était grand et mince, élégant sans recherche, et semblait plus vert à son âge que beaucoup de jeunes gens. -« Une chevelure blanche comme la neige, épaisse et taillée en brosse, couronnait un visage aux yeux vifs, aux traits corrects et sympathiques, qu'encadrait une barbe grisonnante.

Sa physionomie respirait l'intelligence et la loyauté.

Le gentilhomme de bonne race, et digne de sa face, se reconnaissait à première vue.

Malpertuis s'inclina devant le nouveau venu.

— C'est à monsieur le comte de Vergis que j'ai l'honneur de parler? — fit-il.

SOIî ALTESSP] l'amour 27

— Oui, monsieur... — Vous êtes, je suppose, monsieur Malpertuis?

— En personne... — Veuillez prendre un siège. Le comte s'assit.

Il semblait embarrassé. — Son visage rougissait et pâlissait tour à tour. — Evidemment un grand combat se livrait en lui.

L'homme d'affaires le regardait avec attention, attendait qu'il s'expliquât, et ne disait mot.

M. de Vergis, triomphant enfin de son trouble, prit la parole.

— Je viens vous trouver pour une affaire toute particulière... — commença-il.

— Un placement de fonds peut-être? — demanda Malpertuis.

— Non, monsieur...

— Des renseignements sur quelque société industrielle en voie de formation ?. ..

— Pas davantage...

— Faites-moi donc, monsieur le comte, l'honneur de vous expliquer et croyez que, quelle que soit l'affaire dont vous allez m'entretenir, je suis absolument à vos ordres...

M. de Vergis parut hésiter de nouveau. — Son embarras reprenait le dessus.

Une rougeur ardente envahissait son front et ses joues mais, au bout de deux ou trois secondes, il domina pour la seconde fois le trouble singulier qui s'emparait de lui, et commença d'une voix d'à-

bord tremblante qui ne tarda point à s'affermir :

— Ce n'est point une affaire d'intérêt qui m'amène... — J'ai souvent entendu parler de vous... de votre agence...

— Etude... — rectifia Malpertuis...

— Elude, soit... — On m'en a vanté l'organisation... On m'a donné l'assurance que ses rouages fonctionnaient d'une manière exceptionnelle...

Le directeur s'inclina avec une feinte modestie.

— Opinion trop bienveillante!... — murmura-til. — Je l'accepte néanmoins, dans l'espoir de m'en rendre digne... — Docteur en droit, ancien clerc d'avoué, ancien avoué, je crois connaître le fort et le faible de notre législation... — Tous les secrets de la chicane me sont familliers... — J'excelle à débrouiller les plu» inextricables écheveaux... — • Je me vante d'avoir fait gagner maintes fois des procès perdus d'avance...

— Il ne s'agit pas de procès, — interrompit le comte, — et la législation n'a rien à voir dans le motif de ma visite...

— Encore une fois, monsieur, veuillez me le faire connaître... — dit Malpertuis fort intrigué.

— Je sais qu'on peut compter sur votre discrétion...

— On le peut d'autant plus qn'une seule imprudence suffirait pour déconsidérer mon étude.

— Vous disposez, du moins on l'affirme, d'une

police secrète, aussi bien pour ne pas dire mieux organisée que celle de la Préfecture...

— J'ai sous la main des agents adroits et dévoués que je paye très cher, qui m'obéissent en aveugles et dont je réponds comme de moi-même.

— Quand vous mettez ces gens en campagne, en les chargeant de suivre une piste, vous devez avoir la presque certitude qu'il réussiront?

— J'en ai même la certitude absolue... Jamais je n'ai fait buisson creux... — Une grande habitude de ce que je me permettrai d'appeler les coulisses du monde me met à même de diriger ma meute, de relever ses défauts, de ne point lui laisser prendre de change, comme on dît, je crois, en termes de vénerie... — Venez-vous me demander quelque chose de ce genre?

— Je viens vous demander le mot d'une énigme.

— Sous quelle forme cette énigme s'est-elle présentée?

— Sous celle d'une lettre anonyme...

— Ah! — s'écria Malpertuis, — l'arme des misérables qui veulent insulter, mais n'osent insulter à visage découvert !... — L'empoisonnement moral, à distance, avec l'impunité probable!... —L'auteur d'une lettre anonyme est le plus lâche des criminels...— Il faut l'abandonner au mépris qu'il mérite, et fouler au pied ses délations, presque toujours calomnieuses...

— On se dit cela — répliqua le comte — et on

veut savoir quand même... — La goutte de poison versée dans la tète ou dans le cœur ronge et brûle... — On ne croit pas, mais on doute, et le doute est un supplice qui fait de la vie un enfer... mieux vaut la certitude...

— Vous avez raison,, monsieur le comte... Voyons cette lettre.,,

M. de Vergis tira de son portefeuille une feuille de papier bleuâtre, pliée en quatre.

Il la tendit à l'homme d'affaires, qui la déplia et lut à haute voix les phrases mélodramatiques suivantes :

Monsieur le comte,

Le nom que vous portez, le grand nom de vos ancêtres, était resté pur jusqu'à ce jour.

La t7'ahison d'une femme suffirait pour mettre au blason des Vergis l'ineffaçable tache du ridicule et de la honte...

Votre honneur est en péril, monsieur le comte.,, — A bon entendeur, salut ! ...

Veillez! » un amî. »

— L'ineffaçable tache du ridicule et de la honte I ! — répéta M. de Vergis, le visage contracté et les yeux pleins d'éclairs. — Vous avez bien lu... C'est écrit! — Comprenez-vous?...

— Je commence... Mais pour comprendre tout à fait j'ai besoin de quelques renseignements...

— Interrogez-moi... — fit le visiteur d'une voix sourde.

— Vous êtes marié, cela résulte de la lettre annonjme...

— Oui, monsieur...

— Quel âge a madame la comtesse?

— Vingt-deux ans, et j'en ai soixante-cinq... Donc c'est ma femme qu'on accuse.., l'évidence s'impose...

— Bast! une lettre anonyme n'est pas un accusateur sérieux... — Il peut y avoir là dessous une pensée de haine contre vous...

— Je ne me connais pas d'ennemi... — interrompit le comte.

— Oude vengeance contre madame lacomtesse... — poursuivit Malpertuis.

— Contre lacomtesse?...

— Sans doute...

— A quel propos?

— A propos de la blessure d'amour-propre d'un adorateur évincé... — J'ai connu certains drôles qui ne pardonnaient point à une femme ses dédains, et dont l'amour dédaigné se changeait en rage...

— Oui — murmura le comte — ce pourrait être cela... — madame de Vergisétait une enfant pauvre, orpheline... Je l'ai aimée... je lui ai offert un beau nom, une grande fortune, une situation considérable. — Elle accepté sans contrainte... — Malgré

l'énorme différence d'âge, elle m'a pris pour mari de son plein gré... — Il est impossible de la soupçonner... Je le sais... J'en suis sûr... J'en ferais le serment devant Dieu, sur mon honneur auquel je tiens plus qu'à ma vie!...

— Vous aimez madame la comtesse? — demanda Malperluis.

— Je l'adore!... et elle le mérite... — C'est un ange !... — Le lâche qui m'a écrit cette lettre aura fait la cour à Marie et, dédaigneusement repoussé par elle, il tâche de jeter dans mon cœur le germe dusoupçonl... — Le misérable veut se venger d'une femme honnête en empoisonnant la vieillesse d'un honnête homme. — C'est monstrueux !... Mais il échoue misérablement... — Je ne crois pas à l'accusation!... Marie est pure... Elle n'aime que moi... la pensée de l'adultère n'a jamais effleuré son âme...

• Douter d'elle serait odieux... — je ne doute point... j'ai confiance... — M.deVergis s'était levé en disant ce qui précède.

Il fit quelques pas dans le cabinet. — Ses lèvres répétaient d'une façon machinale et presque automatique :

— J'ai confiance... j'ai confiance...

Soudain il se laissa tomber sur un siège, plongea son visage livide dans ses deux mains crispées, et balbutia :

— Certes j'ai confiance... et cependant j'ai peur... j'ai peur!...

Le gentilhomme faisait mal à voir.

Ses mains tremblaient; — de brusques soubresauts secouaient ses épaules ; — une coulée ardente de lave bouillonnait sous son crâne.

Après avoir respecté pendant un instant le douloureux silence de son nouveau client, Malpertuis hasarda ces mots :

— Je ne suppose pas que monsieur le comte ait fait part de cette lettre à madame la comtesse?

M. de Vergis releva vivement la tête.

— Lui montrer qu'on l'accuse... — s'écria-t-il, — lui laisser croire, ne fût-ce qu'une seconde, que je la soupçonne... Ah! jamais... jamais !...

— Monsieur le comte me permet-il de lui dire humblement mon avis?... — demanda l'homme d'affaires en regardant son interlocuteur bien en face.

— Je vous le permets et je vous en prie...

— Eh bieni renoncez à tout projet d'enquête au sujet d'une faute qui ne doit pas exister... qui n'existe pas... — Déchire/ cette lettre et oubliez son contenu...

Assurément le sieur Malpertuis était un adroit compère, •— il savait bien son métier, et mieux que personne au monde il avait l'art d'arriver à son but par des chemins détournés.

Le comte de Vergis tressaillit en l'écoutant et s'écria :

— Déchirer cette lettre I...

— Sans doute...

— Oublier son contenu!...

— C'est le plus sage...

— Mais vous n'y pensez pas !...

— J'y pense si bien, au contraire, que je n'hésite pas à vous donner un conseil absolument contraire aux intérêts de mon étude...

— Je constate votre désintéressement, monsieur, et je l'apprécie, mais ce conseil est insensé!...

— En quoi, s'il vous plaît?

— En ce que je n'ai pas le droit de laisser impuni le crime, quel qu'il soit! Mon devoir est de châtier ou l'adultère ou la calomnie !... Je crois la comtesse innocente, je vous le répète, mais je veux savoir jour par jour, heure par heure, ce qu'elle fait de la liberté sans limites que je lui donne... — Je veux être certain que je ne suis point dupe... — Depuis que j'ai reçu cette lettre maudite, une idée fixe m'obsède, la fièvre me brûle, ma tête s'égare. Si cet état d'agonie se prolongeait, je deviendrais fou... — Je refuse de m*abaisser jusqu'à l'espionnage, — et d'ailleurs j'espionnerais mal, la ruse me faisant horreur... — Il faut donc que d'autres cherchent pour moi... il faut que des agents subtils prennent en main la cause de mon honneur menacé... — Je viens vous prier de me fournir ces agents et de les diriger vous-même...

Le voulez-vous?...

• Nous n'étonnerons point nos lecteurs en leur affirmant que la décision de l'homme d'affaires était prise d'avance.

Il parut néanmoins réfléchir avant de répondre.

— Je ferai ce que vous souhaitez, quoique l'entreprise soit délicate... — dit-il enfin. — Nous au- 0 ns la preuve, j'en suis convaincu, que madame de Vergis est digne de tout votre respect comme de tout votre amour, et je vous livrerai le méprisable auteur de la lettre anonyme qui vous rend si malheureux.».

— Obtenez ce résultat, — s'écria le comte, — et ma reconnaissance...

— Vous ne m'en devrez aucune... — interrompit Malpertuis ; — les enquêtes du genre de celle dont il s'agit sont une des spécialités de l'étude, et mes peines et soins seront payés...

-—Largement, je vous le promets!... — 11 est

inutile, n'est-ce pas? de vous recommander la circonspection la plus grande...

— Absolument inutile. . . — J'ai l'honneur de vous le répéter, je suis sûr des gens que j'emploie... — Il me reste à vous adresser quelques questions nouvelles, et à prendre des notes indispensables... — ce sera court... —Recevez-vous beaucoup de monde?

— Beaucoup...

— Madame la comtesse, m'avez-vous dit, jouit d'une liberté fort grande?...

— Sans limites, comme l'était, comme l'est encore, ma confiance en elle... — Peut-être savezvous que je m'occupe de travaux scientifiques ?...

, — Personne ne l'ignore... ils ont rendu votre nom célèbre...

— Ces travaux m'absorbent beaucoup... une partie de mon existence se passe dans mon cabinet... — Je ne pouvais condamner une jeune femme à partager ma séquestration volontaire... j'ai donc laissé à madame de Vergis une liberté d'action complète... — Cette indépendance si large devait être, selon moi, une garantie de fidélité... — Une nature franche et loyale se révolte à bon droit contre le soupçon injuste et par cela même injurieux, mais l'idée de trahir lâchement la confiance qu'elle inspire lui fait horreur... Je voulais que ma femme fût heureuse et ne regrettât jamais de m'avoir épousé malgré mon âge... je l'aime tanti ah! si vous saviez comme je l'aimel...

Le comte de Vergis, en prononçant ces mots, porta furtivement la main à son visage pour essuyer ses paupières humides.

Malpertuis continua :

— Vous donnez des soirées et des bals?

— Oui, monsieur, l'hiver.

— L'été, que faites-vous?

— Lorsque je ne voyage point nous allons passer quelques mois dans le Loiret, à mon château des Epines-Blanches, situé entre Orléans et les propriétés de madame la marquise de la Tour du Roy!

— Ah ! — dit Malpertuis d'un ton indifférent — vous connaissez madame de la Tour du Roy?...

— Nous avons cet honneur; mais pourquoi cette question?

— Elle est tout à fait incidente... J'ai eu l'occasion de m'occuper des affaires de feu son mari... — Je reprends : — A votre château du Loiret, recevez-vous?

— Nos plus intimes amis de Paris et nos voisins de campagne...

— Beaucoup de jeunes gens?

— Quelques-uns.

— Vous m'avez dit, je crois, que madame la comtesse est jolie.

— Elle est plus que jolie... Elle est adorable...

— Vous connaissez trop le monde, monsieur le comte, pour ne pas être sûr qu'une jeune femme adorable a des adorateurs, si bien établie et si fon-

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dée d'ailleurs que soit sa réputation de vertu. — Je parle d'adorateurs platoniques, bien entendu...

— On fait à la comtesse, comme à toutes les femmes, une cour discrète et respectueuse dont un

^ mari n'a pas le droit de se formaliser...

~ Parmi ces courtisans discrets et respectueux, aucun ne se montre-t-il plus empressé que les autres?...

— Je n'ai rien vu de semblable... — madame de Vergis est rieuse et vive, mais non légère... — Elle n'admettrait point des assiduités trop significatives...

— A quel autre, cependant, qu'à un soupirant éconduit, attribuer la lettre anonyme?

— Je ne sais, et je cherche en vain...

— Madame la comtesse est-elle pieuse?

— Oui, mais sans ostentation...

— Quels sont les plaisirs qu'elle préfère?

— La danse, le spectacle, l'équitation...

— Elle monte à cheval?

— Presque chaque jour...

— L'accompagnez-vous?

— Rarement...

— En votre absence, qui chargez-vous de veiller sur elle dans ses promenades?

— Mon premier cocher, Jacques Sureau, ancien entraîneur, ancien piqueur du duc de La R... et très homme de cheval... J'ai la plus grande confiance en lui.

— Lorsque VOUS voyagez, emmenez-vous madame la comtesse?

— Pas habituellement.

— Pourquoi?

— Mes déplacements ont presque toujours un but de recherches scientifiques, et seraient ennuyeux et fatigants pour une jeune femme.

— Madame de Vergis reste .^eule alors à Paris ou à la campagne ?

— Oui, monsieur.

— A quelle époque remonte votre dernière absence?

— A six mois environ... je suis revenu depuis deux mois...

— C'est tout ce que je voulais savoir... Je vous prierai de me laisser le billet anonyme... j'ai besoin d'en étudier l'écriture...

— Voici cette lettre infâme... — Une chose me préoccupe, monsieur...

— Laquelle?

— Les hommes employés par vous auront sans doute besoin de pénétrer librement chez moi.

Malpertuis secoua la tête et répondit :

— En aucune façon... — Mes agents resteront inconnus, même pour vous.

— Même pour moi... — répéta le comte stupéfait.

— Oui, monsieur, et cela doit vous donner une

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idée du mystère impénétrable dont leurs démarches seront entourées.

— Impénétrable, en effet, s'il en est ainsi! — dit le vieillard, puis il ajouta : — Veuillez m'apprendre maintenant quel sera le chiffre de vos honoraires...

— Vous le fixerez vous-même après le succès.

— Mais vous aurez à faire des avances?...

— Sans doute...

— Je tiens à payer tout au moins les premiers frais...

— Gomme il vous plaira...

M. de Vergis prit dans son portefeuille un certain nombre de billets de banque qu'il plaça sur le bureau en disant :

— Ceci est un acompte... — Quand vous voudrez de l'argent il suffira de tirer sur moi à vue... Vos traites seront bien accueillies...

Malpertuis s'inclina, jeta les billets de banque dans un tiroir sans les compter et demanda :

— Monsieur le comte veut-il un reçu?

— C'est inutile...

— Autre chose... — J'ai besoin de l'adresse de monsieur le comte, et la carte qui m'a été remise tout à l'heure n'en fait point mention...

— Je demeure avenue de Villars, n° *** L'homme d'affaires prit une note et quitta son

siège.

— Quand vous mettrez-vous à l'œuvre? — poursuivit M. de Vergis.

— Dès demain, dès aujourd'hui peut-être... — Rien ne sera négligé, croyez-le bien, pour arriver au but dans le plus bref délai...

— J'y compte...

Malpertuis fit résonner la sonnette d'appel, et le garçon de bureau reconduisit le visiteur.

La porte du cabinet venait à peine de se refermer quand le phonographe joua de nouveau son rôle.

— Ces mots sortirent des profondeurs du cartonnier :

— Expédie vite l'acteur de Belleville et sache ce que Stanislas Picolet a d'intéressant à t'apprendre. . .

— Nous avons à causer sérieusement...

— A quel sujet? — demanda le directeur de l'étude en s'approchant de l'ouverture béante.

— Au sujet de diverses choses importantes et pressées...

— Boni — Je vais mettre les morceaux doubles...

Fernand Volnay — le futur Mélingue — fut introduit sans retard. — C'était un très beau garçon de vingt-trois ou vingt-quatre ans, joignant la grâce du Bacchus Indien à la musculature de l'Hercule Farnèse.

D'une taille au-dessus de la moyenne, il offrait aux regards un teint de bronze clair comme celui d'un sang-mêlé ; une épaisse chevelure d'un noir bleuâtre naturellement bouclée ; deux grands yeux noirs étincelants et plutôt rieurs que tragiques sous

des sourcils bien arqués ; une bouche charmante, ombragée par une fine moustache noire et laissant voir dans le sourire deux rangées de dents éblouissantes.

Le comédien était vêtu, chaussé et ganté avec une irréprochable élégance.

Jamais gommeux ne fut plus correct en sa tenue, et cependant un je ne sais quoi d'indéfinissable dans son allure et dans le caractère de sa beauté trahissait Tartiste-bohème, la coqueluche des femmes d" avant-cènes^ l'oracle d'estaminet, et ne permettait point de le prendre pour un gentleman.

La veille au soir Fernand Volnay avait reçu, au théâtre, une lettre très courte le priant de passer le lendemain à l'étude Malpertuis pour affaire qui l'intéressait.

Le jeune homme fort intrigué cherchait en vain le but de cette convocation à laquelle il n'eut garde de manquer comme on vient de le voir, et la curiosité atteignait chez lui son paroxysme au moment où il arriva rue de la Victoire.

Michel l'introduisit dans le cabinet, dont il franchit le seuil avec une désinvolture étudiée et des grâces de comédien.

Malpertuis ne manquait point de perspicacité, et de plus il était observateur.

Il lui suffit d'un coup d'œil pour juger le personnage.

— Un superbe gars, — pensa-t-il, — et un homme

à femmes... — Ce gaillard làestinfalué de lui-même et doit puiser sans le moindre scrupule dans la bourse de ses maîtresses...

Après ces courtes réflexions il le toisa de haut en bas d'un air profondément dédaigneux, et lui dit d'une voix brève et d'un ton sec :

— Vous êtes le nommé Fernand Volnay ?...

La rudesse pour ne pas dire la malveillance évidente de cet accueil déconcerta le comédien, quoiqu'il fût doué dans l'habitude de la vied'unaplomb à toute épreuve.

Ce fut donc presque timidement qu'il répondit :

— Oui, monsieur... Fernand Volnay... jeune premier rôle en chef et sans partage au théâtre de Belleville...

Malpertuis, désignant un siège, reprit brutalement :

— Vous pouvez vous asseoir...

Fernand se sentait de plus en plus mal à l'aise.

Pourquoi le ton raide et la mine insolente de l'homme d'affaires ?

A quel propos cette attitude agressive qui devait être le présage de quelque avanie ?...

Les nombreuses peccadiles dont s'émaillait le passé de Fernand Volnay laissaient le champ libre aux conjectures.

L'acteur dissimula de son mr^ux son inquiétude et, tenant de la même main son chapeau de soie tout battant neuf et son stick à pomme de vermeil

— (un cadeau de l'amour) — il se laissa tomber sur une chaise puis, sans même en avoir conscience, prit une attitude scénique.

Malpertuis ne le regardait pas et feuilletait un dossier.

— Enfin, monsieur, — commença Fernand Volnay qui jugeait sa dignité compromise, — je suis surpris...

L'homme d'affaires, relevant la tête, l'interrompit par ces mots :

— Depuis combien de temps êtes-vous au théâtre de Belleville ?

— Depuis deux mois... — répondit Fernand.

— D'où venez-vous ?

— De faire une tournée en province pendant l'été avec une troupe qui ]omLiiRuy-B las,,, — En attendant un engagement dans un théâtre de Paris, engagement qui ne saurait tarder, je suis en représentations à Belleville, au cachet...

— Vous avez joué à Marseille pendant deux ans?.. . Si naturelle qui parut cette question Fernand, qui

sans doute ne l'attendait pas, tressaillit.

L'épiderme de son visage pâlit sous sa teinte de bronze clair.

Mais le jeune roué n'en restait pas moins parfaitement maître de lui même. — Bon comédien au théâtre, il l'était de même à la ville.

— A Marseille? — répéta-t-il avec aplomb. — Jamais, monsieur !... jamais !...

Malpertuis le regarda dans le blanc des yeux. Fernand soutint ce regard sans broncher. Un sourire d'une singulière expression s'épanouit sur les grosses lèvres de l'homme d'affaires.

— On ne m'avait pas trompé, — dit-il —Vous avez un rude toupet ! Mais ici, mon cher monsieur, le toupet ne sert à rien... Nous ne jouons pas la comédie céans... Nous sommes des gens très sérieux qui nese payent point de grimaces... Je vous engage donc à supprimer les vôtres...

Le jeune premier rôle ne doutait plus qu'il n'y eût anguille sous roche, mais il ne devinait pas encore quelle était cette anguille; aussi jugea-t-il opportun de prendre un air de dignité froissée pour répondre :

— Si j'avais pu prévoir, monsieur, cet accueil désobligeant, je me serais bien gardé de me rendre à votre appel... — Il existe entre nous un malentendu, je n'en puis douter... Vous vous méprenez sûrement... Quelque ressemblance de nom vous égare, et vous ne savez à qui vous parlez...

Malpertuis haussa les épaules.

— Comédie! toujours comédie! — répliqua-til froidement — il n'y a pas le moindre malentendu entre nous, et je saisquejeparleàM. Jules Marly...

Le comédien tressaillit de nouveau, et cette fois visiblement.

— Jules Marly... — bégaya-t-il pour se donner le temps de chercher une réponse.

— Oui... — reprit Malpertuis — Vous ne nierez pas, je suppose, que vous ayez porté ce pseudonyme au théâtre Valette, où vous avez tenu pendant deux années l'emploi de jeune premier rôle... Vous ne nierez pas davantage que vous ayez quitté brusquement Marseille en y laissant de nombreuses dupes, et des dettes dont quelques-unes sont de nature à vous conduire fort loin?

Fernand Volnay comprit.

De pâle qu'il était, il devint pourpre.

L'homme d'affaires continua :

— Plus de comédie donc, et plus de mensonges inutiles! — En vous enfuyant de Marseille, car votre départ clandestin n'était autre qu'une fuite, vous avez trouvé commode de changer de nom, es-

pérant ainsi vous mettre à l'abri des poursuites dont vous saviez fort bien que vous seriez l'objet...

— Suis-je exactement renseigné?

Le futur Mélingue ne cherchait même plus à faire bonne contenance.

Un petit tremblement nerveux agitait ses narines; des gouttes de sueur perlaient à la racine de ses cheveux noirs.

— Je conviens de tout, monsieur, — balbutia-t- 11 avec agitation; —j'ai laissé quelques dettes à Marseille, en effet ; mais je ne suis pas sans excuse. . .

— Je subissais des entraînements, et je comprenais mal l'importance de certains faits qu'on est en droit de me reprocher aujourd'hui... — Vous ne savez pas ce que c'est que la vie de théâtre pour un tout jeune homme... On a de l'amour-propre... on veut avoir une garde-robe élégante... on est obligé de faire de la dépense au café avec les camarades... on s'emballe sans réfléchir et, quand on s'aperçoit qu'on s'est mis jusqu'au cou dans le pétrin, on ne sait plus comment en sortir... — Mes créanciers ont trouvé ma piste et vous ont chargé d'obtenir le payement de leur créances... Rien de plus naturel et de plus juste... — Je m'acquitterai, monsieur...

— je suis un honnête garçon, quoiqu'un peu léger peut-être... — Je payerai... par acomptes, c'est vrai... mais je payerai... je vous en donne ma parole d'honneur...

L'attitude de l'acteur s'était absolument modifiée.

48 SON ALTESSE l'aMOUU

Sa fierté de commande avait fait place à la plus extrême platitude.

Il parlait d'une voix pleine de larmes.

C'était de la comédie toujours, mais d*un genre différent.

Après avoir joué la dignité blessée il jouait le repentir, prêt à jouer le désespoir au besoin.

Pour la seconde fois, Malpertuis haussa les épaules.

— Votre parole d'honneur... — répéta-t-il d'un ton de dédain suprême — Qu'est-ce que ça peut bien valoir?... Vous payerez, dites-vous...

— Oui, monsieur... jusqu'au dernier sou...

— Et avec quoi? — Avec vos cachets? — Dix francs par jouri Joli denier I... — Avec le produit des caprices que votre désinvolture de comédien fait naître autour de vous?... — Oh! nous vous connaissons, monsieur Fernand Volnay, viveur de bas étage, toujours aux expédients, jouant au naturel à la ville, avec des drôlesses, un personnage que vous avez incarné . sans doute au théâtre : Monsieur A Iphonse I . . .

— Monsieur!... — s'écria Fernand Volnay, essayant de regimber sous le coup de fouet de cette injure.

— Ahl taisez-vous — interrompit l'homme d'affaires — et écoutez-moi... — ce n'est point à propos de vos dettes que je vous ai fait venir, mais à propos d'un crime que vous avez commis...

— Un crime !... — balbutia le comédien.

— Je maintiens le mot... — Vous avez acheté deux boutons d'oreilles en brillants à un joaillier de Marseille, en lui donnant un faible acompte et deux billets à courte échéance de quatre cent cinquante francs chacun, signés Jules Marly... — Ce nom n*est pas le vôtre, donc vous commettiez un faux en écriture de commerce, faux de minime importance, j*en conviens, si vous aviez payé à l'échéance, mais quand on a présenté les billets vous étiez parti sans laisser d'adresse, après avoir mis les diamants au Mont-de-Piété et vendu la reconnaissance !... — Jules Marly redevenait Fernand Volnay ! — l'intention frauduleuse saute aux yeux et vous êtes justiciable de la cour d'assises...

Le jeune premier rôle de Belleville était, cette fois, sérieusement épouvanté.

— Monsieur... monsieur... — dit-il en joignant les mains — ne me perdez pas 1 ! Ayez pitié de moi, ie vous en supplie... — Aurez-vous le courage de me livref à la justice pour une folie de jeunesse qui est une imprudence bien plus qu'un crime, car enfin, ce nom de Jules Marly ^ je le considérais comme m'appartenant puisque je le portais au théâtre, et je croyais pouvoir le signer sans être bien coupable... Mon père avait une réputation sans tâche... ma mère était une sainte femme... vous ne voudrez pas souiller leur mémoire, me déshonorer, briser mon avenir, car j'ai de l'avenir,

SO SON ALTESSE l'aMOUR

monsieur, personne n'en doute, et plusieurs journaux sérieux ont annoncé que je prendrais au théâtre une belle place!. . — Quand ma position sera faite je payerai tout, et mon avenir réhabilitera mon passé... — Ne me réduisez pas au désespoir, je vous le demande à genoux!... — Si vous êtes sans miséricorde il ne me reste qu'à mourir, vous le comprenez bien!.... — Me condamnerez-vous à mort?

— Très émouvante et très bien débitée, la tirade!... — répliqua l'homme d'affaires ironiquement. — Mais tout cela est en pure perte... Il n'y a même pas un cachet à gagner!... — Je ne suis qu'un mandataire ; j'ai reçu des instructions et je ne dois point m'en départir... — M. Hlrsch, votre créancier, m'a donné l'ordre d'encaisser ou de porter plainte... — Donc, je porterai plainte si je n'encaisse pas...

— Non, monsieur, non... — reprit Fernand Volnay — vous n'agirez point ainsi... Avant de me perdre, vous hésiterez... Permettez-moi d'écrire à M. Hirsch...

— Pour quoi faire?

— Pour lui demander du temps...

. — Je sais qu'il le refusera... — il est exaspéré, et il a raison de l'être...

— Eh bien! monsieur, je payerai...

— Quand?

— Dans deux ou trois jours... demain peut-être...

— Comment?

— J'ai un parent... un cousin... un brave garçon, qui possède quelques économies... J'irai le trouver... je lui raconterai tout, bien franchement... — Il m'est arrivé de lui rendre quelques services, et je suis presque sûr qu'il m'avancera la somme nécessaire pour me sauver. — Laissez-moi le temps de le voir...

— Chimère! — répondit Malpertuis. — Ruse cousue de fil blanc empruntée au vieux répertoire!... Cousin de fantaisie auquel je ne crois pas!...

— Monsieur, je vous jure qu'il existe et que je dis la vérité... — Mon cousin se nomme Jacques Sureau... Il est le premier cocher de M. le comte de Vergis, dont l'hôtel se trouve avenue de Villars...

En entendant prononcer le nom de Jacques Sureau, Malpertuis avait dressé l'oreille.

— Ah! — dit-il d'un ton moins brusque à l'acteur au désespoir. — Votre cousin fait partie de la maison de M. le comte de Vergis?

— Oui, monsieur... — Avant d'être piqueur, entraîneur et cocher, il a été autrefois écuyer dans un cirque... — Il aime les artistes, et m'a toujours témoigné beaucoup de bienveillance... — Je crois pouvoir compter absolument sur lui... — Permettez-moi d'aller le trouver...

L'agent d'affaires allait répondre.

52 SON ALTESSE L'aMOUII

II n'en eut pas le temps.

Une sorte de sifflement sourd, sortant du cartonnier, arrêta la parole sur ses lèvres.

II comprit la signification de ce bruit inattendu et s'empressa de répliquer :

— Je ne prends en ce moment aucune résolution... — J'ai besoin d'en référer à M. Hirsch, mon mandataire... — Vous accordera-t-il un délai ou sera-t-il inflexible, je l'ignore... — Je télégraphierai à Marseille aujourd'hui même...

— Je puis toujours m'adresser â mon cousin...

— Ne tentez quoi que ce soit avant de m'avoir revu. . .

— Et quand vous reverrai-je, monsieur?

— Demain matin, ici, à dix heures précises...

— Au moins, puis-je espérer?...

— Je n'en sais rien et n'ai plus rien à vous dire... — Allez...

Fernand Volnay, ne se dissimulant point que toute insistance serait vaine, salua sans ajouter un mot, se dirigea vers la porte et sortit.

Malpertuis l'avait suivi jusqu'au seuil et, avant que la double porte se fût refermée derrière l'acteur, il appela :

— Monsieur Picolet !

Stanislas Picolet, qu'on nommait généralement par abréviation Sta-Pi, ne se fit point attendre et s'empressa d'accourir.

Ce personnage, que nous avons mis plus d'une

fois ea scène dans nos précédents ouvrages (1), avait quitté l'agence Roch et Fumel pour entrer à l'étude Malpertuis, où on utilisait avec un succès incontestable ses talents de policier marron.

C'était toujours le même individu, mince et fluet, dont la figure flétrie ofl'rait une expression spirituelle, astucieuse et cynique.

Ses cheveux poivre-et-sel dessinaient toujours sur les tempes des accroche -cœurs amplement pommadés.

Sa petite moustache aux poils rudes se hérissait toujours sous son nez retroussé, aux narines mobiles.

Sans afficher la moindre prétention à l'élégance, Stanislas Picolet s'habillait avec un peu plus de soin qu'autrefois.

Il entra en tenant à la main quelques papiers.

— Vous m'avez fait l'honneur de m'appeler, monsieur ?... — demanda- t-il en courbant sa maigre échine.

— Monsieur Sta-Pi ... — répondit Malpertuis — Michel m'a dit que vous aviez à me parler...

— J'étais chargé par vous, monsieur, d'une enquête relative à la famille de M. le duc deChaslin...

— Cette enquête est terminée?

— Oui, monsieur, et je vais vous remettre mon rapport.

(1) Les Tragédies de Paris, — Les Maris de Valentine . — Sa Majesté l'Argent, — Dentu, éditeur.

— La fortune arrive-t-elle au chiffre que nous supposions?

— Elle le dépasse un peu,

— Quel total trouvez-vous?

— Neuf millions cinq cent mille francs.

— Y compris la fortune personnelle de la duchesse?

— Bien entendu... — madame de Ghaslin, mariée sous le régime dotal, possède en propre deux millions liquides qui doivent, après sa mort, revenir à ses deux enfants, le marquis Roger de Ghaslin de Kervilliers, etsa sœur mademoiselle Hélène, ainsi que l'hôtel qu'ils habitent, estimé huit cent mille francs.

— Le duc a donc à lui sept millions?

— En chiffres ronds.. — Mon rapport fait mention de toutes les valeurs mobilières et immobilières dont se compose cette fortune.

— A merveille I

— Le fils de M. de Ghaslin, à la suite d'un coup de tête et d'une violente discussion avec son père, s'est engagé pour deux ans dans un régiment de lanciers où il est maréchal des logis chef... — Dans quelques mois il sera libéré.

— Je savais cela.

— Quant à mademoiselle Hélène, elle est élevée à Besançon par une de ses grand'tantes du côté maternel, et elle vient rarement à Paris...

— Les renseignements ne nous manquaient point

à ce^sujet... C'est surtout de la fortune qu'il importait de s'enquérir...

— Je l'ai fait avec soin.

— J'ensuis convaincu... Laissez-moi votre rapport.

Sta-Pi déposa ses papiers sur le bureau de Malpertuis et demanda :

— Avez-vous, monsieur, de nouveaux ordres à me donner?

— Immédiatement non, mais ne vous éloignez pas des bureaux... — Je vous taillerai sans doute de la besogne avant ce soir...

— Bien, monsieur...

L'entretien était flni.

Stanislas Picolet n'en resta pas moins planté sur ses jambes maigres et ses larges pieds plats en face du bureau de l'homme d'affaires.

Ce dernier le regarda avec une impatience mal dissimulée.

— Avez-vous donc autre chose à m'apprendre? — fit-il.

Sta-Pi se gratta l'oreille, hésitant.

— Voyons, — reprit Malpertuis, — qu'attendezvous? — Parlez donc! — Vous savez bien que mon temps est précieux...

— Monsieur, — hasarda l'agent interloqué, d'un air timide et d'une voix que l'émotion rendait un peu chevrotante, — ayant aujourd'hui une petite note à régler au caboulot où je prends ma nourriture,

56 SON ALTESSE l'aMUUU

je me trouve dans l'embarras et j'ai bien bes(|in...

— De vingt francs n'est-pas? — acheva l'homme d'affaires en souriant malgré lui.

— Oui, monsieur...

— Vous est-il dû quelque chose sur votre mois?...

— Hélas! monsieur... pas un sou...

— Vous savez que je n'aime pas le système des avances...

— Je sais cela, monsieur... mais la circonstance est exceptionnelle, et je vous assure que j*ai vraiment bien besoin de vingt francs...

— Les voici...

Sta-Pi, radieux, empocha le louis que lui tendait son patron, témoigna sa gratitude, salua derechef et sortit.

Michel l'attendait dans le bureau, près de la porte.

— Monsieur Picolet — lui dit-il — voici une lettre pour vous...

— Une lettre pour moi! — répéta le pauvre diable avec étonnement — Oui, ma foi!... et une lettre d'un chic!... Papier glacé qui fleure l'eau de Lubin !... cachet à la cire avec une couronne !..-. qui est-ce qui a apporté ça?

— Un commissionnaire...

— Il n'a rien dit?

— lia dit que c'était payé... et pressé...

— Merci...

Le policier interlope décacheta vivement la lettre.

Elle ne contenait que ces lignes :

Monsieur Stanislas Picoletse souvient-il d'un nageur dont il a fait la rencontre en plein bras de Seine^ il y a quatre ans et demi en face de l'île de la Grande-Jatte?

Ce nageur envoie ses compliments à monsieur Stanislas Picolet, et l'attend au petit café de la rue de Victoire, n° ***.

Sta-Pi, les yeux démesurément ouverts, ne lisait plus mais legardait l'écriture d'un air hébété, et fouillait ses souvenirs en répétant à voix basse :

— Un nageur... une pleine eau... il y a quatre ans et demi... en face de l'île de la Grande-Jatte... Qu'est-ce que c'est que cette blague-là?...

Tout à coup il poussa une exclamation de joie en se frappant le front de la paume de la main.

— M'y voici... — murmura-t-il ensuite — Le cidevant petit peintre Hector Begourde, que l'agence

Roch et Fumel pourchassait pour lui mettre je ne sais plus combien de millions dans ses poches, et qui est aujourd'hui prince de Castel-Vivant!... — il ne m'a point oublié!... Il m'attend au caboulot de la rue de la Victoire!... Mon caboulot!... quelle veine f....

Et, se coiffant de son chapeau mou quelque peu déformé par un long usage, il s'élança comme un fou hors de l'étude.

Nous le laisserons courir à son rendez-vous et nous rentrerons dans le cabinet de Malpertuis.

Ce dernier, aussitôt qu'il se trouva seul, quitta son fauteuil et alla pousser les verrous de la porte communiquant avec les bureaux.

Alors une chose singulière se produisit.

Le cartonnier, d'où nous avons entendu sortir à plus d'une reprise la voix d'un interlocuteur invisible, pivota sur lui-même et mit à découvert une ouverture dont il était impossible de soupçonner l'existence.

Une main souleva la portière d'étoffe épaisse fermant cette ouverture, — un homme parut et, s'avançant dans le cabinet, dit à l'ex-avoué :

— Mes complimens derechef, mon cher associé...

— je suis content de toi!

Ce personnage, qui s'appelait ou du moins se faisait appeler César, baron de Fossaro, — et à qui ses papiers de famille assignaient une origine génoise,

— semblait âgé de trente-neuf ou quarante ans.

Sa taille était moyenne mais bien prise, sa tournure élégante et ses manières simples et distinguées.

Sa chevelure épaisse et frisottante, aussi noire que celle de l'acteur Fernand Volnay, couronnait un visage aux traits accentués et réguliers, au teint d'une pâleur mate.

Le développement presque anormal du front près des tempes indiquait une intelligence rare.

Les yeux, très grands et très brillants, offraient cette particularité bizarre que l'un d'eux semblait immobilisé dans son orbite, et que la direction de son regard ne changeait jamais.

César de Fossaro avait des pieds et des mains de femme mais, malgré son apparence gracieuse et presque délicate , jouissait d'une vigueur musculaire hors ligne.

Très soigneux de sa personne et de sa toilette, on pouvait dire de lui qu'il devançait la mode tout en n'en acceptant pas les excentricités.

Jamais gentleman ne fut plus correct.

Le baron génois était l'associé de Malpertuis — nous venons de l'apprendre de sa propre bouche — mais associé anonyme et sans contrat.

Aucun des employés de l'étude ne le connaissait, et cependant le directeur officiel ne faisait rien, ne prenait aucune détermination de quelque importance, sans l'assentiment de son aller ego.

César était la tête qui pense, l'homme de l'intri-

gue, le dénicheur d'affaires, l'auteur ingénieux des plans les plus compliqués et les plus hardis, le maître enfin, le maître absolu...

Le rôle de Malpertuis se bornait le plus souvent à l'obéissance passive. — Il l'acceptait de fort bonne grâce et reconnaissait si bien Téclatante supériorité de César qu'il ne songeait point à se soustraire à sa domination, et même qu'il ne le souhaitait pas.

Nous saurons plus tard de quelle nature étaient les chaînes solides qui liaient l'un à l'autre ces deux personnages.

Le chef incontesté de l'association mystérieuse ne se montrait jamais dans le cabinet de Malpertuis sans qu'au préalable on eût pris la précaution de rendre toute surprise impossible.

En dehors de l'étude, Malpertuis et César de Fossaro vivaient dans des mondes absolument différents, où l'un n'avait pas la moindre chance de rencontrer l'autre.

Le directeur ostensible fréquentait des hommes d'affaires, des gens de Bourse, des manieurs d'argent, des industriels de réputation quelque peu équivoque, et des petites dames de troisième catégorie.

M. de Fossaro appartenait au contraire à ce qu'on est convenu, dans le langage parisien, d'appeler le Tout-Paris.

Il faisait partie de trois cercles bien posés où l'on n'admettait pas le premier venu. — Bon nombre de

maisons des plus honorables du monde aristocratique et du monde financier l'accueillaient avec bienveillance. — Quoiqu'il ne fût pas joueur il jouait en gentilhomme, et perdait presque toujours sans que cette déveine obstinée altérât sa joyeuse humeur habituelle. — Il avait son fauteuil à toutes les premières représentations des théâtres élégants, ne manquait pas une course, et les belles-petites de haut bord le tenaient en grande estime, car il suivait libéralement l'exemple de feu Jupiter chez Danaé, de galante mémoire.

César de Fossaro était un homme aimable, — il avait de l'argent, menait un train en rapport avec son nom, et rien, absolument rien, ne semblait suspect dans son existence publique ou privée.

D'où venait-il au juste et sur quelles bases solides reposait sa fortune?

Personne ne songeait à s'en inquiéter.

Un beau jour — vers 1871 — il était arrivé à Paris avec des billets de banque et des lettres de recommandation pour deux ou trois gentlemen du meilleur monde.

Fort apprécié par eux et débutant sous leur patronage, le nouveau venu avait été immédiatement accepté.

Le baron de Fossaro, nous l'avons dit, vivait en homme riche.

Il avait loué par un long bail un très coquet petit hôtel de la rue de Provence.

62 SON AITESSE l'amour

Cet hôtel, haut d'un seul étage sur rez-de-chaussée, était précédé d'une cour séparée de la rue par un grand mur que coupait en deux la porte cochère.

A droite de cette cour se trouvaient les remises; à gauche, les écuries.

Un cocher, un groom, un valet de chambre et une cuisinière composaient le personnel du baron, personnel suffisant, et au delà, pour un homme seul.

Sous la remise deux voitures, et trois chevaux à l'écurie.

Les derrières du petit hôtel se trouvaient adossés au deuxième corps de logis d'une maison à cinq étages de la rue de la Victoire.

L'étude Malpertuis occupait le premier étage de ce corps de logis.

Nos lecteurs comprennent ou plutôt devinent que le hasard n'avait pas présidé le moins du monde à l'installation de Fossaro.

Une fois cette installation complète, une porte secrètement pratiquée et adroitement dissimulée dans le mur mitoyen avait mis en communication le petit hôtel et le cabinet de Malpertuis.

Le cartonnier, les sonneries électriques et le téléphone jouaient, d'un côté comme de l'autre, le rôle que nous connaissons.

Ceci posé, rejoignons les deux compères.

— Mes compliments derechef! — avait dit Fossaro — je suis content...

— Tu as tout entendu ? — demanda Tex-avoué.

— Sans en perdre un seul mot, et cette matinée nous rapproche du but que nous voulons atteindre. — Te souviens-tu de ce que je te prédisais il y a huit ans, en devenant ton associé?...

— Qu'avant dix ans nous serions l'un et l'autre plusieurs fois millionnaires... Est-ce cela?

— C'est bien cela...

— Nous n'avons pas encore les millions... tant s'en faut...

— D'accord, mais depuis huit ans nous vivons comme si nous avions chacun cent cinquante mille livres de rentes, ce qui est déjà bien joli... et le moment approche où nous posséderons le capital de ces revenus... —Depuis huitans j'ai préparé mon terrain... Nous avons labouré sans relâche le sol fertile et jeté la semence qui doit nous donner la moisson dorée... — le grain est mûr... il faut le cueillir... — Tu en as la preuve, puisque la récolte est commencé depuis ce matin..,

— Commencée? — répéta Malpertuis avec un accent interrogatif.

— Sans doute... — N'avons-nous pas les engagements de la marquise delà Tour du Roy?...

— Engagements conditionnels...

— Ne t'inquiète de rien... les conditions seront remplies, je m'en charge, et les sommes promises tomberont dans notre caisse... — Occupons-nous maintenant de réunir certains matériaux dont j'ai

besoin... — Il s'agit de procéder par ordre... — Ecris ce queje vais te dicter... — ce sont les chiffres de diverses fortunes...

Malpertuis s'assit à son bureau, prit une feuille de papier blanc et trempa une plume dans l'encre.

Fossaro demanda :

— Y es-tu?

— Oui.

— Je dicte ; — aligne les chiffres pour faciliter ton addition... — Nous disons donc :

« Marquise de la Tour du Roy, et succession de feu le marquis 7.000.000

» Le duc de Ghaslin, d'après le rapport de Sta-Pi 7.000.000

» Le prince Hector de Castel- Vivant. 10.000.000 et je ne parle pas des immenses revenus de ses puits de pétrole...

» Quant au comte de Vergis, les notes me manquent; nous nous occuperons de lui plus tard... — Fais le total...

— Vingt-quatre millions... — dit Malpertuis — et à ce chiffre déjà très rond je vais en ajouter un autre non moins rond...

— Aurais-tu vent d'une nouvelle affaire?

— Oui, et peut-êlre la meilleure de toutes.

— Explique-toi vite...

— J'ai reçu ce matin une lettre de notre correspondant de New-York...

— Eh bien?

SOM ALTESSE l' AMOUR 65

— Cette lettre m'apprend qu'un certain Edgard Sydney, riche de douze millions, vient de mourir en laissant toute sa fortune à une Française, une actrice, qui a été autrefois sa maîtresse et de qui il a eu une fille. . . — Cette actrice est revenue à Paris. . . — Depuis longtemps sans doute elle ne pense plus à son ancien amant et la voilà, sans le savoir, héritière d'une fortune énorme...

César de Fossaro sourit.

— Le nom de cette actrice? — demanda-t-il.

— Amélie Gonthier...

— Amélie Gonthier?... — répéta le baron. — La fortune d'Edgard Sydney ne lui profitera guère...

— Pourquoi donc?

— Elle est morte depuis huit ans...

— Tu en es sûr ?

— Parfaitement sûr... — Je l'ai connue, et les journaux ont reparlé d'elle au moment où elle venait de s'éteindre en pleine misère... — Amélie Gonthier, superbe créature autrefois et singulièrement originale, avait eu des succès de comédienne aux Variétés et au théâtre Déjazet, et des succès encore plus grands de jolie femme à la ville... — On disait dans le bon public qu'elle mangeait à son déjeuner des fricassées de perles fines, et qu'elle couchait dans des draps de satin noir...

— Elle est morte, soit... — dit Malpertuis — mais le testament d'Edgard Sydney a prévu le cas, et sa fille Lucile Gonthier hérite à sa place...

— Cette fille est-elle vivante?

— Je n'en sais rien, mais nous le saurons bientôt.

— En cas de mort de Lucile Gonthier, à qui vont les millions?

— Aux hôpitaux américains...

— Très bien... — Si Lucile existe, nous la retrouverons et je me charge d'elle... — Supposonsla vivante et ajoute à ta liste douze millions ce qui, si je ne me trompe, nous donne un total de trente six millions... — Que dis-tu de cela?

— Je répète que ces richesses ne nous appartiennent pas...

— Sans doute; mais ceux qui les possèdent seront nos tributaires... — la marquise de la Tour du Roy, le duc de Chaslin, le prince Hector de Gastel-Vivant, le comte de Vergis, Lucile Gonthier, verseront bientôt dans nos caisses une part de leurs millions et, foi de Fossaro, cette part ne sera pas mince I...

En disant ce qui précède le baron s'était animé, et l'un de ses yeux, — celui qui ne semblait point atteint d'immobilité chronique, — lançait de fauves éclairs.

— Pour arriver à un tel résultat, il faudra lutter beaucoup... — murmura l'ex-avoué.

— Eh bien, on luttera, per Baccol.,, — D'avance je suis certain de vaincre... Avant d'entamer la partie, je biseauterai les cartes...

— Et comment? Par le crime?

— Non, mon cher, par l'amour... — Nous avons des femmes dans notre jeu... Je me servirai d'elles pour mener les hommes au point oh je veux qu'ils arrivent... Et si l'amour les conduit au crime, ce qui est ma foi bien possible, nous n'en serons pas responsables... Nous nous en laverons les mains...

— Explique-toi mieux...

— Ce serait trop long... — Les faits parleront à ma place... Revenons à nos moutons... Les renseignements relatifs à la marquise Lazarine de la Tour du Roy sont-ils complets?...

— Voici le dossier... — répliqua Malpertuis en posant la main sur une liasse assez volumineuse.

— Tout ce qui est relatif à Marcel Laugier s'y trouve?

— Absolument tout... — C'est même la partie vraiment curieuse et intéressante du dossier en question...

68 SON ALTESSE l'aMOUH

— L' ex-lieutenant habite toujours la Suisse? — reprit César de Fossaro.

— Oui — répondit Malpertuis — il a acheté un chalet sur le bord du lac, près de Genève, à Yersoix. — On le connaît dans le pays sous le nom de Marcel Aubertin...

— Bien...

— Ses habitudes, ainsi que celles de l'enfant de la marquise, ont été minutieusement étudiées... Le rapport est très explicite...

— A un autre... — Je connais beaucoup le cidevant Bégourde, prince de Castel-Yivant, surnommé le prince Totor ; je suis même son ami, mais j*ai besoin d'être initié à certaines particularités de sa vie passé, dont il ne parle guère...

— Voilà son dossier au grand complet.

— Remets-moi maintenant tout ce qui concerne la famille du duc de Chaslin, les notes de Sta-Pi à son sujet, et donne moi la lettre anonyme écrite au

comte de Vergis... — Ne perds pas une minute pour mettre nos agents en chasse... — De ton dialogue avec le mari résulte pour moi la presque certitude que la femme à un amant... — J'entrevois là une mine d'or à exploiter.

— Voici la lettre jointe à mes notes.

— Occupe-toi de Lucile Gonthier... — il s'agit la retrouver si elle est vivante, et de savoir au plus vite tout ce qui la concerne.

— Faut-il lancer Picolet sur cette piste?

— Non. — Ce garçon est intelligent, mais parfois bavard... — L'affaire de ce gros héritage doit être conduite très secrètement... — Gonfie-la au plus discret de nos hommes.

— J'en chargerai Bijou.

— La lettre du correspondant de New-York te ditelle que l'on opère des recherches officielles immédiates pour retrouver l'héritière d'Edgard Sydney ?...

— Le correspondant m'affirme, au contraire, que le soHcitor ne fera commencer les démarches qu'après l'accomplissement des formalités d'usage... Gela nous donne une avance de trois mois...

— G'est plus de temps qu'il ne nous en faut. — On retrouvera sans peine quelque employé de l'ancien Théâtre-Déjazet dont Amélie Gonthier a fait longtemps partie, et par lui on aura des renseignements... — Je m'en rapporte d'ailleurs à ton habileté...

— Je ferai pour le mieux...

— Arrivons à Fernand Volney...

— Tu m'as interrompu au moment où mon entretien avec ce cabotin prétentieux, rudement beau garçon du reste, arrivait à son dénouement... — J'ai compris que tu avais une idée , et je l'ai renvoyé sans conclure...

— Fernand Volney est cousin de Jacques Sureau, le premier cocher du comte de Vergis, celui qui accompagne la comtesse dans ses courses à cheval?...

— Oui.

— Ce comédien peut donc nous être utile... — Je veux qu'il soit à notre discrétion... il suffira pour cela de tenir sur sa tête une épée de Damoclès toujours suspendue et prête à frapper... — Envoie dans une heure au joaillier de Marseille le montant de sa créance par mandat télégraphique et, demain matin, dis au sieur Fernand Volney que monsieur Hirsch, sur ta demande, consent à ne pas le poursuivre afin de ne point briser irémédiablement son avenir ; mais que, pour le forcer à rentrer dans la ligne droite, il refuse tout remboursement immédiat et prétend conserver les billets faux dont il ferait usage au besoin... — Le gaillard est paresseux, orgueilleux, perverti jusqu'aux moelles, il a déjà un pied dans le crime... — Ravi de n'avoir point d'argent à donner, il acceptera la leçon joyeusement... — Les femmes leperdront tout à fait et nous trouverons en lui un instrument souple et docile... — Ne manque pas de lui faire écrire et signer une pe-

tite déclaration de sa pécadille de Marseille...

— C'est dit... As-tu vu Geneviève, ces jours-ci?

— Mais, pas plus tard qu'hier.

— Toujours à ta dévotion?

— Ce que tu me demandes là, mon cher, n'a pas le sens commun... — Ta sais bien que je tiens Geneviève comme nous allons tehir le comédien de Belleville et mieux encore... — Aucune révolte de sa part n'est à craindre... — Maîtresse en titre, par ma volonté, du petit prince de Gastel-Vivant, un pantin dont elle agite les fils, elle mettra son influence au service de notre fortune...

— Et de la sienne, bien entendu.

— Nous sommes des gentlemen, mon cher, nous I lui laisserons une part du gâteau, mais nous aurons

soin que cette part ne soit point de taille à diminuer par trop les nôtres.

Un moment de silence suivit ces dernières paroles, puis Malpertuis demanda :

— Gomment va Blanche?

A ce nom de Blanche, Gésar de Fossaro tressaillit.

— Je ne l'ai pas vue depuis l'autre semaine, — répondit-il — mais, si elle était souffrante, j'en serais informé... — Pas de nouvelles, bonnes nouvelles !... — Elle mène une vie calme et monotone dans la petite maison où je l'ai installée avec Marguerite il y a deux ans... — Je la visiterai prochainement, car elle aussi doit servir nos projets...

— Elle I ! Ta fille ! ! — murmura l'ex- avoué avec un mouvement de surprise.

— Ma fille... — répéta le baron de Fossaro, dont le front s'assombrit el dont l'œil unique se voila ;

— est-ce ma fille ?

— Gomment! — s'écria Malpertuis, — tu en doutes? — Mais c'est de la folie toute pure... — Quand Claire Gaillet devint ta maîtresse, elle avait seize ans à peine... Elle était sage... elle t'aimait... Elle n'a quitté la maison paternelle pour te suivre qu'aux premiers symptômes de sa grossesse. . . elle ne t'a jamais trompé...

— Pourquoi donc l'ai-je tuée, alors ? — répondit César d'une voix sourde. — Ne te souviens-tu pas?...

— Je l'ai soupçonnée... accusée... Elle s'est mal défendue et rien, depuis, n'est venu me prouver que mes soupçons étaient injustes.

— Rien ne les a justifiés non plus... — Dans un moment de colère aveugle, de rage folle, tu as frappé ; mais après le meurtre tu es rentré en toi-même et je me souviens que tu ne doutais plus alors de l'innocence de Claire... — Je n'en veux d'autres preuves que les soins pris d'après tes ordres, par mon intermédiaire, pour faire élever Blanche lorsque tu es parti là-bas ; que ta joie quand tu l'a retrouvée grandie et belle comme était sa mère ; que tes sacrifices pour lui donner une instruction complète et des talents de premier ordre... Tu l'aimes enfin, tu l'aimes... — Ah ! elle est bien ta fille, val...

Elle te ressemble par la volonté, par Tintelligence parles instincts...

César de Fossaro était devenu songeur.

— Oui, c'est la vérité... — dit-il lentement, — Blanche me ressemble par la volonté, par les goûts, par les instincts... Elle rêve comme moi les enivrements de l'orgueil et de la fortune... Ses aspirations la poussent vers la vie active et fiévreuse, accidentée, bizarre et pleine d'imprévu... — Je sais cela ; non qu'elle me l'ait avoué, car elle a peur de moi; je la domine à tel point qu'elle tremble en ma présence et qu'elle n'oserait me prendre pour confident de ses désirs... — Je doute que la tendresse pour moi déborde dans son âme; mais j'ai la certitude que la pensée de me désobéir ne lui viendra jamais... — Cette terreur et cette obéissance doivent me servir. . . — Elle est ma fille, soit... — je l'admettrai si tu veux; mais qu'importe?... — Elle ne le sait pas. Elle l'ignorera toujours... Aucun acte légal ne me l'impose à ce titre... — Elle croit que je l'ai recueillie tout enfant, qu'elle me doit tout puisque je ne lui devais rien, et peut-être en est-elle reconnaissante, mais je ne l'affirmerais pas... — Blanche sera riche puisqu'elle travaillera pour elle en nous enrichissant... — C'est par elle que la fortune du duc de Chaslin deviendra notre fortune...

— Que médites-tu donc? — demanda Malpertuis en frissonnant malgré lui.

— De finir mes jours dans la peau d'un million- I. 5

naire, tu le sais bien, — répliqua César, — et, quand commencera la pluie d'or, tu seras sous la gouttière pour recevoir ta part de l'averse bienfaisante... Donc ne t'inquiète de rien, ne doute de rien, et laisse-moi suivre le chemin mystérieux que je me suis tracé. — J'emporte ces dossiers; je vais les étudier soigneusement ; dès ce soir peut-être je serai à l'œuvre... — Avant six mois nous aurons atteint le but... — Vis donc en paix, et donne-moi vingt-cinq mille francs...

Malpertuis ne fit aucune objection.

Il ouvrit la caisse placée dans un angle de son cabinet, en tira vingt-cinq billets de banque et les tendit à César de Fossaro.

Ce dernier les plia, les glissa dans poche, mit sous son bras les dossiers tout préparés, donna une poignée de main à son associé et sortit par l'issue mystérieuse conduisant à son petit hôtel de la rue de Provence.

Malpertuis fit tourner sur ses gonds le cartonnier mobile ayant mission de dissimuler la porte, réintégra le carton dans le compartiment vide et, en attendant l'heure du déjeuner, se mit en devoir de préparer de la besogne aux employés de l'étude.

Rejoignons Stanislas Picolet.

Le policier marron, aussitôt après arvoir pris connaissance de l'épître que nos lecteurs connaissent, avait dirigé sa course vers le petit café de la rue de la Victoire.

Cet estaminet, de piteuse apparence au dedans comme au dehors, était un cahoulot d'ordre tout à fait infime.

Un homme de haute taille aurait pu toucher le plafond avec la main.

Le vitrage étroit laissait pénétrer dans l'unique salle juste ce qu'il fallait de lumière pour permettre de lire les quelques journaux traînant sur les tables poisseuses.

Trois consommateurs, assis sur des banquettes garnies de moleskine crevassée, peuplaient ce douteux intérieur.

La patronne de l'établissement, femme d'une quarantaine d'années se disant veuve d'un mari que personne n'avait jamais connu, trônait derrière son comptoir en dévorant un roman découpé dans les feuilletons du Petit Journal,

L'un des trois consommateurs s'était fait servir un verre de chartreuse verte qu'il laissait intact devant lui.

Il tenait à la main un journal qu'il ne lisait pas, et il avait presque constamment les yeux fixés sur la porte de l'estaminet.

Ce personnage, qui semblait âgé de vingt-sept ou vingt-huit ans, offrait le type accompli des gommeuxde liigh-life. — Rien ne se pouvait voir de plus irréprochable que l'élégance de son complet du matin.

Son joli visage, un peu pâli par la fatigue de la

vie à outrance, offrait une expression souriante.

C'était Hector Bégourde, prince de Castel-Vivant.

La porte s'ouvrit tout à coup avec fracas.

Stanislas Picolet entra comme une bombe, arrachant brusquement la patronne aux émotions larmoyantes d'un récit du plus poignant intérêt.

Le nouveau venu jeta les yeux autour de la salle.

Du premier regard il reconnut le prince qui, l'ayant reconnut de son côté, lui fît un signe de la main.

Sta-Pi bondit vers lui.

— Non î grâce à Dieu, — fît-il d'une voix agitée, — ma mémoire ne me trompait point !.... J'avais deviné juste !... — Le nageur de la Grande Jatte était bien monseigneur le prince Hector de Gastel- Vivant !...

— Oui, monsieur Sta-Pi, — répondit Hector en souriant, — votre mémoire est excellente, comme la mienne d'ailleurs... — Vous voyez que je me suis souvenu de vous... — C'est épatant comme les noms se gravent dans mon cervelet I

— Vous avez pensé à moi, monseigneur !... J'en serai reconnaissant jusqu'à mon dernier souffle !.., Ça ne m'étonne pas beaucoup, du reste, que vous vous soyez souvenu de moi... — La circonstance était bien singulière et devait faire époque dans votre vie... — H fallait vous contraindre, malgré

VOUS, à ne point repousser les avances de la fortune !!..

— Il est sûr que c'était d'un relief à tout casser. . . — Je ne pouvais me figurer qu'il s'agissait d'encaisser des millions... Je me persuadais que mes créanciers me donnaient la chasse... — Heureusement vous êtes venu me relancer en pleine eau avec un galbe étonnant... — Monumentale, votre coupe, parole d'honneur !... — J'en ris encore... (1)

— C'est bien de l'honneur que vous me faites, monsieur...

— Mais, asseyez-vous donc...

— A côté de monseigneur !... — s'écria Sta-Pi.

— Pourquoi pas ? — Que prenez-vous ?

L'agent de Malpertuis répondit, en s'installant :

— Je n'ai pas encore déjeuné... — J'accepterai volontiers un verre de madère...

Hector commanda.

Un garçon, à demi endormi dans un coin, se leva et servit.

Sta-Pi dégusta avec une volupté manifeste le déplorable breuvage qu'on venait de placer devant lui.

Tout en le savourant à petites gorgées, il regardait en dessous le prince choisissant un regalia britannica dans son porte-cigares.

— Oserais-je prier monseigneur — dit-il tout d'un coup — de m'apprendre le motif du rendez-vous qu'il m'a fait l'honneur de m'assigner...

(1) Sa Majesté l'Argent. (Dentu, éditeur.)

— Ne le devinez-vous pas un peu ?

— Je suppose qu'il s'agit d'un renseignement dont monseigneur a.besoin...

— De cela d'abord, et ensuite d'une besogne sérieuse et difficile...

Sta-Pi frissonna de joie.

Un travail sérieux et difficile, entrepris pour le compte du prince de Gastel-Vivant, devait être la poule aux œufs d'or I

Hector poursuivit :

— Et si je m'adresse à vous, monsieur Sta-Pi, c'est que j'ai gardé le meilleur souvenir de la ténacité et de l'intelligence dont vous m'avez donné des preuves d'un galbe monumental...

— Monseigneur est trop bon...

— Je ne suis que juste... — Votre pleine eau était tout un poème, et vous avez subi ma passade avec un chic suprême... — Or, l'afi'aire dont je veux vous entretenir exigeant une adresse exceptionnelle, j'ai tenu à vous retrouver, ne voulant me fier à nul autre qu'à vous...

Le policier marron se bouffissait d'orgueil sous cette avalanche de compliments.

Il répondit néanmoins, avec une feinte modestie: -^ En vérité, monseigneur me comble I

— J'ai eu terriblement de peine à vous retrouver, monsieur Sta-Pi... — reprit Hector.

— Monseigneur est sans doute allé me demander à l'agence Roch et Fumel?...

— Où l'on m'a répondu, de fort mauvaise grâce, qu'on ne savait ce que vous étiez devenu... — A force de démarches j'ai découvert deux autres officines, tant soit peu ténébreuses, où vous n'aviez fait que passer... — Enfin, hier, j'ai appris que vous étiez entre à l'étude Malpertuis...

— J'y suis depuis huit mois environ...

— Et vous êtes content?...

— -Heul... heu!... on m'apprécie... mais le patron est un rat fini! — En voilà un qui n'attache pas ses chiens avec des andouillettes de Glamecy !...

— Bref, je vous ti^ens, c'est le principal, et nous allons causer vivement, car je suis attendu...

— Je comprendrai monseigneur à demi-mot...

— Il ne vous est pas défendu, n'est-ce pas, de

VOUS occuper, en dehors de l'étude, d'une affaire spéciale pouvant vous rapporter de jolis bénéfices ?

— Gela m'est au contraire absolument interdit, et en contrevenant aux ordres du patron je risque de perdre ma place... — Mais pour obliger monseigneur je suis prêt à commettre toutes les contraventions... d'autant qu'il me paraît facile que le patron ne s'en doute pas... — Nous pouvons garder la chose secrète...

— J'y tiens même essentiellement... — dit le prince; — un mot imprudent suffirait pour donner l'éveil à quelqu'un que je sais bien... — Trop de nerfs à la clef, Geneviève I beaucoup trop de nerfs!... Bonne fille et très drôle, Geneviève, mais jalouse comme une panthère de Java et rageuse à tout casser...

— Cette personne si rageuse est sans doute la favorite de monseigneur?... — hasarda Sta-Pi.

— Oui, favorite en titre et non pas, sans partage... — répondit Hector en riant; — c'est une femme qui m'aime d'une façon bien gênante I... — Au moindre soupçon qui lui traverse la cervelle, elle me fait des scènes d'un relief monumental... — Or, elle a des soupçons toute la journée, et la nuit également... — Joli crampon, monsieur Sta- Pi!... — Donc il ne faut pas qu'elle se doute...

— Qu'il s'agit d'une intrigue d'amour ?

— Précisément.

— Voilà qui rentre dans ma spécialité... Les affaires de femmes, c'est mon fort... Vous ne trouveriez quiconque à Paris capable de me dégotter sur l'article!... — Parlons un peu de la rivale de mademoiselle Geneviève.

— Une adorable enfant !,.. un épi blond qui me met la tête à l'envers !...

— Sage?

— Je n'en sais rien...

— On le saura... — • Mais ça ne doit pas vous inquiéter... — la vertu, voyez-vous, je n'y crois guère...

— Vous êtes sceptique, monsieur Sta-Pi...

— Dame! que voulez-vous, monseigneur, j'ai toujours vu que les plus farouches se laissaient apprivoiser par le papier Garât.

— Je le prodiguerai...

— La résistance ne sera pas longue... — Dans quel champ pousse l'épi blond?...

— Si je m'en doutais, je n'aurais pas besoin de vous...

— Son nom, du moins?...

— Je l'ignore...

— Mais enfm, monseigneur, décrivez-la moi, s'il vous plaît...

— Ça c'est facile : Un ange f — Des cheveux dorés, des yeux bleus, des lèvres de corail, des joues de lis et de roses, une taille de nymphe, comme disaient les classiques...

82 SON ALTESSE L*AMOUa

— Et voilà tout? — Pas de signes particuliers?

— Aucun... visible du moins, hélas !...

— Alors la tâche est impossible!... Je n'aboutirai pas...

— Pourquoi ?

— Il y a dans Paris des milliers de jeunes filles blondes et jolies...

— Celle-là est la plus belle de toutes !

— A vos yeux, monseigneur, et sans doute en réalité ; mais je ne puis faire défiler une à une devant vous les aimables personnes qui répondent au signalement.

— Vous n'en aurez pas besoin... Je vais vous la montrer...

Le policier marron regarda M. de Castel-Yivant d'un air ahuri.

— Me la montrer? — répéta-t-il.

— Parfaitement.

Hector prit dans sa poche un petit portefeuille, et tira de ce portefeuille une photographie qu'il mit sous les yeux de Sta-Pi.

— Un portrait-carte! — s'écria ce dernier.

— Est-il assez réussi ! ! — Regardez-moi ce galbe! — ces yeux ! ces lèvres ! celte tournure! — Croyez-vous que j'exagérais tout à l'heure?

— Ma foi, non I — murmura Picolet avec un réel enthousiasme, — la demoiselle est un vrai nrorceau de prince !...

— Maintenant que vous la connaissez, vous la

trouverez sans peine, n'est-ce pas?... — Un si radieux visage ne saurait échapper à vos recherches...

— Le visage ne me servirait absolument à rien, monseigneur... — Le moyen d'aller de porte en porte «xhiber la carte et demander à chaque concierge : — Avez-vous ça dans votre immeuble? Mais le nom du photographe me guidera...

— Bravo ! très bien!... Ça, c'est une idée !... — Je n'y avais point songé, moi ! Le photographe doit savoir où demeure la merveille dont il a reproduit les traits... Il vous donnera ou vous vendra l'adresse, et alors...

— Oh I n'allons pas si vite... — interrompit Stanislas Picolet. — Quand le nid de la belle nous sera connu, nous aviserons... — Monseigneur me permet de lui adresser une question ?

— Certes !

— Où monseigneur a-t-il vu la jeune demoiselle, et comment ce portrait-carte se se Irouve-t-il entre ses mains?

— J'ai vu l'adorable enfant au théâtre de la Porte-Saint-Martin... — J'occupais une avantscène du rez-de-chaussée avec le crampon... — On jouait je ne sais quoi... — Je m'ennuyais beaucoup... — Soudain je ne m'ennuyai plus... — Je venais d'apercevoir ma blonde inconnue, en face de moi, aux fauteuils de balcon...

— Seule?

8i SON ALTESSE l'AMOUR

— En compagnie d'une femme âgée, d'assez honorable apparence... Sa mère peut-être... Elle semblait s'amuser beaucoup...

— Très bien... — Mais la photographie? — ce n'est pas elle qui vous l'a donnée, j'imagine...

— Ce n'est pas elle... c'est le hasard... Un hasard d'un relief étonnant, quoi que la chose au fond soit toute naturelle... — Pendant un entr'acte je sortis, dans le but apparent d'aller acheter des raisins glacés...

— Au crampon... — murmura Sta-Pi.

— Parfaitement... — Je commençai par me munir de la boîte de raisins pour être en règle ; puis je gagnai le couloir des fauteuils espérant voir de plus près la blonde mignonne, et trouver peut-être l'occasion de lui parler car, entre nous, la timidité n'est pas mon défaut dominant... mais il fallait me défier de Geneviève, qui m'aurait fait une scène en plein théâtre, oh! mais, très bien !... — Trop de cachet!... — Comme j'arrivais près de la porte du balcon, cette porte s'ouvrit et mon inconnue sortit, mille fois plus jolie encore qu'elle ne m'était apparue à travers les doubles canons de ma jumelle viennoise à douze verres... J'allais bondir à sa rencontre et lui adresser la parole sous un prétexte quelconque, ou même sans le moindre prétexte...

— Que lui auriez-vous dit?

— Ceci, tout simplement : — Je suis le prince de

Castel' Vivant ; — fai douze millions ; — je vous adore ^. . — où peut- on vous voir ?... Sta-Pi approuva de la tête.

— Court, mais bien rédigé... — murmura-t-il.

— Prince et douze millions !... c'est ça qui donne des chances à un homme !...

Et il soupira.

Hector poursuivit :

— Je n'eus pas le temps de l'aborder... — Une seconde jeune fille, qui m'aurait semblé jolie en toute autre occurence, accourait de je ne sais où, prenait mon inconnue dans ses bras et l'inondait de baisers avec de petits cris joyeux... — Sapristi ! j'aurais donné pas mal pour être à sa place!... — Interrompre ce tête-à-tête aurait été shokingl... — J'attendis, en lorgnant la salle par la porte entr'ouverte, mais je ne lorgnais que d'un œil et je tournais l'autre vers les deux amies... — Mon idéale blonde tira de sa poche une enveloppe, et de cette enveloppe exhiba la carte que voici : Tu vois, fit-elle, je tiens pai''ole, et je f apporte mon portrait... Oh! monsieur Sta-Pi! quelle voix! — une musique ! une guitare ! une mandoline ! un rêve ! ... Il me semble l'entendre encore. . . — L'amie prit la photographie en disant : Grand merci! Nouvelles embrassades suivies d'un dialogue animé...

— J'écoutais de toutes mes oreilles... — J'espérais cueillir au passage une indication... un nom de rue... quelque chose .enfin... — Je ne saisis

qu'un nom de baptême... — Ma blonde idolâtrée se nomme lucile... — Ne l'oubliez pas, monsieur Sta-Pi!...

— Ah ! monseigneur, je n'aurai garde...

— La sonnette annonçant la fin de l'entr'acte coupa court à l'entretien... — Les jeunes filles se séparèrent... — Lucile regagna sa place, et son amie descendit aux fauteuils d'orchestre...

— Il fallait la suivre...

— C'est ce que j'ai fait...

— L'interroger... — En tenant l'une, vous teniez l'autre.

— C'était indiqué, et j'allais agir quand la demoiselle s'arrêta pour chercher sa contremarque dans sa poche... — Elle tira son mouchoir et ne s'aperçut point qu'elle laissait tomber la photographie que l'adorable Lucile venait de lui remettre ; puis, ayant trouvé ce qu'elle cherchait elle disparut... Je me baissai, je ramassai la précieuse image, je la plaçai sur mon cœur, c'est-à-dire dans la poche gauche de mon habit, et j'allais me remettre en chasse lorsqu'on face de moi se dressa, me barrant le passage... Devinez qui? monsieur Sta-Pi. — Je vous le donne en cent...

— Le crampon, parbleu ! ! . ..

— Tiens, vous avez deviné du premier coup !... — Epatantl... Monumental!... d'un relief à tout casser!... — Oui ma foi... C'était le crampon, qui ne me voyant pas revenir avec les raisins se méfiait

et me donnait la chasse... — Le reste se devine... — Geneviève me fît, séance tenante, une effroyable scène, voulut quitter la salle et me contraignit à la suivre, ce que je n'osai refuser de peur d'un scandale... — J'espérais revenir avant la fm du spectacle...—Impossible! — Quand je parvins à m'échapper et que j'arrivai en face du théâtre, le gaz était éteint et les pompiers filaient... — Quel guignon I Ces choses là n'arrivent qu'à moil...

— Monseigneur, calmez vos nerfs... — Ce qui est différé n'est pas perdu... — Je compte bien, avant peu, vous apporter l'adresse de la belle Lucile...

— Ce jour-là, monsieur Sta-Pi, je vous donnerai... — Au fait, combien voulez-vous que je vous donne?...

Après un moment de réflexion Picolet balbutia, non sans un embarras visible :

— Monseigneur est si riche, et la demoiselle est si jolie... — il me semble qu'un petit billet de mille francs...'

— Je vous en donnerai deux... — interrompit Hector, — Je vous en donnerai trois...

— Enfin je vais connaître l'opulence!... — pensa le pauvre diable dont le visage s'épanouit ; puis, tout haut, il ajouta : — L'histoire, étant intéressante, m'a notablement altéré. — J'accepterais bien un second madère...

Le prince commanda.

— Et avec le madère, un biscuit... — dit Stanislas d'un ton particulier.

Au mot biscuit, souligné en quelque sorte par l'intonation, la dame du comptoir releva la tête et regarda Sta-Pi en souriant.

Puis, abandonnant la lecture de ses feuilletons, elle chercba dans son livre de recettes une feuille de papier étroite et longue, couverte d'écriture et de chiffres.

Le garçon servit.

Picolet trempa son biscuit dans son madère et l'avala d'un trait.

— Un petit renseignement... — dit-il ensuite ; — Où pourrais-je faire connaître à monseigneur le résultat de mes recherches ?...

— Mais, à mon hôtel de la rue François I"...

— Monseigneur ne craint pas?...

— Quoi donc ?

— Que le crampon n'intercepte mon épître ou ne s'inquiète de ma personne?...

— Cela ne va pas jusque-là... — Geneviève, grâce au ciel, ne vit point avec moi... — Venez ou écrivez sans crainte...

— Très bien... — Si monseigneur a besoin de correspondre avec moi, je le prierai de m'envoyer ses lettres ici..?

Et Sta-Pi frappa sur la table, comme pour souligner : ici, de même qu'il avait déjà souligné : biscuit. Ce devait être un signal, car l'unique garçon de l'é-

tablissement se détacha aussitôt du coaiptoir et se dirigea vers la table où Stanislas causait avec le prince. Il tenait à la main le papier long et étroit tiré du livre des recettes.

— Monsieur Picolet, — dit-il, — madame ayant demain une grosse échéance, prend la liberté de vous faire passer votre petite note...

Le policier marron fronça le sourcil et répliqua d'un ton raide :

— Ce n'est pas quand je suis en affaire avec un homme du monde que madame doit se permettre de m'envoyer ma note!... — Madame sait bien, d'ailleurs, que je ne touche mes appointements qu'à la fin du mois... — Je trouve fort déplacé que l'on me fasse un tel affront pour une pareille misère ! ! Trente- sept francs dix centimes !... C'est insensé, et si je les avais sur moi... mais je ne les ai pas... — Allez dire à madame que jamais...

Hector interrompit cette tirade furibonde en jetant sur le marbre un billet de cent francs.

— Pi^enez les consommations, — dit-il au garçon, — et en même temps le montant de la note de M. Picolet.

— Mais, pas du tout... pas du tout... — fît Sta- Pi d'un air très digne, — ça me contrarierait...

— Et, moi, je n'admets pas de refus... Donc acceptez, ou nous nous brouillerons...

Le garçon saisit le billet et retourna au comptoir en riant sous cape.

— Nous sommes en compte, d'ailleurs. . . — ajouta le prince Totor en baissant la voix — Vous garderez la monmiie qu'on va vous rendre et voici un second billet de cent francs... — C'est une avance sur vos premiers frais de déplacement...

— Monseigneur me comble de bienfaits... — dit Sta-Pi. — Je lui témoignerai ma reconnaissance par mon zèle...

— J'y compte, et je vous laisse... -—Geneviève m'attend depuis une heure et doit être dans une colère bleue... — la scène sera monumentale... — A bientôt, monsieur Sta-Pi.

— Dès aujourd'hui, monseigneur, je serai en quête...

Hector sortit de l'estaminet au moment où le garçon rapportait la monnaie.

Picolet la glissa vivement dans sa poche et se dirigea vers la dame de comptoir.

— Eh bien, Stanislas — murmura-t-elle avec le plus gracieux sourire — la note est payée.

— Grâce à votre intelligence, ô Palmyre... — Aussi demain je vous offre des huîtres... Quant à mon cœur, vous l'avez déjà...

— Stanislas, vous finirez par me compromettre... — Que dira le monde?...

— Il dira ce qu'il voudra... Nous nous aimons, Palmyre, et quand on s'aime on se fiche des potins î... L'amour est tout...

Nos lecteurs ont compris la comédie de la note.

Elle se renouvelait dans des conditions identiques chaque fois que l'occasion paraissait favorable, et la quadragénaire, ayant un faible pour Picolet, s'y prêtait de la meilleure grâce du monde.

Le policier interlope allait regagner l'étude, où peut-être on avait besoin de lui, lorsque la porte de l'estaminet s'ouvrit pour livrer passage à un homme de cinquante-cinq à soixante ans.

— Tiens, c'est monsieur Daniel Gaillet! — s'écria Sta-Pi en allant au devant du nouveau venu, auquel il tendit la main. — Bonjour, monsieur Gaillet... — Que venez-vous chercher dans ces parages ?...

— Vous... — répondit l'arrivant. — Je vous ai demandé chez Malpertuis, et l'un de vos collègues m'a envoyé ici... — J'ai à vous parler...

— Alors, asseyons-nous.

— Que puis-je vous offrir?...

•— Je prendrai un madère et un biscuit... Les deux hommes s'installèrent dans l'angle le plus sombre de l'établisement.

Daniel Gaillet était de taille moyenne, maigre, alerte. — Il avait les yeux vifs, la parole brève, la physionomie intelligente, mais empreinte d'une profonde mélancolie.

Les plis de son front, le rictus plein d'amertume de ses lèvres, semblaient témoigner d'une douleur morale inguérissable.

— Et — demanda Sta-Pi, pour entamer l'entretien par une question banale, — la santé est toujours bonne?

— Oui, toujours... — il me semble que je ne vieillis pas.

— Le métier est dur, cependant...

— Certes! mais c'est ma vie... — Rien ne me fatigue... — Oii d'autres s'épuiseraient, moi je prends de la force... — J'ai besoin d'activité, de mouvement... — il faut que j'aille, que je vienne, que je furète, que je cherche comme un chien de chasse... — Plus mon esprit est préocupé, plus mon corps est agile... — Plus j'ai de problèmes à résoudre, plus mon cerveau devient lucide.

— A ce métier-là vous vous userez, mon' cher Gaillet... — Vous êtes à votre aise... — Moi, à votre place, je songerais à prendre ma retraitre.

— Je n'ai que cinquante-cinq ans.'.. — Je travail-

lerai cinq ans encore, et qui sait même si je me retirerai alors ?

— Gomment ! à plus de soixante ans vous resteriez uu numéro de la brigade de sûreté !!

— Je servirai la préfecture jusqu'au jour où j'aurai vengé ma fille !... — répondit Gaillet d'une voix sombre.

— Toujours ce souvenir!... — mumura Sta-Pi.

— Toujours I — répondit l'agent dont les paupières devinrent humides, — Je ne puis oublier, je n'oublierai jamais!... On m'a fait trop de mal! — Songez donc ! mafille, une enfant de seize ans, douce, charmante et chaste, que j'aimais de toute mon âme et cent fois plus que ma vie, séduite et perdue d'abord, assassinée ensuite!! — Mon amour de père, mon bonheur, mes joies, mes espoirs, anéantis par un misérable qui n'a respecté ni la pureté de la vierge, ni la vie de l'enfant déshonorée par lui I! — Oublier cela, monsieur Picolet!! — Allons donc ! Est-ce que c'est possible ?

Daniel Gaillet plongea son visage dans ses mains avec un geste de désespoir farouche.

— Mais la justice s'est chargée de vous venger... — répliqua Stanislas — je me souviens de cette affaire, moi, quoiqu'il y ait au moins quatorze ans de cela...

— Quatorze ans !... — répéta Gaillet;— oui, quatorze ans que je souffre... que je pleure... et que le spectre de ma fille vient chaque nuit hanter

mon sommeil... — La vengeance que m'ont donnée les juges!... quelle dérision!... — Cinq ans de travaux forcés au misérable qui avait tué ma fille I.., — Vous appelez cela une vengeance? Moi, non!... il m'en faut une autre !... — Un jour je retrouverai Pierre Garnot, et ce jour-là seulement ma fille sera vengée!... — Voilà neuf ans que je cherche l'infâme...

— Depuis sa libération, alors? — demanda Sta-Pi.

— Oui.

— Il était sous la surveillance de la haute police... — Ne savez-vous donc pas quelle ville lui a été assignée pour résidence à sa sortie du bagne?

— Nîmes, dans le département du Gard...

— Eh bien?

— Il n'y a jamais mis les pieds... — En quittant Toulon, ou le bagne existait encore à cette époque, Pierre Garnot a disparu...

— Passé à l'étranger, sans doute?...

Daniel Gaillet secoua la tête et répondit :

— Je n'en crois rien... — il doit être en France.., à Paris...

— A Paris I... Vous croyez?...

— Oui, pardieu!... — Paris n'est-il pas l'endroit du monde où, malgré la police, on se cache le mieux?... — 11 est si facile, quand on est adroit, de prendre un autre nom, de se faire un autre visage, et de devenir introuvable au milieu de cette

fourmilière humaine... Pierre Garnot aurait été un homme supérieur si ses instincts ne l'avaient poussé dans le chemin du crime... — C'était un esprit diabolique, et le bagne n'aura fait que le pervertir plus complètement encore... — Paris seul peut lui paraître un théâtre digne de lui...

— C'est une supposition, monsieur Gaillet, car enfin vous ne l'avez jamais rencontré.

— Si... une fois...

— Vous êtes sûr que c'était lui?

— Est-ce que je pouvais m'y tromper? Je le connaissais bien !

— C'est juste, et puis il y a un détail de son signalement qui rend une erreur difficile... — Si j'ai bonne mémoire, il lui manque un œil...

— Oui. — Dans une rixe entre détenus, à la Grande-Roquette, il a reçu dans l'œil gauche un coup de poinçon,..

— Où l'avez-vous vu ?

— Place de la Bastille...

— Il y a longtemps?

— Six ans environ; — je filais un individu... — Pierre Carnot, mis comme un agent de change, a passé à dix pas de moi...

— A pied?

— En voiture de maître, attelée d'un cheval qui filait un train d'enfer... — Impossible de le suivre; mais je l'avais bien reconnu...

— Avez-vous remarqué son œil de moins?

— Non, le côté droit du visage était seul tourné de mon côté...

— Eh bien ! alors, mon cher monsieur Gaillet, vous avez très bien pu faire erreur... — Au moment de sa condamnation Pierre Carnot avait vingt-cinq ans... — Vous avez cru le revoir huit ans après; or, huit ans sur la tête d'un homme, ça le change bigrement, surtout quand sur les huit il y en a eu cinq au bagne.

— Non, c'était bien son visage pâle, ses traits acc-entués, son air hautain... — Pourquoi me seraisje abusé d'ailleurs à cette époque, puisque j'ai la preuve qu'il était encore à Paris il y a deux ans?

— La preuve?

— Oui.

— Soit... — Je ne demande qu'à vous croire... — Mais que pourriez-vous contre lui?... — Il a payé sa dette... — Le faire condamner pour rupture de ban... — ce serait là une piètre vengeance...

— Aussi je ne m'en contenterai pas...

— Que voulez-vous donc?

— Fouiller sa vie depuis sa libération...

— A-t-il, à votre connaissance, commis quelque crime nouveau?...

— Si les renseignements donnés sont exacts il est sous le coup de la loi... — Un homme de cette trempe, instruit et intelligent comme lui, ne consent point à se revêtir d'une blouse, ne se condamne pas à traîner la guenille, à marauder aux

étalages, à coucher dans les fours à plâtre, à faire partie d'une bande qui doit fatalement tomber tôt ou tard entre nos mains... — 11 a mis certainement à profit son éducation et son usage du monde... — il doit être aujourd'hui l'un de ces redoutables chevaliers d'industrie qui deviennent légendaires... — Je crois impossible que, depuis neuf ans, cet homme n'ait pas entassé crimes sur crimes... — Je vengerai ma fille en le livrant aux juges, qui cette fois n'auront pas pitié de sa jeunesse et n'accorderont plus de circonstances atténuantes 1

— Mon cher monsieur Daniel, — murmura Picolet d'un air compatissant, — je vous assure que vous avez tort de vous repaître l'esprit de cette idée fixe... — Ça peut vous jouer un mauvais tour...

— Ça peut me rendre fou, n'est-ce pas? ^

— Je n'ai point dit cela.

— Mais vous l'avez pensé, ce qui revient au même... — répliqua Gaillet en passant la main sur son front; — aussi n'en parlons plus...

— C'est ça... — Causons de ce qui vous amène

— Ce qui m'amène ici se rapporte encore à

I Pierre Carnot.

— Comment?

— Vous allez le savoir...

Daniel Gaillet s'interrompit, puis après un silence il dit tout à coup, en regardant bien en face son interlocuteur :

— Vous êtes on malin, monsieur Sta-Pi...

Le policier marron prit une physionomie modeste, démentie par l'expression triomphante de son sourire, et répondit :

— Vous m'appréciez avec un excès de bienveillance, cher confrère... — Entre nous, je crois cependant que ma jugeotte n'est pas encore trop poire molle...

— Je connais de vous des enquêtes très remarquables, — reprit Gaillet, — et à plus d'une reprise, vous le savez, j'ai voulu vous attacher aux services réguliers de la Préfecture...

— J'en ai eu beaucoup de reconnaissance, je vous assure, mais j'aime mieux mon indépendance... — Opérer pour le compte des particuliers, ça me va... et ça me rapporte davantage.

— Aussi n'ai -je point insisté... — Mais si je venais vous proposer aujourd'hui de travailler pour la police, sans avoir affaire à elle, serais-je mieux reçu qu'autrefois?

— Ça dépend...

— De quoi?

— S'il s'agit de vous être personnellement agréable en vous venant en aide dans une entreprise compliquée, et si cette entreprise rentre dans mes aptitudes, vous pouvez disposer absolument de moi...

— Chez Malpertuis, comme chez Roch et Fumel

SON ALTESSE t'AMOUR 99

VOUS avez la spécialité des affaires de femmes, n'est-ce pas ? — demanda Gaillet.

— Mon Dieu, je fais un peu de tout à l'étude, mais il est certain que rmHicle femme est plus particulièrement de mon ressort. — Mes aptitudes me poussent de ce côté.

— Alors vous pourrez m'avoir les renseignements dont j'ai besoin?

— C'est probable, pour ne pas dire certain...

— Vous savez comment je procède au point de vue de la rémunération du service rendu quand l'affaire en vaut la peine ?

— Vous payez la réussite cinq cents francs.

— Cela vous va ? .

— Parfaitement.

— Nous sommes d'accord... Prenez des notes... Picolet tira de sa poche un petit carnet, passa

le bout de son crayon sur sa langue et attendit.

— Il y a trois ans, en 1876 par conséquent — commença Daniel — une jeune femme de chambre de vingt-cinq ans, très jolie, nommé Fanny Vernaut, était au service d'une institutrice de Courbevoie.

— Fanny Vernaut. .. — répéta Picolet. — C'est écrit.

— L'institutrice s'appelait madame Dubief.

— Bon...

— Le 22 décembre 1877, la femme de chambre disparut...

— Bien...

— Il y a un mois le jardinier de madame Dubief, en déracinant un arbre mort dans le jardin du pensionnat, trouva au pied de cet arbre les ossements d'un enfant venu à terme... — On fit en toute hâte la déclaration de cette découverte sinistre, et madame Dubief, se souvenant des allures mystérieuses de Fanny Yernaut, de ses fréquents malaises qu'elle ne pouvait dissimuler complètement, enfin de sa fugue inexpliquée, ne manqua pas de porter ses soupçons sur cette fille...

)) Le parquet, saisi de l'affaire, donna Tordre de rechercher dans son pays Fanny Yernaut, originaire de Senlis... — Elle n'y avait pas reparu depuis longtemps... — Il résulte de certaines informations que l'ancienne femme de chambre doit être aujourd'hui à Paris, sous un faux nom, et très richement entretenue par un ou par plusieurs imbéciles.

» Il s'agit de la trouver...

Picolet écrivait toujours.

— A-t-on recherché quelles relations Fanny Vernaut avait à cette époque? — demanda-t-il tout en écrivant.

— Oui, — répliqua Daniel Gaillet; — mais ces recherches n'ont abouti qu'à nous jeter dans une fausse voie...

— Gomment cela?

— On parlait d'un cousin chez lequel Fanny se rendait tous les jours à Bois-Colombes... — Ce cousin n'était qu'un être imaginaire... — Il servait de prétexte à Fanny pour aller voir son amant...

— Et, de cet amant, aucune trace?

— Madame Dubief, interrogée de nouveau, suppose que quelque parent d'un de ses élèves, frappé de la beauté de la femme de chambre qui conduisait parfois les pensionnaires dans leurs familles, l'aura séduite ou violentée...

— Ses soupçons se portent-ils sur quelqu'un plus particulièrement?

— Oui, mais d'une façon très vague... — Elle désigne un nommé Pierre Redon.

~ L'a-t-on retrouvé?

— Non... — répondit Gaillet avec un tremblement dans la voix. — Il avait disparu, lui aussi, sans laisser de trace; mais ce Pierre Redon, facilement reconnaissable à la perte de son œil gauche, n'était autre que Pierre Carnot, l'ancien forçat, le séducteur et le meurtrier de ma fille.

— Lui !... — s'écria Sta-Pi. — Vous croyez?...

— J'en suis sûr car le misérable, pour dépister la police, avait pris le nom de sa mère qui s'appelait Mathilde Redon... — Yoilà pourquoi je vous disais tout à l'heure que cet homme est à Paris, et que de nouveaux crimes me donneront barre sur lui.

— Que venait-il faire dans la pension de Courbevoie?

— Visiter une jeune fille qu'il y avait placée...

— Quelle était cette jeune fille?

— Une orpheline — disait-il — qu'un de ses amis lui avait confiée en mourant...

— Mais c'est tout un roman, cela!... — fit Picolet très intéressé.

— Je crois plutôt que c'est un drame terrible...

— Les visites de Pierre Redon étaient-elles fréquentes?

— On ne le voyait guère que deux fois par an.

— Comment s'appelait l'orpheline?

— Branche-Renée...

— Pas de nom de famille?

— Aucun.

— Qu'est-elle devenue?

— On l'ignore... — Pierre Redon l'a retirée de pension il y a deux ans, et sa trace disparaît...

— Saperlipopette! — murmura Sta-Pi. — Voilà une affaire bigrement mystérieuse et qu'il ne sera pas commode de tirer au clair... — Enfin j'espère que Fanny Vernaut se retrouvera... — Si l'exfemme de chambre est dans l'état-major de la haute galanterie, soyez paisible... je suis bon chien de chasse, et mon flair me conduira droit au poulailler de la cocotte...

— Vous me tiendrez au courant de vos démarches...

— Tous les jours, si vous voulez...

— Non, mais avertissez-moi dès que vous vous croirez sur une piste, et alors nous agirons de concert... — Songez que cette femme peut nous mettre sur la trace de Pierre Carnot... — Le jour où vous me direz : Je la liens! Je vous promets une gratification!...

Ce dernier mot remit en mémoire à Picolet ses préoécupations habituelles, un moment oubliées.

L'agent de la sûreté, Daniel Gaillet, le connaissait de longue date.

I, Ju^^j^»!j||W4j;j.^i,

11 ne pouvait donc avec lui faire fonctionner son truc de la note à payer; cependant il voulait une petite avance.

— .Vous savez ce que c'est qu'une enquête à mener à bien, mon cher collègue... — dit-il d'un ton timide. — 11 faut faire causer celui-ci... tirer les vers du nez de celui-là... C'est une absinthe à droite... unvermouth à gauche... Ça n'en finit pas... on a toujours le porte-monnaie à la main...

Gaillet ne le laissa pas continuer.

— Oui... oui... je sais — fit-il — les faux frais sont considérables... Yoici un acompte pour ces dépenses....

Et, tirant cinq pièces d'or de son gousset, il les mit dans la main de Picolet qui les glissa dans sa poche avec une grimace de satisfaction.

— Saperlipopette! — pensait-il — Voilà une bonne journée!... Est-ce que je serais en passe de commencer ma fortune, par hasard?

Il ajouta tout haut :

— J'ai mes notes... — Dès ce soir je marcherai... Daniel Gaillet reprit le chemin de la préfecture,

et Sta-Pi regagna l'étude.

César de Fossaro, nous le savons, avait emporté chez lui les dossiers remis par Malpertuis.

Il les serra dans un tiroir de son bureau qu'une serrure à secret rendait inviolable, puis son valet

de chambre le prévint que le déjeuner l'attendait et il alla se mettre à table.

Le baron, quoique ayant une cuisinière de grand mérite, déjeunait seulement chez lui.

Il dînait soit dans un des trois cercles dont il faisait partie, soit dans les maisons où on l'avait invité, soit dans quelque restaurant de premier ordre.

L'associé de Malperiuis payait libéralement ses serviteurs, mais en revanche il leur imposait une consigne sévère.

Les relations de bon voisinage, et les /?o^?'ws entre domestiques d'une même maison, leur étaient absolument interdits, sous peine d'expulsion immédiate.

Les appointements étant larges et le service très doux, ils obéissaient religieusement.

Le cocher, d'origine italienne, parlait mal le français, mais le comprenait bien.

César faisait preuve d'une très grande circonpection dans son intérieur.

Jamais un papier de nature compromettante ne traînait sur un meuble. — Jamais une clef ne restait dans la serrure d'uiî meuble.

Le cabinet où se trouvait la porte de communication qui nous est connue renfermait une bibliothèque pleine de livres rares.

On ne s'étonnait donc point que personne, en l'absence du baron, ne pût franchir le seuil de ce cabinet.

Un corps de bibliothèque, mobile comme le cartonnier de l'étude de Malpertuis, masquait la porte et le téléphone.

Le son très faible du timbre électrique ne pouvait être entendu que de César, toujours seul dans la pièce en question où il s'enferma en sortant de table, après avoir donné l'ordre de ne le déranger sous aucun prétexte.

Il tira les dossiers du tiroir et les lut attentivement l'un après l'autre, en prenant des notes, écrivant des phrases décousues, incompréhensibles pour tout le monde, et numérotées.

Ce travail dura près de trois heures.

Au bout de ce temps le baron se frotta les mains et sa physionomie devint radieuse.

Il était satisfait des résultats obtenus déjà, et surtout de ceux qu'il entrevoyait dans un prochain avenir.

— Je les tiens tous I — murmura-t-il. — Le duc de Chaslin sans doute résistera plus que les autres, mais Blanche sera dans mes mains un instrument docile, et grâce à elle je triompherai !...

Après ce court monologue César deFossaro serra les dossiers et sonna son valet de chambre.

— Fritz — dit-il à ce domestique qui était Alsacien — préparez tout pour ma toilette...

— Monsieur le baron sortira-t-il en voiture ? — Dois-je donner l'ordre d'atteler ?

— Je sortirai à pied...

Une demi-heure plus tard César quittait le petit hôtel de la rue de Provence et se dirigeaient vers le boulevard.

C'était l'heure de l'absinthe, si appréciée des boulevardiers et, par cette magnifique après-midi d'automne, une foule bruyante de consommateurs encombraient les terrasses des cafés.

Le baron de Fossaro ralentit le pas en arrivant auprès du café de la Paix.

Il échangea quelques saluts, donna quelques poignées de main, et pénétra dans une des salles de l'établissement presque désert à fintérieur.

Dans un coin de cette salle un homme d'un âge indécis, qui pouvait avoir de quarante-cinq à cinquante-cinq ans, faisait sa correspondance.

Ce personnage, de taille ordinaire et quelque peu chargé d'embonpoint, était grisonnant, aux trois quarts chauve, ridé comme une pomme de reinette après l'hiver ; mais, malgré ses dehors médiocrement séduisants, on sentait en lui l'homme comme il faut.

De longs favoris poivre-et-sel encadraient son visage rond et coloré, portant 1 empreinte de fatigues de plus d'un genre, mais offrant une expression de bonhomie spirituelle.

Signes particuliers : — une cravate blanche, un pince-nez d'écaillé, le ruban de la Légion d'honneur à la boutonnière de son ample redingote noire.

Devant lui se trouvait un buvard et un encrier.

A sa gauche, un verre d'eau sucrée à moitié vide.

César, souriant, se dirigea de son côté et lui tendit la main en disant :

— Bonjour, docteur...

Le docteur releva la tête, serra la main tendue et répliqua :

— Bonjour, baron... Ça va bien, baron ?...

— Assez bien... merci... et vous?

— Oh! moi, je suis sur les dents...

— Vous travaillez trop...

— Je travaille un peu, mais ce n'est pas ça...

— Qu'est-ce donc?

— Je ne dors pas assez... — Figurez-vous que la nuit dernière nous avons mené une vie de polichinelle, rue François I"...

— Chez le prince Hector?

— Juste !... — On a soupe... on a fait danser ces demoiselles... on a taillé un bac... — Bref, nous y étions encore à six heures du matin... — Tout le monde comptait sur vous... Pourquoi n'êtes-vous pas venu?...

— Un empêchement absolu...

— Histoire de femme, hein, baron?

— Peut-être... — fit César en souriant.

— Ah ! gaillard ! ! — Toujours des bonnes fortunes nouvelles ! !

Le docteur trempa ses lèvres dans le liquide sirupeux que contenait son verre.

— Qu'est-ce que vous buvez la ? — demanda M. de Fossaro.

— De l'eau sucrée , avec une goutte de fleur d'oranger...

— Piètre breuvage ! !

— Insipide, je vous l'accorde ! déplorablement insipide! ! Mais c'est par principe... — Je fais deux parts de mon existence, vous savez... — Le jour, une sobriété de gazelle... une chasteté de rosière!... toutes les vertus, quoi I...

— Aussi, la nuit, quelle revanche !...

— 11 est certain que la nuit, c'est autre chose... — Aussitôt le gaz allumé, ma nature volcanique reprend le dessus, je deviens un viveur aimable et me livre sans résistance aux plus jolis excès... — Ça ne me réussit même pas du tout... — Je me dégomme, je me décatis, et vous verrez qu'un de ces jours le viveur enterrera la rosière...

— Bahl vous avez de la marge !...

— On ne sait pas, baron... On ne sait pas...

— Etiez-vous nombreux, la nuit dernière?...

— Douze ou quatorze.

— Ces demoiselles ?

— Toujours les mêmes... — Les amies de Geneviève... — Elle était fort en beauté, Geneviève! — Vous savez que nous recommençons ce soir... — Geneviève, en sa qualité de pseudo-maîtresse de maison, a invité tout le monde à dîner... Je dîne à l'hôtel de Chaslin, moi, hélas ! Mais j'irai rue

HO SON ALTESSE l'aMOUR

François I" vers dix heures... On vous y verra?

— C'est probable.

En entendant prononcer le nom de Ghaslin, César de Fossaro avait fait un mouvement de joie.

Le docteur arrivait de lui-même là où il se proposait de le conduire.

— Esi-cequeladuchesse est toujours souffrante? — demanda-t-il.

— Toujours... pauvre femme!...

— Comptez-vous sur une guérison prochaine?

— Je n'y compte pas le moins du monde...

— C'est donc très grave?

— C'est incurable... — Une maladie de cœur...

— Quel âge a la dûthesse?

— Quarante-cinq ans...

— Elle peut vivre encore une dizaine d'années ?. .,

— Impossible! — Si je lui accorde deux ans, c'est le bout du monde, et je ne serais point surpris qu'elle s'en allât brusquement d'une minute à l'autre... — Il ne faudrait, pour amener la rupture de l'aorte, qu'une émotion un peu trop vive...

— Bref, madame de Chaslin vous paraît condamnée?...

— Sans appel...

— Le duc s'attend-il aune catastrophe prochaine?

— Je n'ai pu lui cacher tout à fait la gravité de la situation.,. Il importe — (dans son propre intérêt), — qu'il sache à quoi s'en tenir... vous comprenez ça...

Après un instant de silence, César de Fossaro continua :

— M. de Ghaslin aime toujours sa femme?

— Assurément... — répondit le docteur; — d'ailleurs la duchesse est très belle encore...

— Il est plus âgé qu'elle?...

— De vingt ans au moins, car il dépasse la" soixantaine ; mais bien conservé, sain comme l'œil, droit comme un chêne... Très gaillard enfin... — Entre nous, je crois que dans l'occasion il serait solide encore... — Ne le connaissez-vous pas?

— Je l'ai rencontré plus d'une fois dans le monde, mais je ne lui ai jamais été présenté...

— Souhaitez-vous que cette présentation ait lieu? Je m'en chargerais...

— A quoi bon?... — A son âge et dans sa position, le duc ne saurait avoir ni mes goûts ni mes habitudes.

— Il vit en effet très retiré, et je me figure que de

temps à autre cette existence patriarcale lui paraît un peu lourde... — Un éternel tête-à-tête avec une malade, c'est peu drôle!

— Eh bien, et ses enfants?... Car il a deux fils, je crois...

— Non... — Un fils et une fille...

— Ne sont-ils pas auprès de leur mère?

— Du tout... — La jeune fille, mademoiselle Hélène, une jolie personne de dix-neuf ans, est à Besançon chez une de ses grand'tantes souffrante depuis plusieurs années... — Le fils, Roger de Ghaslin de Kervilliers, est maréchal des logis chef dans un régiment de lanciers, à Verdun... il s'est engagé...

— Je me souviens qu'on m'a raconté cela... — Un coup de tête du jeune homme, assez mal d'accord avec son père... — Je l'ai vu maintes fois dans le monde des belles-petites... — Ne vous semble-t-il pas singulier, comme à moi, que la jeune fille soit enprovince,chezune parente éloignée, aulieud'être près de sa mère si gravement atteinte?

— Question d'argent, moucher... — il y a un gros héritage à recueillir...

— Les Ghaslin sont riches?...

— Très riches, mais l'héritage de la tante sera considérable, et l'on ne voudrait point qu'il passât dans les mains de collatéraux... — MademoiselleHélène doit épouser un cousin éloigné, le vicomte René de Logeryl, substitut du procureur de la Ré-

publique, ici, à Paris... — Ce mariage été arrangé par la grand'tante qui aime beaucoup le jeune homme... — Elle a promis d'assurer par contrat toute sa fortune aux époux futurs, à la condition que mademoiselle Hélène resterait auprès d'elle pendant quelquesannées... — Voilà pourquoi, après le coup de tête du fils, le duc vit seul avec sa femme...

— Il me semblait avoir entendu dire que la duchesse avait une demoiselle de compagnie...

— Vous ne vous trompez pas... Une charmante Anglaise... Mais la mère de cette jeune fille est morte, laissant de petits enfants orphelins, et il lui a fallu retourner à Londres, à son grand regret, car elle aimait tendrement madame de Chaslin qui est la meilleure des femmes et très facile pour ceux qui l'entourent...

— Un peu jalouse de son mari, pourtant, m'a-ton dit...

— Que voulez-vous? c'est une faiblesse involontaire qu'il faut lui pardonner, car elle est la première à en souffrir...

— Cette jalousie a-t-elle de sérieux motifs?

— Aucun... le duc est un mari modèle...

— Cependant, la jolie Anglaise?

— Rien, mou cher baron, absolument rien !... — La duchesse s'était mis martel en tête sans raison... Une simple lubie... — Le duc s'est fâché sérieusement, puis tout s'est rabiboché, et le calme est re-

venu. Néanmoins madame deChaslin, quoique rassurée, a vu partir sans grand regret la demoiselle.

— Ce qui fait que vraisemblablement elle n'en prendra pas d'autre.

— Elle l'aurait voulu, mais c'est impossible... — L'isolement est trop complet... — Bref on cherche en ce moment une jeune fille.. .

— lime semble que c'est facile à trouver...

— Pas déjà tant?... — C'est un emploi de haute confiance!... — Songez qu'il faut une personne bien élevée, instruite, bonne musicienne, sachant assez d'anglais pour donner la réplique à la duchesse qui aime causer dans cette langue... enfin d'une irréprochable moralité... — Toutes ces qualités sont rares, surtout quand il s'agit de les réunir... — On m'avait prié de m'occuper de cela et de faire un choix. — On s'en rapportait absolument à moi... — J'ai pris des informations... Je me suis renseigné auprès de mes amis et, en somme, je n'ai pas mis la main sur le phénix qu'on désire à l'hôtel deChaslin...

— Mon cher docteur, vous aurez mal cherché... — Le phénix, comme vous dites, n'est point introuvable...

— Si vous le connaissez, indiquez-le moi... — Sur votre recommandation je l'accepte les yeux fermés, et aujourd'hui même, à dîner, j'en parlerai au duc et à la duchesse...

— Je ne le connais pas. .. — les filles honnêtes ne sont point mon fait. . . — répondit César en souriant ;

— mais je puis vous indiquer une maison qui dénichera, sans le moindre doute, l'oiseau rare en quarante-huit heures...

Le docteur fît une moue très prononcée.

— Une maison de placement? — demanda-t-il.

— Mauvaise affaire!... — On y trouve de la camelote...

— Je vous parle, mon cher ami, d'une maison honorable, que vous connaissez sans doute de réputation et dont la loyauté scrupuleuse est proverbiale... l'étude Malpertuis...

— L'étude Malpertuis I — répéta le docteur. — Tiens, au fait, vous avez raison!... Maison connue et très estimée... — Un de mes clients, le comte de Rouvray , y a demandé une institutrice pour sa fille. . .

— On lui en a fourni une dont il est émerveillé...

— Vous voyez...

— Où se trouve l'étude?

— Rue de la Victoire, n°...

— 11 est trop tard pour m'y rendre aujourd'hui... mais j'irai demain de bonne heure... — Vous pensez que M. Malpertuis aura notre affaire en vue?..,

— Ses relations sont immenses... — S'il n'a pas sous la main le sujet demandé, il le trouvera vite...

— Merci, mon cher baron... — Je vous dis : au revoir, et je me sauve... On dîne à sept heures à l'hôtel de Ghaslin, et il faut que j'aille m'habiller...

— N'oubliez pas de venir rue François P"" en sortant de table.

— J'y serai vers dix heures.

Le docteur glissa sous enveloppe la lettre qu'il écrivait au moment de l'arrivée de César, traça l'adresse, serra l'enveloppe dans un portefeuille, mit son chapeau, jeta son pardessus sur ses épaules et quitta le café de la Paix.

Nous suivrons son exemple et nous conduirons nos lecteurs chez le duc de Ghaslin.

L'hôtel de Ghaslin était situé rue du Faubourg- Saint-Honoré, entre une vaste cour et un immense jardin.

Deux portes cochères, donnant accès dans la cour, permettaient aux voitures d'entrer et de sortir en prenant la file les soirs de réception.

Le jardin s'étendait jusqu'aux Champs-Elysées, dont une grille le séparait.

Tout à coté — à droite — se trouvait l'hôtel du vicomte Armand de Grandlieu, dont nous avons, ailleurs, raconté la tragique histoire (1).

Depuis que madame de Ghaslin était atteinte du terrible mal dont nous venons d'entendre le docteur parler au baron, le duc avait cessé de recevoir.

Le départ d'Hélène pour Besançon, l'engagement de Roger dans un régiment de cavalerie, avaient rendu plus épaisse et plus sombre encore l'atmos- »,

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