‹ Son altesse l'amourChapitre 5 sur 6 · CECI EST MON TESTAMENT · texte numérisé non relu

CECI EST MON TESTAMENT

— La voilà! — se dit-il avec joie — Non cachetée!... — La chance est pour moi I...

Il la prit et en tira fiévreusement la feuille de papier timbré contenant les dernières dispositions d'Hector.

Tandis qu'il en parcourait le contenu, des lueurs étranges jaillissaient de ses prunelles, un sourire indéfinissable contractait ses lèvres.

Il poursuivit in petto :

— J'avais raison... — Que le prince meure avant quinze jours et les millions seront à Geneviève, par conséquent à moi!... — il faut se hâter...

Le testament fut réintégré dans Tenveloppe, et l'enveloppe reprit sa place.

M. de Fossaro repoussa le tiroir, tira de sa poche une petite boîte d'argent renfermant une boule de cire rouge à modeler, et se servit de cette cire avec une habileté de voleur émérite pour prendre l'empreinte de la serrure et celle de la clef.

Puis, très calme et parfaitement satisfait de luimême, il revint s'asseoir au bureau, trempa une plume dans Fencre et écrivit le premier nom qui lui vint à l'esprit sur l'enveloppe préparée d'avance.

11 achevait au moment où la porte du cabinet s'ouvrit.

Hector parut et demanda :

— Avez-vous fini, baron?

— Oui; je vous remercie de nouveau et je vous quitte.

— Décidément vous ne venez pas au tir?..,

— Impossible aujourd'hui... — Je vous ai dit pourquoi.

— Allez donc, mais à bientôt, n'est-ce pas?...

— Cher prince, à bieptôt !...

Le coupé de César attendait dans la cour de l'hôtel.

Il y monta.

— Oîi va monsieur le baron?... — demanda Benedetti.

— Avenue de Villars...

A la hauteur des quais, M. de Fossaro changea d'avis.

Il abaissa la glace du devant et dit au cocher :

— Boulevard Saint-Michel, n°...

Le petit prince, en prononçant le nom du vicomte de Chazay, avait fait naître dans l'esprit de César l'idée que nous allons le voir mettre à exécution.

Au numéro indiqué, le coupé fit halte.

Le baron mit pied à terre et monta chez un personnage bien connu et dont l'individualité, absolument sympathique, est l'une des plus pittoresques de notre époque.

Ce personnage, artiste distingué, écrivain original, a fait faire un grand pas à la science chironian- I. 12

cienne ; — il serait le premier maître d'armes de notre époque s'il le voulait et, ami de tous les auteurs dramatiques contemporains, il a 7'églé les plus beaux duels du théâtre moderne.

Arrivé au second étage César sonna, remit sa carte, et fut introduit presque aussitôt dans un cabinet très artistiquement meublé, où il se trouva en présence du maître du logis.

Tout le monde connaît cet homme de taille moyenne, alerte et vigoureux comme un adolescent, quoiqu'il ne soit plus de la première ni môme de la seconde jeunesse ; cette figure originale, à la chevelure crépue, aux yeux vifs et perçants, aux lèvres souriantes.

Les membres sont un peu grêles peut-être, mais ils ont la souplesse et la solidité de l'acier.

— M. de Fossaro? — demanda-t-il en saluant le baron, après avoir regardé la carte qu'on venait de lui remettre.

— Oui, monsieur...

— Qui me procure la bonne fortune de votre visite, monsieur le baron?...

— Je viens vous consulter...

— Vous souhaitez que je demande aux lignes de votre main ce que l'avenir vous réserve?

César fit un geste brusque de dénégation et répondit :

— Il ne doit être question entre nous ni de mon avenir, ni de chiromancie...

De quoi donc, alors?

— On affirme, monsieur, qu'en lisant une lettre TOUS pouvez faire le portrait physique et moral de son auteur...

Le maître du logis sourit.

~ C'est aller un peu loin... — répliqua-t-il. — : Mais il est certain que je suis arrivé, à force d'étude, à des résultats parfois frappants... — Vous avez une lettre à me confier?

— Oui, monsieur...

— Vous en connaissez le signataire?

— Elle n'est pas signée... — j'ignore par qui elle a été écrite... C'est là justement ce que je voudrais savoir... — Voici la lettre...

M. de Fossaro tendit à son interlocuteur le billet anonyme remis à Malpertuis par le comte de Ver gis.

L'homme de science prit ce billet, assujettit son pince-nez, lut avec une profonde attention et, se tournant vers César au bout d'une minute, lui dit :

— C'est une ignoble dénonciation...

— Comme vous voyez.

— Malheureusement rien de précis, par conséquent rien d'utile, ne peut sortir de l'étude de cette lettre...

— Pourquoi donc ?

— Parce qne l'écriture est contrefaite...

— Vous croyez?...

— Cela saute aux yeux... aux miens du moins,

quoique la main par qui ont été tracées ces lignes soit une main adroite... — L'écrivain anonyme est expert en calligraphie et pourrait être un faussaire habile... — Il n'a pas reçu une éducation bien solide mais, à défaut d'instruction, il possède une sorte de vernis qu'on ne trouve que chez certaines gens de théâtre... — Les phrases, ampoulées et redondantes, sentent le comédien...

A ces mots : gens de théâtre et comédien, Fossaro dressa l'oreille.

Le maître du logis continua :

— Cette écriture, quoique contrefaite, est écrasée et pour ainsi dire noueuse... — Elle me semble indiquer un être de basse origine... — Son esprit est mauvais, son imagination fougueuse, cela résulte de la structure indécise de certaines lettres hâtivement formées et non finies... — L'écriture descendant vers l'angle inférieur de la page reflète la vie de l'homme descendant vers le mal... ~ Les mots, irrégulièrement espacés, trahissent une conscience peu scrupuleuse... — Les T, barrés très haut par une ligne très longue, signifient clairement : orgueil \.., — Celui qui tenait la plume n'écrivait pas pour son propre compte...

— Vous en êtes sûr? — s'écria fossaro surpris.

— Du moins, je crois l'être...

-^ A quoi voyez-vous cela?

— Au grand nombre d'alinéas dans si peu de phrases. — Le scribe attendait que l'inspirateur

formulât sa pensée, puis il la résumait dans un langage oti l'on ne peut trouver ni le style ni les expressions d'un gentleman... — Un homme du monde serait incapable d'inventer cela... — C'est du mélodrame de la pire école...

210 SON ALTESSE t' AMOUR

Après un instant de réflexion, le chiromancien poursuivit :

— Une autre conjecture admissible se présente à mon esprit... — il existe des maniaques qui écrivent ces choses-là sans motif et sans but... la lettre anonyme est leur folie... — J'ai eu sous les yeux de nombreuses épîtres émanant d'aliénés de cette catégoriée, et dans ce cas les caractères de l'écriture ne peuvent servir de base à une étude sérieuse et ne fournissent aucun renseignement utile... — Je me .^ résume : — cet écrit est Toeuvre d'un fou, ou d'un scribe payé reproduisant la pensée d'un autre, et l'instrument dont je vous ai tracé le portrait moral n'était pas moins infâme que le dénonciateur... — je regrette ne pouvoir vous éclairer mieux... — Reprenez donc ce document immonde...

César de Fossaro, très perplexe et plus que jamais entouré de ténèbres, se|leva, • fe

— Je ne veux pas vous retenir davantage, maître... — dit-il.

— J'allai?vous demander moi-même la permission de vous quitter... — répliqua le chiromancien ; — je suis attendu... — j'ai promis d'aller régler un duel au théâtre de Belleville...

— Au théâtre de Belleville, vous?... — répéta le baron surpris.

— Oui... — Les directeurs montent une pièce inédite d'une jeune auteur qui, paraît-il, a beaucoup de talent... — Ils comptent énormément sur cet ouvrage dans lequel se trouve une passe d'armes entre dix-huit ou vingt personnages, et sont venus me demander mes conseils... — Je suis heureux de leur rendre ce service...

— Vous aimez tout ce qui tou'che au théâtre, maître?...

— Passionnément, oui... — Cela me rappelle les bons moments de ma jeunesse et mes meilleurs amis, hélas ! aujourd'hui disparus... — Je me plais au milieu des artistes et, quand je trouve parmi eux quelques tireurs passables, je prends plaisir à leur faire une mise en scène pittoresque.... — Et tenez, justement dans la piàce dont je vous parle, j'ai sous la main un garçon très fort en escrime, quoique ayant seulement deux années de salle... — C'est un sujet d'une vigueur exceptionnelle et d'une adresse hors ligne... — il a du coup d'œil, un poignet d'acier... — il attaque avec précision et riposte

comme un professeur... — Ce gaillard-là, s'il est jamais acteur dans un duel sérieux et s'il garde son sang-froid sur le terrain, sera bien dangereux pour son adversaire...

— Même si son adversaire était un tireur expérimenté ?

— Même dans ce cas, je Taffirme et je m'y connais...

— Il est jeune?

— C'est tout au plus s'il a vingt- trois ans...

— Beau garçon?

— Splendide... — Malheureusement il le sait trop... et les femmes le lui prouvent sans la moindre mesure... — Ça finira par le perdre, j'en ai peur.

— Vous le nommez ?

— Fernand Volnay...

M. de Fossaro tressaillit.

L'habile metteur en scène des drames de Tépée surprit ce mouvement.

— Vous le connaissez ? — demanda-t-il.

— J'ai lu son nom dans les journaux de théâtre qui lui prédisent un bel avenir.

— Il est intelligent... Il a du naturel et de la chaleur... — Son instruction me paraît un peu superficielle ; mais elle est suffisante pour lui donner ce vernis dont je parlais tout à l'heure, et dont un comédien Jie saurait se passer lorsqu'il tient l'emploi de Fernand de Volnay...

— J'irai voir la première représentation de la pièce nouvelle...

— Je vous y engage, et je crois que vous ne regretterez pas trop d'avoir fait le voyage de Belleville...

— Il me reste à vous témoigner ma gratitude et à m'acquitter envers vous... — dit César en posant cinq pièces d'or sur un coin du bureau.

— Pardon, monsieur, — fît observer le maître du logis, — vous ne me devez qu'un louis...

— La différence sera pour vos pauvres...

— J'accepte pour eux, et en leur nom je vous remercie.

M. de Fossaro salua et sortit.

— Avenue de Villars... — dit-il à Benedetto en remontant dans sa voiture.

Le cocher italien redescendit le boulevare Saint- Michel, prit la rue Racine, la rue de l'Odéon et la rue Saint-Sulpice, pour gagner le boulevard des Invalides par la rue du Viéux-Colombîer et la rue de Sèvres.

Tandis que le coupé filait. César, adossé dans un angle, songeait à ce qu'il venait d'entendre et au singulier hasard amenant au milieu de l'entretien le nom de l'acteur Fernand Volnay.

— 11 est fort à l'épée — se disait-il — et serait un redoutable adversaire... — C'est bon à savoir et je n'oublierai pas ce détail.

Puis, passant à un autre ordre d'idées, il murmurait :

— Qui donc a dicté cette lettre anonyme? — il faudra que je le découvre, sinon mon plan, miné par la base, s'écroulera... mais je le découvrirai...

Au moment où le coupé allait déboucher de la rue Saint-Sulpice sur la place du même nom, Benedetto fut obligé de ralentir la marche de Dick.

Un encombrement d'omnibus se produisait, ce qui, soit dit entre parenthèses, arrive en ce lieu cent fois par jour.

Les cochers juraient ; — les massifs percherons hennissaient en frappant du pied.

Benedetto dut arrêter tout à fait son cheval.

César mit machinalement la tête à la portière de gauche.

Il vit un coupé de maître, venant de la rue du Vieux-Colombier, faire halte au bas des marches du grand portail de Saint-Sulpice, et il reconnut du premier coup d'œil les armes peintes sur les panneaux.

C'étaient celles du comte de Vergis.

La portière s'ouvrit ; — une jeune femme vêtue de noir, très élégante de tournure et très hermétiquement voilée, descendit de voiture, gravit lestement les degrés et disparut sous le porche.

— Je suis bien sûr de ne pas me tromper, c'est la comtesse de Vergis! — pensa le baron. — La taille et la démarche sont aussi reconnaissables pour moi que l'aurait été le visage... — Est-ce la dévotion seule qui l'amène à l'église à cette heure?

Il ajouta, en voyant le cocher faire un geste qui lui parut singulier :

— Tiens! tiens! tiens! — Qu'est-ce que cela signifie? — Est-ce que Je trouverais ici, sans le chercher, le point de départ que j'aurais peut-être cherché vainement ailleurs?

Le coupé du baron avait repris sa marche.

César le laissa filer jusqu'à l'angle de la rue Bonaparte.

Là il abaissala glace du devant, donna l'ordre à Benedetto de stopper et d'attendre, mit pied à terre et revint sur ses pas.

Le cocher de la comtesse était allé se ranger au delà des marches, du côté du séminaire.

Ses yeux fixés sur le portail avaient des lueurs étranges, et son visage offrait une expression presque effrayante.

— C'est Jacques Sureau — se dit M. de Fossaro — Jacques Sureau, l'ancien écuyer des cirques nomades, l'ancien entraîneur, le cousin du comédien Feinand Volnay... — Cet étrange bonhomme a dans le regard de la fureur, du mépris et de la haine... — Qu'est-ce que ça signifie?... — Est-ce que par hasard?... — Un cocher, allons donc!... — Eh bien ! après?... — Ruy-Blas était laquais et il aimait la reine... — Tout cela esta éclaircir...

Le baron se frotta les mains d'un air joyeux, gravit les marches à son tour et entra dans l'église.

La nef immense, silencieuse, pleine encore des

parfums de l'encens refroidi, plongée dans un demijour mystérieux, était presque déserte.

Dans l'ombre des chapelles et près des confessionnaux quelques femmes priaient agenouillées.

César jeta autour de lui un rapide coup d'œil et ne vit point la comtesse ; mais ceci ne prouvait rien.

Se donnant alors les allures d'un étranger qui franchit le seuil d'une église beaucoup moins par dévotion que par curiosité, il suivit lentement les sentiers frayés entre les chaises, explora les bascôtés, visita les chapelles, et chacune des pénitentes — (qui, nous le répétons, n'étaient pas nombreuses) — attira successivement ses regards.

Les coins les plus obscurs furent l'objet de son examen.

Nulle part il n'aperçut madame de Vergis.

^ Serait-elle entrée à la sacristie? — 'se deman* da-t-il; — C'est peu probable... — Les portes sont ouvertes et aucun bruit de voix ne se fait entendre...— Comment expliquer cette disparition?.** Il y a là aussi un mystère dont j'aurai la clef..* — Ce n'est point une pensée pieuse qui conduisait ici la comtesse...

Tout en monologuant de la sorte, M. de Fossaro avait fait le tour de l'église; il était désormais certain que madame de Vergis ne s'y trouvait point.

— J'attendrai... — murmura-t-il.

Et il s'assit auprès d'un pilier qui le protégeait contre les regards.

Trois ou quatre minutes s'écoulèrent, puis la jeune femme apparut tout à coup.

Elle émergeait, svelte et gracieuse, du fond de l'église à gauche du choeur, et marchait d*un pas rapide.

En traversant la nef elle s'arrêta, fît une génuflexion profonde en face du tabernacle, et vint s'agenouiller sur une des chaises placées au premier rang.

César la vit se signer dévotement, courber la tête et joindre les mains.

Ses lèvres remuaient.

Jamais attitude ne fut plus recueillie, plus humble, plus édifiante.

— Elle prie — pensa Fossaro — et sa piété semble sincère. — Pour qui poserait-elle ? — L'église est vide... — Ceci s'accorde assez mal, selon moi, avec l'accusation qu'on fait peser sur elle... — Et pourtant on a vu des femmes se partager de la meilleure foi du monde entre Dieu et l'amour... — D'où vient-elle et qu'a-t-elle fait depuis que je l'attends ?... — C'est une énigme dont je veux le mot...

Madame de Vergis se releva au bout de quelques secondes.

Elle se signa pieusement pour la seconde fois, s'inclina de nouveau devant le maître-autel, et suivit d'un pas rapide la voie large conduisant au grand portail.

Fossaro, tournant le pilier derrière lequel il s'était caché, la suivit du regard.

Avant d'atteindre la porte elle ralentit sa marche, tira de sa poche son porte-monnaie, y prit une pièce d'or, la glissa dans le tronc des pauvres, mouilla d'eau bénite le bout de ses doigts, fit un troisième signe de croix et sortit.

Lorsque César atteignit à son tour la plus haute marche des degrés, le coupé de la comtesse se dirigeait au grand trot vers la rue du Vieux-Colombier.

— A l'hôtel de Vergis maintenant! — se dit Fossaro.

Et il regagna lentement sa voiture, afin délaisser à la comtesse une notable avance sur lui si elle retournait chez elle.

Le baron avait été mal inspiré en quittant sitôt l'église.

S'il était resté un quart d'heure de plus à l'ombre de son pilier, il aurait assisté à une chose sin* gulière et il ne se serait éloigné qu'en emportant le fil d'Ariane.

Quinze minutes après le départ de madame de Vergis, un jeune homme de vingt-cinq ans environ entra dans l'églisepar la porte qui donne rue Saiht- Sulpice, au coin de la rue Férou, et vint s'agenouiller avec un recueillement très correct sur le prie* Dieu oti nous avons vu la comtesse inclinée.

La partie supérieure de ce prie-Dieu, garnie de

velours grenat, formait une sorte de boîte à couvercle pouvant se fermer à clef, et destinée à contenir des livres d'heures et de menus objets de dévotion.

Le jeune homme jeta un regard à droite, à gauche et en arrière; puis, certain qu'il n'était pas épié, souleva le couvercle, plongea sa main dans la boîte et en tira un billet qu'il se hâta de. faire disparaître au fond de sa poche.

Il reprit ensuite son immobilité pendant quelques instants, puis il se releva, gagna pour sortir la porte par laquelle il était arrivé, et entra dans une maison de la rue Férou.

Laissons le baron de Fossaro se diriger vers le boulevard des Invalides, et retournons, rue de la Victoire, à l'étude Malpertuis»

Après avoir reçu de César des indications nombreuses et précises sur la façon dont il devait accueillir le docteur Antonin Frébault, et sur les réponses qu'il y aurait lieu de lui adresser, Texavoué procéda comme d'habitude au dépouillement de sa correspondance.

Il fit comparaître ensuite les agents attachés ail service extérieur, leur donna des ordres et les chargea de recherches à faire, notamment de celles relatives à Lucile Gonthier, fille d'AméUe Gonthier et selon toute apparence unique héritière des millons d'Edgard Sidney.

Les agents chapitrés et congédiés, Malpertuis se

mit à la disposition des clients qui, ce matin-là, encombraient l'antichambre.

Les affaires dont on venait entretenir l'homme de loi n'étaient pour la plupart ni bien intéressantes ni bien compliquées.

Malpertuis qui — connaissant sa propre valeur — n'aimait point à se dépenser en paroles inutiles, les expédiait rapidement.

Une dizaine de personnes avaient défilé en moins d'une heure.

La onzième que Michel, l'homme à l'habit gris, introduisit dans le cabinet, était le cousin de Jacques Sureau, le comédien Fernand Volnay, jouant les jeunes premiers rôles au théâtre nullement subventionné de Belleville, et d'une force exceptionnelle à l'escrime, s'il fallait en croire le maître en fait d'armes du boulevard Saint-Michel.

L'allure du comédien n'était point, comme la veille au moment de son arrivée, pleine de suffisance et presque d'arrogance.

Son visage n'exprimait plus la joyeuse humeur d'un homme enchanté de lui-même et trouvant que la vie est belle.

Fernand Volnay portait la tête basse ; — il essayait de sourire, mais ce sourire n'était qu'une grimace, décelant l'émotion pénible qu'il éprouvait.

Son premier regard chercha le regard de Malpertuis pour y lire son arrêt; il examina furtivement la la physionomie de l'agent d'affaires. — Les yeux et la figure étaient impénétrables.

— Vous m'avez ordonné hier de revenir ce matin monsieur... — balbutia l'acteur ; ■ — me voici.

— Asseyez-vous, monsieur Fernand... — répondit Malpertuis.

Cette invitation, formulée d'un ton presque bienveillant, parut de bon augure au jeune homme.

Il prit un siège et, tremblant encore quoique un peu rassuré, demanda:

— Vous avez eu la bonté, monsieur, d'envoyer une dépêche à Marseille, à M. Hirsch, concernant...?

Le comédien n'osa pas achever sa phrase. La parole expira sur ses lèvres.

— Vous concernant?... — répondit Malpertuis ; — Oui.

— Avez-vous une réponse?

— Oui... — J'ai reçu tout à l'heure un télégramme fort explicite...

Fernand Volnay attendit pendant le quart d'une seconde; mais, comme l'ex-avoué ne s'expliquait pas, il reprit :

— Puis-je espérer que M. Hirsch a consenti à ne voir qu'une folie de jeunesse dans la faute dont je me suis rendu coupable ?... — A-t-il compris que j'avais cédé d'une façon presque inconsciente à de mauvais conseils et aux entrainements d'une vie fiévreuse?...

— M. Hirsch ne veut pas la mort dupécheur... — formula Malpertuis d'un ton sentencieux.

En entendant ces paroles, Fernand sentit s'évanouir le poids énorme, écrasant, qui pesait sur ses épaules.

Pour la première fois depuis la veille il respira librement.

L'homme d'affaires continua :

— Mon honorable correspondant de Marseille vous laissera tout le temps nécessaire pour vous acquitter envers lui et pour réparer votre faute.... -- Vous me verserez ici, chaque fois que vous le pourrez, une somme dont je vous donnerai reçu...

— Oh I je m'acquitterai, monsieur... — s'écria Fernand ivre de joie. — Je vous jure que je m'acquitterai...

— Je l'espère et j'y compte...

— Et , pour vous pouver mon bon vouloir, je vais vous remettre vingt francs... — C'est bien peu defchose, je le sais, mais enfin c'est un commencement et je ne puis aujourd'hui faire mieux...

Malpertuis secoua la tête.

— Je n'accepterai, ■— répliqua-t-il, — que des acomptes de cent francs... — C'est la volonté formelle de M. Hirsch... — On vous laissera d'ailleurs tout le temps nécessaire, je vous l'ai dit...

La prodigieuse élasticité de cette latitude remplissait Fernand de surprise, tout en le mettant fort à Taise.

— J'attendrai donc, monsieur, — dit-il, — que j'aie réuni une première somme de cent francs, et je vais écrire dès aujourd'hui à M. Hirsch pour le remercier...

Malpertuis se mordit les lèvres et répondit vivement:

— Je ne vous le conseille pas...

— Pourquoi?

— M. Hirsch est furieux contre vous, malgré la longanimité qu'il manifeste à votre endroit... — Le souvenir de votre conduite déloyale est plus que jamais présent à son esprit, et s'il consent à garder le silence sur une affaire qui vous mènerait droit en cour d'assises, il y met une condition...

Fernand Volnay sentit renaître ses inquiétudes.

— Une condition?... — répéta-t-il : — laquelle?... — Assurément je suis prêt à tout pour être agréable à M. Hirsch.

— Vous allez reconnaître par écrit que les billets donnés en paiement par vous sont signés d'un faux nom, que vous avez mis les bijoux au mont-depiété poar vous procurer l'argent nécessaire à vos goûts de dissipation, et vous ajouterez que, si vous changiez de nom en quittant Marseille, c'était afin de vous soustraire aux poursuites dont vous vous sentiez menacé. eo

Malpertuis parlait lentement, d'une voix posée d'un ton glacial.

Fernand Volnay l'écoutait avec une stupeur croissante.

— Reconnaître cela par écrit !... — balbutia-t-il quand l'homme d'affaires eut achevé.

— C'est reconnaître la vérité...

— Mais c'est imposiblel... — M. Hirsch, puisqu'il ne souhaite point ma perle, ne saurait exiger de moi pareille chose...

— J'ai cité presque textuellement le paragraphe de la dépêche...

— Mais alors, son simulacre d'indulgence n'est qu'un raffinement de cruauté I.

— Il use de son droit.

— Pourquoi me demander d'écrire et de signer un semblable aveu?... — A quoi bon m'imposer une humiliation inutile, M. Hirsch ayant dans les mains les deux billets que j'ai signés d'un faux nom?... — Et encore, était-ce bien un faux puisque je prenais mon nom de théâtre?...

Malpertuis eut un mauvais sourire.

— Pardon, cher monsieur... — fît-t-il; — vous vous abusez complètement... — Un billet à ordre ayant pour but un payement de marchandises est une chose commerciale... — La loi vous interdit absolument de signer ce billet d'un autre nom que de celui qui vous est octroyé par votre acte de naissance... — Yous deviez signer : Fernand Volnay {dit : Jules Marly), ce qui eut été régulier, et vous rendait simplement justiciable du tribunal de commerce en cas de non-payement... — M. Hirsch enfin exige votre aveu écrit, parce que ça lui convient et parce qu'il se croit le maître de vous imposer sa volonté...

— C'est un piège qu'il me tend...

Malpertuis haussa les épaules.

— Un piège! — répliqua-t-il — quand il suffirait d'un mot pour qu'on vous envoyât les gendarmes !

— Cher monsieur, ne dites donc pas de bêtises !...

— C'est dans tous les cas une exigence monstrueuse!— poursuivit Fernand.

— Libre à vous de ne pas l'accepter...

— Et si je refuse?

— Mes ordres sont précis.... — Je porterai plainte aujourd'hui même comme fondé de pouvoir de M. Hirsch et détenteur des billets faux, et la justice suivra son cours...

— Et c'est pour cela que vous m'avez fait attendre jusqu'à ce matin ! ! — s'écria le comédien furieux. — Hier, je vous ai offert d'aller trouver un de mes parents, qui m'aurait probablement prêté la somme nécessaire pour vous payer... — Vous m'en avez empêché, et maintenant vous me demandez de vous fournir une arme contre moi...

— Vous avez dit le mot, c'est une arme en effet... — interrompit Malpertuis...

— Mais, à quoi bon ? — reprit Fernand. — Dans quel but?...

— Dans le but de vous empêcher de faire de nouvelles dupes... — La certitude qu'un péril incessant plane sur vous en cas de récidive vous fera marcher droit, même malgré vous, dans la route de l'honneur...— Soyez honnête et vous n'aurez rien à craindre... — Ce qu'exige M. Hirsch est dans votre intérêt...

La période d'accablement succéda sans transition chez Fernand Yolnay à la période de colère.

— Je suis à votre merci, monsieur... — bégayat-il. — Vous me tenez et vous pouvez faire de moi tout ce qu'il vous conviendra d'en faire.

— Je ne suis qu'un fondé de pouvoir contraint à l'obéissance passive — répondit Malpertuis ; — je vous prierai cependant de remarquer que si M. Hirsch consent à ne point vous livrer aux tribunaux, c'est sur mes instances...

— Et si j'écris ce que vous me demandez, je n'aurai rien à craindre.

— Rien, je vous le répète, tant que vous resterez dans la voie droite...

— Je ne serai point inquiété pour ces malheureux billets ?

— Je vous en donne l'assurance... — vous devez donc être tranquille.

Fernand Volnay eut sur les lèvres ces mots :

— Qui me le prouve?

Il n'osa les prononcer, sentant qu'il ne pouvait lutter contre un homme armé si formidablement et qui l'écraserait s'il n'obéissait pas.

D'avance il se vit arrêté et conduit en prison.

La Cour d'assises lui apparut et le fit frissonner.

Une condamnation, quelle qu'elle fût, briserait son avenir... — adieu le théâtre qu*il aimait... — adieu la vie joyeuse... adieu les femmes.... adieu les rêves!...

Si, au contraire, il se soumettait, s'il acceptait la dure condition qui lui était faite, il se trouve-

rait débarrassé de toute inquiétude, on le lui jurait et cela paraissait vraisemblable.

En de telles conditions hésiter plus longtemps était impossible.

— Donnez-moi donc du papier, monsieur, — balbutia le comédien — et dictez... — Je suis prêt à écrire et à signer ce que demande M. Hirsch.

Malpertuis disposa, sur une des allonges de son bureau, une feuille de papier, un encrier et une plume.

Fernand la saisit.

L'ex-avoué dicta.

— « Je reconnais que les deux billets, de trois cent cinquante francs chacun, remis par moi en payement à M. Hirsch, joaillier à Marseille, étaient signés d'un nom qui ne m'appartenait pas ; — j'avoue avoir engagé au Mont-de-Piété les diamants livrés par M. Hirsch, et vendu la reconnaissance ; — j'ajoute que, me sentant coupable, j'ai changé de nom en quittant Marseille, pour dépister mon créancier et éviter des poursuites.

» Fernand Volnay, dit Jules Marly.

» Paris, le 17 septembre 1879. »

— C'est fait, monsieur... — murmura le comédien en tendant le papier à Malpertuis.

Ce dernier le prit, relut la déclaration, hocha la tête d'un air satisfait et formula sentencieusement :

— Je comprends, jeune homme, qu'il vous ait

semblé dur d'exprimer sur vous-même une opinion sévère, mais peut-être venez-vous d'assurer votre fortune et de vous préparer un brillant avenir.

— Raillez-vous, monsieur ? — demanda Fernand.

— Je parle très sérieusement. . . — La vie est pleine de choses bizarres et de résultats singuliers qui déjouent toute prévision... — Veuillez me tenir au courant de ce que vous ferez à partir de ce jour...

— J'aurai besoin de ne jamais ignorer votre adresse...

— Je vous tiendrai au courant, monsieur... — répondit le comédien.

Il salua Malpertuis, qui l'accompagna courtoisement jusqu'à la porte du cabinet et se dit, en revenant occuper son fauteuil.

— César avait |raison... — Nous ferons de ce drôle tout ce qu'il nous plaira...

11 frappa sur le timbre qui résonnait dans l'antichambre.

Michel accourut.

— Avons-nous encore beaucoup de monde ? — lui demanda le patron.

— Trois personnes, monsieur et voici les noms :

— répondit le garçon de bureau en consultant un carré de papier qu'il tenait à la main ; — M. Landry, M. Javal et M. le docteur Frébault, arrivé le dernier...

— Introduisez le docteur tout de suite.

Le médecin en titre de la duchesse de Ghaslin franchit le seuil.

Malpertuis se leva pour lui rendre son salut, et désigna près de son bureau un large fauteuil dans lequel Antonin se laissa tomber.

— Je viens solliciter votre concours, monsieur... — commença le docteur.

— D'avance il vous est acquis — répliqua l'homme d'affaires — et je suis fier de recevoir pour la première fois dans mon étude une des illustrations de la science moderne...

Antonin Frébault s'inclina et poursuivit :

— Une personne avec laquelle vous avez été en relations m'autorise à me recommander de son nom, car c'est elle qui m'a donné l'idée de m'adresser à votre maison bien connue...

— De qui s'agit-il, monsieur?

— De mon ami le baron César de Fossaro

— M. le baron de Fossaro... parfaitement... parfaitement... — Je lui ai procuré un valet de chambre...

— Dont il est enchanté... — Il m'a fait de votre étude l'éloge le plus enthousiaste et le plus mérité. . .

Malpertuis s'inclina à son tour et dit :

— Maintenant, monsieur le docteur, veuillez m'apprendre quel est le but de votre visite...

— Je viens, monsieur, vous prier de me procurer une personne digne d'occuper un emploi de haute confiance dans une famille considérable...

— Spécifiez, s'il vous plaît...

— Madame la duchesse de Chaslin, l'une de mes clientes, m'a chargé de trouver une jeune fille bien élevée, de bonnes manières, d'une irréprochable moralité, pouvant remplir auprès d'elle les délicates fonctions de demoiselle de compagnie... — Avez-vous sous la main cet oiseau rare?

— Mon étude ne mériterait point sa réputation, monsieur, si j'étais forcé de vous répondre négativement... — ^ Je puis mettre à votre disposition plusieurs jeunes filles remplissant les conditions requises... — Je vous recommanderai surtout l'une d'elles comme un sujet exceptionnel et d'un mérite absolument hors ligne...

232 SON AJ.TESSE l'aMOUR

— Quel âge a cette jeune fille ?... — demanda le docteur Frébault.

— Dix-neuf ans... — répondit Malpertuis.

— Elle appartient aune famille honorable ?

— Elle est orpheline, et je crois sa naissance entourée de mystère...

— Ne l'avez-vous point questionnée à ce sujet ?

— Fort peu... — j'ai craint de raviver une douleur mal éteinte... — ^ Sa distinction naturelle, son air de race, sa physionomie presque hautaine malgré l'extrême douceur de son caractère, ne permettent point de supposer ni même d'admettre qu'elle soit de basse extraction.

— Que savez-vous sur son enfance et sur sa première jeunesse?

— Elle a été élevée en Angleterre par les soins d'un honnête homme qui s'est ruiné dans le commerce des cotons et qui, en mourant, l'a confiée à une vieille servante française... — Cette brave

femme, extrêmement dévouée à l'orpheline, l'a conduite à Paris, espérant y trouver pour elle un emploi.

— La jeune fille est jolie?

— Charmante...

— Musicienne ?

— Pianiste distinguée et douée d'une belle voix de contralto.

— Il est inutile de vous demander si elle parle anglais, puisqu'elle a été élevée à Londres...

— Outre le français elle parle trois langues : l'anglais, l'espagnol et l'italien...

— Vous répondez de sa moralité ?

— Les renseignements arrivés de Londres m'autorisent à le faire avec une certitude absolue... — Il suffit d'ailleurs de la voir pour comprendre à quel point la pauvre enfant mérite qu'on s'intéresse à elle...

— Cher monsieur Malpertuis — s'écria Frébault — tout ce que vous me dites là m'enthousiasme !

— Enthousiasme bien placé, monsieur le docteur, et que vous ne regretterez pas...

— Cette remarquable personne est-elle immédiatement libre ?

— Oui... — Depuis plus d'une année qu'elle habite Paris, j'aurais trouvé cent fois à la placer. . . — Je ne l'ai pas voulu... — Pour un trésor exceptionnel j'attendais une occasion exceptionnelle comme celle qui se présente aujourd'hui... — mademoi-

selle Adrienne sera vraiment à sa place dans le salon de la duchesse de Chaslin, et madame la duchesse ne saurait trouver mieux...

— Tout ceci est à merveille... — Je désirerais cependant voir cette jeune fille avant de parler d'elle à madame de Chaslin...

-— Rien déplus facile... — Je vais la faire immédiatement prévenir. . . — A quelle heure voulez-vous qu'elle se présente chez vous ?

— Ce soir, vers six heures... — Mon adresse est sur ma carte... — 4, rue de Verneuil...

— A six heures précises elle sonnera à votre porte.

— Dois-je traiter avec vous la question des honoraires ? — demanda le docteur.

— Vous la traiterez avec la jeune fille ellemême...

— Et, à vous, monsieur Malpertuis, que dois-je?

— Absolument rien, quant à présent... Deux louis si la jeune fille est agréée par madame de Chaslin..

— Ne puis-je vous les offrir immédiatement?

— Je ne les accepterais pas.

— Cela me procurera donc le plaisir ne vous revoir... — A six heures j'attendrai mademoiselle Adrienne...

— Comptez sur son exactitude...

Antonin Frébault prit congé et Malpertuis le reconduisit jusqu'à l'antichambre, ce qui lui arrivait rarement pour un chent de l'étude, quel qu'il fût.

Rentré dans son cabinet il traça sur une feuille de papier à lettre ces mots :

« Mademoiselle Advienne se présentera aujourd'hui à six heures précises chez le docteur Antonin Frébault, 4, rue de Verneuil. — Affaire duchesse de Chaslin. »

Après avoir signé de l'initiale : P, il mit ces trois lignes sous enveloppe, écrivit pour toute adresse le nom de Blanche Benee, prévint son employé principal qu'il sortait pour une heure, prit une voiture et se fit conduire à Belleville.

Malpertuis suivait exactement les ordres de César.

— Personne à l'agence ne doit savoir que Blanche existe... — avait dit le baron de Fossaro — Chaque fois qu'il sera question d'elle, agis toi-même.

L'ex-avoué agissait.

A l'angle de la rue Gompans il trouva un commissionaire, lui remit son billet et lui désigna la petite porte que nous connaissons et oti il devait sonner.

— J'attends ici votre retour... — ajouta-t-il,

— Y aura-t-il une réponse ? — demanda le commissionnaire.

— Non... — Vous donnerez simplement cette lettre à la personne qui vous ouvrira...

— Bien...

La chose fut faite comme le voulait Malpertuis, qui regagna la rue de la Victoire.

Blanche frissonna de tout son corps en lisant le billet laconique de l'agent d'affaires.

— Déjà !... — murmura-t-elle.

Après un silence, elle ajouta :

— Somme toute, mieux vaut se hâter... — Le titre de duchesse et des millions, voilà l'enjeu... — Il faut jouer vite et gagner la partie... — A six heures je serais chez le docteur Frébault.

Et elle prépara sa toilette.

Tandis que se passaient ces choses Stanislas Picolet, que nous avons vu la veille recevoir les confidences du prince Hector de Castel-Vivant et de l'agent de la sûreté Daniel Gaillet, ne restait point inactif.

La veille au soir Malpertuis lui avait donné des instructions relatives à certaines recherches dont il le chargeait, et qui devaient l'occuper trois ou quatre jours au moins.

Sta-Pi se frotta les mains.

Son heureuse chance lui permettait de travailler à la fois pour l'étude et pour le prince Totor.

Le policier interlope se mit donc presque immédiatement en quête.

Après avoir offert à madame Palmyre, la complaisante dame de comptoir du petit café de la rue de laVictoire, le déjeuner d'huîtres promis la veille, Picolet gagna le boulevard et monta sur l'omnibus de la Madeleine à la Bastille.

Arrivé boulevard des Filles- du-Calvaire, à la station qui se trouve vis-à-vis du cirque d'Hiver, il descendit, s'engagea dans la rue Oberkampf et la

rem enta jusque de l'autre côté du boulevard R ichard-Lenoir.

Il fît halte en face d'un étalage de photographies

enca drées luxueusement, placées à la porte et dans

le couloir d'une assez belle maison neuve, entra

dans la maison et grimpa lestement jusqu'aux

ateliers du photographe.

Il franchit le seuil.

Un jeune homme accourut à sa rencontre, et d' un air engageant lui demanda :

— Monsieur, sans doute, vient pour son portrait ? . ..

— Ma foi, non... — répliqua Stanislas Picolet en riant. — Ma binette ne vaut pas la peine que je fasse des frais pour elle...

— Alors, que désire monsieur?... — reprit le jeune homme notablement refroidi.

— Un petit renseignement... — Je voudrais parler au patron...

— A lui-même?...

— A lui-même...

— C'est que, pour le moment, il opère.

— Je l'attendrai...

— Entrez au salon... — Je viendrai vous prévenir quand le patron sera libre...

Sta-Pi passa son temps d'une façon fort agréable à regarder les nombreux portraits couvrant les murailles du salon.

Il s'arrêtait de préférence aux portraits de femmes.

Quand les femmes étaient jolies, il souriait.

Quand elles étaient décolletées, le sourire s'accentuait et un clignement d'yeux très anacréontique ne manquait pas de le souligner.

Au bout d'un quart d'heure qui sembla court à Picolet, une porte s'ouvrit et le patron lui-même parut, vêtu de velours noir de la tête aux pieds.

— C'est vous, monsieur, qui désirez me parler?... — demanda-t-il.

— Oui, monsieur.

— De quoi s'agit-il ?

-^ De me venir en aide pour retrouver une personne qui doit être, à l'heure qu'il est, bien inquiète au sujet des objets qu'elle a perdus... — Vous ne comprenez pas, naturellement; mais une minute de patience, je vais m'expliquer...

— Aussi brièvement que possible, je vous en prie. . . — dit le photographe — Je suis un peu pressé.

— N'ayez crainte..* je serai concis... — Hier soir, sur le boulevard, j'ai trouvé un carnet renfermant des lettres très importantes^ mais sans enveloppes et par conséquent sans adresses..*

— Eh bien, monsieur, vous pouvez mettre une note dans les journaux...

— Sans doute, et je pourrais aussi porter ma trouvaille au commissaire de police, mais je ne serais pas sûr d'atteindre mon but et j'ai préféré m'adresser à vous...

— Et comment diable puis-je vous servir?

— Vous allez voir...

— J'attends...

— Dans ce carnet, il y avait une photographie...

— Cette photographie sort de vos atehers... Donc vous connaissez la personne, qui n'est peut-être pas la propriétaire du carnet mais qui pourra certainement me mettre sur la voie...

— Vous avez raison, monsieur... — Montrezmoi l'épreuve...

Picolet prit dans son portefeuille le portraitcarte de la blonde inconnue répondant au nom de Lucile, et la tendit au photographe.

— En effet, — dit ce dernier — cela sort d'ici, et je me souviens à merveille de cette jeune personne, jolie comme un cœur, ma foi!... — J'ai tiré une demi-douzaine de cartes qu'on est venu prendre il y a huit ou dix jours ; mais cette demoiselle

— (car je la suppose demoiselle) — n'est point de mes clientes habituelles... — Je ne l'avais jamais vue... — Je ne l'ai pas revue...

— Mais, monsieur, — répliqua Stanislas avec un désappointement immense, — quand vous avez un travail à exécuter, n'inscrivez-vous pas sur vos registres l'adresse des personnes?...

— Gela arrive quand nous devons envoyer les épreuves à domicile ; mais le plus souvent on les paye d'avance et on vient les prendre...

— Etes-vous sûr de n'avoir pas écrit l'adresse de cette jeune fille?...

— Je crois l'être... — Du reste, pour vous être agréable, je vais consulter mon livre...

— Je vous en serai très reconnaissant...

— Le photographe sortit.

— Gomment, — murmura Stanislas en faisant la grimace, — je perdrais ma seule chance de retrouver la jolie blonde et de palper les billets de mille du prince de Gastel-Yivant!... — Ça serait trop de déveine, le diable m'emporte I... — Mais si l'adresse n'est point inscrite ici, où chercher?...

— Ça serait à s'arracher les cheveux...

Sta-Pi monologuait de cette façon au moment où le patron rentra.

Il tenait un registre à la main.

— Eh bien ! monsieur? — demanda Picolet vivement.

— Eh bien ! je ne me trompais pas, voici la commande marquée, mais sans adresse...

— Peut-être y a-t-il un nom?...

— Un nom, oui.

— Ah ! — s'écria Picolet joyeux.

— Ou plutôt un simple prénom... — reprit le photographe. — Voyez : — Mademoiselle Lucile.

— Demi-douzaine portraits-carte. — Payé. — A livrer le 5. ))

— Ça ne me mène à rien... — pensait Sta-Pi, dont la déception redoublait. — Le prince Totor savait qu'elle se nomme Lucile... il n'en est pas plus avancé pour ça... Moi non plus...

Au bout d'une seconde, il reprit tout haut :

— Supposez-vous, monsieur, que cette jeune fille habite votre quartier?

— Je crois me souvenir qu'elle est venue ici tête nue, par conséquent en voisine... — Mais, la personne étant à coup sûr une petite ouvrière, une grisette comme on disait autrefois, cela ne prouve pas grand'chose...

— Je vous demande pardon, monsieur, de vous avoir ainsi dérangé...

— Et moi je regrette, monsieur, de vous avoir si mal renseigné...

Picolet se retira, lamine piteuse, la tête basse. Une fois dans la rue il s'arrêta pour réfléchir, se laissant coudoyer par les passants.

— Eh bien ! — murmura-t-il tout à coup en sortant de ses réflexions et en se mettant à gesticuler; — je suis un joli bonhomme, moi!... — J'ai promis au prince Totor de lui retrouver sa donzelle, et me voici en face d'un problème qui semble insoluble 1... — L'est-il en effet ? — Existet-il une seule énigme dont on ne puisse trouver le mot?... — Jusqu'à présent je ne l'ai pas cru... — Allons, mon vieux Sta-Pi, toi qui passes pour assez

^ malin, il s'agit de débrouiller cet écheveau!... — La petite blonde est venue ici nu-tête et, si grisette qu'elle soit, — - (quoi qu'en dise le photo), — une jeune fille ne viendrait pas sans chapeau de la rue Notre-Dame-des-Ghamps à la rue Oberkampf... — I. 14

Donc elle habite le quartier... — Eh bien I j'explorerai, le quartier... — J'ai mon idée... — Demain je commencerai mon petit travail, et ça m'étonnerait bien s'il n'aboutissait pas... — Aujourd'hui il s'agit d'être honnête et de m'occuper des affaires de rétude Malpertuis...

Et Sta-Pi, campant d'un coup de poing son chapeau sur l'oreille, reprit la direction du boulevard.

Outre Stanislas Picolet l'étude Malpertuis, nous le savons, occupait nombre de pseudo-policiers chargés de dépister les gens dont l'ex-avoué voulait connaître les adresses, les habitudes et les relations.

Le matin de ce môme jour, un de ces employés avait reçu mission de chercher la trace de la fille d'Amélie Gonthier, l'héritière des millions d'Edgard Sidney.

L'agent — un certain Bijou — muni des notes données par le patron, s'était mis immédiatement en quête.

La réussite lui semblait certaine.

Amélie Gonthier avait été engagée longtemps au théâtre Déjazet, puis en province, puis à l'étranger, et elle était revenue mourir à Paris.

Quoi de plus simple que de s'adresser au théâtre même, aux artistes contemporains de la comé-

2M SON ALTESSE l'aMOUR

dienne, ayant fait partie de la même troupe, enfin aux correspondants dramatiques?

Si on ne se souvenait pas exactement de l'adresse, on pourrait dire au moins dans quel arrondissement Amélie Gonthier était morte, et Ton se renseignerait d'une façon complète à la mairie de cet arrondissement.

Bijou eut bien vite la preuve qu'il s'illusionnait en croyant au succès facile et prompt.

Il trotta toute la matinée sans résultat.

Le théâtre Déjazet existait encore — sous un autre nom — mais il avait dévoré cinq ou six directeur en dix ans, [et les livres d'adresses de l'époque où Amélie Gonthier en était pensionnaire n'existaient plus.

Ceci constituait une première déception.

L'employé de Malpertuis visita plusieurs correspondants.

Aucun ne put lui donner d'indication utile.

Il fallait donc se mettre en quête des artistes contemporains de la morte et ayant paru sur les mêmes scènes.

Bijou en vit un, il en vit deux, il en vit dix, sans obtenir le moindre résultat.

Seulement, — chose singulière ! — ceux qu'il interrogeait sur la fille de la comédienne lui répondaient invariablement :

— Amélie Gonthier n'avait pas de fille...

L'employé se disait alors :

— Le patron aurait-il été induit en erreur?... — Si la personne en question avait eu un enfant, de n'importe quel sexe, ces gens-là le sauraient bien...

Peu lui importait d'ailleurs.

Il rendrait compte de ses démarches, et Malpertuis s'arrangerait comme il pourrait.

Enfin, quelqu'un renseigna Bijou sur la seule marche à suivre qui offrît quelque chance de le conduire à une solution.

Dans chaque théâtre il existe un employé spécial, chargé de porter au domicile des auteurs et à celui des artistes les bulletins de répétitions.

Un garçon d'accessoires du théâtre Déjazet avait avait été chargé de ce service pendant de longue années.

Il remplissait maintenant le même emploi dans une autre administration.

Comment admettre qu'il ne se rappelât ni la rue, ni du moins l'arrondissement où Amélie Gonthier était décédée?

Bijou se rendit au théâtre indiqué et trouva l'homme.

^'était un petit vieux de soixante-dix ans, racorni, ratatiné, mais encore agile.

L'employé de Malpertuis lui expliqua le but de sa visite.

— Monsieur — répondit le petit vieux — je puis vous satisfaire aux trois quarts. — Madame Gon-

thier demeurait boulevard Voltaire... — Je ne me souviens plus du numéro... — Je sais seulement que c'était un peu avant d'arriver au boul-evard Richard-Lenoir.

Gela suffisait ; l'espace à parcourir étant restreint, les recherches ne seraient pas longues ; il deviendrait même sans doute inutile d'aller àla mairie.

Bijou prit en toute hâte le chemin du boulevard Voltaire, et commença par le côté des numéros pairs.

Une déception nouvelle l'attendait.

Presque tous les concierges, étant changés depuis dix ans, ne savaient rien des locataires de leurs prédécesseurs.

Enfin, arrive au n° 79, Bijou fut plus heureux.

— Madame, — demanda-t-il à une vieille concierge qui piquait à la mécanique des devants de chemises, — pouvez-vous me dire si une artiste dramatique, bien connue, qui se nommait Amélie Gonthier, a logé autrefois dans cette maison?...

La brave femme interrompit son travail et répondit :

— Oui, monsieur, elle y a logé, et même elle y est morte, il n'y a pas loin de dix ans...

— Je sais qu'elle n'existe plus, madame. Mais elle avait une fille, n'est-ce pas ?

— Oui, monsieur, un momignarde d'une huitaine d'années, un n'amour de trésor, blond comme un épi mûr, avec de grands yeux d'un bleu de bluet

qui lui faisaient le tour de la tête... — Elle venait voir sa mère de temps en temps..*

— Elle ne demeurait donc point avec elle?...

— Non, monsieur...

— Quelque parent relevait sans doute à la campagne?...

— Madame Gonthier n'avait pas de parents, monsieur, du moins je le crois...

— Où donc était l'enfant?

— Dans une pension...

— Et, depuis la mort de sa mère, qu'est-elle devenue?...

— A cela, monsieur, impossible de répondre... — Je n'ai jamais plus entendu parler.de la petiote, qui doit être à cette heure une belle demoiselle si elle a tenu ce qu'elle promettait...

— Pouvez-vous m'indiquer au moins le nom du pensionnat où sa mère l'avait placée?...

— Non, monsieur...

— Vous ne savez absolument rien relativement à ce pensionnat?

— Je sais qu'il était du côté de Maisons-Alfort, voilà tout.

— Merci madame...

Bijou se trouvait de nouveau en face de difficultés qui lui paraissaient, cette fois, insurmontables.

Madame Gonthier avait laissé une fille, mais comment retrouver cette fille?

Il n'entrevoyait aucun moyen.

En conséquence il regagna l'étude, et rendit compte des résultats de sa mission à Malpertuis désappointé, j

Une fois seul dans son cabinet, l'ex-avoué posa ses coudes sur son bureau, prit sa tête entre ses mains et songea.

— Abandonner cette affaire — pensait-il — serait folie; mais il importe d'agir avec la plus grande prudence. — Un avis inséré dans les journaux nous mettrait sans doute sur la voie, mais risquerait d'éventer la mèche... — On chercherait dans quel intérêt nous agissons... on se défierait, et il deviendrait ensuite difficile de traiter dans de bonnes conditions... — Trouvons avant tout, si faire se peut, le pensionnat où la jeune fille a été élevée...

Il fit rappeler Bijou et lui donna de nouvelles instructions.

Le collègue de Sta-Pi reçut l'ordre de visiter un à un tous les pensionnats situés dans la zone qui se trouve entre Gharenton et Maisons -Alfort.

Laissons provisoirement à leurs recherches les deux employés de l'étude Malpertuis, et rejoignons le baron de Fossaro au moment où il arrivait à l'hôtel du comte de Vergis, avenue de Villars.

La comtesse était rentrée.

César en eut la preuve en voyant dans la cour le coupé qu'il avait remarqué place Saint-Sulpice.

Deux palefreniers dételaient le trotteur irlandais.

Le premier cocher, Jacques Sureau, n'était plus là.

M. de Fossaro se fit annoncer.

Madame de Vergis, n'ayant pris que le temps d'ôter son chapeau et sa pelisse, causait au salon avec trois ou quatre visiteurs, parmi lesquels nous devons signaler le vicomte de Ghazay, dont le nom est déjà connu de nos lecteurs.

Marie de Vergis était cent fois plus jolie qu'il ne le fallait pour justifier l'ardente passion de son vieux mari.

Agée de vingt-trois ans à peine, elle ressemblait à une jeune fille tant il y avait de candeur presque virginale dans le regard de ses yeux bruns et dans le sourire de ses lèvres couleur de pourpre.

Une épaisse et soyeuse chevelure, d'un châtain doré, couronnait son visage aux traits purs, dont la moindre émotion empourprait l'épiderme velouté.

Grande, mince et merveilleusement bien faite, patricienne de tournure autant que de visage, elle unissait l'élégance et le charme à la grâce, « plus belle encore que la beauté. »

La comtesse reçut à merveille César de Fossaro, lui reprocha courtoisement la rareté de ses visites et, comme il demandait des nouvelles du comte, répondit avec un sourire plein de malice ingénue :

— M. de Vergis corrige les épreuves d'un grand

ouvrage effroyablement bourré de science, dont il paraît que l'Institut, la France et le monde attendent avec impatience l'apparition. . . — Je pense qu'il descendra tout à l'heure si ses épreuves le lui permettent, mais je n'oserais trop l'affirmer...

Puis la jeune femme, reprenant la conversation interrompue, dit à l'un de ses visiteurs, homme grave et plus que mûr, dont le crâne absolument chauve faisait penser vaguement à un œuf d'autruche :

— Je ne perds point de vue la requête que vous avez bien voulu m'adresser, cher monsieur de Valville... — Vous recevrez dans quelques jours cinquante petits vêtements complets pour les enfants des pauvres de votre arrondissement...

— Je vous remercie, madame, au nom de ceux qui souffrent et ne s'adressent jamais en vain h votre inépuisable générosité... — répliqua l'homme chauve.

— Monsieur de Simiers, — poursuivit la comtesse en souriant à un second personnage, non moins grave et presque aussi chauve que le premier — j'ai fait remettre ce matin un ballot de linge et de vêtements à l'asile de bienfaisance dont vous êtes un des protecteurs...

— Que d'actions de grâces, madame... l'émotion me suffoque... •— murmura M. de Simiers d'un air attendri.

— Ah! madame la comtesse, — s'écria le vicomte

de Ghazay, un assez beau garçon de trente ans, un peu trop content de lui-même, — combien je regrette de ne faire partie d'aucune société philanthropique, afin de solliciter votre collaboration à mes œuvres... — Il me serait doux d'apporter à vos pieds les bénéditions dont votre nom doit être entouré...

— Je ne fais que mon devoir de femme riche, mon cher vicomte... — répliqua Marie de Vergis. — J'offre à ceux qui manquent de tout une part de mon superflu... C'est plus que naturel, c'est presque insuffisant... — Je ne réclame ni bénédictions, ni remerciement, ni reconnaissance...

— Peut-être avez-vous raison de ne point les réclamer, tout en les méritant — reprit sentencieusement M. de Ghazay, — car il arrive parfois qu'en semant les bienfaits on ne récolte que l'ingratitude...

— Mon cher vicomte, vous calomniez le genre humain...

— Madame la comtesse, je pense le bien connaître, et j'affirme qu'à de rares exceptions près, le fond de la nature humaine est ingrat...

— Je le nie ! — dit vivement Marie de Vergis, — et j'en appelle à monsieur de Fossaro.

— Moi, madame — répliqua César — je crois à la reconnaissance, et j'affirme d'ailleurs qu'il faut faire le bien, comme vous, dût-on ne rencontrer que l'ingratitude... — Je vous admire profondément,

madame la comtesse et, sans les habitudes absorbantes de la vie mondaine, je suis convaincu que j'irais très loin dans les voies du renoncement évangélique et de la charité chétienne...

— Vous, monsieur le baron!... — fît madame de Vergis d'un ton surpris, avec un sourire presque moqueur.

— Mais oui, madame, parfaitement moi! — répliqua Fossaro. — ■ Tel que vous me voyez, je ne serais pas autrement surpris définir ma vie sous un froc de Dominicain, de Trappiste ou de Chartreux...

— Vous conviendrez au moins que c'est invraisemblable...

— Pourquoi donc ? — H y a des moments où, tout sceptique endurci que je sois, mon front s'incline sous un rayon de lumière qui vient le toucher à l'improviste... — Malheureusement l'impression s'efface vite, mais elle ne tarde point à renaître...

César attacha sur la figure quasi-virginale de la comtesse un regard d'une étrange fixité et poursuivit :

— Ainsi, tout à l'heure, revenant du quartier de rOdéon, je passais devant l'église Saint-Sulpice...

» J'avais, sans savoir pourquoi, l'esprit morose, l'âme sombre, le cœur endolori ! — une de C;es tristesses vagues, qui naissent à certaines heures et auxquelles on ne pourrait assigner de motifs, s'emparait de moi...

)) L'idée me vint aussitôt que je retrouverais dans

le lieu saint le calme de mon âme et l'équilibre de mon esprit.

» Je fis arrêter ma voiture, je gravis les degrés, je franchis le seuil de l'église...

— Et cela se passait tout à l'heure? — demanda la jeune femme sans le moindre trouble apparent.

— Tout à l'heure, oui, madame... — en me rendant à votre hôtel^ — répondit César.

254 SON ALTBSSE l'AMOUR

— Il est singulier que nous ne nous soyons point rencontrés — dit alors madame de Vergis du ton le plus naturel ; — je me trouvais à Saint-Sulpice en même temps que vous ; j'y suis restée dix minutes environ, et les fidèles étaient en trop petit nombre pour nous empêcher de nous reconnaître.

— En effet — répliqua César — je n'ai vu que quelques personnes pieuses à l'entrée des chapelles, autour des confessionnaux, et une femme du monde tout en noir, agenouillée dans la nef, près du sanctuaire, en face du maître-autel, priant avec une ferveur édifiante et cachant son visage entre ses mains...

— Cette femme du monde, que vous avez bien voulu trouver édifiante — fit la comtesse en souriant — c'était moi...

— Combien je regrette, madame, de ne vous avoir point devinée...

— Pourquoi donc?

— Je me serais approché de vous pour vous demander humblement de m'apprendre comment on prie...

— Je vous aurais répondu d'élever votre âme et que la prière viendrait d'elle même sur vos lèvres...

Après un court silence, la comtesse ajouta :

— Vous êtes resté longtemps dans l'église ?. . .

— Un quart d'heure à peu prés... — et, quand je suis sorti, mon espérance s'était réalisée... — Le silence profond régnant sous les hautes voûtes et les vagues senteurs d'encens refroidi flottant dans l'atmosphère m'avaient rendu la paix...

Pas un muscle du visage de madame de Vergis ne tressaillait. — Un calme impénétrable régnait sur ses traits charmants.

Elle reprit :

— Cette solitude, dont vous avez ressenti l'impression solennelle, exerce sur moi une attraction irrésistible..; — Je préfère le silence du saint lieu aux bruyantes splendeurs des cérémonies du culte... — Je choisis, pour parler à Dieu, les moments où rien ne vient me distraire...

— Gomme je comprends cela ! — s'écria Fossaro. — Quand les églises sont pleines de bruit, quand des milliers de cierges inclinent leurs flammes sous les fumées des encensoirs et que les grandes voix des orgues s'élèvent, on ^ne vient plus à l'église pour y remplir un pieux devoir... — On y afflue ainsi qu'au théâtre pour entendre des chants... — Ils sont nom-

256 SON ALTESSE l'aMOUU

breux ceux qui, considérant le temple comme un lieu profane, s'y rendent dans un but de curiosité, de coquetterie, et parfois même y donnent des rendez vous d'amour...

— Des rendez-vous d'amour ! — répété la comtesse avec l'apparence d'une stupeur mêlée d'effroi.

— Oui, madame...

— Croyez-vous véritablement que ce soit possible?...

— Je fais plus que le croire, j'en suis sûr...

— Vous avez vu?....

— J'ai Vu, oui, madame...

— Je ne discuterai donc pas, mais la seule pensée d'un tel sacrilège m'épouvante...

— Eh 1 madame, — répliqua César en souriant, — les amoureux ne songent pas le moins du monde à commettre un sacrilège... — Ils agissent sans réflexion et sont inconscients de tout ce qui n'est point leur amour... Ils se rencontrent à l'église parce que la sainteté du lieu ne permetpoint de soupçonner leurs secrètes intelligences... — Cela s'est fait à toutes les époques... — Cela se faisait au moyen-âge , aussi souvent et plus souvent peut-, être que dans notre siècle sceptique.

— Le plus ardent amour ne peut servir d'excuse à une si odieuse profanation... — dit froidement madame de Vergis... — Je plains de toute mon àme les insensés qui ont recours à tels moyens...

M. de Fossaro n'avait pas cessé d'observer la

comtesse pendant la conversation que nous venons de reproduire.

— Cette femme est calomniée... — pensait-il. — Si elle était adultère, aucune créature humaine ne serait capable de pousser aussi loin la dissimulation...

Deux des visiteurs qui avaient précédé César se levèrent pour prendre congé.

La porte du salon s'ouvrit et le valet de chambre annonça :

— Monsieur de Trois-Monts.

Arnold de Trois-Monts était un beau garçon de vingt-cinq ou vingt-six ans, d'une élégance superlative.

Nos lecteurs l'ont entrevu déjà, sans le savoir, dans l'église Saint-Sulpice ou nous l'avons montré s'agenouillant sur le prie-Dieu que la comtesse venait de quitter, et retirant de la cachette pratiquée sous le velours une lettre déposée pour lui.

II salua madame de Vergis qui l'accueillit avec une politesse un peu cérémonieuse, serra la main du baron de Fossaro qu'il connaissait, et s'inclina froidement devant les autres personnes présentes.

— N'aurai-je pas le plaisir devoir M. de Vergis? — demanda-t-il.

— Mon mari est enfermé dans son cabinet où il corrige les épreuves de son grand ouvrage... — répondit la comtesse ; — Avez-vous quelque chose de particulier à lui dire ?

— J'ai à lui remettre quelques notes relatives à mon dernier voyage en Italie, notes dont il a bien voulu me demander communication...

— Je vais le faire prévenir,..

La conversation se généralisa pendant quelques minutes puis César, convaicu que madame de Vergis était un ange et la lettre anonyme une lâche infamie, mais bien décidé néanmoins à établir une surveillance autour de la comtesse, prit congé et partit en compagnie des autres visiteurs, laissant madame de Vergis seule avec M. de Trois-Monts.

Un éclair s'alluma dans les prunelles des deux personnages, mais leur attitude ne se modifia point.

Ils ne se rapprochèrent pas l'un de l'autre, et quelqu'un qui les aurait vus sans les entendre n'aurait pu soupçonner entre eux autre chose qu'un échange de paroles banales.

Et cependant Marie de Vergis, tout en jouant de l'éventail, demandait d'une voix basse et fiévreuse :

— Vous avez trouvé mon billet?...

— Je l'ai trouvé, puisque j'accours, — répondit le jeune homme, — mais je ne l'ai pas compris, ce billet pressant, obscur, plein de réticences inquiétantes... — Que se passe-t-il doue?...

— Arnold — mumura la comtesse, — la faute que vous m'avez fait commettre me portera malheur...— Je suis perdue...

— Perdue î . . . — répéta M. de Trois Monts stupéfait.

— Oui.

— Expliquez-vous, Marie, je vous en conjure... — Vos paroles, comme votre billet, m'épouvantent sans m'éclairer... — Quel danger vous menace?...

— Ici je ne puis rien vous dire... — J*ai peur d'être épiée...

— Et, cependant, je veux savoir... — Quand vous verrai-je?

— Cette nuit...

—Où?

— Au lieu habituel de nos rendez-vous...

— L'heure?

— Celle oiîije pourrai sortir...

— A partir de dix heures du soir, je vous attendrai...

— C'est convenu... — Silence!...

Le valet de chambre entrait dans le salon...

— M. le comte — fit-il — prie monsieur de Trois- Monts de vouloir bien venir le rejoindre dans son cabinet...

Arnold se leva et dit en s'inclinant devant la comtesse :

— Pardonnez-moi, madame, de vous quitter si vite... — Je ne puis faire attendre mon illustre ami dont le temps est précieux...

Marie salua cérémonieusement, sans répondre, et M. de Trois-Monts suivit le valet de chambre.

Le cabinet de travail du comte était situé au premier étage, dans une aile du vaste hôtel, et fort éloigné de l'appartement de la comtesse.

M. de Vergis se leva pour recevoir Arnold et s'écria, en lui serrant la main :

— Soyez le bienvenu, mon cher enfant î... — Mais il faut que je vous gronde !...

— A quel propos, monsieur le comte? — Demanda le jeune homme avec un sourire.

— A propos de la rareté de vos visites...

— Si je ne viens pas plus souvent, j'ai une excuse...

— Laquelle?

— Connaissant l'importance des occupations qui vous absorbent, je crains d'être indiscret...

— Yous ne pouvez pas l'être... — Mon cabinet vous est toujours ouvert et j'interromps avec plaisir, pour vous recevoir, des travaux que vous êtes digne de comprendre et que vous sauriez partager... Je vous aime, Arnold, vous le savez, et je vous regarde un peu comme un fils...

M. de Trois-Monts ne répondit pas.

La confiante et chaude sympathie de l'homme qu'il trompait lui causait un malaise indéfinissable.

Le comte poursuivit :

— Yous dînez avec nous, n'est-ce pas?..

— Impossible... à mon grand regret...

— Pourquoi?

— Une invitation antérieure...

— Bien vrai?

— Je vous l'affirme... — Je suis venu tout exprès

pour vous remettre les notes que vous m*aviez fait l'honneur de me demander... — Les voici, et maintenant je prends congé de vous...

— Vous me quittez, si vite!...

— II le faut... — j'ai un rendez-vous...

— Rendez-vous d'affaires ?

— Non...

— D'amour alors?

— Peut-être...

— C'est de votre âge... — Je n'insiste pas et je me ferais scrupule de vous retenir ; mais trouvez le moyen, je vous en prie, de venir plus souvent passer quelques heures avec nous... — Je vous répèteque je ressens pourvous une tendresse toute paternelle... — J'avais pour votre sainte mère un culte respectueux, et votre père était mon ami. . . — L'affection qu'ils m'inspiraient s'est reportée sur vous... — Si vous étiez moins riche j'aurais voulu vous le prouver en mettant ma fortune à votre disposition... — Malheureusement vous n'avez pas besoin de moi, mais, moi, j'ai besoin de vous... — Quand je passe trop longtemps sans vous serrer la main il me manque quelque chose et, si j'avais la preuve que vous voyiez en moi un indifférent, j'en souffrirais beaucoup... — Ne soyez point ingrat, cher enfant... tâchez de vous souvenir qu'ici l'on vous attend sans cesse et l'on vous désire toujours...

L'embarras d'Arnold redoublait.

La profonde affection du vieillard, exprimée

d'une façon si simple et si touchante, mettait le jeune homme au supplice.

Arnold avait quitté son siège.

— Adieu monsieur le comte... — fit-il.

— Non, pas adieu^ répliqua M. de Vergis, — mais au revoir^ et à bientôt j'espère...

— A bientôt, je vous le promets...

Le visiteur quitta l'hôtel de l'avenue de Villars sans revoir la comtesse, et attendant avec une impatience fiévreuse l'heure du rendez-vous où il pourrait savoir enfin quel péril menaçait son bonheur

Le comte se plongea de nouveau dans les épreuves de son grand ouvrage.

Il tâchait de chasser, à force de travail, les orages et les angoisses que la lettre anonyme, mise par nous sous les yeux de nos lecteurs, avait fait naître au fond de son âme.

Blanche Renée, la fille de Pierre Garnot, avait, nous le savons, reçu un billet de Malpertuis lui indiquant l'heure à laquelle elle devrait se présenter, sous le nom d'Adrienne, chez le docteur Antonin Frébault agissant pour le compte de la duchesse de Chaslin.

Il y aloin de Belleville à la rue de Verneuil ; aussi vers cinq heures la jeune fille, mise très modestement mais avec un goût irréprochable, quitta le

petit chalet de la rue Compans et prit l'omnibus qui devait par correspondance la conduire au pont des Saint-Pères, non loin de la demeure du médecin.

A six heures précises elle sonnait à la porte indiquée.

Un valet de chambre très correct viht lui ouvrir.

— Monsieur le docteur Frébault? — demanda-telle.

Au lieu de répondre le domestique questionna.

— Est-ce pour une consultation? — fit-il.

— Non, monsieur... — je suis la personne que M. le docteur attend...

— Mademoiselle Adrienne alors, de la part de M. Malpertuis?

— Oui, monsieur.

— Veuillez me suivre, mademoiselle...

Le valet conduisit Blanche au cabinet de son maître, et annonça :

— Mademoiselle Adrienne...

Antonin Frébault lisait.

Il posa son livre, se leva et fit quelques pas audevant de la. jeune fille qui, comprenant que sa destinée allait se décider peut-être, et très émue, rougissait sans en avoir conscience.

En sa qualité de viveur nocturne, lancé dans le monde galant, le médecin de la duchesse de Chaslin connaissait toutes les filles à la mode.

Ses yeux étaient blasés comme son palais, et le

plus joli visage, aussi bien que la bisque la plus savoureuse, le laissaient sinon calme, du moins sans enthousiasme.

En face de Blanche il ne fut maître ni de son étonnement ni de son admiration, qui se manifestèrent par cette exclamation trois fois répétée :

— Ah! sapristi! sapristi! sapristi!...

Après avoir ainsi payé son tribut à l'humaine faiblesse, le docteur se mordit les lèvres et se hâta de rentrer dans le rôle qu'il s'était imposé et dont il regrettait d'être sorti, ne fût-ce qu'un instant.

L'expérience manquait à Blanche d'une manière absolue, mais son intelligence était trop développée pour qu'elle ne s'aperçût pas de l'impression qu'elle venait de produire.

Elle se sentit joyeuse et ûère, et ce premier succès lui rendit son assurance habituelle.

Il lui parut opportun cependant de ne rien changer à la timidité de son attitude.

Elle leva ses beaux yeux sur le médecin et elle attendit. -

— Je suis heureux de vous recevoir, mademoiselle... — dit-il pour entamer l'entretien.

Blanche s'inclina modestement.

Antonin Frébault poursuivit, en avançant un fauteuil :

— Veuillez vous asseoir, mademeiselle, et causons... — M. Malpertuis, qui vous envoie, vous a sans doute expliqué de quoi il question?

— Oui, monsieur... — répliqua la jeune fille. — Il est question d'une place que M. Malpertuis cherche pour moi depuis longtemps, que j'attends avec impatience, et qu'il croit avoir trouvée... — Je sais cela sans détail...

— Vous désirez obtenir un emploi de demoiselle de compagnie?

— En effet, monsieur, mais encore faut-il que la maison dans laquelle cet emploi me sera offert me convienne...

— Qu'entendez-vous par là, mademoiselle?

— J'entends, monsieur, quMl ne me plairait point d'entrer dans une maison bourgeoise où les idées étroites et sans élévation ne sympathiseraient pas avec les miennes... — Je veux monter et non descendre...

— Il suffit de vous voir — répliqua le docteur avec galanterie — pour comprendre que dans certains milieux vous ne vous sentiriez point à votre place... — Rassurez-vous d'ailleurs, la famille dont je suis le fondé de pouvoirs est l'une des premières de France... — Vous seriez attachée à la personne de madame la duchesse de GhasHn...

— Ceci, monsieur, comblerait mes désirs... — Le contact habituel d'une grande dame ne peut qu'élever mon âme et développer mon intelligence...

Antonin Frébault rayonnait en écoutant Blanche.

Les réponses de la jeune fille auraient dû lui paraître prétentieuses, mais elles étaient faites d'un ton si simple, d'une voix si harmonieuse, et par une si jolie bouche, qu^il se contentait d'admirer sans analyser.

Complètement sous le charme, il se disait :

— Du premier coup je trouve une perle!... — Ces choses-là n'arrivent qu'à moi !...

Il reprit :

— M. Malpertuis m'a vanté vos talents, mademoiselle, et je suis convaincu qu'il n'a rien exagéré...

— Que vous-a-t-il dit?... — demanda Blanche en souriant.

— Mais, d'abord, que vous étiez excellente musicienne et douée d'une voix charmante...

— Je chante et je joue du piano, c'est vrai...

— Que vous parliez couramment plusieurs langues...

— L'anglais, l'espagnol et l'italien, voilà tout...

— Peste! c'est déjà joli!...

— Mon protecteur n'avait pas encore perdu sa fortune quand il m'a recueillie, orpheline et toute enfant... — Comptant sans doute assurer mon avenir, il m'a fait donner l'éducation des jeunes filles riches de l'aristocratie anglaise... — J'ai donc acquis certains talents bien peu d'accord avec la modestie de ma situation... — Ainsi, par exemple,

je monte à cheval... ce qui me permettrait d'accompagner madame la duchesse, si Téquitation est dans ses goûts...

— C'est une distraction qui malheureusement vous fera défaut. — répliqua le docteur. — L'état de santé de madame de Ghaslin ne lui permet pas de quitter son hôtel... — - Elle a besoin d'être très entourée, c'est pour cela qu'elle souhaite avoir auprès d'elle une jeune fille qui soit moins sa demoiselle de compagnie que son amie... — Cette jeune fille doit par conséquent réunir des qualités bien rares et que je trouve en vous... — Je suis certain que vous réaliserez l'idéal de la duchesse...

— Je puis répondre d'une chose, monsieur, c'est de ma bonne volonté... — Je ferai de mon mieux...

— Avez-vous été déjà demoiselle de compagnie?

— Non, monsieur, et c'est l'absolu besoin de gagner ma vie qui m'oblige à entrer au service...

— Ah ! — s'écria le docteur — de quel mot vous servez-vous là, mademoiselle!...

— Du mot exact, puisqu'il exprime la situation d'une personne dépendante et salariée... — Je ne rougirai d'ailleurs, croyez-le bien monsieur, ni de la dépendance, ni du salaire...

— Vous habitiez Londres ?

— C'est là que j'ai été élevée... — J'y conserve des amis, et je suis à même de fournir à madame deChaslin les références qu'elle souhaiterait...

— Inutile, mademoiselle... — Il suffira que vous

soyez présentée par moi pour que toute enquête devienne superflue... — La duchesse est une nature d'élite, une âme délicate, un cœur d'or; — elle se gardera bien de raviver par d'indiscrètes questions le chagrin résultant sans doute delà perte de parents aimés, et de revers de fortune...

Blanche ne répondit point.

Elle se contenta de prendre une physionomie de circonstance, et deux belles larmes mouillèrent ses paupières.

Antonin Frébault, très ému, aurait donné beaucoup pour les essuyer lui-même.

Il n'osa pas, et poursuivit :

— Vous êtes, dès à présent, tout à fait libre?

— Tout à fait, oui monsieur.

— Par conséquent, si madame de Ghaslin vous agrée, — ce qui n'est point douteux , — vous pourrez, dès demain, prendre possession de votre emploi?

— Oui, monsieur.

— Eh bien î voulez -vous venir à l'instant avec moi à l'hôtel de Ghaslin, afin que je vous présente à la duchesse?

Blanche, en entendant cette proposition que pourtant elle devait prévoir, frissonna comme elle avait frissonné déjà en lisant le billet de Malpertuis, et pendant la dixième partie d'une seconde elle hésita-

Aller si vite en besogne l'effrayait quand la partie qu'il fallait jouer était si sérieuse..^.

Antonin Frébault s'aperçut de ce qui se passait en elle, mais sans se l'expliquer.

— Hésiteriez-vous? — demanda-t-il.

— JeTavoue...

— Pourquoi?

— Je ne m'attendais pas à faire aujourd'hui la démarche dont il s'agit, et je crains que ma toilette ne soit bien négligée pour me présenter convenablement à madame la duchesse de Chaslin.

Le docteur sourit.

— Je sais qu'un tantinet de coquetterie ne messied pas à une jolie personne, — fît-il, — mais permettez-moi de vous dire respectueusement que vous êtes charmante ainsi, et que votre toilette vous va le mieux du monde...

Nous avons constaté déjà nous-même que Blanche était vêtue avec une simplicité d'un goût exquis.

— S'il en est ainsi — dit-elle en rougissant un peu — et quoique votre bienveillance vous abuse peut-être, je suis prête à vous suivre.

— Très bien... — J'aime les affaires enlevées d'assaut.

Le docteur avait au mois deux voitures.

L^une, qui faisait son service de jour ; — l'autre, qui l'attendait à la porte des restaurants de nuit, des théâtres, des belles-petites, et généralement de tous les endroits oh l'on s'amuse.

Antonin Frébault frappa sur un timbre et demanda à son valet de chambre ;

— Baptiste est-il là avec le coupé ?

— Oui, monsieur le docteur...

— Venez donc, mademoiselle...

Blanche s'assit à côté de son introducteur dans la voiture qui prit au grand trot la direction de Thôtel de Ghaslin.

Durant le trajet la jeune fille resta silencieuse, repassant mentalement son rôle.

Le coupé s'arrêta.

Le docteur fit descendre sa compagne et, lui offrant le bras, il traversa avec elle la cour de l'hôtel dont les fenêtres étaient déjà éclairées.

11 rintroduisit dans le vestibule monumental tendu de tapisseries des Gobelins et meublé de vieux chêne, puis dans un salon d'attente oh il la laissa en lui recommandant de prendre patience, et il se fit annoncer chez la duchesse.

En franchissant le seuil de cette demeure princière, Blanche sentit comme un frisson courir sur sa chair.

Elle se rappela les paroles de Pierre Redon — ou plutôt du baron César de Fossaro.

De même que les sorcières avaient crié jadis, sur les bruyères écossaises :

O ■' — Makbeth, tu seras roi !

/ De même le borgne avait dit à Blanche :

— Tu seras duchesse et millionnaire!

Il semblait à la jeune fille qu'un monde nouveau

s'ouvrait devant elle, et qu'elle prenait possession d'un héritage attendu longtemps...

Le luxe grandiose qui pour la première fois frappait ses regards ne la surprenait pas. — Elle croyait le reconnaître.

Elle l'avait déjà vu en effet, mais dans ses livres et dans ses rêves.

Blanche s'assit et fit appel à tout son sangfroid.

Son cœur battait à rompre sa poitrine; — une angoisse intolérable s'emparait de son être entier et grandissait de seconde en seconde.

Serait-elle acceptée ?

Devant qui devait-elle paraître d'abord?

Allait-elle voir le duc?

Quelle impression produirait-elle sur cet homme qu'elle avait mission d'enchaîner à ses pieds ?...

Toutes ces questions tourbillonnaient à la fois dans le cerveau de Blanche, et lui causaient une sorte de vertige.

Les domestiques trouvaient des prétextes pour traverser le salon d'attente, et ils jetaient des regards curieux sur cette jeune fille dont la merveilleuse beauté et l'attitude tout à la fois très simple et presque hautaine les étonnait.

Une femme âgée déjà, la nourrice d'Hélène, remplissant dans l'hôtel les fonctions de femme de charge et de femme de chambre, et profondément dévouée à la ducheses de Ghaslin, passant dans le

salon par hasard vit Blanche et, frappée de stupeur à son tour, s'arrêta devant la jeune fille.

— Vous désirez sans doute une audience de madame la duchesse, mademoiselle — lui demanda-telle — et vous attendez une réponse?

— Non, madame — répliqua Blanche en se troublant malgré son aplomb sous le regard scrutateur fixé sur elle et paraissant vouloir descendre jusqu'au fond de son âmt. — J'ai été amenée par M. le docteur Frébault...

— C'est bien... — dit la femme de charge — pardon, mademoiselle...

Et elle sortit.

En s*éloignant elle murmurait :

— Le docteur Frébault... — Alors, cette poupée, c'est la demoiselle de compagnie qu'il cherche pour la duchesse... — Trop jolie pour une demoiselle de compagnie... — je n'aime pas ses yeux... — C'est mauvais dans une maison, une fille si belle! — Ça porte malheur!...

Antonin avait été introduit sur-le-champ près de la duchesse.

Madame de Chaslin attendait l'heure du dîner dans un boudoir voisin du grand salon en compagnie de son mari et du vicomte Armand de Logeryl, substitut du procureur de la République et fiancé d'Hélène.

— Pardonnez-moi d'arriver si tard, madame la

duchesse... — dit Antonin. — J'ai mon excuse... — J'avais hâte de vous voir...

— Vous êtes le bienvenu toujours, — répliqua madame de Ghaslin — et vous le serez particulièrement ce soir si vous venez dîner avec nous...

— Impossible, madame... impossible, hélas! — Je suis engagé... j'ai promis... — Je viens vous rendre compte d'une mission que vous m'avez fait l'honneur de me confier, et je me sauve...

— Avez-vous enfin mis la main sur l'oiseau bleu que vous nous promettez depuis quelques jours? — demanda le duc avec un bon sourire.

— Positivement, et dans le feu de mon enthousiasme je n'ai pas voulu attendre jusqu'à demain pour vous l'annoncer...

— Gomment! vous êtes si enthousiaste que ça, vous, l'homme froid par excellence?? — s'écria le duc.

— Ma foi, oui, et plus encore...

— Sérieusement?

— Monsieur le duc, je vous en donne ma parole!...

— Vous avez donc trouvé une merveille?...

— Mieux qu'une merveille...

— Ah! bah!

— Oui, monsieur le duc, le Phénix!... — Les merveilles sont rares, mais enfin il y en a quelques unes... ~ Le Phénix n'existe qu'à un seul exemplaire!..,—C'est celui que j'ai déniché!...

Le docteur Frébault poursuivit avec une chaleur croissante :

— Beauté, modestie, distinction, éducation irréprochable, ma trouvaille réunit tout !... Il me faudrait dix bonnes minutes pour énumérer par le menu les qualités de cette jeune fille...

— Et ses défauts ?... — fit M. de de Logeryl en riant.

— Elle doit en avoir... — Qui n'en a pas?... — Mais je ne les crois point nombreux.

— Quel âge a-t-elle ?... — demanda la duchesse.

— Vingt ans.

— Et vous dites qu'elle est jolie?

— Une madone, madame la duchesse. .. — Jamais visage ne fut plus sympathique... Jamais voix plus harmonieuse... Jamais maintien plus correct...

— Ses parents ?...

— Elle n'en a plus... — La pauvre enfant est orpheline... — 11 existe dans son passé des douleurs

profondes, chagrins de famille, blessures mal cicatrisées... — Tout à rheure un mot imprudent dit à ce sujet par moi a suffi pour lui causer une émotion cruelle et mettre des larmes dans ses yeux...

— Nous aurons soin de ménager cette sensibilité touchante. .. — Votre protégée sait-elle un peu d'anglais?

— Elle parle l'anglais, l'espagnol et l'italien aussi bien que sa langue maternelle... — Elle joue du piano en musicienne consommée et chante en artiste...

— Tout cela, docteur, c'est la réalisation de mon rêve... — dit la duchesse avec un sourire... — Quand verrai-je cette jeune fille ?...

— Aujourd'hui même, madame — répondit Antonin.

— Ce soir, alors?

— Avant ce soir...

— L'auriez-vous donc amenée avec vous?

— Oui... ~ Je l'ai laissée dans le salon d'attente, ne voulant pas vous la présenter sans votre autorisation...

— Il fallait le dire toute suite, cher docteur... — Allez la chercher bien vite...

Antonin Prébault, radieux, s'élança hors du salon avec une vivacité de jeune homme.

Blanche attendait impatiemment son retour. Elle se leva en le voyant entrer.

— Eh bien, monsieur? — murmura-t-elle.

— Eh bien, mon enfant, la duchesse et le duc vous demandent... Venez.

La jeune fille fut prise d'un tremblement soudain.

— Sapristi ! point d'émotion !... — poursuivit le docteur — Que diable pourriez-vous craindre ?... — Vous avez tout pour vous... — N'allez pas compromettre vos avantages par une frayeur intempestive! — Donnez-moi le bras et venez... — Rien n'est plus sot que de se faire attendre...

Blanche se raidit contre le trouble qui l'envahissait ; — elle se commanda d'être calme, posa sa petite main sur le bras du docteur et se laissa conduire.

Ce dernier ouvrit la porte du grand salon, et tous deux en franchirent le seuil.

La nuit était complètement venue.

Les vingt bougies de deux candélabres placés sur la cheminée très haute n'éclairaient qu'une faible partie de la vaste pièce.

Lorsque Blanche, sortant de la pénombre, entra dans le cercle lumineux, les clartés vives illuminèrent son visage et, se jouant dans ses cheveux blonds, firent à son front comme une auréole.

Le duc se pencha vers M. de Logeryl, son gendre futur, et lui glissa dans l'oreille ces mots :

— Le docteur avait raison, c'est une tête de madone !

La jeune fille fit quelques pas encore, puis s'ar-

rêta, timide , rougissante, incomparablement gracieuse, et fit à la duchesse une révérence de la bonne école, une révérence de fille d'honneur admise en présence delà reine.

Ensuite, se tournant vers le duc et M. de Logeryl, elle les salua, mais beaucoup moins bas, avec une admirable nuance d'humilité sans servilité.

Sous ses longs cils baissés chastement Blanche voyait, ou plutôt sentait les regards de M. de Chaslin fixés sur elle avec une admiration manifeste, et son cœur battait très fort.

Antonin Frébault était radieux de voir sa protégée produire l'efi^etsur lequel il comptait.

Tout à coup il s'aperçut que le bras de la jeune fille tremblait de nouveau sur le sien.

— Du courage donc I — lui dit-il à voix basse... — tout va bien...

Puis s'adressant à madame de Ghaslin, il poursuivit :

— J'ai l'honneur, madame la duchesse, de vous présenter mademoiselle Adrienne, qui serait bien heureuse si vous daigniez l'admettre à remplir auprès de vous l'emploi de demoiselle de compagnie...

— Approchez, mon enfant... — fit la malade avec le plus charmant sourire. — Présentée par notre cher docteur toutes nos sympathies vous étaient d'avance acquises... — Il suffît de vous voir pour être sûr que vous les méritez.

Blanche releva la tête et, d'un air modeste mais d'une voix agitée, répondit :

— Oh ! madame, il me fallait ces bonnes paroles pour calmer mon émotion et pour me donner le courage d'arrêter mes yeux sur vous... — J'ai perdu tous ceux qui m'aimaient... — Je suis seule au monde, madame... C'est triste, à mon âge, et c'est dangereux. — Je ne sais si je mérite le bien que monsieur le docteur vous a dit de moi, mais je n'ai point le cœur d'une ingrate et, si vous daignez m'admettre à vivre auprès de vous, je vous aimerai de toute mon âme, et toute ma vie je serai reconnaissante...

Cette effusion admirablement jouée, ce langage simple et touchant, causèrent une impression profonde sur les témoins de cette petite scène.

Le docteur rayonnait de plus en plus.

Armand deLogeryl trouvait la jeune fille exquise.

Le duc éprouvait un trouble dont il ne cherchait point à analyser la nature, et qui lui paraissait délicieux.

Madame de Chaslin, les paupières humides, fît signe à la nouvelle venue de s'asseoir à côté d'elle et lui tendit la main.

Blanche prit cette main patricienne, charmante de forme quoique amaigrie au point d'être presque diaphane, chargée de bagues éblouissantes, et la pressa contre ses lèvres.

— Adrienne, — dit ensuitela duchesse d'une voix

280 SON ALTESSE L*AMOUU

émue, — si, comme je le crois, je trouve en vous une fille tendre et dévouée je serai votre mère... —Bien jeune vous avez souffert* nous tâcherons de vous faire oublier vos chagrins... — Vous avez pleuré, nous sécherons vos larmes... — N'est-ce pas, Henry?

Ces paroles s'adressaient au duc.

Blanche tourna vers lui ses grands yeux humides où sous le réseau des longs cils un feu voilé brillait, et parut l'implorer du regard.

Sous l'irrésistible rayon qui jaillissait de ces prunelles magiques le duc sentit un frisson effleurer son épiderme.

Tout le sang de ses veines afflua vers son cœur.

Il fit un effort pour se dominer, et à la question delà duchesse il répondit:

— Assurément nous applaudissons au choix de notre cher docteur, et nous ferons tout ce qui dépendra de nous pour rendre agréable à mademoiselle Adriennele séjour de cet hôtel...

Ces paroles étaient banales, mais l'accent avec lequel elles avaient été prononcées leur donnait un sens très particuher.

Blanche le comprit si bien qu'elle tressaillit de joie,

— Alors, — reprit la duchesse, — c'est entendu. Ma chère Adrienne, vous voilà ma demoiselle de compagnie... ou plutôt l'enfant delà maison...

Blanche appuya de nouveau contre ses lèvres la main de Jeanne de Ghaslin, en balbutiant :

— Oh ! madame, que vous êtes bonne ! ! La duchesse poursuivit:

— Il nous reste à régler une question délicate...

— celle des appointements...

— Les appointements seront ce que vous voudrez, madame... — répondit Blanche. — Je n'ai ni prétentions, ni ambition... — J'ai obtenu ce que je souhaitais, puisque vous me gardez près de vous...

— le reste m'importe peu... — Je ne tiens pas à l'argent...

— Il faut songer à l'avenir, mon enfant... — répliqua la duchesse avec un sourire. — La personne qui vous a précédée ici, une anglaise pleine de qualités, recevait trois mille francs.

— C'est plus que je ne mérite, madame la duchesse...

— Vous en toucherez six mille...

— C'est trop... c'est beaucoup trop...

— N'en parlons plus, la question est tranchée...

— J'ajoute, pour mémoire, que je me charge de votre toilette... — Vous pourrez donc vous constituer peu à peu un capital modeste... — Je tâcherai que vos occupations ne soient point une fatigue... Vous causerez avec moi... Vous me ferez la lecture... De temps en temps vous vous mettrez au piano, car j'aime beacoup la musique, et vous aurez chaque jour deux ou trois heures de liberté...

r— Ah 1 madame la duchesse, — s'écria Blanche,

— une fille ne serait pas plus heureuse auprès de sa mère!..,

— Je souhaite que vous pensiez toujours ainsi... ■ — Oh ! toujours !... toujours I...

— Quand voulez-vous entrer en fonctions?... — Quand vous voudrez madame... — Je suis

prête...

— Demain, alors?

— Oui, madame...

— Je vous attendrai donc à onze heures... — A demain, mon enfant...

Blanche s'était levée.

Elle allait s*incliner devant la duchesse.

Madame de Ghaslin, l'attirant doucement à elle, Tembrassa sur le front.

La fausse Adrienne ne dit pas un mot, mais elle appuya son mouchoir sur ses yeux comme pour essuyer une larme.

Ce geste muet était plus éloquent que toutes les paroles.

Blanche suivit le docteur jusqu'à la voiture qui les avait amenés.

Il y monta avec elle.

— Où voulez-vous que je vous reconduise, mademoiselle? — lui demanda-t-il.

— Tout simplement jusqu'à la plus proche station de fiacres, monsieur le docteur...

Antonin Frébault donna un ordre à son cocher et reprit :

— Eh bien ! êtes-vous contente ?

— Plus que contente 1... heureuse!... bien heureuse î...

— Et vous avez raison... — la duchesse de Chaslin est la meilleure des femmes...

— Je l'ai jugée ainsi du premier coup d'oeil...

— Le duc (avec lequel d'ailleurs vous aurez peu de rapports) est un homme excellent, un père de famille modèle... — Maison patriarcale d'oti vous sortirez presque indépendante, car madame de Ghaslin vous nommera sans aucun doute dans son testament... — Il aurait été impossible de trouver mieux pour vous... Bénissez donc votre étoile... — Nous voici à une place de tiacres... — Je vais vous quitter, mademoiselle, car je suis attendu, mais je vous reverrai demain auprès de la duchesse...

— A demain, monsieur le docteur, et merci... La jeune fille descendit du coupé, monta dans un

fiacre, et dit au cocher de la conduire à Belleville. Au moment où Blanche sortait du salon en compagnie d'Antonin Frébault, madame de Ghaslin s'était écriée :

— Ravissante enfant, n'est-ce pas?...

— Ravissante à coup sûr I — répondit M. de Lo-" geryl.

— Je me suis sentie prise pour elle d'une sympathie soudaine... — Elle m'a inspiré à première vue le plus vif intérêt...

— Je suis convaincu qu'elle le mérite. . . ~ appuya

le substitut ; — un tel visage ne saurait mentir...

Le duc de Chaslin gardait le silence et n'entendait même pas les paroles échangées entre sa femme et son neveu.

Il s'était approché d'une fenêtre et il contemplait avidement, sous les feux du gaz, la forme svelte et élégante de la jeune fille traversant la cour au bras du docteur.

— Madame la duchesse est servie... — dit le maître d'hôtel, après avoir ouvert à deux battants la porte de la salle à manger.

Neuf heures du soir allaient bientôt sonner au moment où Blanche arriva au;chalet de la rue Gompans.

La certitude d'avoir merveilleusement joué son rôle exaltait sa vanité naturelle, et le succès obtenu la rendait triomphante.

Pierre Redon l'attendait.

Elle lui raconta ce qui s'était passé.

Il la félicita de façon chaleureuse, lui donna des instructions nouvelles et, après avoir planté sous ses yeux les jalons du chemin qu'elle devait suivre en s'installant à l'hôtel de Chaslin, il regagna son logement de la rue Philippe-de-Girard, où Pierre Redon le borgne redevenait l'élégant baron César de Fossaro.

Une heure après il se mettait au lit dans sa luxueuse chambre à coucher delà rue de Provence, et s'endormait en combinant des plans machiavéliques.

Nous prions nos lecteurs de nous accompagner à l'hôtel de Vergis, à l'heure même où, rue de Provence, le baron César appelait le sommeil après une journée bien remplie.

L'hôtel était situé entre cour et jardin.

L'entrée principale — la grille d'honneur si l'on veut — donnait sur l'avenue de Yillars.

Les jardins, très vastes et plantés d'ormes et de tilleuls deux fois séculaires, s'étendaient jusqu'au boulevard des Invalides dont une muraille d'enceinte, haute de trois mètres à peu près, les séparait.

Dans la muraille se trouvait percée une petite porte bâtarde, presque cachée du côté de l'hôtel sous répaisseur des lierres.

Ce petit parc — charmante réduction du parc Monceaux, — offrait un adorable enchevêtrement d'allées et de sentiers tournant autour des pelouses ombreuses.

Le comte et la comtesse, lorsqu'ils se trouvaient à Paris pendant l'été, y passaient habituellement le soir quelques heures.

A l'époque où commence notre récit les arbres n'étaient pas encore complètement dépouillés de leur parure, mais l'automne rougissait déjà les feuillages que la première gelée blanche d'octobre devait emporter.

La demie après onze heures du soir sonnait à l'horloge des Invalides.

M. de Vergis, en quittant son cabinet de travail et avant de gagner sa chambre à coucher, passa chez la comtesse.

Il trouva Marie accoudée au balcon d'une fenêtre ouverte sur le jardin.

Au bruit des pas du comte foulant l'épais tapis, madame de Vergis se retourna d'un mouvement brusque.

Son visage était contracté. — Une sorte d'égarement se lisait dans ses yeux.

— Etes-vous souffrante, chère enfant? — demanda le comte avec inquiétude.

Marie appela sur ses lèvres un sourire et répondit :

— Souffrante, non, mais brisée de fatigue... — J*ai eu du monde tout l'après-midi, et je n'étais pas d'humeur à trouver aujourd'hui charmants les lieux communs de la conversation... — Gela fait mal aux nerfs d'entendre les mêmes choses répétées

cent fois de suite, presque dans les mêmes termes, par des indiférents...

— Vous avez reçu tantôt la visite d'Arnold de Trois-Monts...

La jeune femme détourna la tête pour cacher la rougeur qui montait à ses joues.

— M. de Trois-Monts — répliqua-t-elle — n'a passé que quelques minutes au salon... — Ce n'était pas pour moi qu'il venait, mais pour vous...

— Rangez-vous Arnold dans la catégorie des indifférents dont vous parliez tout à l'heure?... — fit M. de Vergis du ton le plus naturel.

Marie devint un peu pâle.

— Mais sans doute... — murmura-t-elle en s*efforçant d'affermir sa voix. — Pourquoi ferais-je une exception en sa faveur?...

— Parce que j'en fais une... — Trois-Monts, quoi qu'il soit riche, n'est point un inutile, un gommeux, un joli fantoche à tête vide ; c'est un travailleur, un observateur, un garçon sérieux que j'ai toujours aimé et que j'aime encore comme un fils... — Je lui ai reproché la rareté de ses visites... — Il m'a promis de venir plus souvent, mais je crois qu'il n'en fera rien...

— Vous croyez cela?... — répéta Marie presque machinalement.

— Oui.

— Pour quelle raison ?

— J'ai cru remarquer que vous ne témoigniez

aucune sympathie à M. de Trois-Monts, et que votre accueil était des plus froids... — S'il a fait la môme remarque et s'il en conclut qu'il vous déplaît, ce qui est d'une logique indiscutable, cela suffirait pour l'éloigner de notre maison...

— Il me semble que je suis avec lui comme avec tout le monde... — dit la comtesse.

-— Je vous assure que c'est une erreur... — Je voulais retenir Arnold à dîner... — Il a décliné mon invitation sous un prétexte en l'air... — Je vous demande, ma chère Marie, de lui témoigner une bienveillance particulière la première fois qu'il viendra nous voir... — Le ferez-vous?

— Je le ferai de mon mieux, pour vous obéir...

— Merci... — Et maintenant je dois me souvenir que vous êtes fatiguée... — Je vous laisse...

— Déjà !

■— Il est tout près de minuit moins un quart... — Reposez-vous... — Bonsoir Marie...

— Bonsoir, mon ami...

En prononçant ces mots la jeune femme tendit en souriant son front à M. de Vergis.

Le comte la prit dans ses bras avec une sorte de fièvre et la pressa si violemment contre sa poitrine qu'il lui arracha un faible cri.

— Vous ai -je fait mal?... — demanda-t-il d'une voix tremblante en desserrant aussitôt son étreinte.

— Non, mais vous m'avez surprise, et la respiration m'a manqué...

— Vous ne souffrez pas, bien vrai ?...

— Je vous le jure...

— Pardonnez-moi donc ma maladresse... et à demain...

— A demain...

M. de Vergis sortit du boudoir; — quand la porte se fut refermée derrière lui, la comtesse tombant sur un siège courba la tête.

Elle demeura pendant quelque secondes immobile et comme absorbée ; puis elle se releva d'un mouvement brusque, en essuyant deux larmes qui se suspendaient à ses longs cils.

— Efst-ce ma faute, à moi? — balbutia-t-elle d'une voix éteinte. — J'ai lutté de toute mes forces, Dieu m'en est témoin, mais j'ai été vaincue... — Est-ce qu'on résiste à l'amour?... — Quand il s'impose, que peut contre lui la volonté? — Oh I je sais bien que je suis lâche et criminelle... Je sais que j'aurais dû mourir plutôt que d'écouter cette voix qui m'attirait, qui me fascinait, qui me donnait le vertige... — J'ai tout oublié... je suis devenue fausse et menteuse, hj^pocrite et parjure... L'adultère s'est emparé de moi, corps et âme, et j'ai trouvé qu'acheter au prix d'un crime les ivresses qu'il me prodiguait, ce n'était pas les payer trop cher... — Ah ! comme aujourd'hui j'en suis punie ! I

Marie appuya son 'mouchoir sur ses lèvres pour étouffer les sanglots qui [montaient de son cœur à sa gorge.

Ses larmes jaillirent avec abondance et diminuèrent un peu l'irritation nerveuse à laquelle elle était en proie.

Elle entra dans sa chambre à coucher et frappa sur un timbre.

Lacamériste, — une jeune fille d'une vingtaine d'années, — accourut, les yeux gros de sommeil.

— Justine, — lui dit Marie, — éteignez les lumières du boudoir, et ensuite allez vous reposer...

— Madame la comtesse ne veut pas que je la déshabille?...

— Non, mon enfant... — je me déshabillerai seule...

— Madame n'aura plus besoin de moi ce soir?

— Non... — Allez.

— Bonne nuit, madame la comtesse...

— Bonne nuit, mon enfant...

La jeune fille exécuta Tordre que sa maîtresse va* nait de lui donner, et bientôt on l'entendit fermer les portes derrière elle en se retirant.

Madame de Vergis regarda la pendule de vieux Saxe placée sur la cheminée de sa chambre.

L'aiguille marquait minuit moins cinq minutes.

Marie se dirigea vers une des fenêtres, écarta successivement les lourds rideaux de brocatelle bleue doublés de soie blanche et les petits rideaux de guipure ancienne, puis tourna son regard vers les croisées de la chambre du comte.

Elles étaient encore éclairées.

— Jl veille... — se dit la jeune femme; — il faut attendre...

Elle s'assit auprès des rideaux toujours entr'ouverts, les yeux fixés sur les fenêtres de l'appartement de son mari.

Dix minutes s'écoulèrent.

La lumière s'éteignit au bout de ce temps; — la façade de l'hôtel devint sombre.

La comtesse laissa retomber les rideaux, passa dans son cabinet de toilette, y prit une pelisse noire qu'elle jeta sur ses épaules, attacha sur sa tête un chapeau garni d'une voilette très épaisse, et en moins de quelques minutes se trouva prête à sortir.

Après avoir fermé au verrou les principales issues de sa chambre, elle glissa dans sa poche une petite clef, sortit par la porte du cabinet de toilette qu'elle ferma à double tour, et se trouva sur la première marche d'un escalier de service, dans une obscurité complète.

Lentement, avec des précautions infinies, elle descendit cet escalier garni d'un passage en moquette, et atteignit un couloir du rez-de-chaussée qu'une veilleuse en verre dépoli, suspendue au plafond, éclairait toutes la nuit.

Ce couloir aboutissait d'un côté au grand vestibule de l'hôtel; — • de l'autre il conduisait au jardin.

C'est vers cette issue que Marie se dirigea, en redoublant de précautions.

Elle gagna la porte, la fit tourner sans bruit sur ses gonds, et sortit. — Une fraîche bouffée d'air extérieur la frappa en plein visage.

Sans hésiter, en femme habituée à ces sortes d'expéditions clandestines et nocturnes, elle s'enfonça sous les grands arbres.

11 n'y avait pas de lune, mais quelques étoiles brillaient au ciel et permettaient à la comtesse de se diriger dans le jardin rempli de ténèbres dont elle connaissait les moindres détours.

Son pas furtif, si léger qu'il fût, faisait craquer le sable des allées.

Un instant il lui sembla qu'on la suivait.

Elle s'arrêta, haletante, le cœur pris dans un étau, la sueur de l'angoisse aux tempes, et se retourna pour jeter un regard sur la façade de l'hôtel.

Cette façade était noire et silencieuse.

— J'avais mal entendu... — pensa Marie rassurée; — tout dort...

Elle se trompait.

Une fenêtre du bâtiment des communs, attenant aux écuries et aux remises et qu'elle ne pouvait voir, masqué qu'il était par des massifs luxuriants, se trouvait ouverte et , au moment où Marie traversait l'espace sablé séparant l'hôtel des massifs dont nous venons de signaler l'existence, un homme s'accoudait à cette fenêtre, absorbé dans ses pensées, le regard errant sur les pelouses.

Personne n'ignore qu'au milieu du silence de la

nuit, le moindre bruit grandit considérablement.

Malgré les précautions prises par madame de Vergis, l'homme avait entendu la porte du couloir s'ouvrir et se refermer.

Il avait entrevu une ombre glissant sous les arbres, et distingué les craquements du sable sous un pas léger.

Cet homme quitta la fenêtre au moment précis où Maris de Vergis, se croyant suivie, s'arrêtait et se retournait.

Rapidement il descendit, ouvrit une porte fermée seulement au loquet et, faisant halte sur le seuil, tendit l'oreille vers les profondeurs du jardin.

Madame de Vergis s'était remise en marche; elle venait d'atteindre la porte bâtarde donnant accès sur le boulevard des Invalides.

Elle tira de sa poche la clef qu'elle avait prise avant de quitter son appartement, l'introduisit à tâtons dans la serrure et la fît lentement tourner.

Le serrure rouillée grinça ; — la porte roula sur s^s gonds.

Marie avança la tête et jeta un coup d'oeil au dehors.

La boulevard des Invalides était désert et silencieux comme une voie d'Herculanum ou de Pompéi.

Les lampadaires à gaz, placés assez loin les uns des autres et dont un seulement sur deux était allumé, éclairaient faiblement les vastes solitudes.

La comtesse sortit, referma la porte derrière elle

à double tour, retira la clef et s'élança sur le boulevard.

Une seconde plus tard, l'homme que nous avons laissé aux aguets arrivait à son tour près de cette porte.

En la trouvant fermée, en entendant les pas qui s'éloignaient de l'autre côté du mur d'enceinte, il eut un geste de colère farouche ; mais il se calma soudain, avisa un arbre dont le tronc noueux semblait disposé pour servir d'échelle et dont les basses branches touchaient le haut de la muraille, s'élança avec une agilité de singe ou de clown et, en beaucoup moins de temps que nous n'en avons mis à le raconter, fut à cheval sur le chaperon.

Le temps était beau ; — la terre sèche; — pas un souffle d'air n'agitait les feuillages.

L'homme entendit de nouveau, d'une façon parfaitement distincte, les hauts talons de la comtesse martelant au loin l'asphalte du trottoir.

L'homme saisit des deux mains l'arête vive du chaperon, laissa pendre son corps, puis, suivant les principes de la gymnastique élémentaire, lâcha prise et tomba sur la pointe des pieds.

Il traversa le boulevard des Invalides sans perdre une seconde et prit rapidement le même chemin que la comtesse, mais du côté opposé de la chaussée.

Madame de Vergis marchant très vite, avait une assez grande avance sur celui qui la pourchassait à son insu.

Elle s'engagea dans la rue de Varennes.

Au moment où elle passait sous le bec de gaz placé à l'entrée de cette rue, l'homme aperçut sa silhouette.

— C'est bien elle... — murmura-t-il, et il continua sa poursuite, frôlant les maisons, étouffant le bruit de ses pas, la poitrine oppressée, l'œil farouche.

La comtesse tourna dans la rue Bellechasse.

L'homme hâta sa marche; mais, lorsqu'il atteignit le point d'intersection des deux rues, il se trouva en face d'une ronde de gardiens de la paix.

Derrière eux, personne.

Madame de Vergis avait disparu.

Les gardiens de la paix regardèrent avec quelque défiance le promeneur nocturne. — Son apparence n'offrait rien de suspect.

Us passèrent sans lui adresser la parole.

L'homme fit encore quelques pas, regardant au loin, écoutant.

Ce fut en vain.

Ni ses yeux ni ses oreilles ne perçurent le moindre indice.

Il s'arrêta en crispant les poings.

— C'est dans une de ces maisons qu'elle est entrée... — diL-il d'une voix qui sifflait entre ses dents serrées. — Je ne me trompais pas... — Ce que je prévoyais est arrivé... Elle a un amant!... Un homme qui murmure à son oreille, entre deux baisers : — Je faime... — Un homme à qui elle répond, en dégrafant sa robe, en dénouant ses cheveux : — Je t'adore /... — Et je sais tout... donc je la tiens... Au lieu de souffrir comme je souffre, à en mourir, j'aurai le droit de lui crier : — Moi aussi je vous aime, d'un amour qui brûle ma chair et dessèche mon sang!... — Puisque vous êtes à un autre^ soyez à moi comme vous êtes à lui, ou je vous perds ! ... —

Ça serait lâche, ça serait infâme... Que m'importe à moi?... Est-ce que je suis un homme du monde? — Si la comtesse me repousse, le comte saura ce qui se passe... Il verra que la lettre anonyme ne mentait point... — Il fera le guet à ma place... Il découvrira quel est l'amant... Il les suspendra dans les bras l'un de l'autre et il les tuera tous deux...

En prononçant ces dernières paroles, l'homme frissonna.

— Tous les deux... — répéta-t-il — non!... — lui seulement!... Je veux qu'elle vive... Elle est trop belle pour mourir... Et, qui sait ?... peut-être un jour... — En attendant ils sont ensemble... les lèvres sur les lèvres et les mains dans les mains ! Mais où?...

Et les yeux étincelants de l'espion semblaient vouloir percer les murailles des maisons voisines. Il reprit :

— Quel est donc cet amant?... — Un de ces gommeux, sans doute, qui- viennent à l'hôtel faire les jolis cœurs et que j'exècre!... — C'est pour lui donner des rendez-vous d'amour qu'elle se fait conduire à l'église... — Et je n'ai pu le deviner encore, celui-là!... j'ai beau chercher... j'échoue... Ahl si je savais qui!... je le tuerais... — Comment?...— En duel? — Il refuserait de se battre avec moi... et d'ailleurs quel prétexte?... — Eh bien ( je l'étranglerais, la nuit, au coin d'une rue...

et si l'on me guillotinait après, tant mieux, je ne souffrirais plus...

L*espion se promenait de long en large sur le bitume, d'un pas inégal comme un fou dans sa cellule ou comme une bête fauve dans sa cage.

Soudain il s'arrêta.

— Je ne souffrirais plus, — répéta-t-il, et je souffre trop... — La jalousie me ronge le cœur... J'aime cette femme comme un insensé... Elle... la comtesse de Vergis... Moi, Jacques Sureau, un homme à ses gages, j'ose l'aimer... Et je n'ose pas le lui dire... Elle est si fière, si dédaigneuse... Au premier mot elle me dénoncerait au comte, et je serais chassé comme un drôle insolent... — En songeant à cela je vois rouge !... Il me faut cependant ma part de bonheur... — Je veux cette femme, et je l'aurai... je l'aurai vivante ou morte!...

César, baron de Fossaro, avait deviné juste en étudiant la physionomie sinistre de Jacques Sureau, sur son siège, place Saint-Sulpice, et en le comparant à Ruy-Blas :

Ver de terre amoureux d'une étoile.

Jacques Sureau, l'ancien écuyer des cirques nomades, le premier cocher du comte de Vergis, aimait la femme de son maître d'un amour furieux, sauvage, ou pour mieux dire bestial.

Elevé dans les écuries, groom d'abord, puis presque artiste, beau garçon, mais brutal ou plutôt

brute, habitué au milieu de tendresses faciles des écuyères de bas étage et des filles sur qui le maillot pailleté exerce des séductions irrésistibles, Jacques Sureau croyait fermement que toutes les femmes sont égales devant l'amour sensuel.

Dominé par des passions excessives qui TafTolaient à certaines heures, après avoir essayé de violenter la maîtresse d'un de ses camarades, écuyer comme lui, il avait aux trois quarts assommé ce camarade.

Le directeur du cirque ne voulut pas le livrer aux tribunaux, mais le mit à la porte.

L'aventure ayant fait du bruit, — quoiqu'en l'absence de toute plainte le parquet ne poursuivit pas, — Jacques Sureau ne put trouver d'engagement dans un autre cirque.

Il fallait vivre.

Successivement il exerça toutes les professions qui touchent au cheval.

Payant de mine, dresseur de premier ordre, connaissant admirablement les chevaux, il entra comme piqueur chez le duc de La R'.... oh ses mœurs dissolues l'empêchèrent de rester.

Le duc le congédia mais, n'ayant aucun acte d'indélicatesse à lui reprocher, ne lui refusa point un certificat attestant ses aptitudes et ses mérites en matière hippique.

Le comte de Vergis le prit alors à son service en qualité de premier cocher.

Jacques Sureau s'éprit aussitôt de la comtesse, dont il conduisait le coupé et qu'il accompagnait au Bois quand elle montait à cheval.

Etant donnée la nature du personnage, cette passion malsaine fit des progrès rapides, et son intensité devint d'autant plus effrayante que pour la première fois de sa viel'ex-écuyer, n'osant parler, concentrait tout en lui-même.

Madame de Yergis lui semblait un être d'essence supérieure.

Un beau jour il devint jaloux.

Les fréquentes stations de la comtesse à Saint- Sulpice lui parurent suspectes.

Il épia et ses soupçons se fortifièrent, sans aboutir cependant à une certitude absolue.

Alors l'idée lui vint d'écrire ou plutôt de faire écrire par Fernand Volnay une lettre anonyme au comte de Vergis.

Nous avons mis cette lettre sous les yeux de nos lecteurs à l'étude Malpertuis et chez le chiromancien du boulevard Saint-Michel.

Cette vilaine action accomplie, Jacques Sureau ne tarda guère à la regretter.

La réflexion lui démontra qu'il avait obéi sottement aux instigations de la jalousie, mauvaise conseillère.

Il comprit qu'en donnant l'éveil au comte il venait d'anéantir les trois quarts des chances qu'il pouvait avoir, — en supposant qu'il en eût.

Il se dit qu'il aurait dû exploiter la situation uniquement à son profit, épier jour et nuit, savoir le nom de l'amant, connaître le lieu des rendez-vous et, armé de ses découvertes, menacer Marie de la perdre si elle ne se livrait point à lui pour payer son silence...

Jacques Sureau se répétait ces choses, et sa passion sauvage, son amour doublé de haine, prenait des proportions effroyables et menaçait de le rendre fou.

Il était jaloux du comte, jaloux de la comtesse, jaloux de.tous les visiteurs admis à l'hôtel de Vergis .

Cette monomanie jalouse chassait l'appétit et le sommeil. — L'ex-écuyer, miné par une fièvre continuelle, maigrissait à vue d'oeil et ses prunelles brillaient d'un feu sombre dans leurs orbites charbonnées.

L'insomnie à laquelle il était en proie depuis longtemps déjà venait de le servir.

Il se trouvait enfin sur la trace des sorties nocturnes qui devaient mettre dans ses mains l'arme convoitée...

Un espoir farouche s'emparait de lui...

Près d'une heure s'était écoulée depuis que le sinistre espion allait et venait d'un pas saccadé dans la rue Bellechasse, furieux de son attente inutile, mais espérant toujours que d'un moment à l'autre la comtesse allait apparaître au sortir de son rendez-vous.

Tout à coup il entendit, à quelque distance derrière lui, le bruit d'une porte qui se refermait: puis, immédiatement après, des pas précipités.

Il se retourna.

Au milieu des ténèbres à peine transparentes, il aperçut une forme féminine descendant la rue Beliechasse.

— C'est de là qu'elle sort, — se dit-il en jetant un regard sur une maison à six étages. — Elle va rentrer à son hôtel... — Je la rejoindrai avant qu'elle arrive... — je lui parlerai... — j'aurai le courage qui m'a fait défaut jusqu'à ce jour.. . — Elle ne peut m'imposer silence, puisque je la prends en flagrant délit d'escapade adultère... — Elle saura ce que j'éprouve... — ce que je souffre... — ce que je veux...

Et il se remit en chasse, mais celte fois sans la moindre précaution.

La femme poursuivie n'avait sur lui que quarante ou cinquante mètres d'avance.

Au bruit des pas de Jacques Sureau, elle se retourna.

Voyant derrière elle un homme qui paraissait la suivre, elle précipita sa marche.

Jacques Sureau en fît autant,

La femme se mit à courir et, arrivée à l'angle de la rue de Yarennes, tourna rapidement à droite.

L'itinéraire suivi par celle qu'il espionnait parut inexpHcable au cousin de Fernand Vôlnay.

— Elle ne rentre donc pas à l'avenue de Yillars ? — se demanda-t-il mentalement.— Que signifie cela?... Où peut-elle aller à cette heure et que se passe-t-il ?. . .

En tournant la rue de Varennes, Jacques Sureau s'aperçut que la fugitive gagnait du terrain.

Elle filait comme une chevrette qui sent la meute sur sa piste, et c'est à peine si ses petits pieds effleuraient le trottoir de la rue déserte.

Jacques Sureau prit sa course à son tour et, grâce à son agilité prodigieuse, il franchit en quelques élans les deux tiers de la distance.

A>ors, d'une voix saccadée, brisée, à peine distincte, il cria :

— Ne fuyez pas ainsi, madame... — Vous n'avez rien à craindre de moi... — Je ne suis point un malfaiteur, je vous le jure... — Je veille sur vous...

Comme bien on pense, il n'obtint aucune réponse.

La jeune femme voulut redoubler de vitesse en entendant l'appel de cette voix étrange, mais l'épouvante la paralysait, les battements désordonnés de son cœur l'étoufFaient, le vertige s'emparait de son cerveau.

Elle sentit que la force d'aller plus loin lui manquait, que ses jambes se dérobaient sous le poids de son corps et qu'elle allait tomber.

Une plainte sourde s'échappa de ses lèvres, tandis qu'elle s'appuyait défaillante à la muraille de la maison la plus proche*

Une main lui touchant l'épaule la tira de cette prostration douloureuse.

— Laissez-moi... laissez-moi... — balbutia-t-elle. — Eloignez-vous ou j'appelle au secours...

La fugitive, s'étant arrêtée près d'un bec de gaz, se trouvait en pleine lumière.

L'ex-écuyer, en voyant son visage, ne put retenir un cri de colère et de surprise.

Il recula d'un pas, en balbutiant :

— Mademoiselle Lucile Gonthier !... quoi! c'est vous?...

La jeune fille, en entendant prononcer son nom, sentit son épouvante s'envoler.

Elle leva les yeux sur l'homme qui se trouvait en face d'elle, le reconnut à son tour et murmura :

— Monsieur Jacques!... ici!...

— C'est mon quartier...

— Et vous me poursuiviez !... — Ah I vous pouvez vous vanter de m'avoir fait une belle peur!...

— Croyez-bien que je le regrette...

— J'ai cru que vous étiez un voleur... et peutêtre pis... — Dame! en vous entendant courir derrière moi, c'était bien naturel... — Vous m'aviez donc reconnue et vous avez quelque chose à me dire?

— Non... — répondit Jacques Sureau avec un peu d'embarras. — Je longeais la rue Bellechasse... Je vous ai vue sortir d'une maison et je vous a^ prise pour une personne que j'attendais...

— A la bonne heure !... Tout s'explique... Je ne vous en veux plus et je vais continuer ma route... — Il est horriblement tard, et j'espère trouver une voiture sur les quais^ pour me reconduire chez moi...

— Je vais vous accompagner un bout de chemin et nous rencontrerons quelque fiacre attardé... — Mais comment se fait-il que vous soyez à pareille heure si loin de Belleville?...

— Ça vous étonne de me trouver ici, toute seule, longtemps après minuit? — demanda Lucile Gonthier en souriant.

— Ça ne m'étonnerait pas d'une autre, ça m'étonne de vous... — répondit Jacques Sureau.

— Pourquoi?

— Parce que tout le monde affirme que vous êtes une jeune fille sage, que vous n'avez point d'amoureux, et qu'on couronne à Nanterre des rosières qui sont de la Saint-Jean auprès de vous. . .

— Tout le monde est bien bon... — répliqua Lucile avec un nouveau sourire, — mais j'accepte le compliment, car je le mérite un peu... — J'ai dans la rue Bellechasse une amie très malade, et j'ai veillé ce soir près d'elle afin que sa mère, pauvre femme épuisée de chagrin et de fatigue, puisse se reposer un peu...

— Ahl je vous reconnais bien-là... toujours prête à vous sacrifier pour les autres!... — Seule-

ment vous auriez dû coucher cette nuit chez votre amie, au Heu de vous aventurer dehors à pareille heure...

— On me le proposait, mais j'ai du travail à finir chez moi... — Je me mettrai à la besogne tout en rentrant, et à huit heures du matin je pourrai aller chez ma patronne comme d'habitude...

— Vous vous tuerez à faire ce métier- là I...

— Bah ! je suis plus solide que je n'en ai l'air, et quand on n'a pas de rentes il faut gagner sa vie...

— Certainement, mais trop est trop !... — Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu mon cousin?

— M. Fernand je le vois presque tous les jours, puisque nous demeurons dans la même maison...

— Son succès continue-tTil au théâtre de Belleville?

— Il fait mieux que de continuer, il grandit... Tout le monde parle de Fernand Volnay comme d'un artiste d'un vrai talent.

— Par malheur ça ne lui rapporte pas grand' chose.

— Ça lui rapportera plus tard... quand il sera engagé dans un théâtre de Paris, et je crois que ça ne tardera guère, car les journaux s'occupent de lui et les directeurs viendront l'entendre. . . — Et puis il va avoir une superbe occasion de se faire connaître...

— Laquelle ?

— Après-demain il y aura à Belleville une première représentation.

— Il y en a souvent... tous les quinze jours je crois...

— Oui, mais celle-là n'est pas comme les autres...

— C'est une pièce faite exprès par unjeune auteur, et qui n'a jamais été représentée nulle part...

— Une pièce inédite?

— C'est ça... vous venez de dire le mot. — Il paraît qu'elle est superbe, cette pièce, et qu'elle réussirait même à la Porte-Saint-Martin ou à l'Ambigu...

— Naturellement M. Fernand joue le plus beau rôle... et ce sera xxriQ première comme à Paris... une vraie première, avec des journalistes... Vous pensez si ça fait du bruit dans Belleville... —J'adore le théâtre... — J'irai voir ça... — Et vous, monsieur Jacques, viendrez-vous ?

— Il faudrait avoir une place et tout sera plein...

— M. Fernand peut vous en louer une, comme il a promis de le faire pour moi et pour madame Verdier... — Voulez-vous que je le prie de vous retenir un fauteuil d'orchestre?...

— Eh bien, oui, volontiers... — Je demanderai à l'hôtel l'autorisation de m'absenter...

— Faudra-t-il que M. Fernand vous envoie le fauteuil?...

— Non. . . — J'irai le voir demain ou après-demain, et il me le donnera.

— C'est cela... — Dites donc, monsieur Jacques, il me semble que j'entends une voiture...

— En effet, et c'est un fiacre, car ça sonne la ferraille... — Reste à savoir s'il est chargé...

Le fiacre approchait; par une heureuse chance il était vide et, par une autre chance non moins heureuse, il appartenait au dépôt deBelleville.

■— Sans rancune pour la peur que vous m'avez faite, — dit Lucile Gonthier en donnant une poignée de main à l'ex-écuyer — et à bientôt...

— A bientôt, mademoiselle...

La jeune fille mouta dans la voiture qui s'éloigna presque rapidement.

Jacques Sureau, se retrouvant seul, resta un moment immobile et comme cloué sur place, pensant à la méprise qui venait de renverser tous ses plans et de détruire ses espérances.

Qui sait si, pendant qu'il s'acharnait à la poursuite de Lucile Gonthier, et tandis qu'ensuite il échangeait quelques paroles avec elle, madame de Vergis n'avait point quitté la rue Bellechasse pour retourner à son hôtel?

Tout en maugréant la tête basse, il rebroussa chemin, bien résolu à reprendre la faction malencontreusement interrompue par une erreur.

Nous l'abandonnerons à lui-même et nous remonterons en arrière jusqu'au moment où la comtesse, ne se sachant point épiée, entrait dans la rue Bellechasse en quittant la rue de Varennes.

Aussitôt après avoir tourné l'angle des deux rues, elle fit quelques pas presque en courant et s'ar-

rêta net en face d'un petit hôtel à deux étages.

Aucune lumière ne brillait derrière les contrevents intérieurs hermétiquement clos.

Marie, que la vitesse de sa course rendait haletante, saisit d'une main fiévreuse le bouton de la sonnette et le tira deux fois de suite.

Elle était attendue, car la porte de l'hôtel s'ouvrit immédiatement pour la laisser entrer, et se referma derrière elle à la minute précise où Jacques Sureau, tournant à son tour l'angle de la rue de Bellechasse, se trouvait en face d'une ronde de gardiens de la paix, et derrière cette ronde ne voyait personne.

Madame de Vergis, à demi suffoquée par les battements impétueux de son cœur, fit halte dans un couloir sombre avec Arnold de Trois-Monts, que nos lecteurs ont deviné déjà.

Pendant quelques secondes elle appuya silencieusement sa tête sur l'épaule du jeune homme.

Arnold, lui prenant les mains, lui fit franchir le seuil d'un petit boudoir qu'éclairaient un feu vif et les bougies de deux candélabres placés sur la cheminée.

Là, il la débarrassa de sa pelisse, lui enleva le chapeau dont la voilette cachait son visage , et l'attirant contre sa poitrine l'embrassa longuement.

La comtesse s'abandonnait à cette étreinte, mais d'une façon toute passive et sans presque en avoir conscience»

Il suffisait de la regarder pour avoir la certitude que sa pensée était ailleurs et que, si follement éprise qu'elle fût de son amant, elle ne venait point à ce rendez-vous échanger des baisers d'amour.

Arnold le comprit.

— Marie, ma bien-aimée Marie — dit-il — je vous attendais avec impatience, mais avec effroi !...

— Vos paroles de tantôt m'ont bouleversé... — Pourquoi m'avez-vous dit que notre amour vous porterait malheur?...

— Pourquoi? — répéta la jeune femme en se dégageant doucement et en se laissant tomber sur un siège — parce que le malheur est venu...

— Lequel?...

— Arnold, je suis perdue, ou plutôt je vais l'être?...

— Comment?...

— Dans deux mois il ne me restera qu'à mourir, car mon mari saura que je l'ai trahi... il en aura la preuve...

— Expliquez-vous, Marie, — dit le jeune homme, remué jusqu'au fond de l'âme par la voix tremblante et par les regards étranges de sa maîtresse,

— je ne vous comprends pas...

— C'est cependant bien simple... — balbutia la comtesse. — De quelle époque date notre liaison?...

— Il y cinq mois que je suis heureux...

— Il y a cinq mois que je suis coupable... — poursuivit Marie. — Depuis six mois, le comte était en Angleterre, — il n'est de retour que depuis deux mois...

— Eh bien?... — demanda vivement Arnold.

— Eh bien ! dans quatre mois je serai mère... M. de Trois-Monts tressaillit en entendant ces

mots qui lui révélaient en effet une situation effrayante.

Madame de Vergis poursuivit :

— Comprenez-vous maintenant que, quelles que soient ma prudence et les précautions prises, le jour viendra bientôt où je ne pourrai plus rien cacher, car l'évidence s'imposera... — Comprenezvous, Arnold, qu'il ne me restera ce jour-là qu'un seul asile, la mort... — et je suis bien jeune pour mourir...

Puis la malheureuse femme, penchant sa tête pâlie sur sa poitrine soulevée, fondit en larmes, éclata en sanglots.

M. de Trois-Monts était littéralement terrifié par cette nouvelle inattendue. — Sa pensée flottait confuse.

— Que faire ? — • répétait-il à la façon des gens qui cherchent une planche de salut et la cherchent en vain. — Que faire ? mon Dieu ! que faire?

Tout à coup, Marie releva la tête.

— Ecoutez... — dit-elle à travers ses larmes — nous avons été lâches tous les deux et tous les deux

cruels... — Nous avons souillé l'honneur d'un honnête homme qui vous aimait comme son propre fils et qui m'avait donné, à moi pauvre orpheline, une haute situation, une grande fortune, un bonheur absolu... — A partir de l'heure funeste où ma passion, ou ma folie plutôt, m'a jetée dans vos bras, j'ai dissimulé, j'ai menti, moi qui suis née avec l'horreur de la dissimulation et du mensonge!... J'ai attaché sur mon visage un masque d'hypocrisie, j'ai insulté Dieu comme j'insultais l'homme dont je porte le nom et, en même temps que je devenais adultère, je devenais sacrilège... oui, sacrilège!... — Est-il rien au monde de plus odieux et de plus infâme que de se servir, comme je l'ai fait, d'une église pour cacher mes amours ?... — A présent, c'est fini, je ne peux plus mentir, et d'ailleurs je ne le voudrais plus!... — Depuis longtemps déjà j'avais cru reconnaître les premiers symptômes de la maternité naissante... — Je m'efforçais de ne pas y croire... je repoussais de toutes mes forces cette effrayante pensée... — Aujourd'hui que le doute est impossible, j'envisage la réalité face à face... je suis perdue, je le sais et, connaissant mon crime, j'accepterais sans hésiter un châtiment que je mérite !... — Si le comte me tuait, ce serait justice...

— Ahl... — s'écria M. de Trois-Monts... —Je vous défendrais, vous le savez bien I...

— Contre lui? contre mon mari?... — répliqua

la jeune femme... —De quel droit?... — Âh ! je serais prête à mourir, Dieu m'en est témoin!... Mais je porte en mon sein un être innocent de ma faute... — Je suis mère par le cœur depuis que j'ai senti mon enfant tressaillir... Et je veux que mon enfant vive... Je veux que mon enfant soit sauvé...

La comtesse s'interrompit.

Pendant quelques secondes elle attacha sur M. de Trois-Monts un regard qui semblait pénétrer jusqu'au fond de son âme.

Puis, brusquement, sans transition, elle dit en lui jetant ses bras autour du cou :

— Tu m'aimes toujours, n'est-ce pas?...

— Toujours et plus encore!... — répliqua le jeune homme avec Tentraînement de la passion sincère, tandis que ses lèvres buvaient les larmes sur les joues de la comtesse. — De toute mon âme, de tout mon cœur, de toutes mes forces, et cent fois plus que ma vie ! — C'est à présent surtout que tu m'appartiens, Marie, à présent qu'il existe entre nous un lien nouveau et indissoluble... Un enfant, la chair de ma chair... Un enfant qui sera mon fils... — Marie, ma bien-aimée, je t'adore...

— Alors, ce que je te demanderai de faire, tu le ferais ?

— Est-ce que je pourrais te refuser quelque chose?...

— Je ne veux plus rentrer à l'hôtel de Vergis. . . En entendant cette phrase, à laquelle il était si loin

de s'attendre, Arnold frissonna de tout son corps.

— Que médites-tu donc ? — demanda-t-il.

— La force et le courage me manquent pour mentir désormais, jeté Fai dit... — reprit la comtesse. — D'ailleurs je ne puis mettre au monde Tenfantde l'adultère dans la maison de mon mari...

— J'ai peur de te comprendre...

— C'est que tu me comprends...

— Tu veux fuir ?

— Il le faut. — Nous partirons ensemble... Nous quitterons Paris... Nous quitterons la France et l'Europe, et nous irons si loin, en dérobant nos traces, que le comte, s'il nous cherche pour se venger, ne nous trouvera pas...

— Mais c'est impossible!... — s'écria M. de Trois-Monts.

— Pourquoi?

— Le comte nous trouverait partout , si bien cachés que nous croyons être, et ce serait pour toi la honte, la mort peut-être...

— Avant qu'il nous trouve et qu'il me tue, notre enfant sera né et je ne craindrai plus pour lui...

— As-tu confiance en moi, Marie ?

— Hélas î je te l'ai prouvé trop...

— Ecoute-moi donc, alors, et crois-moi...

La jeune femme fit un geste de résignation découragée.

— Parle... — dit-elle ensittte ; — j'écouterai et je tâcherai de croire...

— Ne songe point à fuir, chère bie^n aimée, — poursuivit Arnold. — La fuite serait une faute de plus... une faute impardonnable, puisqu'elle impliquerait un aveu et rendrait public ce qui doit à jamais rester caché, aussi bien dans l'intérêt de ton mari que dans ton intérêt personnel...

— Tu me défends de fuir ! — interrompit Marie. — Est-ce que je peux rester?...

— Oui. — Tu as été courageuse et forte jusqu'à ce jour, sans savoir que tu portais dans ton sein un gage de notre amour... Redeviens forte et courageuse pour l'enfant qui doit naître...

— Alors il faut mentir encore ? — murmura la jeune femme en se tordant les bras avec désespoir.

— Il le faut.

— Ce que tu me demandes est irréalisable...

— Pourquoi ?

— Parce que les jours succèdent aux jours... — On n'a rien vu jusqu'à présent, mais il suffira désor-

mais de jeter sur ma taille un regard attentif pour tout comprendre et pour tout deviner... — Le moment approche oii la dissimulation ne sera plus possible...

— C'est vrai ! ~ dit M. de Trois-Monts, d'une voix brisée en serrant convulsivement son front entre ses mains. — Que faire, mon Dieu ? que faire ?

— Je ne sais pas... — balbutia la comtesse affollée.

Arnold, brusquement, releva la tête.

— Ne peux-tu prétexter un voyage ? — demandat-il.

— Où trouver le prétexte?... D'ailleurs on ne me laisserait pas voyager seule...

— Si le comte s'absentait?...

— Pourquoi le ferait-il ?...

— Il s'éloigne souvent pour des explorations scientifiques...

— En ce moment il n'en projette aucune.

— On peut lui en donner l'idée...

— Comment ?...

— Je cherche un moyen et je le trouverai... — Pendant son absence rien ne t'empêchera de quitter l'hôtel à ton tour, et d'y revenir quand tu n'auras plus rien à craindre...

— Si cela se pouvait I... — balbutia Marie.

— Cela se pourra, j'en réponds... —Sois prudente... — Fais en sorte que personne au monde ne surprenne notre secret... je te le demande au nom

de notre amour... au nom de notre enfant... je te le demande à genoux et, quand approchera l'heure de la déhvrance, je serai là, près de toi, je ne te quitterai pas... Puis, une fois délivrée, tu rentreras seule à l'hôtel de Vergis, et je prendrai soin du cher petit être en qui nous revivrons tous deux. — Feras-tu cela, Marie?...

— Je le ferai, puisque tu le veux...

— Et ce sera notre bonheur à venir... — reprit Arnold; — ce sera le calme pour toi...

Madame de Vergis secoua la tête et répétant ;

— Le calme... — Pourrais-je le retrouver jamais?...

— Oui, si tu m'obéis en aveugle, ou plutôt en femme aimante et confiante... Nos entrevues auront lieu moins souvent... Nous veillerons sur nos regards de crainte qu'ils ne nous trahissent, et nous serons heureux encore...

La comtesse ne répondait pas et pleurait...

Arnold écarta les deux petites mains dont elle se servait pour voiler son visage, attira sa tête sur son épaule et l'embrassa longuement comme au moment de son arrivée.

La femme est toujours femme, môme dans la douleur...

Sous cette étreinte pleine de passion Marie, pour un instant oublia chagrins et terreurs , et noya ses yeux humides dans les yeux brûlants d'Arnold»

SON ALTKSSE L'AMOUR 319

Puis leurs lèvres s'unirent comme s étaient unis leurs regards...

Il était près de trois heures du matin lorsque la comtesse renoua sa longue chevelure et répara le le désordre de sa toilette pour retourner à l'hôtel de Ver gis.

M. de Trois-Monts la reconduisit jusqu'au boulevard des Invalides.

Là il s'arrêta afin de la laisser arriver seule à la porte du jardin de l'hôtel ; — il ne la perdait pas de vue, toutefois, et il ne s'éloigna que lorsque la jeune femme fut rentrée.

Jacques Sureau, nous le savons, était revenu se mettre aux aguets dans la rueBellechasse, mais en se disant que, tandis qu'il poursuivait d'abord et qu'il reconduisait ensuite Lucile Gonthier, la comtesse avait fort bien pu regagner l'avenue de Villars.

Il eut la preuve qu'il ne se trompait pas lorsqu'après une longue et inutile faction il vit les clartés grises de l'aube naissance remplacer les ténèbres.

— Allons — pensa l'ex-écuyer en regagnant à son tour l'hôtel, où il se proposait de rentrer par escalade comme il en était sorti — c'est partie remise, mais non perdue... Je veux savoir, et je saurai...

Le hasard qui venait de faire échouer les projets de Jacques Sureau, fort heureusement pour la comtesse et pour Arnold, s'est chargé de présenter à

nos lecteurs un personnage dont ils ont entendu parler déjà, mais qu'ils ne connaissaient pas encore, — Lucile Gonthier.

Lucile Gonthier, fille d'Amélie Gonthier, la comédienne morte depuis plusieurs années.

Lucile Gonthier, douze fois millionnaire sans le savoir, et que deux hommes cherchaient secrètement, à l'insu l'un de l'autre : Sta-Pi, pour le compte du petit prince Hector de Gastel-Vivant ; — Bijou, pour le compte de l'étude Malpertuis et compagnie.

La blonde enfant habitait la rue Julien-Lacroix, à Belleville.

Elle n'avait point menti en disant à Jacques Sureau qu'elle venait de veiller, rue Bellechasse, au chevet d'une de ses amies malade.

Cette amie était la jeune fille que le prince Totor avait vue parler à Lucile au théâtre de la Porte- Saint-Martin, et recevoir de ses mains la photographie perdue quelques minutes plus tard et sur laquelle Stanislas Picolet comptait pour découvrir l'adresse de l'inconnue.

Lucile descendit de voiture à la porte de la maison qu elle habitait, paya son fiacre, sonna, franchit le seuil et, passant devant la loge de la concierge, jeta, pour se faire reconnaître, ce nom dont nous donnerons l'explication tout à l'heure :

— La Fauvette I...

Puis elle gravit d'un pied leste les cinq étages

qui la séparaient de son petit logement composé de deux pièces meublées de la façon la plus simple, mais entretenues avec les recherches d'une propreté toute flamande.

La jeune fille alluma une lampe préparée depuis la veille, quitta sa toilette de ville pour un peignoir de flanelle grise, s'assit dans un fauteuil de paille en face d'un guéridon chargé d'ustensiles de couture et prit une visite de satin qu'elle garnissait de jais.

Lucile était employée par un grand magasin de confections pour dames.

Elle faisait preuve d'une réelle habileté, possédait un goût très sûr, et la maîtresse confectionneuse s'adressait à elle de préférence pour les objets réclamant des soins particuliers.

Ceci lui permettait de gagner quatre francs cinquante centimes, et même quelquefois cinq francs par jour. •

La blonde enfant se trouvait absolument heureuse de cette existence modeste, et ne se refusait point de temps en temps une promenade à la campagne ou une soirée au théâtre, toujours accompagnée d'une voisine d'âge respectable, veuve, possédant quelques petites rentes et chez laquelle elle prenait ses repas.

Ceci constituait pour elle une notable économie en l'empêchant de perdre du temps à préparer sa nourriture, et la veuve, de son côté, y trouvait un petit profit.

Lucile, à force d'ordre, venait à bout de mettre de côté chaque mois une quarantaine de francs qu'elle gardait soigneusement pour faire face aux éventualités si effrayantes du chômage et de la maladie, et pour offrir assez souvent de petites douceu7's à son unique parente, une vieille tante aveugle placée à la Salpêtrière.

La jeune fille atteignait ga dix-huitième année.

Hector Bégourde, prince de Castel- Vivant, n'avait rien exagéré en faisant d'elle à Sta-Pi un portrait enthousiaste, conforme de tout point d'ailleurs à la photographie perdue.

Lucile était jolie au delà du possible, et — chose singulière — ne s'enorgueillissait point de sa beauté.

L'âme et le cœur de cette enfant, fille d'une comédienne cascadeuse et d'un père de hasard, étaient idéalement fiers, incomparablement hoi^nêtes.

A son âge, et vivant dans un milieu populaire, Lucile ne pouvait ignorer certaines choses, mais rien n'égalait sa chasteté native.

Gomme l'hermine symbolique des ducs de Bretagne, elle aurait pu prendre pour devise : Plutôt la mort qu'une souillure!

Chose bizarre et que nous n'essaierons pas d'expliquer : de deux êtres unis par le hasard, par le caprice, par ce que l'amour a de moins idéal, Dieu avait fait naître un ange ! . ..

Joyeuse dans la médiocrité de sa situation et

ne rêvant point d'en sortir, la fille d'Amélie Gonthier possédait une voix charmante et une mémoire musicale prodigieuse.

Il lui suffisait d'assister à la représentation d'une opérette pour en retenir presque tous les airs.

Possédant un si riche répertoire et gaie comme un oiseau, elle chantait toute la journée*

La veuve chez laquelle Lucile prenait ses repas, madame Yerdier, dont le logement touchait au sien, l'avait en conséquence surnommée la Fau~ vette.

C'est par ce joli sobriquet, qui d'ailleurs lui seyait de façon merveilleuse, qu'on la désignait généralement dans le quartier...

Le jour était levé depuis longtemps déjà et la lampe éteinte.

Lucile posait ses passementeries sans lever les yeux.

Son travail allait être fini.

On frappa doucement à la porte.

— Entrez. . . — fit-elle.

La porte s'ouvrit ; une femme de cinquante-cinq à soixante ans, en peignoir d'indienne et en bonnet de linge, entra dans la chambre.

La blonde enfant leva la tête et dit en souriant ;

— Tiens, c'est vous, maman Verdier... Bonjour...

— Bonjour, mignonne... — répliqua la nouvelle

venue. — Vous êtes donc rentrée cette nuit?... — Je vous croyais encore rue Bellechasse...

— Pourquoi ça, maman Verdier?...

— Parce qu'il est près de huit heures et que je n'ai pas entendu le moindre roucoulement, ce qui n'est guère dans vos habitudes d'oiseau chanteur...

— C'est vrai... — répondit Lucile avec un nouveau sourire. — Je suis arrivée ici bien tard... — J'ai passé le reste de la nuit à finir un ouvrage pressé, et je travaillais avec une attention si grande que la Fauvette oubliais ses fredons...

— Comme ça, vous avez passé la nuit à garder une malade d'abord et à travailler ensuite?...

— Dame, oui !...

— En voilà un métier à faire pâlir ces jolies joueslà, à mettre du noir sous ces beaux yeux et à vous détraquer la santé, qui est ce qu'on a de plus précieux!... — s'écria madame Verdier — et tout ça pour quatre francs cinquante!... — C'est-il, Dieu possible, de se détériorer le tempérament pour si peu de monnaie!

— Vous avez raison, ma bonne voisine, mais vous n'ignorez pas qu'il m'arrive très rarement de veiller ainsi...

— Il faudrait que ça ne vous arrive jamais !

— Le travail était pressé...

— Pressé ! pressé ! Bah ! laissez donc ! la patronne aurait attendu.

— J'avais promis, et je n'ai qu'une parole, vous savez... — Voilà qui est fait... — Je vais m'habiller et partir... — Le café est-il prêt?

— Assurément... — Vous savez bien, mignonne, que je suis, comme vous, toujours exacte... jamais en retard...

— Eh bien, déjeunons et ensuite, avant d'aller voir ma tante à la Salpêtrière, j'irai au magasin reporter cette visite et m'en faire donner une autre...

— Vous feriez bien mieux, ma pauvre Fauvette, d'épouser un bon et brave garçon qui aurait un peu de bien et qui vous empêcherait de vous tuer le corps et l'âme au travail.

— Où est-il, ce bon et brave garçon muni d'une agréable aisance? — demanda Lucile en riant.

— Ça peut se trouver.

— Vous connaissez mes idées en fait de mariage, maman Verdier... — Je me moque de l'argent... — Ou je ne me marierai pas, ce qui, soit dit entre nous, me paraît une destinée fort acceptable, ou je me marierai par amour. — L'homme dont je deviendrai la femme aura fait faire tic-tac à mon cœur, sinon nonl... Je reste garçon!...

— Ça se voit dans les romans et dans les comédies... ces choses-là...

— Ça se voit aussi dans la vie réelle.

— Vous resteriez célibataire?...

— Parfaitement bien.

— Jeune et jolie comme vous l'êtes, ce serait un meurtre...

— Jeunesse passe vite, et beauté plus vite encore...

— Oui, la vieillesse arrive... on n'a rien mis de côté... il ne reste que les yeux pour pleurer, et on répète, mais trop tard, le refrain de Déranger :

Combien je regrette Mon bras si dodu.

Ma jambe bien faite, El le temps perdu!...

Page 1