CECI EST MON TESTAMENT
Le prince la ramassa et, la gardant à la main, revint s'asseoir à côté de son bureau, après avoir replacé la chemise dans le tiroir qu'il laissa ouvert.
— Parole d'honneur, — se dit-il en jetant les yeux sur l'enveloppe, ~ c'est monumental comme je suis devenu rangé, sérieux et pratique!... Quel relief, mes petits enfants! — Du diable si, quand je m'appelais Hector Bégourde tout court, j'aurais classé mes papiers, mes lettres, mes factures, et songé surtout à écrire mes dispositions dernières...
Après un silence, Hector ajouta :
— Il est vrai qu'à cette époque, la dèche étant mon état normal, je n'aurais eu que dés dettes à partager entre mes amis... — ils l'auraient même trouvée mauvaise!... — Aujourd'hui que je suis prince, et que j'ai de l'argeut à n'en savoir que faire, j'ai de l'ordre comme un boutiquier et je rédige des testaments... — Ça m'amuse !... — Depuis quatre ans, c'est le sixième... — Cora, Garo, Léonide, Blanche et Nanine, ont été l'une après
l'autre mes légataires universelles... — Que de papier timbré perdu!... — Aujourd'hui c'est le tour de Geneviève... — Demain, peut-être, viendra celui de la blonde enfant dont Sta-Pi cherche la piste et qui répond au doux nom de Lucile... — Ce sera mon septième testament... le dernier sans doute, car il me semble que j'aimerai celle-là autrement et plus que les autres... — Enfin, nous verrons bien !... que Sta-Pi la trouve d'abord 1...
Hector en était là de son monologue.
Un coup de timbre retentissant dans la cour de de l'hôtel annonça l'arrivée d'un visiteur.
Le prince quitta son fauteuil, remit l'enveloppe dans le tiroir qu'il repoussa; puis, sans prendre le temps d'en enlever les clefs, se retourna pour répondre à son valet de chambre qui franchissait le seuil et, présentant une carte sur un plateau d'argent, demandai! :
— Monsieur le prince reçoit-il?
L'ex-Bégourde jeta les yeux sur cette carte.
— Le baron de Fossaro! — s'écria-t-il — oui, pardieu, je reçois I... — faites entrer...
— Me voici... me voici, cher prince... — dit César en se montrant. — Certain d'avance de votre bon accueil j'ai suivi le valet de chambre...
— Baron de mon cœur, vous êtes un angel... — Vous déjeunerez avec moi, hein?
— J'y compte bien... — je suis venu tout exprès pour cela, et j'ai un appétit d'enfer...
— Honoré, deux couverts, et qu'on serve dans un quart d'heure. — Dites au sommelier de monter le Château- d'Yquem 1858 que M. le baron préfère...
Le valet se retira.
— Cher prince, j'arrive du boulevard Malesherbes... — reprit César.
— De chez Geneviève ?
— Mon Dieu, oui... — je quitte à l'instant la chère mignonne... je l'ai laissée dans les larmes...
— Dans les larmes ! — s'écria Hector ; — et à quel propos?
— A propos d'une semonce vigoureuse que je me suis permis de lui adresser à votre sujet... — Témoin de la scène de cette nuit, j'ai fait comprendre à l'aimable enfant que ses querelles incessantes ne pouvaient que vous énerver outre mesure, et qu'elle finirait par se rendre insupportable...
— Bravo, baron!... — Vous n'avez jamais rien affirmié de si vrai!... — Geneviève a dû bondir et s'emporter...
— C'est ce qui vous trompe... — Le fond, chez elle, est excellent... — Elle m'a répondu avec beaucoup de douceur et d'humilité qu'elle reconnaissait ses torts, mais qu'il y avait lieu de plaider les circonstances atténuantes, le violent amour qu'elle ressent pour vous étant l'unique cause de sa jalousie...
Hector fit la roue.
— Gomment I — s'écria-t-il avec une satisfaction manifeste — il m'aime tant que ça, ce pauvre bébé?...
— Ce pauvre bébé vous adore, littéralement...
— Et sa passion le rend bien malheureux...
— Ah bahl et pourquoi donc ça?...
— Il lui semble que vous vous refroidissez...
— Il croit remarquer en vous des moments d'indifférence et des velléités d'inconstance...
— Eh t sapristi, cher baron — répliqua le prince en riant — je ne suis point marié, que je sache, non plus que chevalier de Malte, et je n'ai pas fait voeu d'être chaste et fidèle...
— Vous voyez que Geneviève a grandement le droit d'être un peu jalouse... — fît Gésar en riant aussi.
— Je ne dis pas cela.
— Mais vous n'oseriez jurer le contraire?... — Profitez de la vie et de votre jeunesse, cher prince, vous avez cent fois raison... — Folâtrez, papillonnez, cascadez, je vous approuve fort... — Seulement, ménagez un peu Geneviève... — G'est une belle et brave fille... — Elle est folle de vous, et je mettrais ma main à couper que pour un million elle ne vous tromperait pas...
— Pour un million? — s'écria Hector radieux.
— Vous croyez?...
— J'en suis sûr...
— Mais c'est très beau, cela, baron!...
— C'est-à-dire que c'est admirable!... — Savezvous ce que faisait Geneviève, ce matin, quand je suis entré dans son boudoir?...
— Je ne m'en doute pas.. .
— Devinez...
— Elle regardait peut-être les diamants qui lui viennent de moi... — Est-ce ça?
— Non... -— Elle tenait dans ses blanches mains votre photographie... — Elle la couvrait de baisers de feu et elle pleurait en la regardant...
— De vraies larmes?
— Grosses comme des perles...
— Pauvre bébé!... je lui en achèterai un collier... de perles, pas de larmes...
— Vous lui devez bien ça! — Ses soupirs et ses pleurs m'ont fourni naturellement une entrée en matière... et vous connaissez la conclusion deTentretien... — Geneviève, désormais, n'aura pour vous que des sourires, même quand son cœur, qui est tout à vous, souffrira de votre inconstance...
— Savez-vous bien, baron, que vous m'attendrissez!...
— Le contraire m'étonnerait... — J'ai été attendri moi-même, quoique assez peu sentimental de mon naturel, et j'ai senti mes paupières devenir humides...
— Voyez, baron, les miennes se mouillent... — Je suis content de savoir ce que vous venez de me
dire et, entre nous, ça arrive bigrement à propos.
— Pourquoi donc ?
— Parce que, tout en reconnaissant que Geneviève est une maîtresse d'un galbe épatant, je la trouvais si insupportable qu'une rupture était imminente...
— ^Bah! vous auriez rompu?...
— En gentilhomme, oui baron, je vous prie de le croire... — La lettre de rupture aurait contenu un chèque d'un chiffre sérieux...
M. de Fossaro prit une physionomie mélancolique et répondit :
— Je sais à merveille que vous auriez grandement fait les choses, mais le chèque en question, si gros qu'en fût le chiffre, n'aurait point consolé la pauvre fille... — Elle ne calcule rien... — Son désintéressement est sans bornes... — C'est vous qu'elle aime et non votre fortune...
— Elle dépense cependant pas mal... — interrompit Hector en souriant.
— Parce que, vous sachant très riche, elle veut vous faire honneur... — poursuivit César... — Mais cette prodigalité ne la rend point heureuse... — Elle me disait encore tout à l'heure qu'elle souhaiterait vous voir sans le sou.
— Grand merci I — répliqua le petit prince; — j'ai connu la débine et je vous garantis que ce n'est pas drôle!
— Cela donnerait à Geneviève le moyen de vous
prouver sa tendresse... Elle est capable pour vous de tous les dévouements.
Hector fit la roue derechef.
— Ah I ça, mais c'est donc une passion, positivement? — demanda-t-il.
— Une passion vraie, mon ami... — l'amour de Marion Delorme pour Didier... — Si vous quittiez Geneviève, elle en deviendrait folle... si vous mouriez, elle ne vous survivrait pas...
— Ta-ra-ta-ta... — s'écria l'ex-Bégourde — C'est du roman, tout ça... Si je mourais à l'heure qu'il est, je vous affirme que Geneviève ne songerait pas le moins du monde à me suivre dans le tombeau...
— Pourquoi supposez-vous cela !
— ^^Ceci, baron, c'est mon secret... — Seulement, croyez le bien, je connais les femmes, les ayant pratiquées pas mal!.... — Si corsé que soit le béguin dont ce pauvre bébé m'honore, son gros chagrin ne serait point mortel... — Elle porterait mon deuil ; elle aurait des suffocations, des averses de larmes et des crises de nerfs, mais ne songerait pointa mourir... On se console vite à vingt-cinq ans, mon très bon, quand on se réveille, un matin, énormément millionnaire...
Fossaro pensa :
— Je ne me trompais pas... — il a fait un testament en faveur de Geneviève... — Si je pouvais le
ire!...
En même temps son regard se fixait sur le meuble d'ébène placée entre les deux fenêtres.
Le trousseau de clefs, oublié par Hector, pendait à la serrure du tiroir supérieur,
— Impossible de prendre Femprente en ce moment... — se dit César.
Le valet de chambre vint annoncer que le déjeuner était servi.
— A table, baron!... — fit Hector.
M. de Fossaro jeta un dernier coup d'oeil au meuble, et suivit le prince qui ne songea même pas à retirer les clefs.
Les deux hommes s'attablèrent en face d'un déjeuner de gourmets.
Ils avaient aussi faim l'un que l'autre, aussi la conversation se borna d'abord à quelques phrases décousues.
Quand la première fougue de l'appétit fut satisfaite, Hector demanda :
— Viendrez-vous au tir avec moi en sortant de table, baron?
— Impossible.
— Pourquoi?
— J'ai une visite à faire au comte de Vergis, qu'on ne trouve chez lui que vers deux heures...
— Tiens! vous connaissez le comte?...
— Beaucoup...
— Le voyez-vous souvent?...
— Non... — Le sérieux de ses allures et la gravité
de son esprit m'attirent médiocrement, mais je suis assidu chez la comtesse, qui est charmante et très entourée...
— Ah! oui, — fit vivement Hector, — jolie... piquante. . . adorable, la petite comtesse I . . . Ses yeux, un rêve!... Son corsage, un poème!... — Et du galbe!... et du chic! épatante, parole d'honneur!...
— Bref, madame de Vergis vous plaît?...
— Enormément, mais je ne me hasarderais pas à le lui dire...
— La croyez-vous donc inabordable?...
— Tout le monde en est convaincu...
— Partagez-vous l'opinion générale?...
— Mon Dieu ! pas tout à fait... — Il y a du pour et du contre... — La comtesse a vingt-trois ans, son mari est du mauvais côté de la soixantaine ; elle passe sa vie dans un milieu mondain et même un peu léger. . . — J'ai cru remarquer, en outre, qu'elle avait des regards fort doux pour le vicomte deChazay... — Ça ne prouve rien, je le sais, mais cependant...
Hector s'interrompit.
— Cependant? — répéta César.
— Ça laisse un peu rêveur... — acheva le prince — Etes-vous de mon avis?
— Tout à fait... — répondit le baron enchanté du renseignement qu'il venait d'obtenir. Si vague que fût ce renseignement, Malpertuis ne manquerait pas d'en faire son profit.
Peut-être y avait-il là un point de départ. On apporta le café et les cigares, et la conversation continua, mais en changeant de sujet.
— Cher prince, — dit César après avoir savouré une eau-de-vie de 1789, — me permettez-vous de vous demander un petit service ?...
— Certes! — - De quoi s'agit-il?...
— Je viens de me rappeler que j'avais à écrire une lettre pressante. — Voulez-vous mettre à ma disposition une feuille de papier et une plume?...
— Vous êtes ici chez vous, baron... — Pendant que je m'habillerai passez dans mon cabinet... — Vous trouverez sur le bureau tout ce qu'il vous faudra...
— Grand merci... — Je vais profiter de votre obligeance...
Et César, enchanté du succès de sa ruse, gagna le cabinet de travail dont il eut soin de refermer la porte derrière lui.
Tout d'abord il prit une feuille de papier à lettre, la plia et la glissa dans une enveloppe qu'il ferma à la gomme.
Il ne lui restait qu'à tracer sur cette enveloppe une adresse de fantaisie.
Ceci fait le baron se dirigea vivement vers le meuble d'ébène.
— C'est dans ce tiroir — murmura-t-il — que j*ai vu le prince Hector placer ce que je cherche...
Et il l'ouvrit.
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Le premier objet qui frappa sa vue fut l'enveloppe portant cette suscription :