PRÉFACE. XI
aussi bien par Vorlhixjrnphe que par l'allure générale du style et le sentiment des idées courantes. — J'ai rêvé de grouper en un même point l'art de concevoir, de traduire et d'imprimer une pensée à diverses dates et dans certains milieux de notre histoire littéraire et morale: J'ai également apparié tous mes soins à l'illustration de chaque début de chapitre, espérant donner la sensation visuelle des frontispices de jadis, et faire à la fois l'éducation artistique, philologique et physiologique des quelques lecteurs qui aimeront ii s'égarer dans ce panorama descriptif de nos mœurs nationales.
Le plan, on le voit, était largement conçu et bien fait pour amorcer le chef-d'œuvre. Il avait le grand mérite de se produire en dehors du poncif et du banal, sous une forme entièrement personnelle et des plus caractéristiques. En ai-Je réalisé l'exécution de manière à me satisfaire plus tard, lorsque, les fourneaux éteints, Jepourrai goûter à cet aulo-ragoùl qui ne peut s'apprécier qu'A froid 7 — -^''J^ prodigué suffisamment les épices et les condiments, les herbages et les aromates? Je ne sais. — // se trouvera sans doute bientôt quelque gourmet assez sincère pour me renseigner, en toute liberté d'expression, sur cette oUa podrida qui a mitonné si longtemps, tour à tour sous le feu clair des ardeurs du lettré, ainsi que sous les flammes languissantes des désillusions, des désespérances et des lassitudes.
En attendant: Adieu, mon livre; Je t'abandonne à ce Public avec lequel Je viens de te mettre aux prises si loyalement; tire-toi de la presse, de la foule, de l'opinion, le mieux que tu pourras; tu m'as aidé à vivre intellectuellement, alors que Je te donnais le Jour dans la solitude, enfermé en moi-même pour mieux te mettre hors de moi; tu m'as procuré plus d'heures délicieuses que les échos de ta publicité ne pourraient Jamais m'en donner; avec toi J'ai vécu loin des ridicules, des pauvretés, des extravagances de ce monde oii tu vas entrer. Fais-y ton chemin lentement ; puisses-tu être assez heureux pour te réjouir de l'approbation de tes lectrices. — Va donc glorieusement dans ta robe fleurie du boudoir au salon, de l'alcôve à la bibliothèque, et surtout ne t'avise point d'être modeste.. . La place ici-bas est à ceux c/ui s' affichent. — Adieu encore et merci... Je te veux oublier.
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Advocals baraguineux, grimauds espanlés, vou?; plus que tout, cointes et frisques lectrices dont le ioli bec affylé est ià non moins affriandé que la rose oreille, vous quy sçavez ouïr et garber les ioyeulx proupos, retenez in globo, sans lantiponner davantaige, que la docte histoyre que ie m'en vay vous iabotter cy-aprèz n'est point espécialement inventée pour vous faire esclaffer des mandibules et rire à gueule bée, comme la fente dun royal pourpoinct.
le vous iure mon grand Hurluberlu — (ains clamoyt maistre François, le ioyeulx abstracteur de quintessence), — qu'aulcunement ne prestends vous amieller l'esprit sur l'horrificque, miraclificque et veridicque adventure quevécy. Longues et grosses jîroumesses ne sont souventes fois que piperies quy dévallent au vent; œuf meshuy vaut mieux, ce dict-on, que poulet demain, et point n'imiteray icy ces donneurs de gabatine quy usent froustaloirement de la raspe doulce et d'expressions à mi-sucre pour lanterner les paouvres gobeurs et les escoule s'if pleut iusques à la venue des coquesigrues.
Foing de ces ioncheries et momeries entre nous. Ventre de petit poisson ! le ne veux que iudicieusement grabeler et dévider jusqu'au bout de son peloton, loin de la truandaille et des musardies, le ûl diabolycque de ce récit. A petite fontaine boyt-on à son ayse et à petit conte s'esiouil-on à loisir. Adoncques, très chers compaings, petites roynes sadinettes
LE iMIROTER DE SORCELLERIE. 5
Altesses et Siresses qui me baillez audience en voslre chaire auprezdufeu, prcslez-moy souëfveaUention. Si ie ne vous chatouille délicatement la rate prouvocatrice des ris, point aullrement ne vous taquineray la lacrymale glande. Il fault que bavardaige d'auteur ayt son cours comme rivière de Loyre ou caquetaige de femme, c'est le pourquoy (sans plus nous admuser aux baguenauldes de l'huys) ie vous soubhaile et coniure de vous tenir esveillez tout le long de ceste histoyre ainsy que pottée de souris ou chat qu'on chastre, car il me chault grandement de vous vcoir enlyessés au poinct de rire, non pas seulement du bout des dents comme une vieille idole, mais avecques tant moult esclat que si ie vous desbagoulois mille sornettes dignes de faire pasmer d'ayse tous les fols, les mignons goguelus et festus de la Chrestienté.
Ça, ne battelons plus et venons à iubé. le tire resvérences, et sans plus esperonner votre curiousité, ie m'en vay hyslorier tout aussilosl comme la mère Grand faisant récits à ses petits enfans :
Le docteur lehan Manigarole, lequel vescut sa vie entière en estât de bachelaige, avoit esté dans son primetemps ung ioyeux escholier, ballant etdrillant là où souffloit le plaisir et ne hochant point du nez sur les bonnes et douces chouses. Nul ne sçavoit mieulx que luy savantement mettre u quia flacons, bassins, hanaps ou pintes, aussy bien que filles, femmes et archers du guet.
Touiours le veoyoil-onlevrelter la gueuse, courir la prétentaine, grenouiller ez cabarets, se gargariser sans cesse la çargamelle et se butter de nuict aux murailles comme chauves-souriz aux lanternes. Forcluz sa braguerie et son incontinance, pleing de bravelé et fin merle , sans hargne ni laidures d'esprit, se sentant idoine de s'entregenter pour ung bon drille et de hustiner ung rabat-ioie à tout proupos, car iamais teigneux n'ayma le peigne et qui dyable achette, dyable vend, dict ung proverbe gallicque.
Au demourant, ce n'estoit pas, on le conçoipt, ung dameret, ungmariolet, ung amoureux nubileux, ung de ces gars qui se gorgiasent sottement et qu'on nomme « mirouërs à gouines » ; c'estoit ung masle rasblé , plein de force et de ioyosité , exempt de mignotise, sçaichant moins iouer du cueur que de la navette, ne se mouchant point sur la manche, et gaignant chasque fois au ioli ieu de dame touchée, dame iouée. Aussy, tousjours chantoyt-il l'anticque chanson des anciens escholiers libertins de parisienne Université :
Je mène bonne vie, Semper quam possuni, Le tavernier m'appelle; ie dys : Ecce assuni. A desfendre mon bien semper parafas suni.
Femmes, dez et taverne trop Uhenler colo; louer après man'jier cum dociis volo.
Et bien sai que le dé non sunt sine dolo.
MorL-clon bleu ! il ne paroissoyl guesre esludier la phylosophie, la théologie ou la psychogonie et il se gaussoytdudroicL comme ung rai d'un pomme. Il falloyt aus.si le veoir chauler Urchiulcre aux béiaunises du senlimenl el l'aire barbe de paille à Dieu, lorsqu'il alloil le dimanche se panader à YOrèmus. En oullre, sans qu'il criast ville gaignée hors de proupos, ilresloylen grande respulalion de Cornificelur elles niarys de la bonne cylé d'Aurélia ( Aurelianenses) en cognoissoienl quelque chouse, car point ne perdoyt son temps pour mettre cornards en gerbe et oncques ne manquoyt l'occasion de leur bayller la ca})e du cocuaige, répettant le dicton de la gent ribaulde : « Alors que le cliien pisse le loup s'enfuit » , et déduisant de cela <ju'il falloit touiours sans vergoingne attaquer femmes et melons pour en cognoistre au goust la saveur et le fondant.
lehan Manigarole cuydoit doncques, comme un saige, que le meilleur enseignement pour supporter sans trop paslir les humaynes grevances esloyl : JJene vivere el hvliiri; — aussy, se sentant le soleil et le vent au dos, il demeuroyst esveillé el advenant comme un esmérillon , fugace comme papillon , espiesgle comme pie, ayant accouslumance de frelinfretailler dans les bons coins et de se gualanlir les nerfs sans vouloir se doloser el entretenir ses auguslies en sa fressure pour les meschiefs de l'humanité; sa devise esloyt : « Bouche en cueur aux saiges el
cueur en bouche aux fols x . Disciple de Sylenus et d'Anacréon, il philosophoyt comme Pantagruel, plutost en vin qu'en vain, beuvant voulonliers pour la soif présente, la soif passée et la soif advenir et ne cryant iamais Basta! comme freluquets d'Italie.
De mesme qu'aprez les raisins courent les estourneaux , nostre lehan devalloyt touiours vers la grant pinte au cabaret de l'Abreuvoir ou parmy les tavernes de la ville : dès Potron lacquet ses lèvres appettoient le divin ius d'octobre et ses yeulx estoyent tournés à la friandise. Il ambuloyt à travers les compites de l'urbe ainsy qu'ung pou affamé sur teste de savantasse ; sans cesse en pourchas de quelque estudiant amy des franches lippées, de quelque mignon capuleur et gouliard encore à ieun, ou qui mieulxest d'ung bon moine ventru, moufflard, cagnard et braguard, tous gens de couslume altérez si'cut (erra sine aqua, en compaignie desquels il se rendoyl vers l'hoslellerie la jilus jjrouche et la mieulx achailandée, car iouxte son bon cueur ouvert comme sa bourse, il logeoit d'ordinaire dix aulnes de boyaux vuides pour festoyer ses bons amy s.
A la vesprée, il gambilloyt follement dans les sentes de la ville où Vénus estendoyt ses fiefs, œilladant aux cloistrières, folieuses, galloises et autres damoiselles de iubilation , baillant l'accolade aux lévriers d'amour qui monstroient sur le seuil des huy s leurs ceintures tyssues d'or et de soie, se resgaudis-
sant l'esprit de mille sornelles et hustvnant sur sa roule les gouliafres, casse museaux et iVanc-gonliersquipeuploient les carrefours. — « Ah ! se disoyt le paillard, comment se garder de preimlre et d'estre preint par le milieu ! Poissons et femmes sont meilleurs soubs le ventre. Aussy, amys,aymonslesputescréatui'es, les iannetons et les linottes coiffées!... » Car, en amour, Manigarole estoyt délicat comme ung esplucheur de chardon et son âme se trouvoil fournie de sentiment comme ung oignon lest de creste.
Jamais il n'estoyt deschassé de plaisir, il se guémentoyt auprez de toutes les esquoceresses, les muguet tant au passaige, depuis Margot laMairjretle'iu&qu'à Isahiau I;i Clopine ou Agnès l'Enraiffiée. Il falloil le veoir surtout guittariser auprez des courratières, qu'il traitoyt comme femmes de gros grain, haultement atournées; se gorgiasant comme ung Roy, sans [)our cela vuider ses poches sous forme de paraguanle ou de guerdon. Puis, à la nuictée, lorsqu'il quittoyt cette truandaille, il revenoyt à son giste dans les ruelles pleines de noirté, désertes et silencieulses, courant à son trou comme ung rat empoisonné et faisant falotement fanfare de sa voix en clamant quelque chanson dans ce gousl :
Quand les petites villolieres Treuvent quelqu'hnrdy amnnt Quy veuillent mettre un dyamnul
Devant leurs yeulx ryans et vers, Crac! elles tombent à l'envers.
Ou bien, si le bon pèlerin avoyl eslé par trop pippé au ieu du Beversis par ces débonnaires dames, il souspiroyl alors en sourdine ce refrain d'un poêle hesberge de tous vices qui eusl nom : Villon.
Vray, ce sont femmes difîamées Si elles n'ayment que pour ai-ffenl.
On ne les ayme que pour l'heure; Rondement ayment toute gent Et rient, lorsque bourse pleure.
C'est ainsj, en songeant qu'il n'est trésor que de vivre à son ayse, en iocquelanl et grabelanl avec des raffmeurs de sans-soucy, des maislres clercs en gay sçavoir et des grands abatteurs de raison sotte ; c'est enfin en s'emplissant la cornue pancréatique, en se décrottant les mandibules et margauldanl des bourbeleuses, que vivoyl le ieune Manigarole, traistre à Dieu et aux commandements de nostre saincte calholicque Esglise.
Si tel fusl ce ioyeux compère en sa prime leunesse amoreuse, combien devoyt-il apertement changier après avoir vescu ainsy quinze ou vingt années queussi-queumy avec quelques archis-fous de nature, mieulx munis en espiègleries et bons tours qu'en escus et ducats. Alors qu'il approuchoil du neuvième lustre de son aige, on veil lehan soubdain
LE MIROUER DE SORCELLERIE. ii
s'assaigir el loml)cr de fièvre lil)erline en sombre mélancholie.
Comment cefaicl advinl-il? Bien rusé seroyl (jui le pourroil dire; on ne sçavoil trop s'esbaudir d'une telle mutation cérébrale el ung chascun s'eslonnoyt de veoir le bon compaing qui eust ioué la veille sa dernière livre parisis sur le nombril de son aïeul en si noire cogylation. Plus ne boucbonnoyt les fdles, plus ne desbagouloyt de ioyeux proupos, plus surtout ne bacchanalisoyl comme devant ainsy que chats sur faislières, et, s'il vidoyl de rencontre ung broc, ce n'estoyl plus à la leichée, d'ung seul traicl, en se délayant les badigoinces, mais avec hesbétude; de mcsme le philosophe anticque beuvoit la cigûe.
La chronicque demeure bouche close sur les causes qui apportèrent tant de noirlé en cette âme changeresse, mais si bien l'hystoire fasse-t-elle la relenue-miiaurée. nous sçaurons faire venir à raison la belle dame nue qui faict son naturel séiour en ung puits et la pourchaisserons guallammenl dans cette idée. Ce n'estoyt point que Manigarole se fust mis sous le chief des billevesées. Il ne songeoit point aux lyesses de l'amour extra-coniugal ; il demeuroil assez saige pour ne point arder cognoistre ces plaisirs licites et n'estant chaussé de mariaige. oncques ne vouloyt en faire expérimentation, cuydant que l'estoile fixe guaste le firmament. De mesme n'estoytil pas davantaige féru de passion pour aulcune fille,
femme ou veufve, bien au contraire, il ne s'esloyt que trop frippé la mouelle à les fourraiger en son printemps; mais vieil chien n'aboie pas sans cause, et si le ribauld lehan se sentoit effacé du livre de ioie, s'il se monstroit blesmy, l'œil estainct, l'esprit gris comme ciel automnal, il y avoyt une origine dissimulée, à l'exemple de ces sourcelles qui pluvinent doulcement l'eaue et n'en fournissent pas moins larges fleuves limonneux. Doncques ne cachons mie que le paillard docteur avoyt tant clamé sur toutes les gammes Pater nosfer à mcsser Priapus, à la romaine mesthode, que la voix lui avoyt dict adieu et que vieillesse le tenoit avant le temps en ses climats neigeux, car ainsy qu'il fust dict en un rondeau pour ce faict :
Lubricité deffait et corrompt riiomme, Jeunes et vielz elle assault et dégaste, De retourner en enfance les haste.
Sainct Grégoire nous enseigne bien comme Roys, princes, ducs, et ceulx que je ne nomme Subject à ce, les rend molz comme pasle. Lubricité.
Suivans ce train, mort mordante les taste Et faict leur cueur devenir foible et mate En bien iM-iof temps, car âme, et corps consomme Lubricité.
Le maistre gaudisseur sembloit défunt, tant estoy t inconvenienté, — Manigarole ne pouvoit se desper-
suader qu'il csloyt allaqué aux sources de vie; son crasneblanchissoyt,ildespérissoytelsedesseschoyt, semblanl uni; s({ueleUe à peine veslu de peau; ung feu ardent le consumoyl dans sa maigvelé, el il ne cessoyt de se douloir sur sa vieillesse anticipée qui fleslrissoyt en leur fleur ses mignardises de masle iadis si plein d'esiouissance. Il prenoyt plaisir à se ramentevoir ses folles adventures et ses forfaicls anciens. Sans les chauldes entrelassures, les accointances d'amour, avec transports et ruades tempestueuses, la vie lui paroissoyt comme ung monde désorbité roulant dans le noir néant, privé des baisers du rutilant Phœbus, el il geignoyl, songeant à se destruire, puisqu'estant si fort desvolieux de dame Vénus, plus ne pouvoyt approuchcr de ses autels si gentement achailandés. — Rien ne le pouvoyt sereiner.
Certain jour il se print à lire et cstudier les deux liwes De hi hnijne de Snlh:inet muliiKjs espril.s coii/re rhnmme, du resvérend Crespel, et ce fut là grave mescheancepourle paouvreleux. 11 s'estomirafort de n'avoir point songié plus tost aux sortylèges et dyabolicitez de cetluy monde et dès lors se mugnit de toutes œuvres traictant De Demonialilafe. — " Ça, amy, dict-il, se parlant à soy-mesme, esbaudis-loi de ton oultre-cuydance , petite besle vit encore et ne peut estre qu'endormie; souvenles fois messire Belzébuth est abuseur d'honame et iette ses maléfices
pour arresler ses naturels appétits; si doncques, le castel de mon cueur est sathaniquement assiégé, point ne demeureray sans résistance et tenleray de le rafraischir d'aulcuns vivres de ioyeuse plaisance. »
En cela il fust aussy peu subtil qu'une dague de plomb. Aprez avoir prins cognoissance du Livre des Secrets de magie, il se meit à porter à son doigt de la dextre un anneau dans lequel estoyt enchâssé l'œil droit d'une belette, et soubs le chevet de sa couche, il eust accoustumance de placer à la nuictée un long chalumeau de paille emply de vif argent. Ces exorcismes n'opérèrent oncques mieulx qu'aultrefois les baisers d'Héloïse sur le corps desguarni du deshanimé Abaylard. Jehan Manigarole se choléra en vain. Il estoit plus usé par excès et incontinances que maleficié.
A datler de cet essay, rien ne le put allégrer. Il sembloyt que tout en luy fust brisé. Il se disoyl encornifistibulé, en dyspathie des soûlas d'antan, il se stomachoyt devant les vieulx pots que iadis il beuvoit à lut. Lors, touioursnoiseux, grogneux avec siens amys, incurieux de toutes chouses, iaspinant sans raison, se lugubrant de mesme, balourd, monstrant pour ne rien celer visaige d'excommunié comme ceulx dont il est question dans le traicté : De Frigidis et Maleficatis.
Ains, ne Dieu, ne femme, ne friquenelle, ne
fée ne lui bailloyt la fressurade lant soubhailée. Aupréz des fdles,plus n"avoyl-il le bec affilé comme un papegay. Il se lenoyl prez d'elles froidement, comme le bénilier en une esglise, prez de la porte, loin du chœur, et son esprit tant estoyl empoisonné, martyre et guasté de chouses desplaisanles qu'il ne contrœilladoit mesme plus aux gouges fenestrières qui l'appeloient au passaige. Pour tout dire, il guallovt en loup marin, faisant d'une mouche ung éléphant et cuydant que l'appétit sensitif ne luy dcvoyl advenir que trois iours après iamais.
Il cheut enfin de fièvre en chauld mal. bientost il ne sortoyt plus de son logiz, deveneu lycanthrope, homme loup et dicmonomane ; parfois il haraudoyl le Dyable et parfois l'esvocquoyt. Plus a Sathan, dicl-on, plus veult avoir; Manigarole euslphantaisie de converser avec les essences des chouses occultes; il emplist sa demeure de livres de magie, de traitez; d'apparition, de cabale, de devination qu'il dévoroyt gloutonnement avec des yeulx escarbillards. ardent en ceste estude comme une commère à flairer le mal. Il s'adressa aux esprits planéttaires, usa d'œuvres et de recettes magicques et se donna tout à la fois à la magie blanche et à la magie noire, à la Théargie el à la Géotie.
Ores, certain soir, il leut avec délectation la mirificque Mesthode d'Arnauld de Villanova pour opé-
i6 SON ALTESSE LA FEMME.
i-(,|. 1^1 ppant univre de raieunissemcnl. Il vcil (jue sans ([lie licsoiiii;' fusl ilc vdvaigxT i'v. J^ays lomlaings ^^i\ l'eun'iil si J'avoLirahlcs l'iuilayiu's de Iduveiice. il ])()U\()vl faire sur soy-mesme un eslonnanl miraiele par la manière du i;raiil u'inre. Suy\anl les préeeplesdu doete médecin ^'illanova. l'amy lelian. dé/, le prime ir)iir de l'opéraluin, se mist sur le eueur (luranl la nuieUW' ung' emplaslre d'une once tic sal- IVan orienlal, il'une demie-onee de roses rouges, de deux gros de santiial de |iareill(> couleur, d ung gros de bois d'aloës et d'aultanl de \)on amlire; ces drogues ]>id\'érisées. incorporées a\i'C(pies une demu' livre tle cire Manche t'I malaxées dans un(> ((uanlilé nolalile d'huile rosal. Duranl sei/e lours il eusl pourmangier des poulets nnurries avec- vipères escorchées. trempées dans du \inaigre el houillies avec ileur de romarin. J'enouil. ealamenthe el and. herbes de cumin, eau juire el iVomenl [)rouprem<'nl hné. 11 choisit pour ce granl «euvre les m(us d'ap\rd el may, en raison du renou\'ellcmcnl de la nature ipii met sève animale en \'erdeui'. Trois l'ois en sepmaine se baygna en eaue claire el tiède où s'inl'usoyenl des racines de historié, di' lirionne. de couleuvrée. des lleurs de seureau, des deux slhéeas, de nénuphar el de melilol. Sortant du bain, il alisorboyl six cuillerét's de \\n d'infusion de rcmiarin. et se rejiosoyl hinglemjis; puis mconlmenl. pour compléter l'opéraiion, il faisoyt dissouldre philosophiquement de la
semence de perles, des saphirs, esmcraudes. rubis, topazes, du bois des trois santaux. du coral blanc et rouge, de la raj)ure d'vvoire, des os du cueur de cerf, de chascun ung demy gros, six grains d'ambre et de mus({, le tout incorporé avecques conserves de citrons, de bouraches et de sucre rosat, et prenoyt à l'aurore et à la vesprée demy-cuillerée de cette mixture inventionnée pour réparer caducité et descrépitude.
Las ! le pauvre lehan demoura desparti de ieunesse, en granl détresse, deuil et tristesse, plus incommodé que devant, plus flestry. pasly qu'on ne sçauroit dire. Le grant secret de raieunissement d'Arnauld de Villanova n'eust aulcun pouvoir sur sa triste guenille humayne en dyabolicque possession. Il ne tomba pas nonobstant en désespérance ; il s'adressa au docte traicté d'Artéphius : De ui/ù propngnnda sans davantage d'heur : sans que le Bois de vie lui donnast moult flamme iuvénile; il ne perdist point de cette fois fiance en l'advenir et pensa deseouvrir le secret de sa palingenesie ou périr de désespérance en sa cotte, comme les melons, la semence dans le corps.
Ce fust lors qu'il livra son esprit obturbé aux devinalions ; à l'astronomancie et aeromancie, à la cartomancie, à la sciamancie. à la géomancie, àlarithmancie et enfin à la cataptromancie ; cette ultime science lui convint plus qu'aultre ains que la crys-
i8 SON ALTESSE LA FEMME.
lallomancie, et s'y adonna avec passion exlresme. Après moult segyptiaques consultées, et ayant leu clans le Tractafulus de luvenlule du vieil sorcier AnthelmusVarnus queceluy qui Irouveroytle Vrni/ miroùer de Sorcellerie^ conformément au Pncfa Demoniorum, se verroyt retourner en son printemps fleury, avec l'accortise, la coïnlise, la souplesse, l'incarnadine fraischeur de ieunesse , moulvant beauté et masleté, dans i'csiouissance des engonnages d'amour, lehan prespai^a tout incontinent pantacles et talismans, il cheut en la façon et Iricturation des philtres, envousteries et sorcelleries diabolicques et tomba en puissance des esprits infernaux, de Lucifer, Belzebuth, Astaroth et des dœmons de subalternité : Lucifuge, Satanachia, Agaliarept, Fleurety, Sargatanas, Nebiros et cent autres petits diablotins fallots.
Il ne feut ià sortilèges qu'il ne conceupt et mist en œuvre. La grant chambre de son logiz fusl eschangiée en laboraitoyre de sorcellerie et vouée ainsy à Sathan, bien qu'une catholicque vierge en composast le gentil vitrail où liltroit la lumière colourée. De la fenestrelle, on veoyoit dans cette officine estrange et mirificque, la brune chouette et le hibou noir, le marabout espaillé, les rouges pommes d'amour, le parchemin vierge pour pactes sathanicques, les cueurs d'enfants nouveaulx nez en bocal, bien clos et scellé, la salamandre et la hyoscyame
plongez eu vase cryslallin, selon les admirables préceptes de Pierre le Vénérable en son docle Livre des Mintc/es. La mandragore apparoissoyl soubs le pilon d'ung mortier, jouxte la figurine des envoustemenls où une allumelle estoy t plongée en la [)lace du cucur; une grenouille verte sautilloyt sur ung membre génital de louj), prouche une anguille despouillée; une cornue plongeoy t son bec en ung cueur d'agnelet estouffé à l'heure de minuit à la prime vesprée de la lune nouvelle, et aux entours de la chaire où siégeoyl Manigarole absorbé et resvant près d'ung Compen- (liumMaleficarum, cettuy qui eust visité le nécroman auroyt asseurement aperçeu ung diabolicque chat noir resguardant une teste de pendu de laquelle sailloyt encorda corde de strangulation; — en des pots différents, paroissoyenl la sauvaige mariolaine, les feuUles de myrlhe, des souches de fenouil et aultres herbes odourantes cueillies h la veille de la Sainctlean.
En cet assemblaige horrilîcque, mal mondé et empuanly, lehan vivoyt et se dyablifioyt quinze heures de iour dans le labeur de ses espérances iuvéniles et génératives, «'ingéniant à n'omettre auculne cognoissance ou manipulation de cuisine magicque, aspre à l'estude comme si, en sa grevance, il eust souhaibté rachepler sa folle vie d'antan. Lorsqu'il cuyda proufondément et apertemenl sçavoir le livre Sécréta necretorum et ne point
ignorer les chouses les plus celées de la bible du dyable, quand il cognul tous les préparatoires horoscopes, les coniuralions et invocations à Belzébuth, Prince des Dyables, il prespara ce miraclificque miroûer avec une plaque polie et très luysante d'acier en ung cadre de bois ébenin gravé de feuilles d'acanthe dor. Èz encoignures escripvit les noms de Thanius, Ilecafe, Moloch et Baal, daemons des mois qui l'avoyent desia visité sous forme de bouc, puis lorsqu'aperceul la lune nouvelle aprez la prime heure du soleil endormy, il approucha le dict miroûer dans la clarté de l'astre argentin et, assis devant son Compendium, cria par trois fois : Lucl Luc! Luc! in hue, per hoc et cum hoc ! ! !
Lors, en la vesjjerale accalmie, ung bruict esclalant se prouduisit qui parust esbranler la maison de messire Manigarole ; le miroiier métallique se crevassa, se fendist, jellant au loing ses desbriz et soubdaiu apparuslissant dumitan, parmi les esclatz,ung cor^js de femme, nue comme Eva en paradiz, de beaullé si superlative et magistrale que le logiz entier en feust esclairé ; ains l'esclair brillant en la nuict parmy le ciel d'oraige. Ung mantel d'escarlate voltigeoyt sur son humérus et repoussoyt la lumière sur une croupe iumentale ; sa peau blanche ainsy que le prime laict de génisse frissonnoyt comme meue par sensations extatiques et voluptueuses et ses hanches avoyenl telles ondulations souefves et tentalesques qu'on se
ramentevoyt les remuements des morisques en sallalion eroUcques. Ses coussins de nature si poupins estoyent soublevés par le respire de sa gente poic- Irinc et le letin rosoyant imiloit la fraize èz bois, tant donnoiet d'appélance aux lèvres et proumetloil grant soûlas. Prez d'elle, iuché sur le mirouër, ung chat huant hululoyt plainctivemenl.
Adoncques, tournant son resguard noir sur le macicien, — le dict resiiuard sade et ardent eut mis en rut et folie passionnelle les saincts des célestes demeures, car œil de sorcière est une areignée qui prend les cueurs, — ouvrant ses lèvres purpurines et ne celant ià sa gentille balustrade ivoirine en ung mielleux soubrire, au rebours du proverbe des marouffles, lequel dictirreverencieulsemenl : » A son tour femme va parler, quand la poule va uriner, elle se "uémenta de la sorte » :
h'hiin, ce clama~l-elle, de voix mu.sicquée et harmonicquée, que veulx-lu de nwy! le suis grande ineschine au logiz de Proserpiiie, c'est en mes yeulx que Sathan surreguurde et mire ses ironicques visuiges iivant d'apparoistre aux humains, car d n'ignore que Je reflecte la vie. — C'est sur mes lèvres qu'il hoyt le mal, car il cognoyl ce que dystille ma langue amoreuse et meurtrière; c'est dans lu possession de mon corps qu'il puise ses sortylèges et niauvaiselez, car il sçait qu'en ma nature est le
receptaicle de toutes les nuisances, altérais, mescheances qui grèvent le monde, lequel fesclaire plus que Soleil, et de tous mes meschiefs tes frères paoulvreteux se dolosent froustatoirement. — Ne crains mie ma cythéreique Dyabolicité..., en ma fressure est le Grand Tout, la genèse humayne, la nature fécondatrice, la concupiscence bestiale, le génie du mal adaornée de l'apparence du bien, la tentation, la contagion, la peste, l'incongruité, la ruyne cachée, la glu envenimée, la blessure incurable du monde. De moy sourcent l'ambition, l'inconstance, la mesdisance, la vengeance, tous les caprices et tous les crimes hypocrites, les traistrises et laschetez. — Tu m'as évocquée...; Le vray Miroiier de par f aide sorcellerie, dont tant ont parlé les /Egyptiens, Assyriens, Indiens, Turcomans, Germains et Gaulois, Gentils, Juifs, Maures et Chresliens, ce miroiier qui baylle la vie, la ieunesse et aussy vieillesse, descrépi-
tude et mort..., voy-le en moy le suis cetluy
Miroiier de l'Univers oii ung chacun se contemple , s'enjalouse, s'aparesse, se mignotte, se gorgiase; ie suis l'organe dyabolicque, le serpent des serpens, le familier ennemy de Vennamouré, le cochet à vent qui mue à tout instant;... ie suis la décevance, le plaisir maléficque, la discordance soubs le masque de l'amour, la sentine de toute imperfection, le péché inesvitable, le savon qui dissoult l'homme; la pourvoyeuse du De profundis, l'exil du Paradiz.
lehan ! Ichan ! lu m'as esconiurée et èvocquée lorsque V heure des sagesses estoyl venue pour toy et que, sevré de passions, tu vivoys comme Adamus devant que Dieu neprist sur lui la cosle surnumerayre qui devoyt créer E va la perfyde. Malheur à toy, lehan! qui as doublé de la sapience et qui nas cogneu ton heur... le suis le mal désolaleur, tempeslueux et soubriant, le parangon de vice duquel parle ton sainct Patron lehan V Évangeliste, portant la robe pourprée, estoffée d'or et de precieulses pierres, eslendue sur la beste à sept testes, tenant en la main coupe pleine d'immondices en laquelle boyvent fallotement tous grands pescheurs d'icy-bas... Tu m'as èvocquée, lehan... Le prophète Elle m'a mauldile ; le suis ange à l'esglise, dyable en la maison, singe au lict ; ie te bailleray la ieunesse et l'amour et te ferai cheoir en l'enfer des damnés... — le suis le feu, tu es estoupe, ie suis dyable qui souffle... lehan, tu es à moy..., escoute...
Manigarole n'escouloil niye; en la vue de ce corps nud si degourd. il esprouva grande appétance de vie, sentant sous son chief fluer ung sang ieune, ardent comme ignicion d'amour; son eueur féru soubdaiuement par cette lumière de chaulde beaulté sadinette sautilloyt comme ung escrimour, il estojt pleing d'uberté, gay comme Perot et ne songeoit pas à gourmer cettuy succube à coups de bréviaire, car prez de si frisques et succulentes formes charnelles
c'eusl esté crier famine sur laz de blé. La leunesse inondoyl son corps de la leste aux pieds, ses rides se décorrugeoienl, la vieillesse fondeoil comme neiges d'hy ver en son âme ; tel ung escholier qui franchist la géosle d'Université. Il s'allégroyt, s'enlyassoyt peu à peu, s'amignardeoyt, tandis que le miroûer femelle en vain le haranirueovt ; — lors, treuvant en son esprit les accorlesses dantau :
(( Par le seing du Griffon Vert, ce dict-il, ie fais confidence, mon beau soleil, que vostre lumière pénètre proufondément en mon cueur et y faicl semence et germe d'amour. Je vous attendoys; je ardoys en désir de vous cognoistre, car vous fécondez mon corps de iuvénilité et mon âme ie vous cède librement en eschange. Ains sy suis à vous, ie soubhaite que soyiez à moy et que pacte en soyt scellé dans la doulce accointance de nos lèvres et entrelassures de nos corps pour laschier en vous les liens de la sève nouvelle qui m'aiguillonne, et vous bailler preuve de l'ardeur de ma iouvence par vous rescupérée. »
Ah ! lehan, feist-elle, paouvre fol, en guerdon de mon corps; saute souefvement en la croupe de ta haquenée, de ta bachelette, de ta dyabolicque espouse et sitost te conduirai/ au sabbat de nos fyançailles; — guirlande tes bras sous mon col ; acreste-toy comme coq sur sa géline ; harnache
moy de (n maleté ! — Tous deux irons ainsi/ en l'espace au dessus des villes et de la ferre, en les vuides campagnes de Vaer, comme l'aigle bicéphale, nous meslant parmi/ le bruict des vens ; tous deux sacquebuteront en exemple de Salhan semant les mondes et les germes des grcrances voluptueuses... Estreins moi/, mon maisfre evocquatcur ! si doulx sera mon vol que bercé te cui/dras en un resve ; ie suis d'ores la quenouille oii sont filez les Jours, ie suis ton essence de vital /hiilde, ta mie succube, o mon incube ! — Aux festinz de Belz tu es convié et attendu... Ne quitte point ton hippogri/ffe, mon cavalcadour ; l'heure est proupice, le mystère empoupe nos âmes... lehan, tu es mien; le hibou piaulard nous invite..., viens, ma Chouse...!
Manigarole, fasciné, sentit sourdre en luy une flamme incognue ; il se dressa et accola sa cavale, se voyant soubdain emporté dans le silence de lanuict, puis se veit en ung pré parmy grande assemblée de demoniacques meslez et furieulx , tandis que sa chière compaigne s'estoit soubs luy transmutée en un loujj hideux et puant. Moult sorciers dansoienl en cryant : Har, liar, dyable, dyable..., faulte ici, faulte là, iouë là; d'aultres disoient : Sabbath, haussant les mains et ballays en hault pour donner tesmoignaige d'alaigresse ; d'aultres encore, filles, femmes et dœmons se tenoient par la main en bon-
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leu>e confusion, faisant gestes lascifs el indecens. clamanl liccncieuls^s chansons cl lubricques paroles ; puis les danses linies, venant à s'accoupler charnellement.
Daullre part, il veil de i;Tandes chauldièrcs. pleines de crapauds et vipères, cueurs d'enfants non l)aj)lisés. chair de pendu, i^raisse d'cxcommuniez. liorrililes chairo^nes. jjouilkm infernal presparé pour nopces nocturnes. — ()res. le dyable lui apj)arust souhdain souIjs forme de l)ouc horrible et barbu, parmy le tourbd'ou des danses, les exécrations et ordures de la conii)aii;nie fantaslicque. dans le bruissement des sorcières eslancées en l'air sur ballays comme csloiles iilantes. lehan eust sitost à supporter la ceresnionie des novices.
Premièrement, il conclust uni;' ])acte avec Sathan ]>ar quoy il se livroyt à son service. al)iurant la foy catholicque. se soustrayant à robédience de Dyeu, fesant renoncement au (dirisl et à la bienheureuse vierge Marie, à tous les sacremens de noslre aposlolic(|ue esglise. Il louUa aux pieds la couronne et le rosayre. la croix, les médailles cl Af/nus dci, feit proumesse d honnestelé et vaisselaige au dyable et iura de fréquenter assideument les réunions du sabbat.
Aprez qu'il eust renoié parx'ains el marraines au baj)lème du C!n'i>t. iJel/ébuth lui baylla le sacrilège Ixqtlème de sa grille bruslante. Dyables et
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dyablesses feirent folle sallalion à l'enlour de son corps cl damnions succubes rcnlraisnemenl en monstrueuses chevaulchées qui luy parusrenl liquœfier sa cervelle.
lehan s'esveilla au malin au grand Doloison et géhenne dans l'herhetle perleuse, les veslemenls delrayez; il s'en revint au logiz et dez celluy jour il creust avoir rescuperé sa iouvence, il maliiicia moult ieunes tilles et engendra immense désordre en sa •ville relatées en chroniques espécialement manuscrites de la bonne cité d'Aurelia.
Chasque nuict Manigarole le mauldict se rendoit aux détestables convocations avec aultres magiciens d'Espaigne, de France, d'AUemaigneou deTurcquie pour faire hommaige au bouc, et parfoyslesdœmons, lorsqu'il vouloyt, l'emportoyent, en pais estranger où il iouissoyt de quelque princesse dont il avoyt évocqué la beaulté, puis le ramenoient en sa demeure avant le soleil naissant
Ainsy feist-il durant longues années nombreuses prouesses dont ie ne puis icy bailler le récit tant incongrues et ordes seroyt la description. Ça, mes gentes lectrices qui souspirez d'ennuy sans doubte au cours de l'histoyre que vecy , tant la treuvez naïfve et peu fournie de haulte graisse, ie ferois esclaffer le sang à vostre front poly, si ie vous desglubeois les adventures eroticques de maistre Manigarole le sorcier. — le passeray oullre, pour vous tesmoigner le
respect qui vous est deu el foray la nique à voslre curiousilé. — Trente moines et un abbé ne feroyenl point pisser ung asne contre son gré, aussy bien cent femmes ne feroient point faillir mon pudicque mutisme trop cogneu en la matière.
Ains sans hongrer reprenons nostre chèvre à la barbe , Sang , sainct-gris ! avant de faire lacques desloges. — Manigarolefust en l'hisloyre le type naturel du Docteur Faustus avant que la légende gerniayne n'en eust guaslé le caraclhère. Il estoyt mainctenant en telle ieunesse et verdeur, qu'il porloit le dommaige sous une pieulse appairence en toutes demeures de la ville où se Irouvoyent tendrons frais et puceleltes; tel ung renard en ung gelinier. Il avoy t la belle croyance de ceulx qui se sont donnés à Sathan, à sçavoir qu'il cuydoil aprez sa mort devenir dœmon de l'air, comme les malings esprits qui tourmentent les hommes et disoyt soubvent avec la sybille Ericée :
<i Lors que le grant Appolo tirera mon âme hors de ce corps, elle s'envolera libre et se pourmenera dans l'aër, se meslant à la voix des vents invisibles, presdisant parmy leurs confuses haleines, aux oreilles des mortels, l'heur et le mal-heur de leurs futures adventures. Mon corps mesme, adioutoyt-il, engraissera la terre, luy fera pousser des herbes et des racines ; les brebis quiy paistront sentvronl couler dans leurfove une science véritable des
chouses secrelies et incognues et les oyseaux qui mangicront de ma ehair presdiront à ceulx qui se meslenl d'augurer le succez des chouses advenir. »
Luiig des désirs exprimés par noslre sorcier estoyt d'engendrer l'auléchrisl ou de vivre jusqu'à sa venue pour ioindre sa raige avec celle? du lilz do perdition, car il recoguoissoyl avecques les Pélrobusiens deulx génies créateurs de celluy monde, Dieu et le Dyable. Mais la patience et clesmence divine ne pouvoyt supporter plus long-lemps les detestaibles peschez et crimes qu'il commeltoyl chasque iour et que ma jîlusme ne sauroyl destailler, tant monslrueulx et gros seroyl le dossier. Manigarolc fust arresté comme sorcier, convaincu de magie, sortilèges, et son procez feist grand bruicl et scandale quand fusl iusgé en Parlement. Il y eust audycion, confessions, déposicions de trente damoiselles de la ville, de douze à seize ans d'aige, qu'il avoyt mises en dyabolicque possession en leur bayllant charmes et amours désordonnez.
Le dict Parlement, par ung arrest solennel enregistré ez archives de la bonne ville d'Aurelia, desclara Manigarole atlaint de crimes à lui imposez, et, pour resparation d'iceulx, le condamna d'estre livré ez mains de l'exécuteur, pour estre conduict et mené par tous les lieulx et carrefours accoustumez de la cyté et au debvantde l'esglise mélroiiolilainepour y faire amende honorable, teste nue et pieds nus, la
harl au col, tenant ung flambeau ardent en ses mains et illec à genoulx, demander pardon à Dieu, au Roy et à la luslice, et, ce faict, estre mené sur la place principale de la dicte ville pour y estre ardsetbruslé tout vif, sur ung buscher, qu'à ces fins fust dressé, jusqu'à ce que son corps et ossements feussent consumez et resduits en cendres et icelles aprcz, ieltés au vent et tous ses biens acquis et confisquez; et avant estre exécuté fust mis et appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, pour avoir de sa bouche la vérité sur ses crimes.
Telle fust la fin tragicque du puauvre Manigarole, si ioyeulx escholier en sa prime ieunesse, et qui, pour n'avoir sçeu renoncer de son pleing chief au libertinaige et amour sexuel et demeurer sur la voye du salut, feust prescipité en détestable idolaslrerie. Ains lisons-nous dans les livres de l'anticquité payenne que Ganidie enterra ung petit garson iusc|ues au menton, le fist périr lentement et de sa moelle composa ung amoui'eux breuvage qui le remist en iouvence.
De telles praticques sont iustement pugnies par Dieu et les hommes , mais devons-nous aussy en tirer ceste moralité, c'est que la Femme eut suppost du Dyable et que tous meurtres, crimes, abominalions que commettent les hommes lui peuvent estre imiJutés. Ce fust et sera toujours la Femme (jui a mené et conduira la grant danse des vivans et des
l.E MIROIIER DE SORCELLERIE. jr
morts, cl au cours de ce conle phanlaslique les gens de hault enlendemenl trouveront que le Vray Miroiièr (le Sorcellerie est le j^arangon muliéresque, le reflect des ruzes amoureuses qui nous porte seurement aux mefaicts les plus contraires de nostre dignité. Sainct Paul n"a-t-il point dict avec moult cognoissance et sapience : Melius es( nubcre qiiam uri\ <( II vault mieulx prendre femme questro bruslé, )i cuvdanlen soy que l'ung revient à l'aultro, qux3 le féminin sexe attise les buschers d'Enfer comme ung vent de désolation et que Femmes et Dyable ensemble vont icy-bas bras dessus, bras dessous avant mesme but et mesmes movens.
La Mie du Poète